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Full text of "La Légende dorée de Jacques de Voragine; nouvellement traduite en francais, avec introduction, notices, notes et recherches sur les sources"

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Légende  Dorée 

DE 

JACQUES  DE  VORAGINE 

NOUVELLEMENT    TRADUITE    EN    FRANÇAIS 
INTRODUCTION,   NOTICES,   NOTES 

Recherches  sur  les  Sources 

par 

■..'AkufJ.-B.  M.  RO/E 

Chanoine  honoraire  de  la  Cathédrale  d'Amiens 


TROISIEME  PARTIE 


PARIS 
.Uh   luWVKYRE,  ÉDITEUR 

76,     RUE    DE    SEINE,    76 

MDCCCCII 


EDOUARD  ROUVEYRE,  Éditeur,  rue  de  Seine,  76,  PARIS 

Publication  honorée  de  la  Souscription 
du  Ministère  de  V Instruction  publique  et  des  Beaux- Arts 

OUVRAGE  COMPLET  EN  DIX  VOLUMES 

Connaissances  nécessaires 

Accompagnées  de  Notes  critiques  '     TTtl    Tilhlintlhllp 

et  Documents  bibliographiques   U    U  II  AJlUllUfJUllC 

recueillis  et  publiés  par 

EDOUARD   ROUVEYRE 

Libraire-Antiquaire  et  Éditeur,  Ofïïier  de  l'Instruction  publique 

CINQUIÈME  EDITION 
Dix  volumes  in  8"  carré  (14x225),  illustrés  de  1800  figures 

Prix  :  80  fr. 

SOMMAIRE   DES  DIX  VOLUMES 

Les  volumes  ne  se  vendent  pas  séparément 

Premier  volume  :  §  i.  Origine  du  livre.  —  Les  amateurs,  les  bibliophiles, 
les  bibliomanes.  Etablissement  d'une  bibliothèque.  —  Conservation  et  entretien 
des  livres.  —  Deuxième  volume  :  i  2.  Du  format  des  livres.  —  Les  livres  les 
plus  petits.  —  Les  livres  les  plus  grands.  —  Les  livres  imprimés  ou  calli- 

Îraphiés  en  caractères  microscopiques.  —  §  3.  Ducollationnementdes  livres.— 
>ela  manière  de  procéder  à  cette  opération.  —  Ses  difficultés.  —  Ses  ré- 
sultats. —  $  4.  Abréviations  usitées  en  bibliographie,  ainsi  que  dans  les  ma- 
nuscrits et  les  imprimés.  —  §5.  Signes  distinctifs  des  anciennes  éditions.  — 
Î6.  Des  souscriptions  et  de  la  date.— Troisième  volume  :  §  7.  Du  choix  des 
ivres.—  De  la  lecture.—  De  la  connaissance  des  livres.—  Leurs  définitions.— 
Caractères  auxquels  on  distingue  un  livre  rare,  précieux  ou  curieux.—  Ce  qui 
en  fait  le  prix.— La  chasse  aux  livres.—  Quatrième  volume  :  §  8.  De  la  re- 
liure ancienne  et  moderne.—  Du  goût  et  des  styles  dans  la  reliure.  —  Petit 
musée  de  la  reliure  ancienne.  —  Cinquième  volume  :  §  9.  De  la  gravure  et 
de  ses  états.  —  De  l'illustration  et  de  la  décoration  intérieure  des  livres.—  Les 
livres  gravés  ou  burinés.—  Les  livres  avec  gravures  supprimées,  épreuves  à 
l'état  d  eau  forte  ou  avec  remarques. —Les  livres  avec  aquarelles,  illustrations 
ou  ornements  placés  dans  le  texte  ou  sur  les  marges,  etc.— Sixième  volume  : 

L10.  Les  reliures  aux  chifTres  ou  à  monogrammes.—  Les  reliures  aux  armes.— 
es  Ex-Libris.  §  il.  Les  livres  avec  dédicaces  ou  annotations  manuscrites,  etc . 
—  Les  livres  de  provenance  curieuse  ou  illustre.  —  Septième  volume  :  §  12. 
Les  Manuscrits  et  la  Peinture  des  livres.  —  Huitième  volume  :  §  13.  Les  en- 
nemis du  livre.—  Moyens  de  préserver  les  livres  des  insectes.—  Destruction  des 
livres  et  falsification  des  gravures.  —  Les  voleurs  et  les  équarrisseurs  de  li- 
vres.— §  14.  Altérations  et  fraudes.— Nettoyage  et  encollage  des  livres  et  des 
gravures.  —  Du  dédoublage  des  gravures.  —  Réparation  des  manuscrits,  des 
piqûres  de  vers,  des  déchirures  et  des  cassures  du  papier.  —  Restauration  des 
estampes  et  des  reliures.  —  Les  livres  imprimés  sur  peau  vélin,  papiers  de 
Chine,  Japon,  Whatman,  vélin,  vergé,  etc.  —  Neuvième  et  dixième  volumes  : 
|  15.  De  la  classification  systématique  des  livres,  des  autographes  et  des  gra- 
vures. —  f  16.  Lexique  des  termes  relatifs  à  la  Bibliographie,  à  l'Art  typogra- 
phique, etc.,  employés  dans  le.cours  des  Connaissances  nécessaires  à  un  Bibliophile, 
avec  renvois  aux  tomes  et  aux  pages  de  cette  publication. 

Les  sommaires  DÉTAILLÉS  des  dix  volumes  sont  adressés  gratis 

et  franco.  —  En  faire  la  demande. 


EDOUARD  ROUVEYRE,  Editeur,  rue  de  Soi  ne,  76,  a  Paris 

HISTOIRE—  PHILOSOPHIE  -  DOCUMENT 

Comment  discerner  les  Styles 

du  VIII-  au  XIX*  siècle 

PAii  «l         Publication  honorée  de  la  Souscription  du  Ministère 

L.  ROGER-MILES  *  de  V  Instruction  publique  et  des  Beaux- Art* 

ÉTUDES  SUR  LES  FORMES  ET  LES  VARIATIONS 

PROPRES    A    DÉTERMINER    LES   CARACTERES    DU  STYLE 

dans 

LE  COSTUME  ET  LA  MODE 

LA  MODE  -  LES  SYMBOLES  —  LA  TRADITION 
Accompagnées  de  Deux  mille  Dessins  (/raves  par  J.  Mauge 

D'APRÈS  les  TABLEAUX,  MANUSCRITS  et  MONUMENTS  en  TOUS  GENRES 
existaut  dans  les  Musées,  Bibliothèques  et  Collections  nationales  et  particulières 

UN  FORT  VOLUME  IN-4  JÉSUS  (22X30) 
Exemplaire  en  cartonnage  artistique,  non  rogné    ....    Quarante  franc» 

CARACTÈRES  et  MANIFESTATIONS  des  FORMES 

en 

Architecture  et  Décoration 

XVHIe  SIÈCLE 

LA  RÉGENCE  —  ÉPOQUE  LOUIS  XV 

Accompagnés  de  Deux  mille  Dessins  gravés  par  7.  Mauge 

D'APRÈS  LES  TABLEAUX,  MANUSCRITS  et   MONUMENTS  en  TOUS  GENRES 
existant  dans  les  Musées,  Bibliothèques  et  Collections  nationales   et   particulières 

UN  FORT  VOLUME  IN-4  JÉSUS  (22X30) 
Exemplaire  en  cartonnage  artistique,  non  rogné Quarante  Francs 

ÉTUDES  SUR  LES  FORMES  ET  LES  DECORS 

PROPRES  A   DÉTERMINER    LES   CARACTERES   DU   STYLE 

dans  les 

Objets  d'Art,  de  Curiosité, 
et  d'Ameublement 

ARMES  ET   ARMURES   BIJOUTERIE   —    BRODERIE  —  CÉRAMIQUE    —    DKNTELLE 

ÉMAILLERIE  HORLOGERIE  —  JOAILLERIE  MEUBLES 

PEINTURE   SUR    VELIN    ORFÈVRERIE     CIVILE    ET     RELIGIEUSE 

VERREUIE  —  TAPISSERIE 

Accompagnées  de  Dewr  mille  Dessins  gravés  par  J.  Mauge 

D'APRÈS  les  TABLEAUX,   M  AN  '        ITS  et  MONUMENTS    en  TOUS   GENRES 
existant  dans  les  Musées,  Bibliothèques  et  Collections  nationales  et  particulières 

UN  FORT  VOLUME  IN-4  JÉSUS  (22X30) 
Exemplaire  en  cartonnage  artistique,  non  rogné    .    .    .    Quarante  francs 


Légende  Dorée 


Vingt-cinq  exemplaires  ont  été  imprimés 

SUR 
PAPIER    DU    JAPON    DES    MANUFACTURES   IMPERIALES   DE   TOKIO 


Tous  droit»  de  repro  lu  :tion  cl  do  traduction   réserves  pour  tous  pays, 

y  compris  la  Suède  et  la  Norvège. 


La 


Légende  Dorée 

DE 

JACQUES  DE  VORAGINE 

NOUVELLEMENT  TRADUITE  EN   FRANÇAIS 


INTRODUCTION,  NOTICES,  NOTES 

ET 

RECHERCHES  SUR   LES  SOURCES 
L'Abbé  J.-B.  M.  ROZE 

Chanoine   honoraire  ilo  la  callit'ilralc  d'Amiens 

TROISIÈME  PARTIE 


PARIS 

EDOUARD    ROUVEVRE,    ÉDITEUR 

76,    RUE    DE   SEINE,    76 

MDCCCCH 

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TOI  fflW  TOII 

mue  imam 
390075B 


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LA 


LÉGENDE  DORÉE 


SAINT  MAMERTIN 

Saint  Mamertin,  qui  fut  d'abord  païen,  adorant  une 
fois  les  idoles,  perdit  un  œil  et  une  de  ses  mains  se 
sécha.  Il  crut  avoir  offensé  les  dieu#,'et-aHa  au  tefti- 
pie  adorer  les  idoles,  quand  il  rencontra  un  religieux 
nommé  Savin  qui  lui  demanda  comment  une  si  grande 
infirmité  lui  était  survenue.  Mamertin  répondit  :  «  J'ai 
offensé  mes  dieux,  aussi  vais-je  les  prier  de  me  ren- 
dre dans  leur  bonté  ce  qu'ils  m'ont  ravi  dans  leur  co- 
lère. »  Savin  lui  dit  :  «  Tu  te  trompes,  mon  frère,  tu 
le  trompes,  si  tu  prends  des  démons  pour  des  dieux. 
Va  plutôt  trouver  saint  Germain,  évêque  d'Auxerre, 
et  si  tu  acquiesces  à  ses  conseils,  tu  seras  guéri  in- 
continent. »  Mamertin  se  mit  en  route  aussitôt  et  ar- 
riva au  tombeau  de  saint  Amateur,  évèque  et  de  plu- 
sieurs autres  saints  évèqucs.  La  pluie  le  força  de  se 
retirer  la  nuit  dans  une  cellule  sur  la  tombe  de  saint 
Concordicn.  Après  s'être  endormi,  il  eut  une  vision 
fort  extraordinaire.  Il  vit  venir  à  la  porte  de  la  cellule 
un  homme  qui  appela  saint  Concordien  et  l'invita  à 
m.  i 


LA    LÉGENDE    DOREE 


une  fête  que  célébraient  saint  Pérégrin  et  saint  Ama- 
teur avec  d'autres  évoques.  Saint  Concordien  lui  ré- 
pondit du  fond  de  son  tombeau  :  «  Je  ne  puis  y  aller 
maintenant,  car  j'ai  un  hôte  qu'il  me  faut  garder  de 
peur  qu'il  ne  soit  tué  par  les  serpents  qui  habitent 
ici.  »  L'homme  s'en  alla  rapporter  la  réponse  qu'il 
avait  entendue,  puis  il  revint  dire  :  «  Saint  Concor- 
dien, levez-vous,  venez,  et  amenez  avec  vous  le  sous- 
diacre  Vivien  et  l'acolyte  Junien  afin  qu'ils  exercent 
leur  ordre.  Alexandre  gardera  votre  hôte.  »  Et  il  sem- 
bla à  Mamertin  que  saint  Concordien,  après  lui  avoir 
pris  la  main,  le  conduisait  avec  lui,  et  que  quand  il  fut 
arrivé  à  l'endroit  où  se  trouvaient  les  évoques,  saint 
Amateur  lui  dit  :  «  Quel  est  l'homme  qui  est  entré  avec 
vous?»  «  C'est  mon  hôte  »,  répondit  saint  Concordien. 
Et  saint  Amateur  dit  :  «  Chassez-le  car  il  est  impur, 
et  il  ne  peut  être  avec  nous.  »  Comme  on  chassait 
Mamertin,  il  se  prosterna  devant  les  évêques  et  réclama 
la  protection  de  saint  Amateur.  Celui-ci  lui  ordonna 
d'aller  aussitôt  chez  saint  Germain.  Mamertin,  à  son 
réveil,  vint  trouver  saint  Germain,  se  prosterna  à  ses 
pieds  et  lui  demanda  pardon.  Après  avoir  raconté  ce 
qui  lui  était  arrivé,  ils  allèrent  tous  deux  au  tombeau 
de  saint  Concordien  et  quand  ils  eurent  écarté  la 
pierre,  ils  virent  plusieurs  serpents  de  plus  de  dix  pieds 
de  long,  qui  s'échappèrent  tous.  Alors  saint  Germain 
leur  commanda  d'aller  dans  tel  lieu  où  ils  se  gardas- 
sent à  l'avenir  de  nuire  à  personne.  Ce  fut  alors  que 
Mamertin  fut  baptisé  et  justifié.  Il  se  fit  moine  au  mo- 
nastère de  saint  Germain  dont  il  fut  abbé  après  saint 
AUodius. 


•  •  •    • . 

•  •  •   •  • 

*  ••    • 

•  •      • 


SAINT   MAMERTItf  3 

De  son  temps,  vécut,  dans  ce  monastère,  saint  Ma- 
rin dont  saint  Mamertin  voulut  mettre  l'obéissance  à 
Tépreuve.  Il  lui  confia  la  charge  la  plus  vile  de  la 
maison,  celle  de  gardeur  des  vaches.  En  faisant  paître 
librement  son  troupeau  dans  une  forêt,  il  vivait  dans 
une  telle  sainteté  qu'il  donnait  à  manger  dans  sa 
main  aux  oiseaux  qui  venaient  le  trouver.  Il  délivra 
aussi  des  chiens  un  sanglier  réfugié  dans  sa  cabane, 
et  le  fit  s'en  aller.  Des  larrons  vinrent  le  dépouiller  et 
emportèrent  avec  eux  son  habit,  ne  lui  laissamt  qu'un 
tout  petit  manteau.  Il  se  mit  aussitôt  à  crier  après 
eux  en  disant  :  «  Revenez,  mes  seigneurs  :  voici  un 
denier  que  j'ai  trouvé  cousu  au  milieu  du  manteau  ; 
peut-être  en  avez-vous  besoin.  »  Les  voleurs  accou- 
rurent, lui  prirent  le  petit  manteau  avec  le  denier  et 
le  laissèrent  tout  nu.  Mais  comme  ils  se  hâtaient  de 
retourner  dans  leur  repaire  après  avoir  marché  toute 
la  nuit,  ils  se  trouvèrent,  vers  le  point  du  jour,  à  la 
cabane  de  Marin.  Celui-ci  les  salua,  les  reçut  avec 
bonté  sous  son  toit,  leur  lava  les  pieds,  et  leur  servit 
tout  ce  qui  put  leur  être  nécessaire.  Ceux-ci  stupé- 
faits, regrettèrent  leurs  procédés  et  chacun  d'eux  se 
convertit  à  la  foi.  —  Un  jour,  quelques  jeunes  moi- 
nes, restés  avec  lui,  avaient  tendu  des  pièges  à  une 
ourse  qui  guettait  les  brebis  ;  l'ourse  se  jeta  dans  le 
piège  pendant  la  nuit  et  resta  prise.  Saint  Marin,  qui 
s'en  douta,  sortit  du  lit,  la  trouva  et  lui  dit  :  «  Que 
fais-tu,  misérable?  Sauve-toi  vite  de  peur  que  tu  ne 
sois  prise.  »  Alors  il  la  dégagea  et  la  laissa  partir. 
—  Lorsqu'il  fut  mort,  on  portait  son  corps  à  Auxerre, 
quand,  arrivé  à  une  maison  de  campagne,  personne 


4  LA    LÉGENDE   DORÉE 

ne  put  l'enlever  de  là,  jusqu'à  ce  qu'un  prisonnier, 
dont  les  liens  se  brisèrent,  accourût  :  et  s'approchant 
du  corps  il  le  porta  avec  les  autres  jusqu'à  Auxerre, 
où  on  l'ensevelit  avec  honneur  dans  l'église  de  Saint- 
Germaîn. 


SAINT  GILLES  * 


/Egidius  vient  de  e,  sans,  geos,  terre,  et  dyan,  illustre  ou 
divin.  Il  fut  sans  terre  en  méprisant  les  choses  terrestres, 
illustre  par  l'éclat  de  sa  science,  divin  par  l'amour  qui  assi- 
mile l'amant  avec  l'objet  aimé. 

(iEgidius),  Gilles,  né  à  Athènes,  de  lignée  royale, 
fut,  dès  son  enfance,  instruit  dans  les  belles  lettres. 
Un  jour  qu'il  se  rendait  à  l'église,  il  donna  sa  tuni- 
que à  un  malade  gisant  sur  la  place  et  demandant 
l'aumône  :  le  malade  s'en  revêtit  et  fut  aussitôt  guéri. 
Après  quoi,  son  père  et  sa  mère  étant  morts  dans  le 
Seigneur,  il  fit  J.-C.  héritier  de  son  patrimoine.  Une 
fois,  en  revenant  de  l'église,  il  rencontra  un  homme 
qui  avait  été  mordu  par  un  serpent.  Saint  Gilles  alla 
au-devant  de  lui,  fit  une  prière  et  expulsa  le  venin.  Il 
y  avait  dans  l'église  un  démoniaque  qui  troublait  les 
fidèles  par  ses  clameurs,  saint  Gilles  chassa  le  démon 
et  rendit  cet  homme  à  la  santé.  Or,  comme  le  saint 
redoutait  le  danger  de  la  faveur  humaine,  il  s'en  alla 
en  cachette  sur  le  rivage  de  la  mer,  où  ayant  vu  des 

*  Bréviaire. 


SAINT    GILLES  S 

matelots  luttant  contre  la  tempête,  il  fit  une  prière  et 
calma  les  flots.  Les  matelots  abordèrent  et  ayant 
appris  que  Gilles  allait  à  Rome,  ils  le  remercièrent  de 
sa  bienfaisance  et  lui  promirent  de  le  transporter 
sans  frais.  Après  être  arrivé  à  Arles,  où  il  resta  deux 
ans  avec  saint  Césaire,  évêque  de  cette  ville,  il  y  gué- 
rit un  homme  attaqué  de  la  fièvre  depuis  trois  ans  : 
mais  conservant  toujours  le  goût  du  désert,  il  s'en  alla 
secrètement  et  demeura  longtemps  avec  un  ermite 
d'une  sainteté  remarquable,  appelé  Vérédôme  :  et  il 
mérita  de  faire  cesser  la  stérilité  de  la  terre.  Partout 
ses  miracles  le  rendant  illustre,  il  craignit  donc  le 
danger  dans  lequel  l'entraînerait  la  louange  des 
hommes.  II  quitta  Vérédôme  et  s'enfonça  dans  un 
désert  où  trouvant  un  antre  avec  une  petite  fontaine, 
il  rencontra  une  biche  sans,  doute  disposée  par  Dieu 
pour  lui  servir  de  nourrice,  elle  venait  à  des  heures 
fixes  l'alimenter  de  son  lait.  Les  gens  du  roi  vinrent 
chasser  en  cet  endroit  ;  dès  qu'ils  virent  cette  biche, 
ils  laissèrent  les  autres  bêtes  et  se  mirent  à  la  pour- 
suivre avec  leurs  chiens  :  comme  elle  était  serrée  de 
près,  elle  se  réfugia  aux  pieds  de  celui  qu'elle  nour- 
rissait. Gilles  étonné  de  ce  que  la  biche  bramait  contre 
son  habitude,  sortit,  et  quand  il  eut  entendu  les  chas- 
seurs, il  pria  le  Seigneur  de  lui  conserver  celle  qu'il 
lui  avait  donnée  pour  nourrice.  Or,  pas  un  des  chiens 
n'eut  la  hardiesse  d'approcher  de  lui  plus  près  que 
d'un  jet  de  pierre,  mais  tous  revenaient  sur  les  chas- 
seurs en  poussant  de  grands  hurlements.  La  nuit 
étant  survenue,  les  chasseurs  rentrèrent  chez  eux,  et 
lé  lendemain,  ils  revinrent  au  même  endroit,  et  furent 
m.  1" 


LA    LÉGENDE   DOREE 


encore  obligés  de  retourner  après  s'être  fatigués  en 
vain.  Le  roi,  instruit  de  cela,  soupçonna  ce  qu'il  y 
avait  et  s'empressa  de  venir  avec  l'évêque  et  une  mul- 
titude de  chasseurs.  Mais  comme  les  chiens  n'osaient 
pas  s'approcher  plus  qu'auparavant,  et  qu'ils  reve- 
naient tous  en  hurlant,  on  entoura  cet  endroit  que 
les  ronces  rendaient  inaccessible.  Or,  un  archer,  pour 
débusquer  la  biche,  décocha  à  la  volée  un  trait  qui 
fit  une  blessure  grave  à  saint  Gilles  en  prière  pour  la 
bête  ;  après  quoi  les  soldats,  s'étant  ouvert  un  pas- 
sage avec  leurs  épées,  parvinrent  à  la  caverne  où  ils 
aperçurent  un  vieillard  en  habits  de  moine,  vénérable 
par  ses  cheveux  blancs  et  par  son  âge,  et  à  ses  genoux 
la  biche  couchée.  L'évêque  seul  et  le  roi  ayant  mis 
pied  à  terre,  allèrent  le  trouver,  après  avoir  fait  rester 
leur  suite  en  arrière.  Ils  lui  demandèrent  qui  il  était, 
d'où  il  était  venu,  pourquoi  encore  il  s'était  enfoncé 
dans  la  profondeur  de  ce  vaste  désert,  et  enfin  quel 
était  l'audacieux  qui  l'avait  blessé  d'une  manière  aussi 
grave.  Gilles  répondit  à  chacune  de  leurs  questions  ; 
alors  ils  lui  demandèrent  humblement  pardon,   pro- 
mirent de  lui  envoyer  des  médecins  pour  guérir  sa 
plaie  et  lui  offrirent  beaucoup  de  présents.  Mais  il  ne 
voulut    pas  employer  les   médecins,   ne  daigna  pas 
même  regarder  les  présents  qu'on  lui  offrait  ;  bien  au 
contraire,   convaincu   que  la   vertu  se   perfectionne 
dans  l'infirmité,  il  pria  le  Seigneur  de  ne  pas  lui  ren- 
dre la  santé  tant  qu'il  vivrait.  Mais  comme  le  roi  en 
lui  faisant  de  fréquentes  visites  en  recevait  la  nour- 
riture du  salut,  il  lui  offrit  d'immenses  richesses, 
que  le  saint  refusa  d'accepter,  donnant  conseil  au  roi 


SAINT    GILLES  7 

d'en  fonder  un  monastère  où  la  discipline  de  Tordre 
monastique  serait  en  vigueur.  Et  quand  le  roi  l'eut 
fait,  saint  Gilles,  vaincu  par  les  larmes  et  les  prières 
du  roi,  se  chargea  après  bien  des  résistances,  de  la 
direction  de  ce  monastère. 

Dès  que  le  roi  Charles  eut  été  informé  de  la  répu- 
tation du  saint,  il  le  sollicita  de  venir  le  trouver,  et 
le  reçut  avec  respect.  Pendant  qu'ils  s'entretenaient 
des  choses  du  salut,  le  roi  lui  demanda  en  grâce  de 
vouloir  bien  prier  pour  lui,  parce  qu'il  avait  commis 
un  crime  énorme  qu'il  n'oserait  confesser  à  personne, 
pas  même  au  saint  lui-même.  Le  dimanche  suivant, 
pendant  que  saint  Gilles,  en  célébrant  la  messe,  priait 
pour  le  roi,  un  ange  du  Seigneur  qui  lui  apparut  mit 
sur  l'autel  une  cédule  sur  laquelle  était  écrit  à  la 
suite  d'abord  le  péché  du  roi,  et  enfin  la  rémission 
qu'en  avait  obtenue  le  saint  par  ses  prières,  à  condi- 
tion toutefois  que  le  roi  s'en  repentirait,  s'en  confes- 
serait et  ne  le  commettrait  plus.  Il  était  ajouté  à  la  fin 
que  quiconque  invoquerait  saint  Gilles  pour  n'importe 
quel  péché,  s'il  cessait  de  le  commettre,  il  aurait  la 
certitude  d'en  recevoir  la  rémission  par  ses  mérites. 
La  cédule  fut  présentée  au  roi  qui,  ayant  reconnu  son 
péché,  en  demanda  humblement  pardon.  Saint  Gilles 
revint  comblé  d'honneurs,  et  en  passant  par  la  ville 
de  Nîmes,  il  ressuscita  le  fils  du  prince  qui  venait  de 
mourir.  Très  peu  de  temps  après,  saint  Gilles  annonça 
par  avance  que  son  monastère  allait  être  bientôt 
détruit  par  les  ennemis,  puis  il  alla  à  Rome.  Il  obtint 
un  privilège  pour  son  église  et  à  sa  demande  le  pape 
lui  accorda  encore  deux  portes  en  bois  de  cyprès  sur 


8  LA    LÉGENDE    DORÉE 

lesquelles  étaient  sculptées  les  figures  des  apôtres.  Il 
les  jeta  dans  le  Tibre  en  les  confiant  à  la  conduite  de 
Dieu.  Comme  il  revenait,  il  rendit  l'usage  de  ses  jam- 
bes à  un  paralytique  auprès  de  Tyberon.  Arrivé  à 
son  monastère,  il  trouva,  dans  le  port,  les  portes  dont 
il  vient  d'être  parlé,  et  après  avoir  rendu  des  actions 
de  grâces  à  Dieu  de  ce  qu'il  les  avait  conservées  en- 
tières au  milieu  des  périls  de  la  mer,  il  les  plaça  à 
l'entrée  de  son  église  pour  en  faire  l'ornement  et  pour 
être  un  témoignage  de  son  union  avec  le  siège  de 
Rome.  Enfin  le  Seigneur  lui  révéla  en  esprit  que  le 
jour  de  sa  mort  approchait.  Il  en  fit  part  à  ses  frères 
en  réclamant  leurs  prières,  et  s'endormit  heureuse- 
ment dans  le  Seigneur.  Beaucoup  de  personnes  assu- 
rèrent avoir  entendu  les  chœurs  des  anges  qui  portaient 
son  âme  au  ciel.  Il  vécut  vers  l'an  700  du  Seigneur. 


LA  NATIVITÉ  DE  LA  BIENHEUREUSE 

VIERGE  MARIE 

La  glorieuse  Vierge  Marie  tire  son  origine  de  la 
tribu  de  Juda  et  de  la  race  royale  de  David.  Or,  saint 
Mathieu  et  saint  Luc  ne  donnent  pas  la  généalogie  de 
Marie,  mais  celle  de  saint  Joseph,  qui  ne  fut  cepen- 
dant pour  rien  dans  la  conception  de  J.-C.  C'est,  dit- 
on,  la  coutume  de  l'Ecriture  sainte  de  ne  pas  établir 
la  suite  de  la  génération  des  femmes,  mais  celle  des 
hommes.  Il  est  très  vrai  pourtant  que  la  sainte  Vierge 
descendait  de  David  ;  ce  qui   est  évident  parce  que 


NATIVITÉ    DE    LÀ    BIENHEUREUSE   VIERGE   MARIE  9 

l'Ecriture  atteste  en  beaucoup  d'endroits  que  J.-C. 
est  issu  de  la  race  de  David.  Mais  comme  J.-C.  est  né 
seulement  de  la  Vierge,  il  est  manifeste  que  la  Vierge 
elle-même  descend  de  David  par  la  lignée  de  Nathan. 
Car  entre  autres  enfants,  David  eut  deux  fils,  Nathan 
et  Salomon.  De  la  lignée  de  Nathan,  fils  de  David, 
d'après  le  témoignage  de  saint  Jean  Damascène,  Lévi 
engendra  Melchi  et  Panthar,  Panthar  engendra  Bar- 
panthar,  et  Barpanthar  engendra  Joachim,  et  Joachim 
la  Vierge  Marie.  Par  la  lignée  de  Salomon,  Nathan  eut 
une  femme  de  laquelle  il  engendra  Jacob.  Nathan 
étant  mort,  Melchi  de  la  tribu  de  Nathan,  qui  fut  fils 
de  Lévi,  mais  frère  de  Panthar,  épousa  la  femme  de 
Nathan,  mère  de  Jacob,  et  engendra  d'elle  Héli.  Jacob 
et  Héli  étaient  donc  frères  utérins,  mais  Jacob  était 
de  la  tribu  de  Salomon  et  Héli  de  celle  de  Nathan. 
Or,  Héli,  de  la  tribu  de  Nathan,  vint  à  mourir,  et 
Jacob,  son  frère,  qui  était  de  la  tribu  de  Salomon,  se 
maria  avec  sa  femme,  suscita  un  enfant  à  son  frère 
et  engendra  Joseph.  Joseph  est  donc  par  la  nature  fils 
de  Jacob,  en  descendant  de  Salomon,  et  selon  la  loi, 
fils  d'Héli  qui  descend  de  Nathan.  Selon  la  nature, 
en  effet,  le  fils  qui  venait  alors  au  monde  était  fils  de 
celui  qui  l'engendrait,  mais  selon  la  loi,  il  était  le  fils 
du  défunt.  C'est  ce  que  dit  le  Damascène.  Mais,  d'a- 
près Y  Histoire  ecclésiastique  et  le  témoignage  du  véné- 
rable Bède  en  sa  Chronique,  comme  les  généalogies 
tout  entières  des  Hébreux  ainsi  que  celles  des  étran- 
gers étaient  conservées  dans  les  archives  les  plus  se- 
orètes  du  temple,  Hérode  les  fit  toutes  brûler,  dans 
l'idée  de  pouvoir  se  faire  passer  pour  noble,  si,  les 


40  LA   LÉGENDE    DOREE 

preuves  venant  à  manquer,  sa  race  était  crue  appar- 
tenir à  celle  d'Israël.  Cependant  quelques-uns  qu'on 
appelait  seigneuriaux,  ainsi  nommés  à  cause  de  leur 
parenté  avec  J.-C.  et  qui  étaient  des  Nazaréens,  don- 
naient des  renseignements  comme  .ils  le  pouvaient 
sur  l'arbre  généalogique  de  J.-C.  et  cela,  en  partie 
d'après  la  tradition  reçue  de  leurs  agents,  et  en  partie 
d'après  les  livres  qu'ils  possédaient  chez  eux. 

Or,  Joachim  épousa  une  femme,  nommée  Anne,  qui 
eut  une  sœur  appelée  Hismérie.  Cette  Hisméric  donna 
le  jour  à  Elizabeth  et  à  Eliud.  Elizabeth  donna  le 
jour  à  Jean-Baptiste.  D'EIiud  naquit  Eminen,  d'Eminen 
naquit  saint  Servais,  dont  le  corps  est  en  la  ville  de 
Maestricht  sur  la  Meuse,  dans  Févêché  de  Liège.  Or, 
Anne  eut,  dit-on,  trois  maris,  savoir  :  Joachim,  Cléo- 
phas  et  Salomé.  De  son  premier  mari,  c'est-à-dire  de 
Joachim,  elle  eut  une  fille  qui  était  Marie,  la  mère  de 
J.-C,  qu'elle  donna  en  mariage  à  Joseph,  et  Marie 
engendra  et  mit  au  monde  Notre-Seigneur  J.-C.  A  la 
mort  de  Joachim,  elle  épousa  Cléophé,  frère  de  Joseph, 
et  elle  en  eut  une  autre  fille  qu'elle  appela  Marie  comme 
la  première  et  qu'elle  maria  dans  la  suite  avec  Alphée. 
Marie,  cette  seconde  fille,  engendra  d' Alphée,  son 
mari,  quatre  fils,  qui  sont  Jacques  le  mineur,  Joseph 
le  juste  qui  est  le  intime  que  Barsabas,  Simon  et  Jude. 
Anne,  après  la  mort  de  son  second  mari,  en  prit  un 
troisième  ;  c'était  Salomé,  de  qui  elle  engendra  une 
autre  fille  qu'elle  appela  encore  Marie  et  qu'elle  maria 
à  Zébédée.  Or,  cette  Marie  engendra  de  ce  Zébédée 
deux  fils,  savoir  :  Jacques  le  majeur  et  Jean  l'évangé- 
liste.  C'est  ce  qui  a  donné  lieu  à  ces  vers  : 


NATIVITÉ    DE    LA    BIENHEUREUSE   VIERGE   MARIE       11 

Anna  solet  dici  très  concepisse  Marias, 
Quas  genuere  viri  Joachim,  Cleophas,  Salomeque. 
Has  duxere  viri  Joseph,  Alphaeus,  Zebedœus. 
Prima  parit  Christum,  Jacobum  secunda  minorem, 
Et  Joseph  justum  pe  périt  eu  m  Simone,  Judam, 
Tertia  majorent  Jacobum,  volucremque  Johannem  *. 

Mais  ce  qui  paraît  singulier,  c'est  que  la  sainte 
Vierge  ait  pu  être  la  cousine  d'EHzabeth,  comme  il  a 
été  dit  ci-dessus.  Il  est  constant  qu'Elizabelh  fut  la 
femme  de  Zacharie,  qui  était  de  la  tribu  de  Lévi,  et 
cependant,  d'après  la  loi,  chacun  devait  prendre 
femme  dans  sa  tribu  et  dans  sa  famille,  et  saint  Luc 
assure  qu'elle  fut  de  la  tribu  d'Aaron.  Anne,  d'après 
saint  Jérôme,  était  de  Bethléem  qui  appartenait  à  la 
tribu  de  Juda  :  mais  il  faut  savoir  qu'Aaron  lui-même 
et  Joiada,  son  frère,  grands  prêtres,  prirent  femme 
tous  les  deux  dans  la  tribu  de  Juda,  ce  qui  prouve  que 
la  tribu  sacerdotale  et  la  royale  furent  toujours  unies 
ensemble  par  des  alliances.  Bède  dit  que  cette  alliance 
a  pu  s'opérer  dans  des  temps  postérieurs,  en  faisant 
passer  les  femmes  d'une  tribu  dans  l'autre,  afin  qu'il 
devînt  constant  que  la  bienheureuse  vierge  Marie,  qui 


*  Anne  mit  au  monde  trois  Marie, 
Leurs  pères  furent  Joachim,  Cleophas  et  Salomé. 
Elles  se  marièrent  avec  Joseph,  Alphée  etZébédée. 
La  première  conçut  J. -G.,  la  seconde,  Jacques  le  mineur, 
Joseph  le  juste  et  Jude  avec  Simon.  [Jean. 

La  troisième  eut  pour  fils  Jacques  le  majeur  et  le  sublime 
Gerson,  dans  un  sermon  sur  la  nativité  de  la  sainte  Vierge, 
cite  des  vers  presque  semblables  à  ceux-ci. 


12  LA   LÉGENDE    DORÉE 

descendait  de  la  famille  royale,  fût  alliée  avec  la  tribu 
sacerdotale.  Donc,  la  sainte  Vierge  était  de  Tune  et  de 
l'autre  tribu  tout  à  la  fois  :  car  le  Seigneur  voulut  que 
ces  tribus  privilégiées  se  mêlassent  ensemble  en  raison 
du  mystère  par  lequel  Notre-Seigneur  qui  devait  sor- 
tir d'elles,  pût  s'offrir  lui-même  pour  nous  en  qualité 
de  roi  et  de  prêtre,  afin  de  gouverner  ses  fidèles  qui 
combattent  dans  la  milice  de  cette  vie,  et  afin  de  les 
couronner  après  leur  victoire  :  ce  qui  est  donné  à  en- 
tendre par  le  nom  de  Christ,  qui  signifie  oint,  parce 
que,  dans  l'ancienne  loi,  il  n'y  avait  que  les  prêtres, 
les  rois  et  les  prophètes  qui  fussent  oints;  et  de  là 
encore  nous  sommes  nommés  chrétiens  et  appelés  la 
race  choisie*  et  le  sacerdoce  royal.  Quand  on  disait 
que  les  femmes  étaient  mariées  à  des  hommes  de  leur 
tribu,  c'était  évidemment  afin  que  le  partage  des 
terres  ne  fût  pas  détruit.  Mais  parce  que  la  tribu  de 
Lévi  n'avait  pas  eu  de  terres  à  partager  comme  les 
autres,  les  femmes  de  cette  tribu  pouvaient  se  marier 
avec  qui  elles  voulaient. 

Pour  ce  qui  est  de  l'Histoire  de  la  Nativité  de  la 
Vierge,  saint  Jérôme* dit,  dans  son  prologue,  l'avoir 

•  Le  récit  de  saint  Jérôme  est  regardé  comme  apocryphe 
par  ses  éditeurs;  mais  il  a  toujours  fait  partie  des  œuvres  de 
ce  père.  Il  n'est  pas  étonnant  que  le  bienheureux  Jacques  ne 
l'ait  pas  signalé  comme  faussement  attribué  à  Jérôme.  Quel 
en  est  l'auteur?  L'ouvrage  était  intitulé  :  Evangile  delà  Afa/t- 
vite  de  la  bienheureuse  Vierge  Marie,  Les  traditions  qu'il  ren- 
ferme ont  été  connues,  d'après  les  critiques  modernes  (Thilo, 
Codex  Apocriph.,  N.  T.,  prolegom.,  $  4),  par  Origène,  saint 
Grégoire  deNyssc,  Eustache  d'Antioche,  saint  Epiphane,  An- 
dré de  Crète,  saint  Jean  Damascène,  Photius,  et  tous  les  au- 


NATIVITÉ    DE   LA    BIENHEUREUSE   VIERGE   MARIE       13 

lue  dans  un  opuscule,  alors  qu'il  était  assez  jeune, 
mais  que  ce  fut  seulement  de  longues  années  après  que 
sur  la  prière  qui  lui  en  fut  faite  il  la  coucha  par  écrit 
de  la  manière  qu'il  se  rappelait  l'avoir  lue.  Joachim 
donc,  qui  était  de  la  Galilée  et  de  la  ville  de  Nazareth, 
épousa  sainte  Anne  de  Bethléem.  Tous  les  deux  jus- 
tes et  marchant  avec  droiture  dans  l'accomplissement 
des  commandements  du  Seigneur,  faisaient  trois  parts 
de  leurs  biens  :  Tune  affectée  au  temple  et  aux  per- 
sonnes employées  dans  le  service  du  temple;  une  se- 
conde donnée  aux  pèlerins  et  aux  pauvres,  une  troi- 
sième consacrée  à  leur  usage  particulier  et  à  celui  de 
leur  famille.  Pendant  vingt  ans  de  mariage,  ils  n'eu- 
rent point  d'enfants,  et  ils  firent  vœu  à  Dieu,  s'illeiir 
accordait  un  rejeton,  de  le  consacrer  au  service  du 
Seigneur.  Pour  obtenir  cette  faveur,  chaque  année, 
ils  allaient  à  Jérusalem  aux  trois  fêtes  principales.  Or, 
à  la  fête  de  la  Dédicace,  Joachim  alla  à  Jérusalem 
avec  ceux  de  sa  tribu,  et  quand  il  voulut  présenter  son 
offrande,  il  s'approcha  de  l'autel  avec  les  autres.  Mais 
le  prêtre,  en  le  voyant,  le  repoussa  avec  une  grande  in- 
dignation ;  il  lui  reprocha  sa  présomption  de  s'appro- 
cher de  l'autel  en  ajoutant  qu'il  était  inconvenant  pour 
un  homme,  sous  le  coup  de  la  malédiction  de  la  loi, 
de  faire  des  offrandes  au  Seigneur,  qu'il  ne  devait  pas, 
lui  qui  était  stérile  et  qui  n'avait  pas  augmenté  le  peu- 
ple de  Dieu,  se  présenter  en  compagnie  de  ceux  qui 

très  auteurs  qui  viennent  après  eux.  Leurs  écrits  en  font  foi. 
Cette  histoire  paraît  avoir  aussi  été  insinuée  par  Clément  d'A- 
lexandrie, saint  Irénée  et  probablement  saint  Justin,  martyr. 
(Voyez  Ballerini,  Monitum  sur  un  sermon  de  Jean  d'Eubée). 


H  LA    LÉGENDE    DOREE 

n'étaient  pas  infectés  de  cette  souillure.  Alors  Joachim, 
tout  confus,  fut  honteux  de  revenir  chez  lui,  de  peur 
de  s'entendre  adresser  les  mêmes  reproches  par  ceux 
de  sa  tribu  qui  avaient  ouï  les  paroles  du  prêtre.  Use 
retira  donc  auprès  de  ses  bergers,  et  après  avoir  passé 
quelque  temps  avec  eux,  un  jour  qu'il  était  seul,  un 
ange  tout  resplendissant  lui  apparut  et  l'avertit  de  né 
pas  craindre  (il  était  troublé  de  cette  vision)*:  «Je  suis, 
lui  dit-il,  un  ange  du  Seigneur  envoyé  vers  vous  pour 
vous  annoncer  que  vos  prières  ont  été  exaucées,  et 
que  vos  aumônes  sont  montées  jusqu'en  la  présence 
de  Dieu.  J'ai  vu  votre  honte,  et  j'ai  entendu  les  re- 
proches de  stérilité  qui  vous  ont  été  adressées  à  tort. 
Dieu  est  le  vengeur  du  péché,  mais  non  de  la  nature, 
et  s'il  a  fermé  le  sein  d'une  femme  c'est  pour  le  rendre 
fécond  plus  tard  d'une  manière  qui  paraisse  plus  mer- 
veilleuse, et  pour  faire  connaître  que  l'enfant  quinatt 
alors,  loin  d'être  le  fruit  de  la  passion,  sera  un  donde 
Dieu.  Sara,  la  première  mère  de  votre  race,  n'a-t-elle 
pas  enduré  l'opprobre  de  la  stérilité  jusqu'à  sa  quatre- 
vingt-dixième  année?  et  cependant  elle  mit  au  monde 
Isaac  auquel  avaient  été  promises  les  bénédictions  de 
toutes  les  nations  ?  Rachel  encore  n'a-t-elle  pas  été 
longtemps  stérile?  toutefois  elle  enfanta  Joseph  qui 
fut  à  la  tète  de  toute  l'Egypte.  Y  eut-il  quelqu'un  plus 
fort  que  Samson  et  plus  saint  que  Samuel  ?  tous  les 
deux  eurent  pourtant  des  mères  stériles.  Croyez  donc 
à  ma  parole  et  à  ces  exemples,  que  les  conceptions 

*  S.  Epiphane,  79,  Hérésie,  no  5,  parle  de  cette  apparition, 
ainsi  que  de  celle  d'Anne. 


NATIVITÉ    DE    JA   BIENHEUREUSE    VIERGE   MARIE      .'1.5 

lardiveset  les  enfantements  stériles  sont  d'ordinaire 
plus  merveilleux.  Eh  bien  !  Anne,  voire  femme,  vous 
enfantera  une  fille  et  vous  l'appellerez  Marie.  Dès  son 
enfance,  elle  sera,  comme  vous  en  avez  fait  vœu,  con- 
sacrée au  Seigneur  ;  dès  le  sein  de  sa  mère,  elle  sera 
remplie  du  Saint-Esprit;  elle  ne  restera  point  avec  le 
commun  du  peuple,  mais  elle  demeurera  toujours  dans 
le  temple  du  Seigneur,  afin  d'éviter  le  moindre  mau- 
vais soupçon.  Or,  de  même  qu'elle  naîtra  d'une  mère 
stérile,  de  même  elle  deviendra,  par  un  prodige  mer- 
veilleux, la  mère  du  Fils  du  Très-haut,  qui  se  nommera 
Jésus,  et  qui  sera  le  salutde  toutes  les  nations.  Main- 
tenant voici  le  signe  auquel  vous  reconnaîtrez  la  vé  • 
rite  de  mes  paroles  ;  quand  vous  serez  arrivé  à  Jéru- 
salem à  la  porte  Dorée,  vous  rencontrerez  Anne,  votre 
femme;  et  eri  vous  voyant  elle  éprouvera  une  joie  égale 
à  l'inquiétude  qu'elle  a  ressentie  de  votre  absence  pro- 
longée. »  Quand  l'ange  eut  parlé  ainsi  il  quitta  Joa- 
chim.  Or,  Anne  tout  en  pleurant  dans  l'ignorance  de 
l'endroit  où  était  allé  son  mari,  vit  lui  apparaître  le 
même  ange  qu'avait  vu  Joachim  ;  et  il  lui  déclara  les 
mêmes  choses  qu'il  avait  dites  à  celui-ci,  en  ajoutant 
que,  pour  marque  de  la  vérité  de  sa  parole,  elle  allât 
à  Jérusalem,  à  la  porte  Dorée  où  elle  rencontrerait  son 
mari  qui  revenait.  D'après  Tordre  de  l'ange,  tous  deux 
vont  au-devant  l'un  de  l'autre,  enchantés  de  la  vision 
qu'ils  avaient  eue,  et  assurés  d'avoir  l'enfant  qui  leur 
avait  été  promise.  Après  avoir  adoré  le  Seigneur,  ils 
revinrent  chez  eux,  attendant  joyeusement  la  réalisa- 
tion de  la  promesse  divine.  Anne  conçut  donc,  enfanta 
une  fille  et  lui  donna  le  nom   de  Marie.  A  l'âge  de 


16  LA   LÉGENDE    DORÉE 

trois  ans,  la  sainte  Vierge  fut  sevrée,  et  amenée  avec 
des  offrandes  au  temple  du  Seigneur.  Il  y  avait  autour 
du  temple  quinze  degrés  selon  les  quinze  Psaumes  gra- 
duels ;  car,  le  temple  était  bâti  sur  une  montagne,  on 
ne  pouvait  arriver  à  l'autel  des  holocaustes,  qui  se 
trouvait  en  dehors,  qu'en  montant  ces  degrés.  Quand 
la  sainte  Vierge  eut  été  placée  sur  le  premier  de  tous, 
elle  les  gravit  sans  le  secours  de  personne,  comme  si 
elle  fût  déjà  parvenue  à  un  âge  muret  après  l'offrande 
achevée,  ses  parents  laissèrent  leur  fille  dans  le  temple 
avec  les  autres  vierges  et  revinrent  chez  eux.  La 
sainte  Vierge  faisait  des  progrès  incessants  dans  la 
sainteté,  était  visitée  chaque  jour  parles  angeset  jouis- 
sait du  bonheur  d'avoir  tous  les  jours  une  vision  de 
Dieu.  Saint  Jérôme,  dans  une  épître  à  Chromace  et  à 
Héliodore,  dit  que  la  sainte  Vierge  s'était  tracé  pour 
règle  de  passer  en  prière  le  temps  depuis  le  matin  jus- 
qu'à tierce  ;  de  tierce  jusqu'à  none  elle  s'occupait  à 
tisser;  et  à  partir  de  none  elle  ne  cessait  plus  de  prier 
jusqu'au  moment  où  l'ange,  qui  lui  apparaissait,  lui 
donnât  à  manger. 

Quand  elle  eut  atteint  l'âge  de  quatorze  ans,  le  pon- 
tife annonça  publiquement  que  les  vierges  élevées  dans 
le  temple,  qui  avaient  accompli  leur  temps,  eussent  à 
retourner  chez  elles,  afin  de  se  marier  selon  la  loi. 
Toutes  ayant  obéi,  seule  la  sainte  Vierge  Marie  répon- 
dit qu'elle  ne  pouvait  le  faire,  d'abord  parce  que  ses 
parents  l'avaient  consacrée  au  service  du  Seigneur, 
ensuite  parce  qu'elle  lui  avait  voué  sa  virginité.  Alors 
le  Pontife  fut  incertain  de  ce  qu'il  avait  à  faire  ;  d'une 
part,  il  n'osait  aller  contre  l'Ecriture  qui  dit  :  «  Accom- 


NATIVITÉ    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIERGE    MARIE       17 

plissez  les  vœux  que  vous  avez  faits  »  ;  d'une  autre  part, 
il  n'osait  introduire  une  nouvelle  coutume  dans  les 
pratiques  suivies  par  la  nation.  Une  fête  des  juifs  étant 
sur  le  point  d'arriver  ;  il  convoqua  alors  tous  les  an- 
ciens ;  leur  avis  unanime  fut  que  dans  une  affaire  si 
délicate,  on  devait  consulter  le  Seigneur.  Or,  comme 
on  était  en  prière  et  que  le  Pontife  s'était  approché 
pour  connaître  la  volonté  de  Dieu,  à  l'instant  du  lieu 
de  l'oratoire,  tout  le  monde  entendit  une  voix  qui  di- 
sait, que  tous  ceux  de  la  maison  de  David  qui  étant 
disposés  à  se  marier,  ne  l'étaient  pas  encore,  appor- 
tassent chacun  une  verge  à  l'autel,  et  que  celui  dont 
la  verge  aurait  donné  des  feuilles,  et  sur  le  sommet  de 
laquelle,  d'après  la  prophétie  d'Isaïe,  le  Saint-Esprit 
se  reposerait  sous  la  forme  d'une  colombe,  celui-là,  sans 
aucun  doute,  devait  se  marier  avec  la  Vierge.  Parmi 
ceux  delà  maison  de  David,  se  trouvait  Joseph,  qui, 
jugeant  hors  de  convenance  qu'un  homme  d'un  âge 
avancé  comme  lui*  épousât  une  personne  si  jeune, 
cacha,  lui  tout  seul,  sa  verge,  quand  chacun  avait  ap- 
porté la  sienne.  11  en  résulta  que  rien  ne  parut  de  ce 
qu'avait  annoncé  la  voix  divine;  alors  le  pontife  pensa 
qu'il  fallait  derechef  consulter  le  Seigneur,  lequel  ré- 
pondit que  celui-là  seul  qui  n'avait  pas  apporté  sa 
verge,  était  celui  auquel  la  Vierge  devait  être  mariée  **. 
Joseph  ainsi  découvert  apporta  sa  verge  qui  fleurit  aus- 
sitôt, et,  sur  le  sommet  se  reposa  une  colombe  venue 
du  ciel.  Il  parut  évident  à  tous  que  Joseph  devait  être 

•  S.  Epiphane,51,  Hérésie ,  x,  donne  80  ans  à  saint  Joseph, 
lors  de  son  mariage. 

•*  Idem,  in  Anrhorato,  i.x  ;  —  Hérésie,  lxxviii,  n°  7. 

m.  2 


18  LA    LÉGENDE    DOREE 

uni  avec  la  sainte  Vierge.  Joseph  s'étant  donc  marié, 
retourna  dans  sa  ville  de  Bethléem  afin  de  disposer 
sa  maison  et  de  se  procurer  ce  qui  lui  était  nécessaire 
pour  ses  noces.  Quant  à  la -Vierge  Marie,  elle  revint 
chez  ses  parents  à  Nazareth  avec  sept  vierges  de  son 
âge,  nourries  du  même  lait  et  qu'elle  avait  reçues  de 
la  part  du  prêtre  pour  témoigner  du  miracle.  Or,  en 
ce  temps-là,  Fange  Gabriel  lui  apparut  pendant  qu'elle 
était  en  prière  et  lui  annonça  que  le  Fils  de  Dieu 
devait  naître  d'elle. 

Le  jour  de  la  naissance  de  la  sainte  Vierge  resta 
pendant  un  certain  temps  ignoré  des  fidèles.  D'après 
le  récit  de  Jean  Beleth  *,  un  saint  homme,  qui  se  livrait 
à  une  contemplation  assidue,  entendit,  chaque  année, 
le  6  des  ides  de  septembre,  au  moment  de  ses  prières, 
la  société  des  anges  qui  célébraient  avec  des  trans- 
ports de  joie  une  grande  solennité.  Et  comme  il  de- 
mandait très  dévotement  qu'il  lui  fût  révélé  pourquoi 
chaque  année,  c'était  seulement  en  ce  jour  et  non  en 
un  autre  qu'il  entendît  cela,  il  reçut  une  réponse  d'en 
haut  que  la  glorieuse  Vierge  Marie  était  née  au  monde 
à  pareil  jour,  et  qu'en  conséquence  il  fît  connaître  aux 
enfants  de  la  Sainte  Eglise  qu'ils  eussent  à  s'unir  pour 
cette  solennité  à  la  cour  céleste.  Or,  quand  il  eut  ins- 
truit de  cela  le  souverain  pontife  et  les  autres  et  qu'on 
se  fût  mis  à  prier  et  à  jeûner,  après  avoir  découvert 
la  vérité  par  les  écritures  et  par  les  témoignages  an- 
tiques, il  fut  résolu  que,  par  tout  l'univers,  on  solen- 


*  Rationale  divinorum   officiovumy  cap.  cxlix  ;  — Honorius 
il'Autun. 


NATIVITÉ    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIERGE    MARIE       49 

iriserait  en  ce  jour,  la  fête  de  la  Nativité  de  la  Vierge. 
Autrefois  on  ne  faisait  pas  l'octave  de  cette  fête,  mais 
le  seigneur  Innocent  IV,  Génois  d'origine,  en  institua 
la  solennité.  Et  en  voici  le  motif  :  Après  la  mort  de 
Grégoire  IX,  tous  les  cardinaux  romains  s'en  fermèrent 
en  conclave  pour  pourvoir  au  plus  tôt  aux  besoins  de 
l'Église  :  mais  comme  plusieurs  jours  s'étaient  écoulés 
sans  qu'on  ait  pu  s'entendre,  et  qu'ils  étaient  en  butte 
aux  insultes  nombreuses  des  Romains,  ils  firent  vœu 
à  la  Reine  du  ciel,  si,  par  son  secours,  ils  parvenaient 
à  s'accorder  et  à  s'en  aller  librement,  d'établir  pour 
l'avenir  les  octaves  de  sa  nativité  qu'on  avait  négligé 
d'instituer  depuis  longtemps.  Alors  ils  réunirent  leurs 
suffrages  sur  le  seigneur  Célestin,  et  après  avoir  été 
rendus  à  la  liberté,  ils  accomplirent  leur  vœu  par  le 
seigneur  Innocent,  car  Célestin,  ayant  survécu  peu  de 
temps,  ne  put  l'accomplir  par  lui-même.  Remarquez 
que  l'Église  fait  la  fête  décrois  Nativités,  savoir  :  de 
J.-C.  de  sainte  Marie  et  de  saint  Jean,  qui  toutes  trois 
marquent  trois  naissances  spirituelles  :  avec  saint  Jean 
nous  renaissons  dans  l'eau,  avec  Marie,  dans  la  péni- 
tence, et  avec  J.-C,  dans  la  gloire.  Et  comme  il  faut 
que  la  naissance  du  baptême,  comme  aussi  celle  de  la 
gloire,  dans  les  adultes,  soit  précédée  de  la  contrition, 
c'est  pour  cela  que  ces  deux  fêtes  ont  des  vigiles  : 
mais  comme  la  pénitence  est  une  vigile  tout  entière, 
elle  ne  doit  pas  en  avoir.  Toutes  ont  des  octaves, 
parce  que  toutes  aspirent  à  l'octave  de  la  Résurrec- 
tion. 

Un  chevalier  très  vaillant  et  fort  dévot  à  la  sainte 
Vierge  Marie,  en  allant  à  un  tournoi,  rencontra  en  son 


20  LA    LÉGENDE    DORÉE 

chemin  un  monastère  bâti  en  l'honneur  de  la  Sainte 
Vierge.  Il  y  entra  tout  d'abord  pour  entendre  la  messe. 
Mais  comme  à  une  messe  en  succédait  une  autre,  et 
qu'il  ne  voulait  en  laisser  échapper  aucune,  en  l'hon- 
neur de* la  bienheureuse  Vierge,  il  se  hâta,  quand  il 
fut  sorti  du  monastère,  d'aller  au  lieu  où  se  donnait  le 
tournoi.  Or,  ceux  qui  en  revenaient  lui  dirent  qu'il  a 
lui-même  très  vaillamment  combattu.   Comme  tous 
ceux  qui  se  trouvaient  là  confirmaient  cette  assertion 
et  acclamaient  à  Penvi  son  courage  dans  la  lutte,  et, 
qu'en  outre,  des  chevaliers  se  présentaient  à  lui  en  se 
déclarant  ses  prisonniers  ;  cet  homme  discret  compre- 
nant que  la  courtoise  Reine  l'avait  honoré  courtoise- 
ment, fit  connaître  ce  qui  était  arrivé;  il  revint  au 
monastère  et  se  voua  désormais  à  la  milice  du  Fils  de 
la  Vierge.  —  Un  évêque*  qui  avait  la  bienheureuse 
Vierge  Marie  en  grande  révérence  et  dévotion,  allait 
par  piété,  au  milieu  de  la  nuit,  à  une  église  dédiée  en 
son  nom.  Et  voici  que  la  Vierge  des  vierges,  accom- 
pagnée du  chœur  entier  des  vierges,  vint  à  la  ren- 
contre du  prélat  ;  après  l'avoir  accueilli  avec  honneur, 
elle  le  conduisit  à  l'église  où  il  se  rendait,  en  même 
temps  que  deux  chœurs  de  jeunes  filles  chantaient  ces 
paroles  : 

Cantemus  Domino,  socia?,  cauteinus  honorem  ; 
Dulcis  amor  Christi  rcsonet  orc  pio  **. 

Ces    vers    sont    repris    et    chantés    par   tout    un 

*  C'était  saint  Dunstan  de  Cantorbéry.  Voyez  Eadmer  :    Vie 
fie  ce  saint. 

**  Chantons,  compagnes,  chantons  la  gloire    du  Seigneur  ; 
que  nos  pieux  accords  exaltent  le  tendre  amour  de  J.-C. 


NATIVITE    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIERGE    MARIE       21 

autre  chœur  de  vierges;  et  les  premières  chantent 
deux  à  deux  alternativement  les  deux  vers  qui  sui- 
vent : 

Primus  ad  îma  ruit  magna  de  luce  superbus, 
Sic  homo  cum  tumuit  primus  ad  ima  ruit*. 

Ce  fut  ainsi  que  cet  évéque  fut  conduit  au  milieu 
de  cette  procession,  jusqu'à  l'église  ;  en  même  temps 
deux  vierges  commençaient  le  cantique  que  toutes  les 
autres  répétaient. 

Une  femme,  privée  de  Pappui  de  son  mari,  avait 
un  fils  unique  qu'elle  chérissait  avec  la  plus  grande 
tendresse.  Or,  ce  fils  fut  pris  par  les  ennemis,  qui 
le  jetèrent  chargé  de  chaînes  dans  un  cachot.  Quand 
cette  mère  apprit  cela,  rien  ne  put  la  consoler  ni 
tarir  ses  pleurs  ;  elle  priait  avec  importunité  la  sainte 
Vierge  à  laquelle  elle  était  fort  dévote,  pour  la  déli- 
vrance de  son  fils.  Enfin  comme  elle  voyait  qu'elle 
n'obtenait  rien,  elle  entra  seule  dans  une  église 
où  était  une  statue  de  la  bienheureuse  Vierge  Marie, 
et  là  debout  devant  l'image,  elle  lui  adressa  la  parole  : 
«  Bienheureuse  Vierge,  dit-elle,  souvent  je  vous  ai 
priée  pour  la  délivrance  de  mon  fils,  et  vous  n'êtes 
point  du  tout  venue  au  secours  d'une  mère  misérable. 
J'implore  votre  protection  pour  mon  fils,  et  je  n'y 
gagne  rien.  Eh  bien  donc!  comme  mon  fils  m'a  été 
enlevé,  de  même  aussi  je  vous  enlèverai  votre  Fils,  et 

*  Le  démon  superbe  tomba  le  premier  au  fond  de  l'abîme 
du  haut  de  son  trône  lumineux;  de  même  le  premier  homme, 
que  l'orgueil  a  dompté,  a  été  précipité  dans  l'abîme. 
m.  2- 


22  LA    LÉGENDE    DOREE 

je  le  tiendrai  en  otage  à  sa  place.  »  Et  en  disant  ces 
mots,  elle  s'approcha  de  plus  près,  et  enlevant  la  sta- 
tue de  l'enfant  que  la  Vierge  portait  sur  son  giron, 
elle  s'en  alla  chez  soi,  enveloppa  l'image  du  petit  en- 
fant d'un  linge  très  blanc,  et  le  cacha  dans  une  armoire 
qu'elle  ferma  soigneusement  à  la  clef,  heureuse  d'avoir 
un  bon  otage  à  la  place  de  son  fils.  Or,  elle  le  garda 
avec  précaution.  Et  voilà  que  la  nuit  suivante,  la  sainte 
Vierge  apparut  au  jeune  homme,  et  après  lui  avoir 
ouvert  la  porte  de  la  prison,  elle  lui  commanda  d'en 
sortir  en  disant  :  «  Mon  fils,  tu  diras  à  ta  mère  de  me 
rendre  mon  Fils,  puisque  je  lui  ai  rendu  le  sien.  »  Le 
jeune  homme  sortit  et  revint  chez  sa  mère  :  il  lui  ra- 
conta comment  la  sainte  Vierge  l'avait  délivré.  Cette 
mère  tressaillant  de  joie  pritla  statue  de  l'enfant  Jésus, 
vint  à  l'église  et  rendit  l'enfant  à  la  bienheureuse  Vierge 
Marie,  en  lui  disant  :  «  Je  vous  remercie,  ma  Dame, 
de  m'avoir  rendu  mon  fils  unique,  maintenant  à  mon 
tour  je  vous  rends  le  vôtre,  parce  que  je  confesse  avoir 
recouvré  le  mien.  » 

Un  voleur  se  livrait  souvent  à  des  actes  de  brigan- 
dage ;  mais  il  avait  beaucoup  de  dévotion  pour  la 
sainte  Vierge  et  souvent  il  la  saluait.  Une  fois,  il  est 
pris  en  flagrant  délit  de  vol  et  condamné  à  être  pendu. 
Quand  on  le  pendit,  tout  aussitôt  vint  la  sainte  Vierge, 
qui,  à  ce  qu'il  lui  semblait,  le  soutint  en  l'air  pendant 
trois  jours,  en  sorte  qu'il  ne  ressentit  aucune  douleur. 
Or,  ceux  qui  l'avaient  attaché  vinrent  à  passer  par  là 
et  trouvant  le  pendu  vivant  et  le  visage  gai,  ils  pen- 
sèrent que  la  corde  n'avait  pas  été  bien  mise;  ils  se 
disposaient  à  lui  couper  la  gorge  avec  une  épée  :  mais 


NATIVITE    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIERGE    MARIE      23 

la  sainte  Vierge  opposait  sa  main  aux  coups  de  ceux 
qui  frappaient  ce  malheureux  sans  pouvoir  lui  faire 
aucun  mal.  Mais  quand  ils  eurent  appris  de  la  bouche 
du  voleur  que  c'était  la  sainte  Vierge  qui  le  protégeait 
de  la  sorte,  ils  le  descendirent  et  par  amour  pour  la 
Vierge,  ils  le  laissèrent  s'en  aller  libre.  Alors  il  entra 
dans  un  monastère,  où  tant  qu'il  vécut,  il  resta  au 
service  de  la  mère  de  Dieu. —  Un  clerc,  plein  d'amour 
pour  la  bienheureuse  Vierge  Marie,  récitait  ses  heures 
sans  y  manquer.  Ses  parents  étant  morts,  sans  avoir 
d'autre  héritier,  lui  laissèrent  leurs  biens.  Alors  ses 
amis  le  poussèrent  à  se  marier  et  à  se  mettre  à  la  tête 
de  son  héritage.  En  allant  célébrer  son  mariage,  il 
rencontra  en  chemin  une  église  et  se  rappelant  ce  qu'il 
avait  coutume  de  faire  en  l'honneur  de  la  sainte  Vierge 
il  entra  et  se  mit  à  réciter  ses  heures.  Et  voici  que  la 
sainte  Vierge  lui  apparut  et  lui  dit  avec  un  ton  plein 
de  sévérité  :  «  Insensé  et  infidèle,  pourquoi  m'aban- 
donnes-tu, moi  ton  amie  et  ton  épouse?  et  pourquoi 
me  préfères-tu  une  autre  femme  ?»  A  ces  mots,  il  fut 
tout  contrit,  revint  trouver  ses  compagnons  et  ne  fit 
rien  connaître  de  ce  qui  lui  était  survenu.  Mais  quand 
son  mariage  eut  été  célébré,  au  milieu  de  la  nuit,  il 
quitta  tout  le  monde,  s'enfuit  de  la  maison,  après 
quoi  entrant  dans  un  monastère,  il  servit  dévotement 
la  bienheureuse  Marie.  —  Le  prêtre  d'une  paroisse, 
homme  d'honnête  vie,  ne  savait  pas  d'autre  messe  que 
celle  de  la  sainte  Vierge  et  il  la  récitait  chaque  jour. 
11  est  dénoncé  à  l'évêque*  qui  le  mande  aussitôt.  Ar- 

*  C'était  saint  Thomas  de  Cantorbéry.  Voyez  la  légende  de 
ce  saint. 


24  LA   LÉGENDE    DORÉE 

rivé  devant  le  prélat,  il  dit  qu'il  ne  sait  pas  d'autre 
messe  ;  alors  il  est  traité  durement  comme  un  séduc- 
teur, suspendu  de  son  office,  et  on  lui  interdit  de  célé- 
brer dorénavant  cette  messe. 

La  nuit  s  Vivante  la  bienheureuse  Vierge  Marie 
apparut  à  l'évéque  qu'elle  gourmanda  beaucoup  et 
auquel  elle  demanda  pourquoi  il  avait  ainsi  maltraité 
son  chancelier.  Elle  ajouta  qu'il  mourrait  trente  jours 
après,  s'il  ne  rendait  pas  au  prêtre  ses  pouvoirs  ordi- 
naires. L'évèque  effrayé  fil  venir  le  prêtre,  lui  demanda 
pardon,  et  lui  commanda  de  ne  célébrer  aucune  autre 
messe  que  celle  de  la  Bienheureuse  Marie  qu'il  sa- 
vait. 

Un  clerc,  adonne  à  la  vanité  et  à  la  débauche, 
avait  cependant  un  grand  amour  pour  la  mère  de 
Dieu,  dont  il  récitait  les  saintes  heures  avec  dévotion 
et  joie.  Or,  il  arriva  qu'une  nuit  il  se  vit  traduit  au  tri- 
bunal de  Dieu.  Alors  le  Seigneur  dit  à  ceux  qui  l'en- 
touraient :  «  Quant  à  celui  qui  a  les  yeux  sur  vous, 
décidez  vous-mêmes  quelle  peine  il  mérite  :  depuis  si 
longtemps  que  je  le  souffre,  je  n'ai  encore  trouvé  en  lui 
aucun  signe  d'amendement.  »  Le  Seigneur  porta,  de 
l'avis  de  tous,  une  sentence  de  damnation  contre  lui  : 
mais  voici  que  la  sainte  Vierge  se  lève  et  dit  à  son 
Fils  :  «  Mon  bon  Fils,  je  réclame  pour  celui-là  votre 
clémence  ;  mitigez  la  sentence  de  damnation  que  vous 
venez  de  porter  contre  lui:  qu'il  vive  donc  par  amour 
pour  moi,  lui  que  ses  propres  œuvres  ont  conduit  à 
la  mort.  »  Le  Seigneur  lui  répondit  :  «  C'est  bien  à 
votre  demande  que  je  l'accorde,  mais  ce  ne  sera  qu'au- 
tant que,  dès  à  présent,  je  verrai  qu'il  se  corrige.  » 


NATIVITÉ    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIERGE    MARIE      25 

Alors  la  Vierge  se  tournant  vers  lui  :  «  Va,  lui  dit-elle, 
et  ne  pèche  plus,  de  peur,  qu'il  ne  t'arrive  pis.  »  Le 
clerc,  à  son  réveil,  changea  de  conduite,  entra  en  reli- 
gion, et  finit  sa  vie  dans  les  bonnes  œuvres. 

L'an  du  Seigneur  537,  un  homme  nommé  Théophile, 
dit  Fulbert  de  Chartres  *,  administrait  en  cilice,  sous 
l'évèque,  dont  il  était  le  vidame,  les  biens  de  l'Eglise 
avec  tant  de  prudence,  que  tout  le  peuple  le  proclama 
digne  de  Tépiscopat  à  la  mort  de  son  maître.  Mais 
comme  il  se  contentait  de  son  vidame,  il  aima  mieux 
qu'un  autre  fût  ordonné  à  sa  place.  Cependant  il  fut 
déposé  malgré  lui  de  sa  charge  par  le  successeur,  et 
tomba  dans  un  si  grand  désespoir  que,  pour  recouvrer 
sa  dignité,  il  demanda  conseil  à  un  juif  qui  était  ma* 
gicien. 

Celui-ci  appela  donc  le  diable  qui  vint  aussitôt. 
Alors  Théophile,  par  l'ordre  du  démon,  renia  le  Christ 
et  sa  mère,  renonça  à  faire  profession  de  la  religion 
chrétienne,  écrivit,  de  son  propre  sang,  l'acte  de  sa 
renonciation  et  de  son  abnégation,  le  scella  ensuite 
de  son  sceau,  le  donna  tout  scellé  au  démon,  et  se 
lia  ainsi  à  son  service.  Or,  le  lendemain,  par  l'artifice 
du  démon,  Théophile  recouvre  les  bonnes  grâces  de 
l'évèque  et  est  rétabli  dans  sa  dignité.  Rentré  enfin 
en  lui-même,  il  gémit  beaucoup  de  son  crime  et  eut 
recours  de  tout  cœur  à  la  glorieuse  Vierge,  afin  qu'elle 
vînt  à  son  aide. 

Une  fois  donc  la  Bienheureuse  Marie,  dans  une 
vision,  lui  reprocha  son  impiété,   et  lui   commanda 

*  Sermon  iv;  —  saint  Pierre  Dam icn,  Sermon  i. 


26  LA    LÉGENDK    DOREE 

de  renoncer  au  diable.  Ensuite  elle  lui  fit  confesser 
J.-C,  Fils  de  Dieu,  ainsi  que  tout  ce  qui  est  pro- 
posé à  croire  en  chrétienté.  De  cette  manière  il 
recouvra  les  bonnes  grâces  de  son  Fils  et  les  siennes. 
Pour  preuve  que  son  pardon  lui  avait  été  octroyé, 
elle  lui  apparut  une  seconde  fois,  et  lui  rendit  l'acte 
qu'il  avait  souscrit  au  diable,  en  le  posant  sur  sa 
poitrine,  afin  qu'il  n'eût  plus  à  craindre  d'être  l'es- 
clave de  Satan,  mais  qu'il  eût  la  joie  d'avoir  été  libéré 
par   la  Vierge. 

Quand  Théophile  eut  reçu  cet  acte,  il  fut  rempli 
de  joie,  et  en  présence  de  l'évêque  et  de  tout  le 
peuple,  il  rapporta  ce  qui  lui  était  arrivé.  Tous  en 
furent  dans  l'admiration  et  adressèrent  des  louanges 
à  la  glorieuse  Vierge.  Trois  jours  après  Théophile 
reposa  en  paix.  —  Auprès  de  Laon  *,  vers  l'an  du 
Seigneur  1100,  un  homme  et  une  femme  avaient 
une  fille  unique  qu'ils  donnèrent  en  mariage  à  un 
jeune  homme.  Par  amour  pour  leur  fille,  ils  gardaient 
avec  eux  leur  gendre  à  la  maison.  Or,  la  mère  de  la 
jeune  personne  avait,  par  amour  pour  sa  fille,  tant 
d'égards  envers  le  jeune  homme,  (pie  l'amour  de  la 
jeune  femme  pour  son  jeune  époux  n'était  pas  plus 
grand  que  celui  de  la  belle-mère  pour  son  gendre. 
Alors  les  gens  malicieux  se  mirent  à  dire  que  la  mère 
ne  se  comportait  pas  ainsi  à  cause  de  sa  fille,  mais 
que  c'était  pour  se  mettre  à  sa  place.  Cette  imposture 
affreuse  ébranla   l'esprit  de  cette  femme,  et  dans  la 


*  Pierre  Canis,  De  Deipara  Virg.9   1.  V,  c.  xx  ;  —  Sigebert, 
Chronique  ;  —  (ïuîbert  de  Nogent. 


NATIVITÉ    DE    LA    BIENHEUREUSE   VIERGE  MARIE       27 

crainte  d'être  le  sujet  des  moqueries  du  public,  elle 
s'adresse  à  deux  paysans  à  chacun  desquels  elle  pro- 
met 20  sols  s'ils  veulent  étrangler  son  gendre  secrète- 
ment. Un  jour  donc  elle  les  enferme  dans  son  cellier, 
elle  a  l'adresse  de  faire  aller  son  mari  ailleurs,  et  en- 
voie sa  fille  dehors.  Alors  le  jeune  homme,  par  Tor- 
dre de  sa  dame,  entre  dans  le  cellier  pour  aller  cher- 
cher du  vin  ;  aussitôt  il  est  étranglé  par  les  larrons.  A 
l'instant  la  belle-mère  le  porte  dans  le  lit  de  sa  fille  et 
le  couvre  de  ses  habits  comme  une  personne  qui  dort. 
Le  mari  et  sa  fille  étant  rentrés,  et  s'étant  assis  à  ta- 
ble, la  mère  dit  à  sa  fille  qu'elle  aille  éveiller  son 
mari  et  lui  dire  de  venir  se  mettre  à  table.  L'ayant 
trouvé  mort,  elle  l'annonça  à  l'instant  ;  toute  la  fa- 
mille se  lamente  ;  cette  femme  homicide  paraît  affligée 
et  se  lamente  avec  les  autres.  Enfin,  elle  gémit  singu- 
lièrement du  crime  qu'elle  avait  commis,  et  déclara 
tout  exactement  à  un  prêtre.  Quelque  temps  après, 
un  différend  s'étant  élevé  entre  la  femme  et  le  prê- 
tre, celui-ci  accuse  l'autre  de  l'homicide  du  gendre. 
Ceci  vint  à  la  connaissance  des  parents  du  jeune 
homme.  La  femme  est  traduite  devant  le  juge  qui  la 
condamne  à  être  brûlée.  Quand  elle  vit  que  sa  fin 
approchait,  elle  se  tourna  vers  la  sainte  Vierge,  entra 
dans  une  de  ses  églises,  et  se  prosterna  toute  en  pleurs 
pour  faire  sa  prière.  Un  instant  après,  on  la  force 
de  sortir  ;  elle  est  jetée  dans  un  grand  feu,  et  tout  le 
inonde  la  voit  debout,  au  milieu  des  flammes  qui  la 
respectent  et  la  laissent  saine  et  sauve.  Mais  les  pa- 
rents du  jeune  homme  pensant  que  le  feu  était  mai- 
gre,  courent  chercher  du    bois  et  le  jettent  dans  le 


28  LA    LÉGENDE    DOREE 

foyer.  Quand  ils  virent  qu'elle  n'en  souffrait  pas  plus, 
ils  se  mirent  à  la  harceler  avec  des  lances  et  des  ha- 
ches. Alors  le  juge,  qui  était  présent,  fut  tout  stupé- 
fait, et  les  empêcha  de  tourmenter  ainsi  cette  femme, 
qu'il  considéra  de  près  et  sur  laquelle  il  ne  remarqua 
aucune  trace  de  brûlure,  et  ne  trouva  que  les  bles- 
sures produites  par  les  lances.  Ses  parents  l'ayant 
ramenée  à  la  maison,  la  ranimèrent  avec  des  cal- 
mants et  des  bains  ;  mais  Dieu,  qui  ne  voulait  plus  lui 
laisser  endurer  les  soupçons  des  hommes,  lui  reprit 
la  vie  trois  jours  après,  sans  qu'elle  cessât  de  louer  la 
Vierge.  (Guibert  de  Nogent.) 


SAINT  ADRIEN  ET  SES  COMPAGNONS  * 

Adrien  souffrit  le  martyre  sous  le  règne  de  Maxi- 
mien. En  effet,  comme  cet  empereur  offrait  des  sacri- 
fices aux  idoles  dans  la  ville  de  Nicomédie,  par  son 
ordre,  on  se  livra  à  la  recherche  de  tous  les  chrétiens: 
les  uns  par  la  crainte  d'être  punis,  les  autres  par 
amour  de  l'argent  qui  leur  était  promis,  tous  enfin 
traînaient  aux  supplices  les  chrétiens  ;  les  voisins  traî- 
naient leurs  voisins,  les  proches,  ceux  de  leur  maison. 
Il  y  en  eut  trente-trois  pris  et  amenés  devant  le  prince 
par  ceux  qui  se  livraient  à  cette  perquisition  ;  et  Maxi- 
mien leur  dit  :   «  Est-ce  que  vous   n'avez  pas  appris 


*  Tiré  des  actes  reconnus  authentiques  par  les  Bollandistes; 
—  Honorius  d'Autun. 


SAINT  ADRIEN  ET  SES  COMPAGNONS  29 

quelle  peine  attend  les  chrétiens?  »  Ils  lui  répondirent  : 
«  Oui,  et  nous  nous  sommes  moqués  de  ton  décret 
ridicule.  »  Alors  l'empereur,  irrité,  ordonna  de  les 
fouetter  avec  des  nerfs  tout  frais  et  commanda  qu'on 
leur  broyât  la  bouche  avec  des  pierres  ;  ensuite,  qu'après 
avoir  pris  note  de  leurs  aveux,  on  les  garrottât  pour 
enfin  les  enfermer  en  prison.  Adrien,  un  des  premiers 
officiers  de  l'armée,  qui  avait  été  témoin  de  leur  cons- 
tance, lui  dit  :  «  Je  vous  conjure  par  votre  Dieu  de  me 
dire  quelle  récompense  vous  attendez  pour  ces  tour- 
ments? »  Les  saints  lui  répondirent:  «  L'œil  n'a  point 
vu,  l'oreille  n'a  point  entendu  et  le  cœur  de  l'homme 
n'a  jamais  conçu  ce  que  Dieu  a  préparé  pour  ceux  qui 
l'aiment  dans  la  perfection.  »  Alors  Adrien  courut  se 
joindre  aux  martyrs,  en  disant  aux  bourreaux  :  «  Pre- 
nez note  que  je  veux  être  des  leurs,  car,  et  moi  aussi, 
je  suis  chrétien.  »  Quand  l'empereur  eut  appris  cela, 
il  fit  charger  de  chaînes  et  emprisonner  Adrien  qui 
refusait  de  sacrifier.  Or,  Natalie,  son  épouse,  enten- 
dant dire  que  son  mari  était  en  prison,  déchira  ses 
vêtements  en  poussant  des  cris  et  des  sanglots.  Mais 
quand  elle  eut  appris  qu'Adrien  était  incarcéré  pour 
la  foi  de  J.-C,  elle  accourut  remplie  de  joie  à  la  pri- 
son et  baisa  les  chaînes  de  son  mari  et  des  autres;  car 
elle  était  chrétienne,  mais  elle  n'avait  pas  rendu  cela 
public  à  cause  de  la  persécution.  Et  elle  dit  à  son  mari  : 
«  Bienheureux  es-tu,  mon  seigneur  Adrien,  d'avoir 
trouvé  des  richesses  que  ne  t'ont  pas  laissées  tes  pa- 
rents, et  dont  seront  privés  ceux  qui  possèdent  beau- 
coup de  biens  quand  il  ne  sera  plus  temps  de  prêter  à 
usure,  ni  d'emprunter,  quand  personne  ne  délivrera 


30  LA    LÉGENDE    DOREE 

aucun  autre  de  la  peine,  ni  le  père  son  fils,  ni  la  mère 
sa  fille,  ni  l'esclave  son  maître,  ni  l'ami  son  ami,  ni 
les  richesses  celui  qui  les  possède.  »  Et  après  lui  avoir 
conseillé  de  ne  faire  aucun  cas  de  toute  gloire  ter- 
restre, de  repousser  ses  parents  et  ses  amis  et  d'avoir 
toujours  à  cœur  les  biens  célestes,  Adrien  lui  dit  : 
«  Va,  ma  sœur,  quand  arrivera  le  temps  de  la  souf- 
france, je  te  ferai  venir  afin  que  tu  sois  témoin  de 
notre  fin.  »  Et  après  avoir  recommandé  aux  autres 
saints  d'encourager  son  mari,  elle  revint  à  sa  maison. 
Peu  de  temps  après,  Adrien  apprenant  que  le  jour 
de  son  martyre  était  arrivé,  distribua  des  présents 
aux  gardes  et  donna  pour  ses  cautions  les  autres  saints 
qui  étaient  avec  lui,  puis  il  alla  à  sa  maison  appeler 
Natalie,  comme  il  le  lui  avait  promis,  afin  qu'elle  fiU 
présente  à  leur  martyre.  Or,  quelqu'un  qui  le  vit,  cou- 
rut en  avant  dire  à  Natalie  :  «  Adrien  est  absous,  le 
voici  venir.  »  En  entendant  cela,  elle  ne  le  croyait  pas  : 
«  Et  quel  est  celui  qui  a  pu  le  délivrer  de  ses  chaînes, 
dit-elle  ?  A  Dieu  ne  plaise  que  je  le  voie  libre  de  ses 
fers  et  séparé  des  saints  !  »  Pendant  qu'elle  parlait 
ainsi,  un  jeune  valet  de  la  maison  vint  dire  :  «  Voici 
que  mon  maître  est  relâché.  »  Alors  Natalie,  croyant 
qu'Adrien  fuyait  le  martyre,  versai t  des  larmes  amères, 
et  quand  elle  le  vit,  elle  se  leva  avec  précipitation  et 
ferma  sur  lui  la  porte  de  la  maison  en  disant  :  «  Loin 
de  moi  celui  qui  s'est  retiré  de  Dieu  ;  ah  !  je  me  gar- 
derais bien  de  parler  à  un  homme  qui  a  souillé  ses 
lèvres  pour  renier  son  Seigneur.  »  Et  se  tournant  vers 
lui  :  «  Oh  !  dit-elle,  que  tu  es  misérable  sans  Dieu  ! 
Qui  t'a  forcé  d'entreprendre  ce  que  tu  n'as  pu  termi- 


SAINT  ADRIEN    ET    SES    COMPAGNONS  31 

ner  ?  Qui  t'a  séparé  des  saints  ?  Ou  bien  qui  t'a  séduit 
pour  quitter  l'assemblée  où  règne  la  paix?  Dis-moi, 
pourquoi  as-tu  fui  avant  que  le  combat  ne  fût  engagé, 
avant  d'avoir  vu  ton  adversaire?  Comment  as-tu  été 
blessé  sans  qu'aucune  flèche  n'eût  été  lancée?  J'aurais 
été  vraiment  bien  étonnée  si  d'une  nation  sans  Dieu, 
d'une  race  d'impies,  il  y  en  eût  eu  un  qui  fût  offert  à 
Dieu.  Ah  !  que  je  suis  malheureuse  !  que  je  suis  mi- 
sérable! Que  ferai-je  moi  qui  suis  unie  à  un  membre 
de  celte  race  d'impies  ?  Non,  il  ne  m'a  pas  été  donné 
d'être  appelée,  seulement  pendant  une  heure,  l'épouse 
d'un  martyr  ;  mais  je  serai  nommée  la  femme  du  rené- 
gat. Pour  un  instant  j'ai  vraiment  été  dans  des  trans- 
ports de  joie,  et  cet  instant  sera  mon  opprobre  pour 
toujours.  »  Or,  le  bienheureux  Adrien,  qui  entendait 
cela,  ressentit  une  grande  joie;  il  admirait  comment 
une  femme  jeune,  de  toute  beauté,  noble  et  mariée 
depuis  quatorze  mois,  pouvait  parler  ainsi.  Sou  ar- 
deur pour  le  martyre  s'en  accroissait  d'autant  et  il 
écoutait  de  tout  cœur  ses  paroles  ;  cependant  comme 
il  la  voyait  affligée  à  l'excès,  il  lui  dit:  «  Ouvre-moi, 
ma  chère  Natalie  ;  non,  je  n'ai  pas  fui  le  martyre, 
comme  tu  le  crois  ;  mais  je  suis  venu  t'appeler  comme 
je  l'avais  promis.  »  Et  comme  elle  n'en  croyait  rien, 
elle  lui  dit  :  «  Voyez  comme  ce  renégat  me  trompe, 
comme  ment  cet  autre  Judas.  Fuis  de  moi,  misérable  ; 
je  vais  me  tuer  pour  que  tu  sois  content.  »  Et  comme 
elle  tardait  d'ouvrir,  Adrien  lui  dit  :  «  Ouvre  vite,  car 
je  m'en  irai  et  tu  ne  me  verras  plus;  ensuite  tu  pleu- 
reras de  ne  m'avoir  pas  vu  avant  mon  trépas  :  les 
cautions  que  j'ai  données,  ce  sont  les  saints  martyrs, 


32  LA    LÉGENDE    DOREE 

et  si  les  bourreaux  qui  me  chercheront  ne  me  trouvent 
pas,  ces  saints  devront  souffrir  leurs  tourments  et  les 
miens  tout  à  la  fois.  »  Alors  Natalie  ouvrit,  et  après 
s'être  prosternés  l'un  devant  l'autre,  ils  allèrent  en- 
semble à  la  prison,  où,  pendant  sept  jours,  Natalie 
essuyait  avec  des  linges  précieux  les  plaies  des  saints. 
L'empereur  fixa  un  jour  où  il  ordonna  qu'ils  fussent 
amenés  en  sa  présence.  Affaiblis  qu'ils  étaient  par  les 
souffrances,  ils  ne  pouvaient  marcher;  on  les  portait 
donc  comme  des  animaux.  Adrien  les  suivait  les  mains 
liées  derrière  le  dos  *,   et  chargé  du  chevalet  qui  lui 
était  destiné,  il  fut  présenté  à  César.  Natalie  vint  alors 
auprès  d'Adrien  et  lui  dit  :  «  Prenez  garde,  mon  sei- 
gneur, de  vous  laisser  surprendre  par  la  peur,  lorsque 
vous  verrez  les  tourments  :  vous  n'aurez  à  souffrir 
qu'un  instant,  mais  aussitôt  après  vous  serez  dans 
l'allégresse  avec  les  anges.  »   Et  comme  Adrien  ne 
voulut  pas  sacrifier,  il  fut  battu  de  la  manière  la  plus 
violente.  Toute  joyeuse,  Natalie  courut  alors  trouver 
les  saints  qui  étaient  dans  la  prison  pour  leur  dire  :  ^ 
«  Voici  que  mon  seigneur  vient  de  commencer  soi»— 
martyre.  »  Comme  l'empereur  exhortait  Adrien  à  n^^ 
pas  blasphémer  ses  dieux,  ce  dernier  lui  dit  :  «  Si  j'en^    . 
dure  des  tourments  parce  que  je  blasphème  ceux  qu_^ 
ne  sont  pas  dieux,  comment  ne  seras-tu  pas  tour- 

*  L'édition  princeps  porte  ces  mots  portât  us  super  equuleun* 
les  éditions  subséquentes  ont  portans  sibi  equuleum.  Alors  ou 
bien  on  attacha  Adrien  sur  un  chevalet  pour  le  porter  devant/ 
l'empereur,  ou  bien  on  le  chargea  du  chevalet  qui  devait  être 
l'instrument  de  son  supplice  :  Les  deux  textes  peuvent  s'cxpli. 
quer.  Mais  quel  est  le  véritable? 


SAINT    ADRIEN    ET    SES    COMPAGNONS  33 

^enté,  toi  qui  blasphèmes  le  vrai  Dieu  ?  »  Maxiinicn 
répliqua  :  «  Ce  sont  là  les  paroles  que  L'ont  apprises 
^s  séducteurs.  »  Adrien  lui  dit:  «  Pourquoi  appel les- 
*u  séducteurs  ceux  qui  sont  les  docteurs  de  la  vie  éter- 
nelle?» Et  Natalie  courait  rapporter  avec  joie  aux 
autres  les  réponses  de  son  mari.  Alors  l'empereur  le 
*t  fouetter  rudement  par  quatre  hommes  très  vigou- 

reu.x.  Et  Natalie  s'empressait  de  racon  1er  aux  autres 

Martyrs  qui   étaient  en  prison   toutes  ces  peines,  et 

tes  interrogations  et  ces  réponses.  Or,  Adrien  fut 

fouetté  avec  tant  de  fureur  que  ses  entrailles  sortaient 

e  son  corps  :  ensuite  on  le  chargea  déchaînes  de  fer 

f*  fut  enfermé  avec  les  autres  dans  la  prison.  Adrien 
a*t,  un  jeune  homme   délicat,  fort  brun,  et  âgé  de 

3*ns.  Quand  Natalie  vit  son  mari  étendu  sur  le  dos 
I       **f)ut  lacéré,  elle  lui  dit  en  lui  mettant  la  main  sous 

*~éte  :  «  Vous  êtes  bienheureux,  mon  seigneur,  d'à- 

*r  été  rendu  digne  d'être  au  nombre  des  saints: 


Xis  êtes  bienheureux,  ma  vie,  de  souffrir  pour  celui 
i  a  souffert  pour  vous.  Allez  donc,  mon  doux  ami, 
^^lez  contempler  sa  gloire.  »    Mais  l'empereur  ayant 
\}pris  qu'un  grand  nombre  de  matrones  servaient  les 
^ûnts  dans  la   prison,  défendit  de  les  y  laisser  entrer 
^  l'avenir.  Quand  Natalie  le  sut,  elle  se  coupa  les  che- 
veux en  rond*,  et  prenant  des  habits  d'homme,  elle 
Servait   les   saints  dans    la  prison.  Son  exemple  en 
porta    d'autres  à  l'imiter,  et  elle  pria  son  mari  que, 
quand  il  serait  dans  la  gloire,  il  obtînt  pour  elle  que 
Dieu  la  conservât  intacte  et  qu'il  l'ôtâl  bientôt  de  ce 

*  Ton  su  ravit* 

ni.  3 


34  LA    LÉGENDE    DOUÉE 

inonde.  Quand  le  roi  apprît  la  conduite  des  matrones, 
il  commanda  d'apporter  une  enclume,  sur  laquelle 
on  couperait  les  cuisses  des  martyrs  pour  les  faire 
périr.  Or,  Natalie  craignant  que  son  mari  ne  se  laissât 
effrayer  par  les  supplices  des  autres,  pria  les  bour- 
reaux de  commencer  par  lui.  On  lui  coupa  donc  les 
pieds  et  les  jambes,  et  Natalie  le  pria  ensuite  de  se 
laisser  couper  la  main  afin  qu'il  ne  fût  pas  moins  que 
les  autres  saints  qui  avaient  souffert  davantage.  Après 
cette  boucherie,  Adrien  rendit  l'esprit  ;  ensuite  les 
autres  étendirent  les  pieds  de  leur  plein  gré  et  ils 
moururent  dans  le  Seigneur.  Or,  le  roi  manda  qu'on 
brûlât  leurs  corps  ;  mais  Natalie  cacha  dans  son  sein 
une  main  d'Adrien.  Quand  on  jeta  les  corps  des  saints 
dans  le  feu,  Natalie  voulut  s'y  précipiter  avec  eux  ; 
mais  tout  à  coup  une  pluie  très  forte  vint  à  tomber, 
et  en  éteignant  le  brasier,  elle  préserva  les  corps  des 
martyrs.  Alors  les  chrétiens,  ayant  tenu  conseil  entre 
eux,  firent  transporter  ces  restes  à  Constantinople  jus- 
qu'à ce  que,  la  paix  ayant  été  rendue  à  l'Eglise,  on  put 
les  rapporter  avec  honneur.  Us  pâtirent  vers  l'an  du  Sei- 
gneur 280.  Quant  à  Natalie  elle  rentra  chez  elle  et 
conserva  la  main  de  saint  Adrien  qu'elle  plaçait  tou- 
jours au  chevet  de  son  lit  pour  consoler  sa  vie. 

Après  quoi,  un  tribun  qui  vit  Natalie  si  belle,  si 
riche  et  de  plus,  noble,  envoya  par  ordre  de  l'empereur 
d'honnêtes  matrones  pour  la  faire  consentir  à  l'épou- 
ser. Natalie  leur  adressa  cette  réponse:  «  Quel  est  ce- 
lui qui  me  procure  l'avantage  de  pouvoir  me  marier 
avec  un  homme  de  cette  qualité  ?  Toutefois  je  demande 
un  délai  de  trois  jours  pour  me   préparer.  »  Or,  elle 


SAINT    ADRIEN    ET   SES    COMPAGNONS  35 

disait  cela,  afin  de  pouvoir  s'enfuir.  Et  comme  elle 
priait  Dieu  de  la  conserver  intacte,  tout  d'un  coup  elle 
s'endormit  ;  et  voici  que  lui  apparut  un  des  martyrs;  il 
la  consola  avec  douceur  et  lui  commanda  d'aller  à  l'en- 
droit où  reposaient  les  corps  des  martyrs.  Quand  donc 
elle  se  réveilla,  elle  prit  secrètement  la  main  d'Adrien 
et  monta  un  vaisseau  avec  un  grand  nombre  de  chré- 
tiens. Le  tribun,  qui  en  fut  informé,  la  poursuivit  sur 
un  navire  avec  une  troupe  de  soldats;  mais  il  s'éleva 
un  vent  qui  contraria  leur  course  ;  plusieurs  même 
d'entre  eux  périrent  dans  les  flots,  et  ils  furent  donc 
forcés  de  rentrer  dans  le  port.  Or,  au  milieu  delà  nuit, 
le  diable,  sous  la  forme  d'un  pilote  monté  sur  un  vais- 
seau fantastique,  apparut  à  ceux  qui  étaient  avec  Na- 
talie,  et  leur  dit  comme  ferait  un  pilote  :  «  D'où  ve- 
nez-vous, et  où  allez- vous  ?  »  Les  chrétiens  répondirent  : 
«  Nous  venons  de  Nicomédie  et  nous  allons  à  Cons- 
tantinople.  »  Et  le  diable  reprit  :  «  Vous  faites  fausse 
route,  allez  à  gauche,  et  vous  naviguerez  plus  directe- 
ment. »  Or,  il  parlait  ainsi  pour  les  mettre  en  pleine  mer 
et  les  faire  périr.  Et  comme  ils  faisaient  voile  en  consé- 
quence, tout  à  coup  Adrien  leur  apparut  assis  sur  une 
nacelle;  il  les  avertit  de  naviguer  comme  auparavant, 
ajoutant  que  c'était  le  malin  esprit  qui  leur  avait  parlé  ; 
puis  se  plaçant  en  avant,  il  les  précédait  et  leur  montrait 
le  chemin.  Or,  Natalie  qui  voyait  Adrien  aller  en  avant 
fut  remplie  d'une  immense  joie.  Le  jour  allait  luire 
quand  ils  arrivèrent  à  Constantinople.  Et  quand  Na- 
talie fut  entrée  dans  lamaison  où  se  trouvaient  les  corps 
des  martyrs,  et  qu'elle  eut  placé  la  main  d'Adrien  au- 
près de  soncorps,  elle  s'endormit  ;  alors  Adrien  luiap- 


36  LA    LÉGENDE    DOREE 

parut,  et  en  la  saluant,  il  lui  commanda  de  venir  avec 
lui  dans  la  paix  éternelle.  A  son  réveil,  elle  raconta 
son  songe  à  ceux  qui  se  trouvaient  là,  et  après  avoir  dit 
adieu  à  tous,  elle  rendit  l'esprit.  Les  fidèles  prirent  son 
corps  qu'ils  placèrent  à  côté  de  ceux  des  martyrs. 


SAINT  GORGON  ET  SAINT  DOROTHÉE* 

Gorgon  et  Dorothée,  qui  étaient  les  premiers  dans 
le  palais  de  Dioclétien  à  Nicomédie,  renoncèrent  aux 
dignités  dont  ils  jouissaient  depuis  longtemps,  afin  de 
suivre  leur  roi  avec  plus  de  liberté  et  se  déclarèrent 
ouvertement  chrétiens.  Quand  le  César  apprit  cela,  il 
en  fut  très  chagrin;  car  il  regrettait  de  perdre  des 
hommes  de  ce  rang,  nourris  dans  son  palais  et  autant 
distingués  par  leur  conduite  que  par  la  noblesse  de 
leur  naissance.  Mais  comme  ils  ne  se  laissaient  ébran- 
ler ni  par  les  menaces,  ni  par  les  promesses,  on  les  fit 
étendre  sur  le  chevalet,  où  après  avoir  été  déchirés 
avec  des  fouets  et  des  ongles  de  fer  par  tout  le  corps, 
ils  furent  couverts  de  vinaigre  et  de  sel  ;  leurs  entrail- 
les étaient  presque  à  nu.  Et  comme  ils  supportaient 
ces  tourments  avec  grande  joie,  on  les  fit  rôtir  sur  un 
gril,  où  il  semblait  qu'ils  étaient  couchés  comme  sur 
un  lit  de  fleurs,  sans  éprouver  la  moindre  souffrance. 
Enfin  par  Tordre  du  César,  on  les  pendit  avec  un  la- 
cet; leurs  corps  furent  jetés  aux  loups  et  aux  chiens; 

*  Bréviaire  ;  —  Abréjçi'»  de  leurs  actes  dans  les  Bollandistes. 


SAINT    PROTE    ET   SAINT    HYACINTHE.  37 

mais  ils  furent  recueillis  intacts  par  les  fidèles.  Ils  souf- 
frirent vers  Tan  du  Seigneur  280.  Longues  années 
après,  le  corps  de  saint  Gorgonfut  transférée  Rome. 
L'an  du  Seigneur  763,  un  évêque  de  Metz,  neveu  du 
roi  Pépin,  en  fit  la  translation  dans  les  Gaules  et  le  dé- 
posa dans  le  monastère  de  Gorze. 


SAINT  PROTE  ET  SAINT  HYACINTHE* 

Prote  et  Hyacinthe  furent,  en  raison  de  leur  illus- 
tre noblesse  chez  les  Romains,  attachés  à  la  maison  ** 
delà  fille  de  Philippe,  nommée  Eugénie,  et  ses  émules 
dans  l'étude  de  la  philosophie.  Le  sénat  avait  confié  à 
ce  Philippe  la  préfecture  d'Alexandrie  où  il  conduisit 
avec  lui  Claudia,  sa  femme,  Avitus  et  Sergius, ses  fils, 
et  Eugénie,  sa  fille.  Or,  Eugénie  avait  atteint  la  perfec- 
tion dans  la  science  des  lettres  et  des  arts  libéraux  ; 
Prote  et  Hyacinthe,  qui  avaient  étudié  avec  elle,  pos- 
sédaient aussi  toutes  les  sciences  dans  le  plus  haut  de- 
gré. Parvenue  à  l'âge  de  quinze  ans  Eugénie  fut  deman- 
dée en  mariage  par  Aquilin,  fils  du  consul  Aquilin. 
Eugénie  lui  dit  :  «  Quand  on  doit  faire  choix  d'un  mari, 
il  faut  moins  s'attacher  à  la  naissance  qu'à  la  bonne 
conduite.  »  Les  livres  qui  renferment  la  doctrine  de 


*  Bréviaire  ;  —  Vies  des  Pérès,  1.1. 

**  Domicelli,  jeunes  gens  de  famille  noble,  attachés  à  une 
maison  où  ils  étaient,  ce  qu'on  appelait  au  moyeu  âge  des  r/a- 
moiseaux. 

m.  3" 


38  LA    LÉGENDE    DOREE 

saint  Paul  lui  étant  tombés  entre  les  mains,,  elle  coin* 
mença  à  devenir  chrétienne  au  fond  du  cœur.  Il  était 
à  cette  époque  permis  aux  chrétiens  d'habiter  dans  les 
environs  d'Alexandrie,  et  il  arriva  que  Eugénie,  allant 
à  une  maison  de  campagne  comme  pour  se  délasser, 
entendit  leschréliens  qui  chantaient  :«  Omîtes  diigen- 
tium  dœmonia,  Domimts  autem  cœlos  fecit  (Ps.  xov). 
Tous  les  dieux  des  nations  sont  des  démons  ;  mais  le 
Seigneur  est  le  créateur  des  cieux.  »  Alors  elle  dit  aux 
jeunes  Prote  et  Hyacinthe  qui  avaient  étudié  avec  elle  : 
«  Nous  nous  sommes  livrés  à  une  étude  scrupuleuse 
des  syllogismes  des  philosophes,  mais  les  arguments 
d'Aristote,  les  idées  de  Platon,  les  avis  de  Socrate, 
en  un  mot,  les  chants  des  poètes,  les  maximes  des  ora- 
teurs et  des  philosophes  sont  effacés  par  cette  sentence  ; 
je  ne  dois  qu'à  une  puissance  usurpée  le  titre  de  votre 
maîtresse,  mais  la  science  m'a  faite  votre  sœur  ;  sovons 
donc  frères  et  suivons  J.-C.  »   Cette  résolution  leur 
plaît  ;  elle  prend  alors  des  habits  d'homme,  et  vient 
au  monastère  dont  le  chef  Hélénus  ne  permettait  l'en 
trée  à  aucune  femme*.  Cet  Hélénus,  dans  une  discus- 
sion avec  un  hérétique,  n'ayant  pu  détruire  la  force  des 
arguments  qu'on  lui  opposait,  fit  allumer  un  grand 
feu  afin  que  celui  qui  ne  serait  pas  brûlé  fût  reconnu 
comme  ayant  la  croyance  véritable.  Ce  qui  fut  fait  ; 
Hélénus  entra  le  premier  daisle  feu  d'où  il  sortit  sain 
eî.  entier;  mais  l'hérétique  ne  voulant  pas  y  entrer  fut 
chassé  par  tous.  Or,  Eugénie  s'élanl  présentée  à  Hélé- 
nus et  ayant  dit  qu'elle  était  un  homme  :  «  Tu  as  rai- 

*   Vies  des  Pères,  I.  I. 


SAINT    PROTE    ET   SAINT    HYACINTHE  39 

son,  lui  répondit  Hélénus,  de  te  dire  homme,  car  bien 
que  tu  sois  une  femme,  tu  te  comportes  comme  un 
homme.  »  Dieu  en  effet  lui  avait  révélé  son  sexe.  Elle 
reçut  donc  de  ses  mains,  avec  Proie  et  Hyacinthe,  l'ha- 
bit monastique  et  se  fit  appeler  frère  Eugène*  Quand 
le  père  et  la  mère  d'Eugénie  virent  son  char  revenir 
vide  à  la  maison,  ils  en  furent  contristés  et  firent  par- 
tout chercher  leur  fille,  sans  pouvoir  la  trouver.  Ils 
interrogent  des  devins  pour  savoir  ce  qu'elle  était  de- 
venue; ceux-ci  leur  répondent  qu'elle  est  transportée 
par  les  dieux  parmi  les  astres.  En  conséquence  son 
père  fit  élever  une  statue  à  sa  fille  qu'il  commanda  à 
tous  d'adorer.  Quant  à  Eugénie,  elle  persévéra  avec 
ses  compagnons  dans  la  crainte  de  Dieu,  et  fut  choi- 
sie pour  gouverner  la  communauté  après  la  mort  du 
supérieur. 

11  se  trouvait  alors  à  Alexandrie  une  matrone  riche 
et  noble  du  nom  de  Mélancie*que  sainte  Eugénie  avait 
délivrée  de  la  fièvre  quarte  en  lui  faisant  des  onctions 
avec  de  l'huile  au  nom  de  J.-C.  Pour  cette  raison, 
Mèlanie  envoya  beaucoup  de  présents  à  Eugénie  qui 
ne  les  accepta  point.  Or,  cette  matrone,  dans  la  con- 
viction que  frère  Eugène  était  un  homme,  lui  faisait 
de  trop  fréquentes  visites.  En  voyant  sa  bonne  grâce, 
sa  jeunesse  et  la  beauté  de  son  extérieur,  elle  brûla 
d'amour  pour  lui  et  se  tourmenta  l'esprit  pour  trou- 
ver le  moven  d'avoir  commerce  ensemble.  Alors  fei- 
gnant  une  maladie,  elle  envoya  le  prier  de  venir  chez 
elle  pour  la  voir.  Quand  il  fut  arrivé,  elle  lui  déclara 

*   Vies  des  Pères,  1.  I. 


40  LA    LÉGENDE    DOREE 

comment  elle  était  éprise  d'amour  pour  lui,  elle  lui 
exposa  ses  désirs  et  le  pria  d'avoir  commerce  avec 
elle.  Aussitôt  elle  le  saisit,  l'embrasse,  le  baise  et 
l'exhorte  à  commettre  le  crime.  Frère  Eugène,  rempli 
d'horreur  de  ces  avances,  lui  dit  :  «  C'est  à  juste  titre 
que  tu  portes  le  nom  de  Mélancie  *  :  tu  es  remplie 
de  noirceur  et  de  perfidie  ;  tu  es  une  noire  et  obscure 
fille  des  ténèbres,  une  amie  du  diable,  un  foyer  de 
débauche,  une  sœur  d'angoisses  sans  fin  et  une  fille 
de  mort  éternelle  ».  Mélancie  se  voyant  déçue,  dans 
la  crainte  qu'Eugène  ne  publiât  le  crime,  voulut  le 
découvrir  la  première  et  se  mit  à  crier  qu'Eugène 
a  voulu  la  violer.  Elle  alla  trouver  le  préfet  Philippe 
et  elle  porta  plainte  en  ces  termes  :  «  Un  jeune 
homme  perfide  qui  se  dit  chrétien  est  venu  chez  moi 
pour  me  guérir  ;  il  entre,  se  jette  sur  moi  et  veut  me 
faire  viobnee  :  si  je  n'avais  été  délivrée  par  le  moyen 
d'une  servante  qui  était  dans  l'intérieur  de  ma  cham- 
bre, il  m'eût  fait  partager  sa  débauche.  »  Le  préfet, 
à  ce  récit,  fut  enflammé  de  colère,  et  avait  envoyé 
une  multitude  d'appariteurs,  il  fit  prendre  Eugène*  et 
les  autres  serviteurs  de  J.-C,  qu'on  avait  chargés  de 
chaînes  :  il  fixa  un  jour  où  ils  devaient  tous  élre  livrés 
aux  morsures  des  bêtes.  Puis  les  avant  fait  venir 
devant  lui,  il  dit  à  Eugénie  :  «  Dis-moi,  infâme  scé- 
lérat, si  votre  Christ  vous  a  enseigné,  pour  doctrine, 
de  vous  livrer  à  la  corruption  et  d'oser  attenter  avec 
une  impudente  rage  à  la  vertu  des  matrones?  »  Eugé- 
nie, qui  conservait  la  tête  baissée  pour  ne   pas  être 

*  Mêlas,  veut  dire  noir. 


SAINT    PROTE    ET   SAINT   HYACINTHE  41 

reconnue,  répondit  :  «  Notre-Seigneur  a  enseigné  la 
chasteté  et  a  promis  la  vie  éternelle  à  ceux  qui  gar- 
dent la  virginité.  Nous  pouvons  montrer  que  cette- 
Mélancie  commet  un  faux  témoignage  ;  mais  il  vaut 
mieux  que  nous  souffrions,  plutôt  qu'elle  soit  punie 
après  avoir  été  convaincue  ;  nous  perdrions  alors  le 
fruit  de  notre  patience.  Toutefois  qu'elle  amène  la 
servante  qu'elle  dit  avoir  été  témoin  de  notre  crime 
afin  que  par  ses  aveux  les  mensonges  puissent  être 
réfutés.  »  Cette  femme  fut  amenée,  et  comme  elle 
avait  été  endoctrinée  par  sa  maîtresse,  elle  ne  cessait 
de  prétendre  contre  Eugène  qu'il  avait  voulu  violer  sa 
dame.  Tous  les  gens  de  la  maison,  qui  avaient  été 
également  corrompus,  attestaient  qu'il  en  était  ainsi  ; 
alors  Eugénie  dit  :  «  Le  temps  de  se  taire  est  passé 
et  le  temps  de  parler  est  arrivé  :  je  ne  veux  pas 
qu'une  impudique  charge  d'un  crime  les  serviteurs  de 
J.-C.  et  que  la  fausseté  soit  glorifiée.  Or,  afin  que  la 
vérité  l'emporte  et  que  la  sagesse  triomphe  de  la 
malice,  je  démontrerai  la  vérité  sans  être  mue  par  la 
vanité  mais  par  la  gloire  de  Dieu.  »  En  disant  ces 
mots,  elle  déchira  sa  tunique  depuis  sa  tète  jusqu'à  la 
ceinture,  et  alors  on  vit  qu'elle  était  une  femme,  puis 
elle  dit  au  préfet  :  «  Tu  es  mon  père,  Claudia  est  mrf 
mère;  ces  deux  jeunes  gens  qui  sont  assis  avec  toi, 
Avitus  et  Sergius,  ce  sont  mes  frères  ;  je  suis  Eugé- 
nie ta  fille  ;  ces  deux-ci,  c'est  Proie  et  Hyacinthe.  » 
A  ces  mots,  le  père  qui  commençait  à  reconnaître  sa 
fille  se  jeta  dans  ses  bras  pour  l'embrasser  ainsi  que 
la  mère,  en  versant  un  torrent  de  larmes.  Eugénie 
est  aussitôt  revêtue  de  ses  habits  couverts  d'or  et 


S 


42  LA    LÉGENDE    DORKE 

portée  aux  nues.  Le  feu  du  ciel  tomba  sur  Mélancic 
et  la  consuma  avec  les  siens.  Ce  fut  ainsi  qu'Eugénie 
-convertit  à  la  foi  de  J.-C.  son  père,  sa  mère,  ses  frères 
et  toute  sa  famille  ;  de  telle  sorte  que  le  père,  ayant 
été  cassé  de  sa  dignité,  fut  ordonné  évêque  par  les 
chrétiens,  et  fut  tué  par  les  infidèles  après  avoir  per- 
sévéré dans  le  bien.  Claudia  retourna  à  Rome  avec 
ses  deux  fils  et  Eugénie  et  ils  y  convertirent  beaucoup 
de  personnes  à  J.-C.  Or,  Eugénie,  par  l'ordre  de 
l'empereur,  fut  attachée  à  une  grosse  pierre  et  préci- 
pitée dans  le  Tibre  ;  mais  la  pierre  s'étant  brisée, 
Eugénie  marchait  saine  et  sauve  sur  les  eaux.  Alors 
elle  est  jetée  dans  une  fournaise  ardente;  mais  la 
fournaise  s'éteignit  et  devenait  pour  la  martyre  un 
lieu  de  rafraîchissement.  Ensuite  elle  est  renfermée 
dans  un  cachot  obscur,  mais  une  lumière  toute  res- 
plendissante rayonnait  pour  elle  ;  et  après  avoir  été 
laissée  dix  jours  sans  nourriture,  le  Sauveur  lui  appa- 
rut et  lui  dit  en  lui  présentant  un  pain  très  blanc  : 
«  Reçois  cette  nourriture  de  ma  main;  je  suis  ton 
Sauveur,  que  tu  as  aimé  de  toute  retendue  de  ton 
esprit;  le  jour  que  je  suis  descendu  sur  la  terre,  je 
te  prendrai  moi-môme.  »  En  effet,  au  jour  de  la  nais- 
sance du  Seigneur,  un  bourreau  est  envoyé  lui  couper 
la  tète.  Elle  apparut  ensuite  à  sa  mère  et  lui  prédit 
qu'elle  la  suivrait  le  dimanche  après.  Quand  arriva  le 
dimanche,  Claudia  s'élant  mise  en  prières,  rendit  l'es- 
prit. Prote  et  Hyacinthe  ayant  été  (rahiés  au  temple 
des  idoles,  brisèrent  la  statue  en  faisant  une  prière, 
et  comme  ils  ne  voiriaient  pas  sacrifier,  ils  accompli- 
rent dans  la  suite  leur  martyre  en  ayant  la  tète  cou- 


L  EXALTATION    DE    LA    SAINTE    CROIX  43 

pée.  Or,  ils  pâtirent  sous  Valérien  et  Gallien,  vers  Tan 
du  Seigneur  256. 


L'EXALTATION  DE  LA  SAINTE  CROIX  * 

L'Exaltation  de  la  Sainte  Croix  est  ainsi  appelée  parce  que 
à  pareil  jour  la  foi  et  la  sainte  Croix  furent  singulièrement 
exaltées.  11  faut  observer  qu'avant  la  passion  de  J.-C.,  le  bois 
de  la  croix  fut  un  bois  méprisé,  parce  que  ces  croix  étaient 
faites  avec  du  bois  de  bas  prix  ;  il  ne  portait  point  de  fruit 
tout  autant  de  fois  qu'il  était  planté  sur  le  mont  du  Calvaire  ; 
c'était  un  bois  ignoble,  parce  que  c'était  l'instrument  du 
supplice  des  larrons  ;  c'était  un  bois  de  ténèbres  et  sans  aucune 
beauté  ;  c'était  un  bois  de  mort,  puisque  les  hommes  y  étaient 
attachés  pour  mourir;  c'était  un  bois  infect,  parce  qu'il  était 
planté  au  milieu  des  cadavres.  Mais  après  la  passion,  il  fut 
exalté  de  bien  des  manières,  parce  que  au  lieu  d'être  vil,  il 
devint  précieux  ;  ce  qui  a  fait  dire  à  saint  André  :  «  Salut, 
croix  précieuse..,  etc.  »  Sa  stérilité  fut  convertie  en  fertilité: 
c'est  pour  cela  qu'il  est  dit  au  ch.  vu  des  Cantiques  :  «  Je 
monterai  sur  le  palmier,  et  j'en  cueillerai  les  fruits.  »  Son 
ignominie  devint  excellence.  «  La  croix,  dit  saint  Augustin, 
qui  était  l'instrument  de  supplice  des  larrons,  a  passé  sur  le 
front  des  empereurs.  »  Ses  ténèbres  ont  été  converties  en 
clarté.  «  La  croix  et  les  cicatrices  de  J.-C,  dit  saint  Chrysos- 
lome,  seront  au  jugement  plus  brillantes  que  les  rayons  du 
soleil.  »  La  mort  est  devenue  une  vie  sans  fin  :  Ce  qui  fait 
dire  à  l'Eglise  •*:  «  La  source  de  la  mort  devint  la  source  de  la 
vie.  »  Son  infection  fut  changée  en  odeur  suave  :  «  Pendant 
que  le  roi  se  reposait,  est-il  dit  au  Cantique,  i,  le  nard  dont 
j'étais  parfumé,  c'est-à-dire,  la  Sainte  Croix,  a  répandu  son 
odeur.  » 

*  Bréviaire, 
**  Préface  de  la  Croix. 


44  LA    LÉGENDE    DORÉE 

L'Exaltation  de  la  Sainte  Croix  est  célébrée  solen- 
nellement dans  l'Eglise,  parce  que  la  foi  en  reçut  une 
admirable  gloire.  En  effet,  l'an  du  Seigneur  615,  Dieu 
permit  que  son  peuple  fût  affligé  par  les  mauvais  trai- 
tements des  païens,  quand  Chosroës,  roi  des  Perses, 
soumit  à  sa  domination  tous  les  royaumes  de  la  terre. 
Lorsqu'il  vint  à  Jérusalem,  il  sortit  effrayé  du  sépul- 
cre du  Seigneur,  mais  pourtant  il  emporta  la  partie 
de  la  Sainte  Croix  que  sainte  Hélène  y  avait  laissée. 
Or,  sa  volonté  étant  de  se  faire  adorer  par  tous  ses 
sujets  comme  un  dieu,  il  fit  construire  une  tour  d'or 
et  d'argent  entremêlés  de  pierres  précieuses,  dans 
laquelle  il  plaça  les  images  du  soleil,  de  la  lune  et 
des  étoiles.  A  l'aide  de  conduits  minces  et  cachés,  il 
faisait  tomber  la  pluie  d'en  haut  comme  Dieu,  et  dans 
un  souterrain,  il  plaça  des  chevaux  qui  traînaient  des 
chariots  en  tournant,  comme  pour  ébranler  la  tour 
et  simuler  le  tonnerre.  Il  remit  donc  le  soin  de  son 
royaume  à  son  fils,  et  le  profane  réside  dans  un  tem- 
ple de  cette  nature,  où  après  avoir  placé  auprès  de 
soi  la  Croix  du  Seigneur,  il  ordonne  que  tous  l'ap- 
pellent Dieu.  D'après  ce  qu'on  lit  dans  le  livre  Mitval*, 
lui-même,  Chosroës,  résidant  sur  un  trône  comme  le 
Père,  plaça  à  sa  droite  le  bois  de  la  Croix  au  lieu  du 
Fils,  et  à  sa  gauche,  un  coq,  au  lieu  du  Saint-Esprit, 
et  il  se  fit  nommer  le  Père.  Alors  l'empereur  Héraclius 
rassembla  une  armée  nombreuse  et  vint  pour  livrer 
bataille  au  fils  de  Chosroës  auprès  du  Danube.  Les 
deux  princes  convinrent  de  se   mesurer  seul    à   seul 

*  Sicardus,  c.  xliv. 


^ 


l'exaltation  de  la  sainte  croix  45 

sur  le  pont,  à  la  condition  que  celui  qui  resterait 
vainqueur  aurait  l'empire  sans  que  ni  Tune  ni 
l'autre  armée  n'eût  à  en  souffrir.  Il  fut  encore  con- 
venu que  celui  qui  aurait  la  présomption  de  quitter 
les  rangs  pour  porter  aide  à  son  prince,  aurait  les 
jambes  et  les  bras  brisés  aussitôt  et  serait  noyé  dans 
le  fleuve.  Or,  Héraclius  s'offrit  tout  entier  à  Dieu  et 
se  recommanda  à  la  Sainte  Croix  avec  toute  la  dévo- 
tion possible.  Les  deux  princes  en  étant  venus  aux 
mains,  le  Seigneur  accorda  la  victoire  à  Héraclius, 
qui  soumit  l'armée  ennemie  à  son  commandement,  de 
telle  sorte  que  tout  le  peuple  de  Chosrocs  embrassa 
la  foi  chrétienne  et  reçut  le  saint  baptême.  Or,  Chos- 
rocs ignorait  l'issue  de  la  guerre,  car  étant  générale- 
ment haï,  personne  ne  lui  en  donna  connaissance. 
Mais  Héraclius  parvint  jusqu'à  lui  et  le  trouvant  assis 
sur  son  trône  d'or,  il  lui  dit  :  «  Puisque  tu  as  honoré 
à  ta  façon  le  bois  de  la  Sainte  Croix,  si  tu  veux  rece- 
voir le  baptême  et  la  foi  de  J.-C,  tu  conserveras  la 
vie  et  ton  royaume,  en  me  donnant  quelques  otages  ; 
mais  si  tu  rejettes  ma  proposition,  je  te  frapperai  de 
mon  épée  et  te  trancherai  la  tête.  »  Chosroës  ne  vou- 
lut pas  acquiescer  à  ces  conditions.  Héraclius  dégaîua 
alors  son  épée  et  le  décapita  sans  merci  :  et  comme  il 
avait  été  roi,  il  commanda  de  l'ensevelir.  Pour  son 
fils,  âgé  de  dix  ans,  qu'il  trouva  avec  lui,  il  le  fit  bap- 
tiser, et  le  levant  *  lui-même  des  fonts  sacrés,  il  lui 


*  Le  parrain  relirait  lui-même  de  l'eau  la  personne  qui  y 
avait  été  plongée  par  le  prêtre  quand  le  baptême  se  donnait 
par  trois  immersions  successives. 


i 


46  LA    LÉGENDE    DOREE 

laissa  le  royaume  de  son  père.  11  détruisit  ensuite  la 
tour,  dont  il  donna  l'argent  à  son  armée  pour  sa  part 
du  butin  :  mais  l'or  et  les  pierreries,  il  les  réserva 
afin  de  réparer  les  églises  que  le  tyran  avait  détruites. 
Après  quoi  il  prit  la  Sainte  Croix  qu'il  reporta  à  Jéru- 
salem. 

Quand  en  descendant  du  Mont  des  Oliviers,  il  vou- 
lut entrer,  sur  son  cheval  et  revêtu  de  ses  ornements 
impériaux,  par  la  porte  sous  laquelle  J.-C.  avait  passé 
en  allant  au  supplice,  tout  à  coup  les  pierres  de  la 
porte  descendirent  et  se  fermèrent  comme  un  mur  ou 
comme  une  paroi.  Tout  le  inonde  en  était  dans  la  stu- 
peur, quand  un  ange  du  Seigneur,  tenant  une  croix 
dans  ses  mains,  apparut  au-dessus  de  la  porte  et  dit  : 
«  Lorsque  le  roi  des  cieux  entrait  par  cette  porte  en 
allant  au  lieu  de  sa  passion,  ce  n'était  pas  avec  un 
appareil  royal  ;  mais  il  est  entré  monté  sur  un  pauvre 
âne,  pour  laisser  à  ses  adorateurs  un  exemple  d'hu- 
milité. »  Après  avoir  dit  ces  mots,  l'ange  disparut. 
Alors  l'empereur,  tout  couvert  de  larmes,  ôta  lui- 
même  sa  chaussure,  et  se  dépouilla  de  ses  vêtements 
jusqu'à  sa  chemise,  et  prenant  la  croix  du  Seigneur, 
il  la  porta  avec  humilité  jusqu'à  la  porte.  Aussitôt  la 
dureté  de  la  pierre  fut  sensible  à  Tordre  du  ciel,  et  à 
l'instant  la  porte  se  releva  et  laissa  l'entrée  libre.  Or, 
l'odeur  exlraordinairement  suave  avait  cessé  d'émaner 
de  la  Sainte  Croix  à  partir  du  jour  et  de  l'instant  où 
elle  avait  été  enlevée  de  Jérusalem  pour  être  transpor- 
tée à  travers  toute  l'étendue  de  la  terre,  dans  la  Perse, 
à  la  cour  de  Chosroës  ;  elle  se  fit  sentir  de  nouveau,  et 
enivra  tout  le  monde  d'une  admirable  suavité.  Alors 


l'exaltation  de  la  sainte  croix  47 

le  roi,  dans  la  ferveur  de  sa  dévotion,  adressa  les  hom- 
mages suivants  à  la  Croix  :  «  O  croix  plus  brillante 
que  chacun  des  astres,  célèbre  au  monde,  digne  de 
l'amour  des  hommes,  plus  sainte  que  tout,  qui  seule 
avez  été  digne  de  porter  la  rançon  de  l'univers  ;  bois 
aimable,  clous  précieux,  doux  glaive,  douce  lance,  qui 
portez  un  doux  fardeau,  sauvez  cette  assemblée  réu- 
nie aujourd'hui  pour  chanter  vos  louanges,  et  mar- 
quée du  signe  de  votre  étendard*.  »  C'est  ainsi  que 
cette  précieuse  Croix  est  remise  en  son  lieu,  et  les  an- 
ciens miracles  se  renouvellent.  Plusieurs  morts  sont 
rendus  à  la  vie,  quatre  paralytiques  sont  guéris,  dix 
lépreux  sont  purifiés,  quinze  aveugles  reçoivent  la 
vue,  les  démons  sont  mis  en  fuite,  et  plusieurs  sont 
délivrés  de  diverses  maladies.  Alors  l'empereur  fit 
réparer  les  églises  qu'il  combla  en  outre  de  présents 
dignes  d'un  monarque;  après  quoi,  il  revint  dans  ses 
propres  états.  Ces  faits  sont  rapportés  autrement  dans 
les  chroniques.  On  y  dit  que  Chosroës  dominait  sur 
toute  la  terre,  et  qu'ayant  pris  Jérusalem  avec  le  pa- 
triarche Zacharie  et  le  bois  de  la  Croix,  Héraclius 
voulait  faire  la  paix  avec  lui.  Chosroës  jura  qu'il  ne 
conclurait  la  paix  avec  les  Romains  s'ils  reniaient  le 
crucifix  et  s'ils  adoraient  le  soleil.  Mais  Héraclius  en- 
flammé de  zèle  leva  une  armée  contre  lui,  défit  les 
Perses  dans  plusieurs  batailles  et  força  Chosroës  de 
fuir  jusqu'à  Clésyphonte.  Enfin,  Chosroës,  malade  de 
la  dvssenterie,  voulut  faire  couronner  roi  son  fils  Mé- 


•  C'est  l'Antienne  de  Magnificat  des  premières  vêpres  de  la 
fête. 


48  LA.    LÉGENDE    DOREE 

dasas.  A  cette  nouvelle,  Syroïs,  son  aîné,  fit  alliance 
avec  Héraclius,  et  s'étant  mis  avec  les  nobles  à  la 
poursuite  de  son  père,  il  le  jeta  dans  les  chaînes,  où 
après  l'avoir  sustenté  de  pain  de  douleur  et  d'eau 
d'affliction,  il  le  fit  enfin  périr  à  coups  de  flèches.  Dans 
la  suite,  il  fit  rendre  à  Héraclius  tous  les  prisonniers 
avec  le  patriarche  et  le  bois  de  la  croix.  Héraclius 
porta  d'abord  à  Jérusalem  le  précieux  bois  de  la  croix 
qu'il  transporta  dans  la  suite  à  Constantinople.  C'est 
ce  qu'on  lit  dans  une  quantité  de  chroniques.  —  Voici 
d'après  V Histoire  tripartite*  comment  s'exprime  la 
Sybille  des  païens  au  sujet  du  bois  de  la  croix  :  «  0 
bois  trois  fois  heureux  sur  lequel  Dieu  a  été  étendu!  » 
Ce  qui  peut  s'entendre  peut-être  de  la  vie  de  la  nature, 
de  la  grâce  et  de  la  gloire  qui  vient  de  la  croix. 

Un  juif  étant  entré  dans  l'église  de  Sainte-Sophie  à 
Constantinople,  y  aperçut  une  image  de  J.-C.  Voyant 
qu'il  était  seul,  il  saisit  une  épée,  s'approche  et  frappe 
l'image  à  la  gorge.  Tout  aussitôt  il  en  jaillit  du  sang  et 
la  figure  ainsi  que  la  tète  du  juif  en  furent  couvertes. 
Celui-ci  effrayé  saisit  l'image,  la  jeta  dans  un  puits  et 
prit  la  fuite.  Un  chrétien  le  rencontra  et  lui  dit  :  «  D'où 
viens-tu,  juif?  tu  as  tué  un  homme.  »  Le  juif  répon- 
dit :  «  C'est  faux.  »  «  Tu  as  certainement  commis  un 
homicide,  reprit  le  chrétien,  puisque  tu  portes  des 
taches  de  sang.  »  Le  juif  répondit  :  «  Véritablement 
le  Dieu  des  chrétiens  est  grand,  et  sa  foi  se  trouve 
confirmée  par  tous  les  moyens  :  car  ce  n'est  pas  un 
homme  que  j'ai  tué,  mais  l'image  du  Christ;  et  aus- 

*  Lib.  II,  ch.  xvii. 


l'exaltation  de  la  sainte  croix  49 

sitôt  le  sang  a  jailli  de  sa  gorge.  »  Alors  le  juif  con- 
duisit cet  homme  au  puits  d'où  ils  retirèrent  la  sainte 
image.  On  rapporte  que  la  blessure  faite  au  gosier  de 
J.-C.  est  encore  visible  aujourd'hui.  Le  juif  se  con- 
vertit de  suite  à  la  foi  *.  —  Dans  la  ville  de  Bérith, 
en  Syrie,  un  chrétien  était  logé  dans  une  maison, 
moyennant  une  pension  annuelle  :  il  avait  attaché 
pieusement  une  image  de  N.-S.  en  croix  à  la  tête  de 
son  lit  et  ne  manquait  pas  d'y  faire  ses  prières.  L'année 
étant  expirée,  il  loua  une  autre  maison,  et  oublia  d'em- 
porter son  image.  Or,  un  juif  loua  la  maison  quittée 
par  le  chrétien  et  un  jour  il  invita  à  dîner  un  homme 
de  sa  tribu.  Pendant  le  repas,  celui  qui  avait  été  invité 
vint  à  examiner  l'appartement  et  aperçut  l'image  atta- 
chée à  la  muraille  ;  alors  frémissant  de  colère  contre 
son  hôte,  il  lui  adresse  des  menaces  parce  qu'il  ose 
garder  une  image  de  J.-C.  de  Nazareth.  Or,  l'autre 
juif,  qui  n'avait  pas  vu  cette  image,  affirmait  par  tous 
les  serments  possibles  qu'il  ne  savait  pas  de  quelle 
image  il  voulait  parler.  Le  juif  faisant  alors  comme 
s'il  était  apaisé  dit  adieu  à  son  hôte  et  alla  trouver 
le  chef  de  sa  nation  et  accusa  l'autre  de  ce  qu'il  avait 
vu.  Les  juifs,  s'étant  donc  réunis,  vont  à  la  maison  et 
après  avoir  vu  l'image,  ils  accablent  le  locataire  des 
plus  durs  outrages,  le  jettent  à  demi  mort  hors  de  la 
synagogue,  et  foulant  aux  pieds  l'image,  ils  renouve- 
lèrent sur  elle  tous  les  opprobres  de  la  passion  du  Sei- 
gneur. Mais  quand  ils  eurent  percé  le  côlé  avec  une 

*  Denvs  le  Chartr.,  Sermon  i  de  l'Exaltation  de  la  Sainte 
Croix. 

m.  4 


50  LA    LÉGENDE    DOREE 

lance,  le  sang  et  l'eau  en  sortirent  en  abondance  et 
un  vase  qu'on  mit  pour  les  recevoir  en  fut  rempli.  Les 
juifs  stupéfaits  portèrent  ce  sang  dans  les  synagogues 
et  tous  les  malades  qui  en  furent  oints  étaient  aussi- 
tôt guéris.  Alors  les  juifs  racontèrent  toutes  les  cir- 
constances de  ces  faits  à  l'évêque  du  pays  et  reçurent 
tous  ensemble  le  baptême  et  la  foi  de  J.-C.  Or,  Févêque 
conserva  ce  sang  dans  des  ampoules  de  cristal  et  de 
verre.  Il  fit  venir  ensuite  le  chrétien  et  lui  demanda 
quel  était  l'artiste  qui  avait  exécuté  une  si  belle  image. 
Le  chrétien  répondit  :  «  C'est  Nicodème  qui  Ta  faite, 
et  en  mourant,  il  la  laissa  à  Gainai  ici,  Gamaliel  à 
Zachée,  Zachée  à  Jacques  et  Jacques  à  Simon.  Elle  est 
restée  à  Jérusalem  jusqu'à  la  destruction  de  la  ville  ; 
elle  fut  transportée  dans  la  suite  par  les  fidèles  au 
royaume  d*  Agrippa  ;  de  là  dans  ma  patrie  par  mes 
parents,  et  elle  m'est  échue  par  droit  d'héritage.  » 
Cela  arriva  Tan  du  Seigneur  750  *.  Alors  tous  les  juifs 
changèrent  leurs  synagogues  en  églises  ;  et  à  partir 
de  cette  époque,  ce  fut  la  coutume  de  consacrer  les 
églises,  car  auparavant  on  ne  consacrait  que  les  autels. 
C'est  à  cause  de  ce  miracle  que  l'Eglise  ordonna  de  faire 
au  5  des  calendes  de  décembre,  d'autres  disent,  au  5 
des  ides  de  novembre,  la  mémoire  de  la  Passion  du 
Seigneur.  De  là  encore,  à  Rome,  on  consacra  en  l'hon- 
neur du  Sauveur  une  église  où  se  conserve  une  am- 
poule de  ce  sang,  et  la  fête  en  est  solennelle. 

Chez  les  infidèles,  la  vertu  extraordinaire  de  la  croix 

•  Sain!  Alhanase,  De  imag.Sah*.  D.  .V.  J.  C.t7eConc.  œcum., 
act.  iv  ;  —  Vincent  de  B.,  1.  XXIV,  c.  cvn  ;  —  Sigebert, 
Chron.  an  7<>i;  —  Ifélinanil,  an  704. 


l'exaltation  de  la  sainte  croix  51 

fut  aussi  attestée  en  toutes  sortes  de  circonstances. 
En  effet,  saint  Grégoire  raconte  au  III*  livre  de  ses 
Dialogues  (ch.  vu)  que,  André,  évoque  de  Fondi,  ayant 
permis  qu'une  religieuse  demeurât  avec  lui,  l'antique 
ennemi  commença  à  imprimer  dans  les  yeux  de  son 
âme  la  beauté  de  cette  femme,  en  sorte  qu'il  pensait 
dans  le  Ht  à  des  choses  affreuses.  Or,  un  jour,  un  juif 
venu  à  Rome,  voyant  qu'il  se  faisait  tard,  et  n'ayant 
pas  trouvé  où  loger,  entra  pour  y  rester  dans  un  tem- 
ple d'Apollon.  Comme  il  craignait  de  passer  la  nuit 
dans  ce  lieu  sacrilège,  bien  qu'il  n'eût  pas  du  tout  con- 
fiance dans  la  croix,  il  eut  soin  cependant  de  se  signer. 
Or,  au  milieu  de  la  nuit,  il  s'éveilla  et  vit  une  foule 
d'esprits  malins  qui  semblaient  s'avancer  sous  la  direc- 
tion de  quelque  autorité  ;  alors  le  chef  qui  commandait 
aux  autres  s'assit  au  milieu  d'eux,  et  se  mit  à  discuter 
les  affaires  et  les  actes  de  chacun  des  esprits  placés 
sous  son  obéissance,  afin  de  s'assurer  de  tout  ce  que 
chacun  d'eux  avait  commis  d'iniquités.  Saint  Grégoire 
a  passé  sous  silence,  pour  abréger,  le  mode  de  cette 
discussion  :  mais  on  peut  s'en  rendre  compte  par  un 
exemple  semblable  qu'on  lit  dans  la  Vie  des  Pères*.  En 
effet  quelqu'un  étant  entré  dans  un  temple  d'idoles, 
vit  Satan  assis  et  toute  sa  milice  présente  devant  lui. 
Alors  entra  un  des  malins  esprits  qui  l'adora.  Satan 
lui  dit  :  «  D'où  viens-tu  ?  »  Et  il  répondit  :  «  J'ai  été 
dans  telle  province  et  j'y  ai  suscité  quantité  de  guerres  ; 
j'y  ai  soulevé  beaucoup  de  troubles,  j'y  ai  versé  du 
sang  en  abondance,  et  je  suis  venu  te  l'annoncer.  »  Et 

*  Honorius  d'Autun. 


52  LA    LÉGLNDE    DOREE 

Satan  reprit  :  «  En  combien  de  temps  as-tu  fait  cela?  » 
L'autre  dit  :  «  En  trente  jours.  »  «  Pourquoi,  dit  le 
prince  des  ténèbres,  si  peu  en  tant  de  temps?  »  et 
s'adressa nt  aux  assistants  :  «  Allez,  dit-il,  fouettez-le 
et  frappez  dur.  »  Un  second  vint  et  l'adora  en  disant  : 
«  J'étais  dans  la  mer,  maître,  et  j'ai  excité  d'épouvan- 
tables tempêtes,  j'ai  englouti  beaucoup  de  navires, 
j'ai  fait  périr  grand  nombre  d'hommes.  »  Et  Satan 
dit  :  «  En  combien  de  temps  as-tu  fait  cela  ?  »  «  En 
vingt  jours,  répondit  l'autre.  »  Et  Satan  le  fit  fouetter 
comme  le  premier  en  disant  :  «  C'est  en  tant  de  temps 
que  tu  as  fait  si  peu  !  »  Alors  vint  un  troisième  qui 
dit  :  «  Je  suis  allé  dans  une  ville,  et  j'ai  excité  des 
querelles  pendant  certaine  noce,  j'y  ai  fait  répandre 
beaucoup  de  sang,  j'ai  tué  l'époux  lui-même,  et  je  suis 
venu  te  l'annoncer.  »  Satan  dit  :  «  En  combien  de 
temps  as-tu  fait  cela  !  »  «  En  dix  jours,  répondit-il.  » 
Et  Satan  lui  dit  :  «  Et  tu  n'as  pas  fait  plus  en  tant  de 
jours?  »  Et  il  le  fit  frapper  par  ceux  qui  étaient  autour 
de  lui.  Ensuite  vint  un  quatrième  :  «  Je  suis  resté,  dit- 
il,  dans  le  désert,  et  pendant  quarante  ans,  j'ai  tra- 
vaillé autour  d'un  moine,  et  c'est  à  peine  si  enfin  je 
l'ai  fait  tomber  dans  le  péché  de  la  chair.  »  Quand 
Satan  entendit  cela,  il  se  leva  de  son  trône,  et  embras- 
sant ce  démon,  il  ôta  la  couronne  de  dessus  son  front, 
et  la  lui  mit  sur  la  tête,"  puis  il  le  fit  asseoir  avec  lui 
en  disant  :  «  C'est  une  grande  chose  que  tu  as  eu  le 
courage  de  faire  là,  et  tu  as  travaillé  plus  que  tous  les 
autres.  »  C'est  là  ou  à  peu  près  le  mode  de  la  discus- 
sion que  saint  Grégoire  a  passée  sous  silence.  Quand 
chacun  des  esprits  eut  exposé  ce  qu'il  avait  fait,  il  y 


k 


l'exaltation  de  la  sainte  croix  53 

en  eut  un  qui  s'élança  au  milieu  de  l'assemblée,  et  qui 
fit  connaître  de  quelle  tentation  charnelle  il  avait  agité 
l'esprit  d'André  par  rapport  à  cette  religieuse,  ajou- 
tant que  la  veille,  à  l'heure  des  vêpres,  il  en  était  venu 
jusqu'à  amener  sou  esprit  à  donner  un  coup  sur  le 
dos  de  cette  femme  en  signe  de  caresse.  Alors  le  malin 
esprit  l'engagea  à  accomplir  ce  qu'il  avait  commencé 
afin  que  ce  fût  lui  qui  eût  la  palme  la  plus  remarquable 
pour  avoir  fait  succomber  André  :  il  commanda  en- 
suite qu'on  cherchât  à  savoir  quel  était  celui  qui  avait 
été  si  présomptueux  pour  se  coucher  dans  ce  temple. 
Et  comme  cet  homme  tremblait  de  plus  en  plus  fort, 
et  que  les  esprits  envoyés  pour  le  reconnaître  voyaient 
qu'il  était  signé  du  mystère  de  la  croix,  aussitôt  ils  se 
mirent  à  crier  avec  effroi  :  «  Le  vase  est  vide,  il  est 
vrai,  mais  il  est  scellé.  »  A  ce  cri,  la  troupe  de  malins 
esprits  disparut  aussitôt.  Mais  le  juif  se  hâta  de  venir 
trouver  l'évêque  et  lui  raconta  tout  de  point  en  point. 
L'évèque,  en  entendant  cela,  se  mit  à  gémir  grande- 
ment; et  il  renvoya  de  suite  toutes  les  femmes  hors 
de  sa  maison,  puis  il  baptisa  le  Juif.  —  Saint  Grégoire 
rapporte  encore  au  livre  des  Dialogues  (ch.  iv),  qu'une 
religieuse  en  entrant  dans  un  jardin,  et  y  apercevant 
une  laitue,  en  conçut  un  violent  désir,  et,  oubliant  de 
la  bénir  avec  le  signe  de  la  croix,  elle  la  mordit  avec 
avidité,  mais  elle  fut  saisie  par  le  démon  et  tomba  à 
l'instant.  Saint  Equitius  étant  venu  auprès  d'elle,  le 
diable  se  mil  à  crier  en  disant  :  «  Qu'ai-je  fait,  moi, 
qif  ai-je  fait?  J'étais  assis  sur  la  laitue  ;  celle-ci  est  venue 
et  elle  m'a  mordu.  »  Mais  sur  l'ordre  du  saint  homme, 
le  démon  sortit  de  suite.  —  On  lit  au  livre  XIe  de 
m.  4* 


54  LA   LÉGENDE    DOREE 

l'Histoire  ecclésiastique  que  les  Gentils  avaient  peitit 
sur  les  murs  d'Alexandrie  les  armes  de  Sérapis  ;  mais 
Théodose  les  fit  effacer  et  y  substitua  le  signe  de  la 
croix.  Alors,  les  gentils  et  les  prêtres  des  idoles  se 
firent  baptiser,  en  disant  que  c'était  une  tradition  des 
anciens,  que  ce  qu'ils  vénéraient  subsisterait  jusqu'à 
ce  que  soit  venu  ce  signe  dans  lequel  est  la  vie.  Ils 
avaient  dans  leur  alphabet  une  lettre,  à  laquelle  ils 
donnaient  le  nom  de  sacrée  :  elle  avait  la  forme  d'une 
croix  qu'ils  disaient  signifier  la  vie  future  *. 


SAINT  JEAN  CHRYSOSTOME  ** 

Jean,  surnommé  Chrysostome,  naquit  à  Antioche, 
de  parents  nobles.  Son  père  se  nommait  Second,  et  sa 
mère  Anthura.  Sa  vie,  son  genre,  ses  actions  et  sa 
persécution,  sont  décrits  au  long  dans  V Histoire  tripar- 
tite(\.  X).  Quand  il  eut  étudié  la  philosophie,  il  la  dé- 
laissa pour  s'adonner  à  la  lecture  des  choses  de  Dieu. 
Après  sa  promotion  à  la  prêtrise,  le  zèle  qu'il  avait 
pour  la  chasteté  le  faisait  passer  pour  trop  sévère,  et 
il  penchait  plus  vers  l'emportement  que  vers  la  man- 
suétude ;  la  raideur  de  sa  conduite  ne  lui  laissait  pas 
la  ressource  de  prendre  des  précautions  pour  l'avenir. 
Dans  ses  conversations  il  était  regardé  comme  arro- 


*  Euscbc  de  Césarée,  1.  II,  c.  xx  ;  —  Rutin,  1.  II,  c.  xxix, 
**  Tiré  de  la  vie  du  saint. 


SAINT   JEAN    CHRYSOSTOME  55 

gant  par  les  ignorants.  Ses  leçons  étaient  solides,  ses 
explications  exquises.  Il  était  fort  habile  pour  diriger 
les  âmes.  Ce  fut  sous  le  règne  d'Arcade  et  d'Honorius 
et  du  temps  que  Damase  occupait  le  siège  de  Rome 
qu'il  fut  ordonné  évêque.  En  voulant  corriger  tout  d'un 
coup  la  vie  des  clercs,  il  s'attira  la  haine  de  tous.  Ils 
l'évitaient  comme  un  furieux  et  ils  le  calomniaient  au- 
près de  tout  le  monde  :  sous  prétexte  qu'il  n'invitait 
jamais  personne  à  sa  table  et  qu'il  ne  voulait  recevoir 
aucune  invitation,  ils  avançaient  qu'il  en  agissait  ainsi 
parce  qu'il  mangeait  d'une  manière  sale.  D'autres 
disaient  tout  haut  que  c'était  parce  qu'il  usait  seule- 
ment de  mets  choisis  et  délicats  ;  et  en  réalité  c'était 
pour  faire  abstinence  ;  et  comme  il  souffrait  souvent 
de  l'estomac  et  de  la  tête,  il  évitait  les  repas  somptueux. 
Le  peuple,  à  cause  des  sermons  qu'il  prêchait  à  l'é- 
glise, l'aimait  beaucoup  et  ne  tenait  aucun  cas  de  ce 
que  les  envieux  pouvaient  répandre  contre  lui.  Jean 
s'appliqua  encore  à  reprendre  quelques-uns  des  grands, 
et  il  en  résulta  que  l'envie  redoubla  de  violence  con- 
tre lui. 

Un  autre  fait  souleva  extraordinairement  tout 
le  monde.  Eutrope,  ministre  de  l'empereur,  et  jouis- 
sant de  la  dignité  consulaire,  voulant  instrumenter 
contre  ceux  qui  cherchaient  un  asile  dans  les  églises, 
prit  tous  les  moyens  de  faire  porter,  par  l'empereur, 
une  loi  pur  laquelle  personne  ne  pourrait  s'y  réfugier 
à  l'avenir,  et  déplus  que  ceux  qui  s'y  étaient  réfugiés 
depuis  longtemps,  en  seraient  arrachés.  Or,  peu  de 
jours  après,  Eutrope  ayant  offensé  l'empereur,  s'em- 
pressa de  se  réfugier  dans  l'église  ;  et  l'évêque  qui  le 


56  LA    LÉGENDE    DOUÉE 

sut  vint  trouver  cet  homme  qui  se  cachait  sous  l'au- 
tel, et  dans  une  homélie  qu'il  fit  contre  lui,  il  lui  adressa 
les  reproches  les  plus  durs  ;  ceci  offensa  bien  des  gens 
parce  que  loin  d'user  de  miséricorde  à  l'égard  d'un 
malheureux,  il  ne  s'abstint  pas  de  lui  adresser  des 
réprimandes.  L'empereur  fit  enlever  Kutrope  qui  eut 
la  tête  tranchée.  Pour  différents  motifs,  il  se  laissait 
aller  à  attaquer  une  certaine  quantité  de  personnes, 
ce  qui  le  rendit  généralement  odieux.  Or,  Théophile, 
évêque  d'Alexandrie,  voulait  déposer  Jean  et  prenait 
tous  les  moyens  pour  mettre  à  sa  place  par  intrusion 
un  prêtre  nommé  Isidore  :  c'est  pourquoi  il  cherchait 
avec  soin  des  motifs  de  déposition.  Cependant  le  peu- 
ple prenait  la  défense  de  Jean  dont  il  écoutait  avec 
une  admirable  avidité  toutes  les  instructions.  Jean 
forçait  aussi  les  prêtres  à  vivre  selon  la  discipline  ecclé- 
siastique, et  il  disait  que  celui-là  ne  devait  pas  jouir  de 
l'honneur  attaché  au  sacerdoce  qui  ne  daignerait  pas 
en  pratiquer  les  lois.  Ce  n'était  pas  seulement  la  ville 
deConstantinople  que  le  saint  gouvernait  avec  courage, 
mais  il  établissait  encore  des  lois  sages  dans  plusieurs 
provinces  circonvoisines,  en  s'aidanl  de  l'autorité  im- 
périale. Quand  il  eut  appris  que  l'on  offrait  encore 
des  sacrifices  aux  démons  dans  la  Phénicie,  il  y  en- 
voya des  clercs  et  des  moines,  et  fit  détruire  tous  les 
temples  des  idoles.  En  ce  temps-là,  existait  un  certain 
Gaymas,  Celte  d'origine,  barbare  dans  ses  projets, 
extrêmement  emporté  par  des  goûts  tyranniques,  in- 
fecté de  l'hérésie  arienne,  et  cependant  il  avait  été 
créé  officier  dans  l'armée.  Il  pria  l'empereur  de  lui 
donner  pour  soi  et  pour  les  siens  une  église  dans  l'in- 


SAINT   JEAN    CHRYSÔSTOME  57 

teneur  de  la  ville.  L'empereur  le  permit,  et  pria  Jean 
de  céder  une  église  à  Gaymas,  espérant  ainsi  mettre 
un  frein  à  sa  tyrannie.  Mais  Jean,  rempli  d'un  cou- 
rage extraordinaire  et  enflammé  de  zèle,  dit  à  l'em- 
pereur :  «  Prince,  veuillez  ne  pas  permettre  cela,  et 
ne  donnez  pas  les  choses  saintes  aux  chiens  ;  n'appré- 
hendez rien  de  ce  barbare  :  commandez  qu'on  nous 
fasse  venir  tous  les  deux,  et  écoutez,  sans  parler,  ce 
qui  se  dira  entre  nous  :  je  mettrai  un  tel  frein  à  sa 
langue  qu'il  n'aura  pas  la  présomption  de  vous  renou- 
veler sa  demande.  »  L'empereur,  en  entendant  cela, 
fut  réjoui,  et  il  les  manda  l'un  et  l'autre  pour  le  len- 
demain. 

Gaymas  ayant  réclamé  pour  lui  un  oratoire,  Jean 
lui  dit  :  «  Partout  la  maison  de  Dieu  vous  est  ou- 
verte, en  sorte  que  personne  ne  vous  empêche  de 
prier.  »  Gaymas  reprit  :  «  Je  suis  d'une  autre  secte, 
et  je  demande  à  avoir  un  temple  pour  les  miens  et 
pour  moi.  J'ai  entrepris  bien  des  choses  pour  l'em- 
pire romain,  c'est  pour  cela  que  je  ne  dois  pas  éprou- 
ver l'affront  d'un  refus.  »  Jean  lui  dit  :  «  Vous  avez 
reçu  des  récompenses  plus  que  n'en  méritent  vos  com- 
bats :  vous  avez  été  fait  commandant  des  armées,  en 
outre  vous  avez  été  orné  de  la  toge  consulaire  ;  et  il 
vous  faut  considérer  ce  que  vous  avez  été  autrefois 
et  ce  que  vous  êtes  aujourd'hui,  quelle  fut  jadis  votre 
pauvreté  et  quelles  sont  à  présent  vos  richesses,  quels 
étaient  auparavant  vos  habits,  et  ceux  dont  vous  vous 
ornez  maintenant.  Donc  puisque  des  services  de  peu 
de  valeur  vous  ont  procuré  de  si  hautes  récompenses, 
ne  soyez  pas  ingrat  envers  celui   qui  vous  honore.  » 


58  LA   LÉGENDE    DORÉE 

Par  ces  paroles,  Jean  lui  ferma  la  bouche  et  le  força  à 
se  taire.  Or,  pendant  que  Chrysostome  gouvernait  avec 
vigueur  la  ville  de  Constantinople,  Gaymas  qui  visait  à 
l'empire,  ne  pouvant  rien  faire  de  jour,  envoya  pen- 
dant la  nuit  des  barbares  pour  brûler  le  palais.  On 
acquit  alors  la  preuve  évidente  que  saint  Jean  était  le 
gardien  de  la  ville  ;  car  une  nombreuse  troupe  d'an- 
ges armés  et  qui  avaient  pris  un  corps,  apparut  aux 
Barbares  qui  furent  à  l'instant  mis  en  fuite.  Quand  ils 
rapportèrent  cela  à  leur  maître,  celui-ci  en  fut  dans 
une  grande  admiration;  car  il  savait  que  les  troupes 
étaient  en  garnison  dans  d'autres  villes.  La  nuit  sui- 
vante, il  leur  donna  donc  encore  le  même  ordre,  et  ils 
furent  comme  la  première  fois  mis  en  fuite  par  des 
anges  qu'ils  aperçurent.  Enfin  il  y  vint  lui-même,  vit 
le  miracle,  et  s'enfuit,  dans  la  pensée  que  des  soldats 
se  cachaient  pendant  le  jour  et  gardaient  la  cité  pendant 
la  nuit.  Il  quitta  Constantinople  et  vint  dans  la  Thrace 
où  il  portait  partout  le  ravage  avec  une  armée  nom- 
breuse qu'il  avait  ramassée.  Tout  le  inonde  redoutait 
la  férocité  de  ces  barbares.  Alors  l'empereur  chargea 
saint  Jean  de  l'office  de  légat  auprès  de  Gaymas. 
Le  saint  oublia  toute»  les  causes  d'inimitié  et  partît 
avec  joie.  Gaymas,  tenant  compte  de  la  confiance  du 
saint,  revint  à  de  meilleurs  sentiments,  et  s'avança 
fort  loin  au-devant  de  lui;  alors  il  lui  prit  la  main 
qu'il  porta  à  ses  yeux,  et  commanda  à  ses  enfants  de 
lui  baiser  les  genoux  avec  respect.  Telle  était  en  effet 
la  vertu  de  Jean  qu'il  forçait  les  hommes  les  plus  ter- 
ribles à  s'humilier  et  à  craindre. 

Dans  le  même  temps  encore,  il  s'émut  une  ques- 


SAINT   JEAN    CHHYSOSTOME  59 

lion:  c'était  de  savoir  si  Dieu  a  un  corps.  Cela  donna 
lieu  à  des  contestations  et  à  des  luttes;  les  uns  sou- 
tenant une  opinion,  les  autres  une  autre.  Ce  fut  sur- 
tout la  classe  des  simples  moines,  qui  se  laissa 
entraîner  à  dire  que  Dieu  avait  une  forme  corporelle. 
Or,  Théophile,  évêque  d'Alexandrie,  pensait  le  con- 
traire; en  sorte  que,  dans  l'église,  il  soutenait  l'opi- 
nion contraire  à  ceux  qui  avançaient  que  Dieu  avait 
une  forme  humaine,  et  il  prêchait  que  Dieu  est  incor- 
porel. Les  moines  d'Egypte,  ayant  eu  connaissance  de 
cela,  quittèrent  leurs  retraites  et  vinrent  à  Alexan- 
drie où  ils  excitèrent  une  sédition  contre  Théophile, 
en  sorte  qu'ils  prenaient  des  mesures  pour  le  tuer. 
Quand  il  le  sut,  il  eut  peur  et  leur  dit  :  «  Comme  je 
vous  vois,  comme  je  vois  le  visage  de  Dieu.  »  «  Si 
vous  dites  vrai,  répondirent-ils,  que  le  visage  de  Dieu 
soit  comme  le  nôtre,  anathématisez  donc  les  livres 
d'Origène,  contraires  à  noire  opinion.  Que  si  vous  ne 
le  faites  pas,  comme  vous  êtes  rebelle  envers  l'empe- 
reur et  envers  Dieu,  vous  aurez  à  endurer  des  oppro- 
bres de  notre  part.  »  Et  Théophile  dit  :  «  Ne  com- 
mettez aucune  violence  contre  ma  personne,  et  je 
ferai  tout  ce  qui  vous  plaît.  »  Ce  fut  ainsi  qu'il  détourna 
les  moines  de  l'attaquer.  Mais  ceux-ci,  expérimentés 
et  arrivés  à  la  perfection,  ne  se  laissèrent  pas  sé- 
duire, tandis  que  les  simples,  entraînés  par  l'ardeur 
de  leur  foi,  s'insurgèrent  contre  ceux  de  leurs  frères 
qui  croyaient  le  contraire,  et  en  firent  tuer  un  grand 
nombre.  Pendant  que  ces  faits  se  passaient  en  Egypte, 
saint  Jean  brillait  à  Constantinople  par  sa  doctrine,  et 
passait  auprès  de   tous  pour  un  homme  admirable. 


t)0  LA    LÉGENDE    DOREE 

Or,  les  ariens,  dont  le  nombre  se  multipliait  beaucoup, 
et  qui  avaient  une  église  hors  de  la  ville,  s'assem- 
blaient le  samedi  et  le  dimanche  entre  les  portes  et 
les  portiques,  où  ils  chantaient,  pendant  la  nuit,  des 
hymnes  et  des  antiennes.  Quand  venait  le  point  du 
jour,  ils  traversaient  la  ville  en  répétant  ces  mêmes 
antiennes  et,  sortant  hors  des  portes,  ils  venaient  en 
foule  à  leur  église.  Ils  ne  cessaient  d'agir  ainsi  pour 
vexer  les  orthodoxes,  car  ils  répétaient  souvent  ces 
paroles  :  «  Où  sont  ceux  qui  disent  qu'en  trois  il  n'y 
a  qu'une  puissance?  »  Alors  saint  Jean,  dans  la 
crainte  que  les  simples  ne  se  laissassent  entraîner  par 
ces  chants,  institua  que  tous  les  fidèles  passeraient  la 
nuit  à  chanter  des  hymnes,  afin  que  l'œuvre  des  héré- 
tiques fût  étouffée  et  que  les  fidèles  fussent  affermis 
dans  leurs  pratiques;  de  plus,  il  fit  faire  des  croix 
d'argent  que  l'on  portait  avec  des  cierges  argentés. 
Les  ariens,  excités  par  la  jalousie,  s'emportèrent  jus- 
qu'à vouloir  sa  mort:  et  une  nuit  Brison,  eunuque  de 
l'impératrice,  fut  frappé  d'une  pierre.  Jean  l'avait 
chargé  d'exercer  à  chanter  les  hymnes;  il  y  eut 
même  quelques  gens  du  peuple  qui  furent  tués  de 
part  et  d'autre.  Alors  l'empereur  ému  défendit  aux 
ariens  de  chanter  publiquement  leurs  hymnes.  En  ce 
temps-là,  Sévérien,  évoque  de  Gabales,  qui  était  en  hon- 
neur auprès  d'un  certain  nombre  de  grands,  et  chéri 
par  l'empereur  lui-même  et  par  l'impératrice,  vint  à 
Constanlinople,  où  saint  Jean  le  reçut  avec  des  félici- 
tations ;  pendant  son  voyage  en  Asie,  il  lui  confia  le 
soin  de  son  église.  Mais  Sévérien  ne  se  comportait  pas 
avec  fidélité  et  tâchait  de  s'attirer  l'estime  du  peuple. 


SAINT   JEAN    CHRYSOSTOME  61 

Sérapion,  qui  était  clerc  de  Jean,  s'empressa  d'en 
informer  le  saint.  Or,  une  fois  que  Sévérien  passait, 
Séraphin  ne  se  leva  pas  :  alors  l'évêque  indigné  s'é- 
cria :  «  Si  le  clerc  Sérapion  ne  meurt  pas,  J.-C.  n'est 
pas  né  de  nature  humaine.  »  Saint  Jean,  apprenant 
ces  excès,  revint  et  chassa  Sévérien  de  la  ville  comme 
un  blasphémateur.  Cela  déplut  beaucoup  à  l'impéra- 
trice qui  fit  rentrer  l'évêque  en  priant  saint  Jean  de 
se  réconcilier  avec  lui  :  mais  le  saint  n'y  consentit  en 
aucune  manière  :  jusqu'au  moment  où  l'impératrice 
mit  son  fils  Théodose  sur  les  genoux  de  Jean,  en  le 
suppliant,  en  le  conjurant  de  faire  la  paix  avec 
Sévérien. 

Dans  le  même  temps  encore,  Théophile,  évoque  d'A- 
lexandrie, chassa  injustement  Dyoscore,  un  très  saint 
homme,  et  Isidore  qui  était  auparavant  un  de  ses  grands 
amis.  Ceux-ci  vinrent  à  Constautinople  pour  racon- 
ter au  prince  et  à  Jean  ce  qui  s'était  passé.  Or,  Jean 
les  traita  honorablement,  mais  il  ne  voulut  pas  les 
recevoir  en  sa  communion  avant  de  connaître  l'état 
des  choses.  Cependant  un  faux  bruit  parvint  à  Théo- 
phile, que  Jean  était  en  communion  avec  eux,  et  qu'il 
leur  donnait  aide.  Alors  Théophile  indigné  ne  se  con- 
tenta pas  d'exercer  sa  vengeance  contre  eux,  mais  il 
s'arma  de  toutes  pièces  pour  déposer  Jean.  Il  dissi- 
mula donc  son  intention  et  il  envoya  des  messages  aux 
évéques  de  chaque  ville  pour  annoncer  qu'il  voulait 
condamner  les  livres  d'Origène.  Epiphane,  évêque  de 
Chypre,  très  saint  et  très  illustre  personnage,  se  laissa 
circonvenir  par  Théophile  qui  s'en  fit  un  ami,  et  qu'il 
pria  de  condamner  aussi  lui-même  les  livres  d'Ori- 


62  LA    LÉGENDE    DOREE 

gène.  Epiphane,  dont  la  sainteté  ne  découvrait  pas 
ces  ruses,  convoqua  ses  évêques  à  Chypre  et  interdit 
la  lecture  d'Origène  ;  il  adressa  des  lettres  à  saint  Jean 
par  lesquelles  il  le  priait  de  s'abstenir  à  l'avenir  de 
lire  ces  ouvrages,  et  de  confirmer  les  décisions  qui 
avaient  été  prises.  Mais  Jean,  qui  fil  peu  de  cas  de 
cet(e  démarche,  s'appliquait  aux  soins  du  ministère 
ecclésiastique  où  il  excellait,  et  ne  s'inquiétait  aucu- 
nement de  ce  qu'on  pouvait  machiner  contre  lui. 
Enfin  Théophile  dévoila  cette  haine  qu'il  avait  long- 
temps cachée,  et  fit  connaître  qu'il  voulait  déposer 
Jean.  Aussitôt  les  ennemis  du  saint,  un  grand  nombre 
de  clercs,  et  les  seigneurs  du  palais,  trouvant  l'occa- 
sion favorable,  usaient  de  toutes  sortes  de  moyens  pour 
faire  assembler  contre  Jean  un  concile  à  Constantinople. 
Après  quoi,  Epiphane  vint  en  cette  ville  portant  avec  soi 
le  décret  de  condamnation  d'Origène;  mais  il  ne  voulut 
pas  accepter  l'invitation  de  Jean,  en  considération  de 
Théophile.  Or,  quelques-uns,  par  respect  pour  Epi- 
phane, souscrivirent  à  la  condamnation  deslivresd'Ori- 
gène  ;  beaucoup  cependant  refusaient  de  le  faire.  L'un 
de  ces  derniers  fut  Théotin,  évêque  de  Sicée,  homme 
très  reconimandable  par  la  droiture  de  sa  conduite, 
qui  répondit  ainsi  :  «  Pour  moi,  Epiphane,  je  ne  veux 
pas  faire  injure  à  qui  est  mort  depuis  longtemps  dans 
la  justice,  et  je  n'ai  pas  la  présomption  de  m'exposer 
à  commettre  un  sacrilège  en  condamnant  ce  que  nos 
devanciers  n'ont  pas  voulu  flétrir;  car  je  ne  vois  pas 
qu'il  se  trouve  une  mauvaise  doctrine  dans  ses  livres. 
Ceux  qui  s'attachent  aies  mépriser  ne  se  connaissent 
pas  eux-mêmes.  Athanase  le  défenseur  du  concile  de 


SAINT    JEAN    CHRYSOSTOME  63 

Nicée,  invoque  le  témoignage  de  ce  grand  homme  en 
faveur  de  la  foi  ;  il  met  ses  livres  avec  les  siens  quand 
il  dit  :  «  L'admirable  et  infatigable  Origène  nous 
apporte  ce  témoignage  du  Fils  de  Dieu,  alors  qu'il 
affirme  qu'il  est  coéternel  au  Père.  »  Jean  conçut  de 
l'indignation  de  ce  que,  contre  tous  les  règlements, 
Epiphane  fît  une  ordination  dans  son  église  ;  cepen- 
dant il  le  priait  de  demeurer  avec  lui  parmi  les  évè- 
ques.  Mais  Epiphane  répondit  qu'il  ne  voulait  ni  rester, 
ni  prier  avec  lui,  à  moins  qu'il  ne  chassAt  Dyoscore 
et  qu'il  ne  souscrivît  à  la  condamnation  des  livres 
d'Origène.  Jean  refusant  de  le  faire,  Epiphane  fui 
excité  contre  lui  par  ceux  qui  lui  portaient  envie.  Epi- 
phane alors  condamna  les  livres  d'Origène  et  porta 
un  jugement  contre  Dyoscore;  ensuite  il  commença  à 
détracler  Jean  comme  leur  adversaire.  Alors  Jean  lui 
manda  ce  qui  suit  :  «  Vous  avez  agi,  Epiphane,  en 
beaucoup  de  cas  contre  les  règles  ;  d'abord  vous  avez 
fait  une  ordination  dans  une  église  placée  sous  ma 
juridiction  ;  ensuite  de  votre  autorité  privée,  vous  y 
avez  célébré  les  saints  mystères  ;  en  outre  quand  je 
vous  ai  invité,  vous  vous  êtes  excusé  ;  et  en  dernier 
lieu  maintenant,  vous  ne  vous  en  rapportez  qu'à  vous- 
même.  Or,  prenez  garde  qu'une  sédition  ne  s'élève 
parmi  le  peuple,  et  que  le  péril  n'en  retombe  sur 
vous.  »  Epiphane  informé  de  cela  partit,  et  avant  de 
se  mettre  en  route  pour  Chypre,  il  fit  dire  à  Jean  : 
«  J'espère  que  vous  ne  mourrez  pas  évêque.  »  El  Jean 
lui  fit  tenir  cette  réponse  :  «  J'espère  que  vous  ne 
rentrerez  pas  dans  votre  patrie.  »  C'est  ce  qui  eut 
lieu,  car  Epiphane  mourut  en  route,  et  peu  après 


64  LA    LÉGENDE    DOREE 

Jean,  déposé  de  l'épiscopat,  finit  sa  vie  dans  l'exil. 
Au  tombeau  de  cet  Epiphane,  personnage  d'une 
haute  sainteté,  les  démons  sont  mis  en  fuite.  Sa  gé- 
nérosité envers  les  pauvres  fut  prodigieuse.  Un  jour 
qu'il  avait  donné  tout  l'argent  de  l'église  sans  qu'il 
lui  restât  rien,  quelqu'un  vint  tout  à  coup  lui  offrir 
un  sac  avec  beaucoup  d'argent  et  disparut  sans  qu'on 
ait  su  ni  d'où  il  venait,  ni  où  il  allait.  Quelques  pau- 
vres voulurent  tromper  Epiphane  afin  qu'il  leur  don- 
nât l'aumône.  L'un  d'eux  se  coucha  sur  le  dos  par 
terre,  et  debout  auprès  de  lui  un  autre  le  pleurait 
comme  s'il  était  mort,  et  criait  piteusement  qu'il  n'a- 
vait pas  de  quoi  le  pouvoir  ensevelir.  Alors  Epiphane 
survint  ;  il  pria  pour  que  le  mort  dormît  en  paix  ;  en- 
suite, il  donna  ce  qui  était  nécessaire  pour  la  sépul- 
ture, puis  après  avoir  consolé  l'autre,  il  s'en  alla. 
Alors  celui-ci  disait  à  son  compagnon  en  le  poussant  : 
«  Lève-loi,  allons  manger  ce  que  tu  as  gagné.  »  Mais 
après  l'avoir  remué  plusieurs  fois,  il  reconnut  qu'il 
était  mort  ;  il  courut  alors  à  Epiphane  lui  dire  ce  qui 
était  arrivé,  et  le  pria  de  ressusciter  cet  homme. 
Epiphane  le  consola  avec  bonté,  mais  ne  ressuscita 
pas  le  mendiant  afin  qu'on  ne  se  jouât  pas  facilement 
des  ministres  de  Dieu.  Or,  quand  Epiphane  fut  parti, 
on  rapporta  à  Jean  que  l'impératrice  Eudoxie  avait 
excité  Epiphane  contre  lui.  Jean,  toujours  enflammé 
de  zèle,  fit  au  peuple  un  discours  renfermant  toutes 
sortes  de  critiques  contre  les  femmes  sans  exception. 
Ce  sermon  fut  pris  par  tout  le  monde  comme  une 
attaque  directe  contre  l'impératrice.  Celle-ci,  qui  en  fut 
instruite,  se  plaignit  à  l'empereur  en  disant  que  le 


SAINT   JEAN   CHRYSOSTOME  65 

blâme  infligé  à  sa  femme  retombait  principalement 
sur  lui.  L'empereur  ému  fit  célébrer  un  synode  contre 
Jean.  Alors  Théophile  se  hâta  de  convoquer  les  évê- 
ques;  et  tous  les  ennemis  de  Jean  vinrent  en  foule 
avec  grande  joie,  en  le  traitant  d'orgueilleux  et  d'impie. 
Tous  lesévêques  donc  réunis  à  Constantinople  ne  s'oc- 
cupaient plus  des  livres  d'Origène,  mais  se  déclaraient 
ouvertement  contre  Jean.  Ils  le  firent  citer,  mais  le 
saint  jugea  prudent  de  ne  pas  se  livrer  à  ses  ennemis 
et  déclara  qu'il  fallait  assembler  un  concile  universel. 
Ils  le  firent  citer  encore  jusqu'à  quatre  fois.  Or,  comme 
il  refusait  de  comparaître  et  qu'il  réclamait  un  concile, 
ils  le  condamnèrent,  sans  articuler  contre  lui  d'autre 
fait  qu'ayant  été  appelé  il  n'avait  pas  voulu  obéir.  Le 
peuple,  qui  en  fut  informé,  se  livra  à  une  violente  sé- 
dition ;  il  ne  laissa  pas  enlever  Jean  de  l'église,  mais 
il   demanda  hautement  que  l'affaire  fût  portée  à  un 
concile  plus  nombreux.  Cependant  l'ordre  du  prince 
exigeait  qu'il  fût  enlevé  par  force  et  qu'il  fût  déporté 
en  exil.  Alors  Jean,  qui  craignait  les  suites  de  la  sédi- 
tion, se  livra  lui-môme,  à  l'insu  du  peuple,  pour  être 
mené  en  exil.  Quand  le  peuple  le  sut,  il  s'éleva  une 
émeute  tellement  grave  que  beaucoup  de  ceux  qui 
étaient  les  ennemis  de  Jean,  et  un  instant  auparavant 
désiraient  sa  déposition,  se  laissèrent  aller  à  la  pitié 
en  proclamant  qu'il  était  victime  de  la  calomnie. 

Alors  Sévérien,  dont  il  a  été  question  plus  haut,  se 
mit  à  détracler  Jean  dans  les  instructions  qu'il  faisait 
à  l'église  :  il  disait  que  quand  bien  même  il  n'y  aurait 
pas  d'autre  crime  à  lui  imputer,  c'était  assez  de  son 
orgueil  pour  le  déposer.  La  sédition  contre  l'empereur 
m.  8 


66  LA    LÉGENDE    DOUEE 

et  contre  les  évêques  ayant  pris  d'énormes  propor- 
tions, Eudoxie  pria  l'empereur  de  faire  ramener  Jean 
de  l'exil.  Il  se  fit  encore  un  violent  tremblement  de 
terre  dans  la  ville,  et  tout  le  monde  disait  que  cela 
arrivait  parce  que  Jean  avait  été  injustement  chassé. 
On  envoya  donc  des  ambassadeurs  à  l'évêque  pour  le 
prier  de  revenir  au  plus  tôt  secourir  la  ville  ruinée  et 
calmer  la  sédition  excitée  parmi  le  peuple.  Après  les 
premiers  on  en  fit  partir  d'autres,  et  après  ceux-ci 
d'autres  e'ncore  pour  le  forcer  à  hâter  son  retour.  Jean 
s'y  refusait  ;  cependant  ils  le  ramenèrent  le  plus  vite 
qu'ils  purent.  Le  peuple  tout  entier  alla  à  sa  rencontre 
avec  des  cierges  et  des  lampes.  Cependant  il  ne  vou- 
lait pas  se  placer  sur  sou  siège  épiscopal,  en  disant 
que  cela  ne  pouvait  se  faire  sans  un  jugement  synodal 
et  que  c'était  à.  ceux  qui  l'avaient  condamné  à  révo- 
quer leur  sentence.  Cependant  le  peuple  était  soulevé 
pour  le  voir  assis  sur  son  siège  et  pour  entendre  parler 
ce  saint  docteur.  Il  l'emporta  enfin,  Jean  fut  donc 
forcé  d'adresser  un  discours  et  de  s'asseoir  sur  son 
trône  épiscopal.  Théophile  alors  prit  la  fuite.  Arrivé 
à  Hiérapolis,  l'évêque  de  cette  ville  vint  à  mourir,  et 
on  élut  Lamon,  qui  était  un  moine  d'une  haute  sainteté. 
Il  refusa  à  plusieurs  reprises,  mais  Théophile  lui  con- 
seillant d'accepter,  Lamon  le  promit  en  disant  :  «  De- 
main, il  en  sera  ce  qu'il  plaît  au  Seigneur.  »    Le  len- 
demain, on  vint  à  sa  cellule  le  conjurer  de  recevoir 
l'épiscopat:  «  Prions  auparavant  le  Seigneur,  dit-il.» 
Et  pendant  qu'il  priait,  il  rendit  le  dernier  soupir. 
Jean  cependant  instruisait  son  peuple  avec  assiduité. 
Or,  dans  le  même  temps,  on  avait  élevé,  sur  la  place 


SAINT    JEAN    CHRYSOSTOME  67 

qui  se  trouvait  vis-à-vis  de  l'église  de  Sainte-Sophie, 
une  statue  d'argent  revêtue  d'une  chlamyde,  en  l'hon- 
neur de  l'impératrice  Eudoxie  ;  les  soldats  et  les  grands 
y  célébraient  des  jeux  publics  :  ce  qui  déplaisait  fort 
à  Jean  parce  qu'il  voyait  en  cela  un  outrage  à  l'église. 
Il  compta  assez  sur  ses  forces  pour  s'élever,  dans 
ses  discours,  avec  vigueur  contre  cet  abus.  Et  quand 
il  fallait  employer  des  paroles  de  supplication  pour 
détourner  les  seigneurs  de  se  livrer  à  ces  jeux,  il  ne 
le  fit  pas,  mais  il  usa  de  toute  l'impétuosité  de  soi* 
éloquence  pour  maudire  ceux  qui  commandaient  de 
pareils  excès.  L'impératrice,  qui  regardait  tout  cela 
comme  une  injure  personnelle,  travaillait  de  nouveau 
à  faire  célébrer  encore  un  concile  contre  lui.  Jean 
qui  le  pressentit  prononça  dans  l'église  cette  fameuse 
homélie  commençant  par  ces  mots  :  «  Hérodiade  est 
encore  en  délire,  elle  est  encore  agitée,  elle  danse  en- 
core, elle  demande  encore  une  fois  qu'on  lui  dqpne  la 
tête  de  Jean  dans  un  plat.  »  Ce  fait  excita  bien  davan- 
tage la  colère  de  l'impératrice.  Alors  un  homme  voulut 
tuer  Jean;  or,  le  peuple  surprit  l'assassin  et  le  traîna 
devant  le  juge;  mais  le  préfet  se  saisit  de  lui  afin  qu'il 
ne  fût  pas  massacré.  Le  serviteur  d'un  prêtre  voulut 
aussi  se  jeter  sur  lui  et  tenter  de  le  tuer,  mais  il  en 
fut  empêché  par  un  particulier  qui  fut  égorgé  par 
l'assassin,  ainsi  qu'un  autre  qui  se  trouvait  là.  On  se  mit 
alors  à  crier,  et  comme  la  foule  accourait,  il  en  mas- 
sacra encore  plusieurs.  Dès  ce  moment,  Jean  fut  protégé 
parle  peuple  qui  montait  la  garde  jour  et  nuit  dans  sa 
maison .  Par  les  conseils  de  l'impératrice,  les  évèques 
s'assemblèrent  à  Constantinople  et  les  accusateurs  de 


68  LA    LÉGENDE    DOREE 

Jean  s'opiniâtrèrent  de  plus  en  plus.  La  féie  de  la 
naissance  du  Seigneur  étant  survenue,  l'empereur  fit 
dire  à  Jean  que,  s'il  ne  se  justifiait  pasdes  crimes  dont 
on  l'accusait,  il  ne  communiquerait  pas  avec  lui.  Ce- 
pendant les  évêques  ne  trouvèrent  rien  à  lui  repro- 
cher, si  ce  n'est  qu'après  sa  déposition,  il  avait  osé 
siéger  dans  sa  chaire  sans  le  décret  d'un  concile.  Et 
ainsi,  ils  le  condamnèrent.  Enfin,  à  l'approche  de  la 
fête  de  Pâques,  l'empereur  lui  manda  qu'il  ne  pouvait 
rester  dans  l'église  avec  un  homme  condamné  par  deux 
conciles.  Jean  se  tint  donc  à  l'écart  et  il  ne  descen- 
dait plus  du  tout  dans  l'église.  Ceux  qui  tenaient  pour 
lui  étaient  appelés  Johannites.  Cependant  l'empereur 
le  fit  ensuite  chasser  de  la  ville  et  conduire  en  exil 
dans  une  petite  ville  sur  les  limites  du  Pont  et  de 
l'empire  romain,  pays  voisin  de  cruels  barbares.  Mais 
dans  sa  clémence,  le  Seigneur  ne  permit  pas  longtemps 
que  l'un  de  ses  plus  fidèles  athlètes  restât  dans  de  pa- 
reils lieux. 

Le  pape  Innocent,  qui  apprit  cela,  en  fut  contristé  ; 
et  voulant  célébrer  un  concile,  il  écrivit  au  clergé  de 
Conslantiiiople  de  ne  pas  donner  un  successeur  à  Jean. 
Mais  le  saint,  fatigué  par  la  longueur  de  la  route  et 
tourmenté  très  violemment  de  douleurs  de  tète,  souf- 
frait encore  de  l'insupportable  chaleur  du  soleil.  Cette 
sainte  âme  fut  déliée  de  son  corps  à  Comanes,  le  14e  jour 
du  mois  de  septembre.  A  sa  mort,  une  grêle  violente 
tomba  sur  Conslantiiiople  et  sur  tous  ses  faubourgs; 
chacun  disait  que  c'était  le  fait  de  la  colère  de  Dieu 
parce  que  Jean  avait  été  condamné  injustement.  La 
mort  de  l'impératrice, arrivée  aussitôt  après,  confirma 


SAINT    JEAN    CHRYSOSTOME  6Q 

ces  dires  :  car  elle  mourut  quatre  jours  après  la  grêle. 
Quand  le  docteur  de  l'univers  fut  raorl,  les  évêques 
d'Occident  ne  voulurent  plus  rester  en  communion 
avec  ceux  d'Orient,  jusqu'à  ce  que  son  très  saint  nom 
eût  été  rétabli  sur  les  dvptiques  avec  ceux  des  évê- 
ques, ses  prédécesseurs.  Cependant  Théodose,  fils  très 
chrétien  de  l'empereur  Arcade,  qui  avait  hérité  de  la 
piété  et  du  nom  de  son  aïeul,  fit  transporter  dans  la 
cité  impériale  les  saintes  reliques  de  ce  docteur,  dans 
le  mois  de  janvier.  Le  peuple,  toujours  resté  fidèle  à 
son  évêque,  alla  au-devant  avec  des  lampes  et  des 
cierges. 

Alors   Théodose  se  prosterna  devant  les  reliques 
du  saint,  en  le  suppliant  de  pardonner  à  Arcade,  son 
père,  et  à  Eudoxie,  sa  mère,  comme  ayant  péché  par 
ignorance;   ils  étaient   morts  depuis  longtemps.  Ce 
Théodose  porta  si  loin  la  clémence  qu'il  ne  laissa 
mourir  aucun  criminel  de  lèse-majesté,  et  il  disait  : 
«  Plût  à  Dieu  qu'il  me  fût  possible  plutôt  de  rappeler 
les  morts  à  la  vie.  »   Sa  cour  paraissait  être  un  mo- 
nastère, car  on  célébrait  les  matines  et  on  lisait  les 
livres  saints.  Sa  femme,  nommée  Eudoxie,  composa 
beaucoup  de  poèmes  en  vers  héroïques.  Il  eut   une 
fille,  nommée  aussi  Eudoxie  :  il  la  donna  en  mariage 
à  Valentinien  qu'il  avait  fait  empereur.  Tous  ces  dé- 
tails sont  extraits  de  l'Histoire  Iripartite.  Saint  Jean 
mourut  vers  l'an  du  Seigneur  407. 


il. 


5# 


"70  LA   1ÀJSS30X.   NUI 


SAINT  CORNEILLE  ET  SAINT  CVPRIEN  • 

Corneille  MiriiiD*-  qui  comprend  la  circoncision.  En  effet,  il 
comprit  ?i  t -.'Ii^ti*  uii  crand  détachement  pour  les  choses 
Mjj»erflur*'.  !***•  ]»*-:!***>  et  nif-me  le*  nécessaires.  Corneille  peut 
-vfLir  to^i  de  oru*-.  n  d*-  /*o*.  peuple,  comme  si  on  disait  la 
c/jrxie  ou  la  force  do  peuple.  Cvprien  vient  de  *fpr0*  mélançe^ 
e  ï  «*&.  fjj  La  ut:  ou  t»ieii  de  ci/pro.quï  signifie  tristesse  on  faêri* 
t*i"r.'^»f  iJ  bllik  2»  srrbc*  a  la  rerto.  la  tristesse  poar  le  péché 

Corneille,  pape,  succéda  à  saint  Fabien.  Décius, 
césar,  le  reloua  en  exil  a*ec  ses  clercs:  ce  fui  là  que 
saint  Cyprieu.  é^éque  de  Carthaffe,  lui  adressa  des 
lettres  d'encouragement.  Enfin,  il  fui  ramené  de  Fexil 
et  présenté  à  Dédus.  et  comme  il  restait  inébranlable, 
I  empereur  l**  fil  meurtrir  avec  des  fouets  garnis  de 
plomb,  puis  il  ordonna  de  le  conduire  au  temple  de 
Mars,  pour  \  ^a'rifier  ou  pour  y  subir  la  peine  capi- 
tale. Or.  pendant  qu'on  l'y  conduisait,  un  soldat  le 
sollicita  de  >e  détourner  j>our  aller  à  sa  maison  prier 
'-n  faveur  de  ^a  (Viorne  Sallustia.  paralysée  depuis  cinq 
ans.  f.ette  femme  ayant  été  guérie  par  sa  prière,  vingl 
soldats  av«ii;  elle  ,*t  son  mari  »e  convertirent.  Ils  furent 
tous  conduits,  par  l'ordre  de  Décius,  au  temple  de 
Mars,  sur  la  statue  duquel  ils  crachèrent;  et  ils  re- 
çurent le  martyre  avec  saint  Corneille.  H  pâtit  vers 
l'an  du  Seigneur  2:)'4. 

*  /Jmiaire  f-t  .-ictes  authentiques. 


SAINT   LAMBERT  71 

Cyprien,  évêque  de  Carthage,  fut  amené  à  Paternus, 
proconsul  en  cette  ville.  Comme  on  ne  pouvait  le  faire 
varier  dans  la  foi,  il  fut  envoyé  en  exil.  Il  en  fut  rap- 
pelé par  le  proconsul  Galérius,  successeur  de  Pater- 
nus, et  condamné  à  avoir  la  tête  tranchée  ;  quand  on 
porta  la  sentence,  il  répondit  :  «  Deo  grattas,  Je  rends 
grâces  à  Dieu.  »  Parvenu  au  lieu  du  supplice  avec  le 
bourreau,  il  commanda  aux  siens  de  donner  vingt- 
cinq  pièces  d'or  à  cet  homme  pour  son  salaire.  Alors 
il  prit  un  linge,  se  couvrit  les  yeux  de  sa  main  et  reçut 
ainsi  la  couronne  vers  Tan  du  Seigneur  256. 


SAINT  LAMBERT  * 

Lambert  était  noble  de  naissance,  mais  plus  noble 
encore  par  la  pureté  de  sa  vie.  Dès  ses  premières  an- 
nées, il  fut  instruit  dans  les  lettres  ;  sa  sainteté  le  fit 
tellement  aimer  de  tous  qu'après  la  mort  de  Théodard, 
son  maître,  il  mérita  d'être  promu  à  l'évéché  de  l'église 
de  Maestricht.  Le  roi  Childéric  l'aimait  beaucoup  et  le 
préféra  toujours  aux  autres  évéques.  Mais  la  malice 
des  envieux  prenant  le  dessus,  ces  impies,  après  l'avoir 
chassé,  le  privèrent  de  l'honneur  qui  lui  était  dû  et 
mirent  Féramond  sur  son  siège.  Alors  Lambert  se 
retira  dans  un  monastère  où  il  passa  sept  ans  dans 
l'exercice  des  bonnes  œuvres.  Une  nuit  qu'il  s'était 

*  Etienne,  évèque  de  Liège,  a  écrit  la  Vie  de  saint  Lambert; 
—  ses  Actes. 


72  LA   LÉGENDE    DORÉE 

levé  pour  prier,  il  fil  involontairement  du  bruit  sur 
le  pavé.  L'abbé  dit  en  l'entendant  :  «  Que  celui  qui  a 
fait  ce  bruit  aille  à  l'instant  à  la  croix.  »  Tout  aussitôt 
Lambert  courut  à  la  croix,  nu-pieds  et  en  cilice  ;  il  y 
resta  debout  malgré  la  neige,  la  gelée  et  la  glace, 
jusqu'à  ce  que  l'abbé  s'aperçût  que  le  saint  ne  se  trou- 
vait pas  avec  les  frères  qui  se  chauffaient  après  ma- 
tines. Un  frère  lui  dit  que  c'était  Lambert  qui  était 
allé  à  la  croix  ;  alors  il  le  fil  venir  et  lui  demanda  par- 
don avec  les  moines.  Lambert  ne  se  contenta  pas 
d'avoir  de  l'indulgence,  mais  il  leur  parla  d'une  ma- 
nière sublime  sur  le  mérite  de  la  patience  *.  Après 
sept  ans,  Féramond  fut  expulsé  et  saint  Lambert,  par 
l'ordre  de  Pépin,  fut  réintégré  dans  son  propre  siège. 
Or,  comme  il  était  puissant  en  paroles  et  en  exemples, 
de  même  que  par  le  passé,  deux  méchanls  s'élevant 
contre  lui,  se  mirent  à  le  tourmenter  gravement  :  mais 
ils  furent  tués,  ainsi  qu'ils  l'avaient  mérité,  par  les 
amis  du  pontife.  Dans  ce  temps-là,  Lambert  adressa 
de  vifs  reproches  à  Pépin  au  sujet  d'une  femme  de 
mauvaise  vie  qu'il  gardait.  Dodon,  parent  de  ceux  qui 
avaient  été  tués,  et  frère  de  cette  femme,  officier  em- 
ployé à  la  cour  du  roi,  rassembla  des  soldats  et  entoura 
de  toutes  parts  la  maison  de  l'évèque,  dans  l'intention 
de  se  venger  sur  le  saint  de  la  mort  de  ceux  qui  avaient 
été  tués.  Un  valet  en  ayant  informé  Lambert,  qui  était 
en  oraison,  celui-ci,  plein  de  confiance  dans  le  Sei- 
gneur, saisit  une  épée  pour  se  défendre;  mais  rentré 
en  lui-môme,  il  jeta  le  glaive,  jugeant  qu'il  valait  mieux 

*  Etienne,  c.  h. 


SAINTE    EUPHÉMIE  73 

vaincre  en  restant  tranquille  et  en  mourant  que  souiller 
ses  mains  sacrées  dans  le  sang  de  ces  impies.  Alors 
l'homme  de  Dieu  recommanda  à  ses  gens  de  confesser 
leurs  péchés  et  de  souffrir  la  mort  avec  patience.  Aus- 
sitôt les  impies  se  ruèrent  sur  saint  Lambert  qui  était 
prosterné  en  prière  et  le  tuèrent  vers  Tan  du  Sei- 
gneur 620.  Quand  les  assassins  furent  retirés,  quel- 
ques-uns des  serviteurs  du  saint  s'échappèrent  et  con- 
duisirent secrètement,  dans  une  nacelle,  le  corps  de 
.Lambert  à  l'église  cathédrale  où  ils  l'ensevelirent,  ac- 
compagnés de  tous  les  citoyens  plongés  dans  la  tris- 
tesse. 


SAINTE  EUPHEMIE* 


Euphémie  est  ainsi  nommée  de  eu,  qui  esl  le  bon,  et  femme, 
bonne  femme,  c'est-à-dire  honnête,  utile  et  agréable,  car  le 
bon  a  ces  trois  qualités.  Elle  fut  utile  par  sa  manière  de  vivre, 
honnête  par  l'excellence  de  ses  mœurs,  et  agréable  à  Dieu 
'par  la  contemplation  des  choses  du  ciel.  Ou  bien  Euphémie 
vient  de  euphonie,  qui  veut  dire  son  agréable.  Or,  on  obtient 
un  son  agréable  en  trois  manières  :  avec  la  voix,  comme  dans 
le  chant;  en  pinçant,  comme  dans  la  cithare;  avec  le  vent, 
comme  dans  l'orgue.  De  même  sainte  Euphémie  rendit  des 
sons  doux  à  Dieu,  avec  la  voix  de  ses  bonnes  œuvres,  avec  ses 
bonnes  actions,  et  avec  le  souffle  de  la  dévotion  intérieure. 


Euphémie,  fille  d'un  sénateur,  voyant  les  tortures 
subies  par  les  chrétiens  au  temps  de  Dioclétien,  cou- 

*  Bréviaire. 


74  LA    LÉGENDE    DOREE 

rut  chez  le  juge  Priscus,  et  se  confessant  chrétienne, 
animait,  par  l'exemple  de  sa  constance,  les  cœurs  des 
hommes  eux-mêmes.  Or,  quand  le  juge  faisait  massa- 
crer les  chrétiens  successivement,  il  ordonnait  que  les 
autres  y  assistassent,  afin  que  la  terreur  les  forçât  à 
immoler  aux  dieux,  en  voyant  leurs  frères  déchirés  si 
cruellement.  Gomme  il  faisait  décapiter  avec  cruauté 
les  Saints  en  présence  d'Euphémie,  celle-ci,  qui  ne 
cessait  d'encourager  les  martyrs  à  souffrir  avec  cons- 
tance, se  mit  à  crier  que  le  juge  lui  faisait  affront. 
Alors  Priscus  fut  réjoui,  dans  la  pensée  qu'Euphémie 
voulait  consentir  à  sacrifier.  Lui  ayant  donc  demandé 
quel  affront  il  lui  faisait,  elle  dit  :  «  Puisque  je  suis 
de  noble  race,  pourquoi  donnes-tu  la  préférence  à  des 
inconnus  et  à  des  étrangers,  et  les  fais-tu  aller  les 
premiers  à  J.-C,  pour  qu'ils  parviennent  plus  tôt  à 
la  gloire  qui  leur  a  été  promise?  »  Le  juge  lui  ré- 
pondit :  «  Je  pensais  que  tu  avais  repris  ton  bon  sens 
et  je  me  réjouissais  de  ce  que  tu  t'étais  rappelé  et  ta 
noblesse  et  ton  sexe.  »  Elle  fut  donc  renfermée  en 
prison  et  le  lendemain  elle  fut  amenée  sans  être  atta- 
chée, avec  ceux  qui  étaient  garrottés.  Elle  se  plaignit 
de  nouveau  très  amèrement,  de  ce  que,  malgré  les 
lois  des  empereurs,  on  lui  eilt  fait  grâce  des  liens  à 
elle  seule.  Alors  elle  fut  broyée  de  soufflets  et  renfer- 
mée en  prison.  Le  juge  l'y  suivit  et  voulut  lui  faire 
violence,  mais  elle  lutta  contre  lui  comme  un  homme, 
en  sorte  que,  par  la  permission  de  Dieu,  une  des  mains 
de  Priscus  se  contracta.  Il  se  crut  sous  le  pouvoir  d'un 
charme,  et  il  envoya  le  prévôt  de  sa  maison  à  Euphé- 
mie  afin  de  voir  si,  à  force  de  promesses,  il  ne  lui  ferait 


SAINTE    EUPHÉMIE  75 

pas  donner  son  consentement.  Mais  cet  homme  trouva 
la  prison  close  ;  il  ne  put  l'ouvrir  avec  les  clefs,  ni  la 
briser  à  coups  de  hache  ;  enfin,  saisi  par  le  démon,  il 
put  à  peine  s'échapper,  en  poussant  toutefois  des  cla- 
meurs et  en  se  déchirant  lui-même.  Plus  tard  on  fit 
sortir  Euphémie  et  on  la  plaça  sur  une  roue  dont  les 
rais  étaient  remplis  de  charbon,  et  le  mattre  des  tour- 
ments, qui  était  au  milieu  de  la  roue,  avait  donné  à 
ceux  qui  la  tiraient  tel  signal  pour  que,  au  bruit  qu'il 
ferait,  tous  ensemble  se  missent  à  tirer  et  qu'ainsi  à 
l'aide  du  feu  qui  jaillirait,  les  rais  missent  en  lambeaux 
le  corps  d'Euphémie.  Mais,  par  une  permission  de  Dieu , 
le  ferrement  qui  retenait  la  roue  tomba  de  ses  mains, 
et  fit  du  bruit;  aussitôt  les  aides  se  mettant  à  tirer, 
la  roue  broya  le  maître  des  tourments  et  fit  qu'Eu- 
phémie,  debout  sur  la  roue,  fut  conservée  sauve  et  in- 
tacte. Alors  les  parents  de  cet  homme,  tout  désolés, 
voulurent,  en  mettant  du  feu  sous  la  roue,  brûler  Eu- 
phémie et  la  roue  tout  à  la  fois  ;  la  roue  brûla  en  effet, 
mais  Euphémie,  déliée  par  un  ange,  fut  aperçue  debout 
sur  un  lieu  élevé.  Appellien  dit  au  juge  :  «  Le  courage 
des  chrétiens  n'est  vaincu  que  par  le  glaive  ;  aussi  je 
te  conseille  de  la  faire  décoller.  »  On  dressa  donc  des 
échelles,  et  comme  quelqu'un  voulait  lever  la  main  pour 
saisir  la  sainte,  à  l'instant,  il  fut  tout  à  fait  paralysé 
et  on  put  à  peine  le  descendre  à  demi  mort. 

Un  autre  cependant,  nommé  Sosthène,  monta  mais 
il  fut  converti  aussitôt  par  Euphémie  à  laquelle  il  de- 
manda pardon  :  il  dégaina  donc  son  épée  et  cria  au 
juge  qu'il  aimait  mieux  se  donner  la  mort  à  lui-même 
que  de  toucher  une  personne  défendue  par  les  anges. 


76  LA    LÉGENDE    DORÉE 

Enfin  elle  fut  descendue  et  le  juge  dit  à  son  chancelier 
de  rassembler  tous  les  jeunes  libertins  afin  qu'ils  fis- 
sent d'elle  à  leur  volonté  jusqu'à  ce  qu'elle  défaillit 
d'épuisement.  Mais  celui  qui  entra  où  elle  était,  voyant 
beaucoup  de  vierges  de  grand  éclat  et  priant  autour 
d'elle,  se  fit  aussitôt  chrétien.  Alors  le  président  fit 
suspendre  la  vierge  par  les  cheveux,  mais  comme  elle 
n'en  restait  pas  moins  inébranlable,  il  la  fit  renfermer 
en  prison,  défendant  de  lui  donner  de  la  nourriture, 
afin  que,  au  bout  de  trois  jours,  elle  fiU  écrasée 
comme  une  olive  entre  quatre  grandes  pierres.  Mais 
Euphémie  fut  nourrie  par  un  ange,  et  le  septième  jour 
ayant  été  placée  entre  des  pierres  fort  dures,  à  sa 
prière  ces  pierres-h\  même  furent  réduites  en  une  cen- 
dre menue.  En  conséquence  le  président,  honteux  d'être 
vaincu  par  une  jeune  fille,  la  fit  jeter  dans  une  fosse, 
où  se  trouvaient  trois  bêtes  assez  féroces  pour  dévo- 
rer un  homme  entier.  Mais  elles  accoururent  auprès 
de  la  vierge  pour  la  caresser,  et  disposèrent  ensemble 
leur  queue  de  manière  à  lui  servir  de  siège,  et  confon- 
dirent mieux  encore  le  juge  témoin  de  ce  fait.  Le  pré- 
sident faillit  en  mourir  d'angoisse;  mais  le  bourreau 
étant  entré  pour  venger  l'affront  de  son  maître,  en- 
fonça une  épée  dans  le  coté  d'Euphémie  et  en  fit  une 
martyre  de  J.-C.  Pour  récompenser  le  bourreau,  le  juge 
le  revêtit  d'un  habit  de  soie,  lui  mit  au  cou  un  collier 
d'or,  mais  en  sortant,  il  fut  saisi  par  un  lion  qui  le 
dévora  tout  entier.  Ce  fut  à  peine  si  on  retrouva  de 
lui  quelques  ossements  et  des  lambeaux  de  vêtement 
ainsi  que  le  collier  d'or.  Le  juge  Priscus  se  dévora  lui- 
même  et  fut  trouvé  mort.  Or,  sainte  Euphémie  fut  en- 


SAINT   MATHIEU,    APOTRE  77 

terrée  avec  honneur  à  Chalcédoine  ;  et  l'on  dut  à  ses 
mérites  la  conversion  de  tous  les  Juifs  et  des  Gentils 
de  cette  ville.  Elle  souffrit  vers  l'an  du  Seigneur  280. 
Saint  Ambroise  parle  ainsi.de  cette  vierge  dans  sa 
préface  :  «  Cette  illustre  vierge,  cette  glorieuse  Eu- 
phémie,  conserva  la  gloire  de  la  virginité  et  mérita  de 
recevoir  la  couronne  du  martyre.  Priscus  son  adver- 
saire est  vaincu.  Cette  vierge  sort  intacte  d'une  four- 
naise ardente,  les  pierres  les  plus  dures  reviennent  à 
l'état  de  cendre  ;  les  bêtes  féroces  s'adoucissent,  et  se 
baissent  devant  elle  :  sa  prière  lui  fait  surmonter  toute 
espèce  de  supplice.  Percée  en  dernier  lieu  par  la  pointe 
du  glaive,  elle  quitte  sa  chair  qui  était  sa  prison  pour 
se  joindre  avec  liesse  aux  chœurs  célestes.  Que  cette 
vierge  sacrée,  Seigneur,  protège  votre  Église  ;  qu'elle 
prie  pour  nous  qui  sommes  pécheurs  :  puisse  cette 
Vierge  pure  nourrie  dans  votre  maison  vous  présenter 
nos  vœux.  » 


SAINT  MATHIEU,  APOTRE 

Saint  Mathieu  eut  deux  noms,  Mathieu  et  Lévi.  Mathieu 
veut  dire  don  hâtif,  ou  bien  donneur  de  conseil.  Ou  Mathieu 
vient  de  magnus,  grand,  et  Theos,  Dieu ,  comme  si  on  disait  grand 
à  Dieu,  ou  bien  de  main  et  de  Theos,  main.de  Dieu.  En  effet 
il  fut  un  don  hâtif  puisque  sa  conversion  fut  prompte.  Il 
donna  des  conseils  par  ses  prédications  salutaires.  11  fut  grand 
devant  Dieu  par  la  perfection  de  sa  vie,  et  il  fut  la  main  dont 
Dieu  se  servit  pour  écrire  son  Evangile.  Lévi  veut  dire,  en- 
levé, mis,  ajouté,  apposé.  Il  fut  enlevé  à  son  bureau  d'impôts» 
mis  au  nombre  des  apôtres,  ajouté  à  la  société  des  Evangc- 
listes,  et  apposé  au  catalogue  des  martyrs. 


78  LA    LÉGENDE    DOREE 

Saint  Mathieu,  apôtre,  prêchait  en  Ethiopie*  dans 
une  ville  nommée  Nadabcr,  où  il  trouva  deux  mages 
Zaroïs  et  Arphaxus  qui  ensorcelaient  les  hommes  par 
de  tels  artifices  que  tous  ceux  qu'ils  voulaient  parais- 
saient avoir  perdu  la  santé  avec  l'usage  de  leurs  mem- 
bres. Ce  qui  enfla  tellement  leur  orgueil  qu'ils  se  fai- 
saient adorer  comme  des  dieux  par  les  hommes. 
L'apôtre  Mathieu  étant  entré  dans  cette  ville  où  il  re- 
çut l'hospitalité  de  l'eunuque  de  la  reine  de  Candace 
baptisé  par  Philippe  (Actes,  vm),  découvrait  si  adroite- 
ment les  prestiges  de  ces  mages  qu'il  changeait  en 
bien  le  mal  qu'ils  faisaient  aux  hommes.  Or,  l'eunuque, 
ayant  demandé  à  saint  Mathieu  comment  il  se  faisait 
qu'il  parlât  et  comprît  tant  de  langages  différents, 
Mathieu  lui  exposa  qu'après  la  descente  du  Saint- 
Esprit,  il  s'était  trouvé  posséder  la  science  de  toutes  les 
langues,  afin  que,  comme  ceux  qui  avaient  essayé  par 
orgueil  d'élever  une  tour  jusqu'au  ciel,  s'étaient  vus  for- 
cés d'interrompre  leurs  travaux  par  la  confusion  des 
langues,  de  môme  les  apôtres,  par  la  connaissance  de 
tous  les  idiomes,  construisissent,  non  plus  avec  des 
pierres,  mais  avec  des  vertus,  une  tour  au  moyen  de 
laquelle  tous  ceux  qui  croiraient  pussent  monter  au 
ciel.  Alors  quelqu'un  vint  annoncer  l'arrivée  des  deux 
mages  accompagnés  de  dragons  qui,  en  vomissant  un 
feu  de  soufre  par  la  gueule  et  par  les  naseaux,  tuaient 
tous  les  hommes.  L'apôtre,  se  munissant  du  signe  de 
la  croix,  alla  avec  assurance  vers  eux.  Les  dragons 
ne  l'eurent  pas  plutôt  aperçu  qu'ils  vinrent  à  l'ins- 

*  Ilonorius  d'Aulun. 


SAINT   MATHIEU,    APOTRE  79 

tant  s'endormir  à  ses  pieds.  Alors  saint  Mathieu  dit 
aux  mages  :  «  Où  donc  est  votre  art  ?  Eveillez-les,  si 
vous  pouvez  :  quant  à  moi,  si  je  n'avais  prié  le  Sei- 
gneur, j'aurais  de  suite  tourné  contre  vous  ce  que 
vous  aviez  la  pensée  de  me  faire.  »  Or,  comme  le  peuple 
s'était  rassemblé,  Mathieu  commanda  de  par  le  nom 
de  J.-C.  aux  dragons  de  s'éloigner,  et  ils  s'en  allèrent 
de  suite  sans  nuire  à  personne.  Ensuite  saint  Mathieu 
commença  à  adresser  un  grand  discours  au  peuple 
sur  la  gloire  du  paradis  terrestre,  avançant  qu'il  était 
plus  élevé  que  toutes  les  montagnes  et  voisin  du  ciel, 
qu'il  n'y  avait  là  ni  épines  ni  ronces,  que  les  lys  ni  les 
roses  ne  s'y  flétrissaient,  que  la  vieillesse  n'y  existait 
pas,  mais  que  les  hommes  y  restaient  constamment 
jeunes,  que  les  concerts  des  anges  s'y  faisaient  enten- 
dre, et  que  quand  on  appelait  les  oiseaux,  ils  obéis- 
saient tout  de  suite.  Il  ajouta  que  l'homme  avait  été 
chassé  de  ce  paradis  terrestre, -mais  que  par  la  nais- 
sance de  J.-C.  il  avait  été  rappelé  au  Paradis  du  ciel. 
Pendant  qu'il  parlait  au  peuple,  tout  à  coup  s'éleva 
un  grand  tumulte  ;  car  Ton  pleurait  la  mort  du  fils  du 
roi.  Comme  les  magiciens  ne  pouvaient  le  ressusciter, 
ils  persuadaient  au  roi  qu'il  avait  été  enlevé  en  la  com- 
pagnie des  dieux  et  qu'il  fallait  en  conséquence  lui 
élever  une  statue  et  un  temple.  Mais  l'eunuque,  dont 
il  a  été  parlé  plus  haut,  fit  garder  les  magiciens  et 
manda  l'apôtre  qui,  après  avoir  fait  une  prière,  ressus- 
cita à  l'instant  le  jeune  homme  *.  Alors  le  roi,  qui 
se  nommait  Egippus,  ayant  vu  cela,  envoya  publier 

*  Bréviaire. 


80  LA    LÉGENDE    DORÉE 

dans  toutes  ses  provinces  :  «  Venez  voir  un  Dieu  ca- 
ché sous  les  traits  d'un  homme.  »  On  vint  donc  avec 
des  couronnes  d'or  et  différentes  victimes  dans  l'in- 
tention d'offrir  des  sacrifices  à  Mathieu,  mais  celui-ci 
les  en  empêcha  en  disant  :  «  0  hommes,  que  faites- 
vous?  Je  ne  suis  pas  un  Dieu,  je  suis  seulement  le 
serviteur  de  N.-S.  J.-C.  »  Alors  avec  l'argent  et  l'or 
qu'ils  avaient  apportés  avec  eux,  ces  gens  bâtirent, 
par  Tordre  de  l'apôtre,  une  grande  église  qu'ils  ter- 
minèrent en  trente  jours  ;  et  dans  laquelle  saint  Ma- 
thieu siégea  trente-trois  ans  ;  il  convertit  l'Egypte  toute 
entière;  le  roi  Egippus,  avec  sa  femme  et  tout  le  peu- 
ple, se  fit  baptiser.  Iphigénie,  la  fille  du  roi,  qui  avait 
été  consacrée  à  Dieu,  fut  mise  à  la  tête  déplus  de  deux 
cents  vierges. 

Après  quoi  Hirlacus  succéda  au  roi  ;  il  s'éprit 
d'Iphigénie  et  promit  à  l'apôtre  la  moitié  de  son 
royaume  s'il  la  faisait  consentir  à  accepter  sa  main. 
L'apôtre  lui  dit  de  venir  le  dimanche  à  l'église  comme 
son  prédécesseur,  pour  entendre,  en  présence  d'Fphi- 
géuie  et  des  autres  vierges,  quels  avantages  procurent 
les  mariages  légitimes.  Le  roi  s'empressa  de  venir 
avec  joie,  dans  la  pensée  que  l'apôtre  voudrait  conseil- 
ler le  mariage  à  Iphigénie.  Quand  les  vierges  et  tout 
le  peuple  furent  assemblés,  saint  Mathieu  parla  long- 
temps des  avantages  du  mariage  et  mérita  les  éloges 
du  roi,  qui  croyait  que  l'apôtre  parlait  ainsi  afin  d'en- 
gager la  vierge  à  se  marier.  Ensuite,  ayant  demandé 
qu'on  fît  silence,  il  reprit  son  discours  en  disant: 
«  Puisque  le  mariage  est  une  bonne  chose,  quand  on 
en  conserve  inviolablemcnt  les  promesses,  sachez-le 


SAINT    MATHIEU,    APOTRE  81 

bien,  vous  qui  êtes  ici  présents,  que  si  un  esclave 
avait  la  présomption  d'enlever  l'épouse  du  roi,  non 
seulement  il  encourrait  la  colère  du  prince,  mais  il 
mériterait  encore  la  mort,  non  parce  qu'il  serait  con- 
vaincu de  s'être  marié,  mais  parce  qu'en  prenant 
l'épouse  de  son  seigneur,  il  aurait  outragé  son  prince 
dans  sa  femme.  Il  en  serait  de  même  de  vous,  ô  roi  ; 
vous  savez  qu'lphigénie  est  devenue  l'épouse  du  roi 
éternel,  et  qu'elle  est  consacrée  par  le  voile  sacré; 
comment  donc  pourrez-vous  prendre  l'épouse  de  plus 
puissant  que  vous  et  vous  unir  à  elle  par  le  mariage  ?  » 
Quand  le  roi  eut  entendu  cela,  il  se  retira  furieux  de 
colère  *.  Mais  l'apôtre  intrépide  et  constant  exhorta 
tout  le  monde  à  la  patience  et  à  la  constance  ;  ensuite 
il  bénit  Iphigénîe,  qui,  tremblante  de  peur,  s'était  je- 
tée à  genoux  devant  lui  avec  les  autres  vierges.  Or, 
quand  la  messe  solennelle  fut  achevée,  le  roi  envoya 
un  bourreau  qui  tua  Mathieu  en  prières  debout  devant 
l'autel  et  les  bras  étendus  vers  le  ciel.  Le  bourreau  le 
frappa  par  derrière  et  en  fit  ainsi  un  martyr.  A  cette 
nouvelle,  le  peuple  courut  au  palais  du  roi  pour  y 
mettre  le  feu,  et  ce  fut  à  peine  si  les  prêtres  et  les 
diacres  purent  le  contenir;  puis  on  célébra  avec  joie 
le  martyre  de  l'apôtre.  Or,  comme  le  roi  ne  pouvait 
par  aucun  moyen  faire  changer  Iphigéuie  de  résolu- 
tion, malgré  les  instances  des  daines  qui  lui  furent 
envoyées,  et  celles  des  magiciens,  il  fit  entourer  sa 
demeure  tout  entière  d'un  feu  immense  afin  de  la 
brûler  avec  les  autres  vierges.  Mais  l'apôtre  leurappa- 

*  Bréviaire. 

m.  <> 


82  LA    LÉGENDE    DOREE 

rut,  et  il  repoussa  l'incendie  de  leur  maison.  Ce  feu 
en  jaillissant  se  jeta  sur  le  palais  du  roi  qu'il  consuma 
eu  entier  ;  le  roi  seul  parvint  avec  peine  à  s'échapper 
avec  son  (ils  unique.  Aussitôt  après  ce  fils  fut  saisi 
par  le  démon,  et  courut  au  tombeau  de  l'apôtre  en 
confessant  les  crimes  de  son  père,  qui  lui-même  fut 
attaqué  d'une  lèpre  affreuse  ;  et  comme  il  ne  put  être 
guéri,  il  se  tua  de  sa  propre  main  en  se  perçant  avec 
une  épée.  Alors  le  peuple  établit  roi  le  frère  dlphigénie 
qui  avait  été  baptisé  par  l'apôtre.  11  régna  soixante-dix 
ans,  et  après  s'être  substitué  son  fils,  il  procura  de 
l'accroissement  au  culte  chrétien,  et  remplit  toute  la 
province  de  l'Ethiopie  d'églises  en  l'honneur  de  J.-C. 
Pour  Zaroës  et  Arphaxal,  dès  le  jour  ou  l'apôtre  res- 
suscita le  fils  du  roi,  ils  s'enfuirent  en  Perse;  mais 
saint  Simon  et  saint  Jude  les  y  vainquirent. 

Dans  saint  Mathieu,  il  faut  considérer  quatre  ver- 
tus :  1°  La  promptitude  de  son  obéissance  :  car  à 
l'instant  où  J.-C.  l'appela,  il  quitta  immédiatement 
son  bureau,  et  sans  craindre  ses  maîtres,  il  laissa  les 
états  d'impôts  inachevés  pour  s'attacher  entièrement 
à  J.-C.  Cette  promptitude  dans  son  obéissance  a  donné 
à  quelques-uns  l'occasion  de  tomber  en  erreur,  selon 
que  le  rapporte  saint  Jérôme  dans  son  commentaire 
sur  cet  endroit  de  l'Evangile  :  «  Porphyre,  dit-il,  et 
l'empereur  Julien  accusent  l'historien  de  mensonge 
et  de  maladresse,  comme  aussi  il  taxe  de  folie  la  con- 
duite de  ceux  qui  se  mirent  aussitôt  à  la  suite  du 
Sauveur,  comme  ils  auraient  fait  à  l'égard  de  n'im- 
porte quel  homme  qu'ils  auraient  suivi  sans  motifs. 
J.-C.  opéra  auparavant  de  si  grands  prodiges  et  de  si 


SAINT    MATHIEU,    APOTRE  83 

grands  miracles  qu'il  n'y  a  pas  de  doute  que  les  apô- 
tres ne  les  aient  vus  avant  de  croire.  Certainement 
l'éclat  même  et  la  majesté  de  la  puissance  divine  qui 
était  cachée,  et  qui  brillait  sur  sa  face  humaine,  pou- 
vait au  premier  aspect  attirera  soi  ceux  qui  le  voyaient. 
Car  si  on  attribue  à  l'aimant  la  force  d'attirer  des 
anneaux  et  de  la  paille,  à  combien  plus  forte  raison 
le  maître  de  toutes  les  créatures  pouvait-il  attirer  à 
soi  ceux  qu'il  voulait.  »  2°  Considérons  ses  largesses 
et  sa  libéralité,  puisqu'il  donna  de  suite  au  Sauveur 
un  grand  repas  dans  sa  maison.  Or,  ce  repas  ne  fut 
pas  grand  par  cela  seul  qu'il  fut  splendide,  mais  il  le 
fut  :  a)  par  la  résolution  qui  lui  fit  recevoir  J.-C.  avec 
grande  affection  et  désir  ;  b)  par  le  mystère  dont  il  fut 
la  signification  ;  mystère  que  la  glose  sur  saint  Luc 
explique  en  disant  :  «  Celui  qui  reçoit  J.-C.  dans 
rintéricur  de  sa  maison  est  rempli  d'un  torrent  de 
délices  et  de  volupté  »  ;  c)  par  les  instructions  que 
J.-C.  ne  cessa  d'y  adresser  comme,  par  exemple  :  «  Je 
veux  la  miséricorde  et  non  le  sacrifice  »  et  encore  : 
«  Ce  ne  sont  pas  ceux  qui  se  portent  bien  qui  ont 
besoin  de  médecins  ;  »  d)  par  la  qualité  des  invités, 
qui  furent  de  grands  personnages,  comme  J.-C.  et  ses 
disciples.  3°  Son  humilité  qui  parut  en  deux  circons- 
tances :  la  première  en  ce  qu'il  avoua  être  un  publi- 
cain.  Les  autres  évangélistes,  dit  la  glose,  par  un 
sentiment  de  pudeur,  et  par  respect  pour  saint  Ma- 
thieu, ne  lui  donnent  pas  son  nom  ordinaire.  Mais, 
d'après  ce  qui  est  écrit  du  Juste,  qu'il  est  son  propre 
accusateur,  il  se  nbmme  lui-même  Mathieu  et  publi- 
caîn,  pour  montrer  à  celui  qui  se  convertit  qu'il  ne 


ï 


84  LA    LÉGEXDE    DOREE 

doit  jamais  désespérer  de  son  salut,  car  de  publicai 
il  fut  fait  de  suite  apôtre  et  évangéliste.  La  seconde 
en  ce  qu'il  supporta  avec  patience  les  injures  qui  li 
furent  adressées.  En  effet  quand  les  pharisiens  mui 
muraient  de  ce  que  J.-C.  eût  été  loger  chez  un  pécheui 
il  aurait  pu  à  bon  droit  leur  répondre  et  leur  dire 
«  C'est  vous  plutôt  qui  êtes  des  misérables  et  des  p< 
chetirs  puisque  vous  refusez  les  secours  du  médeci 
en  vous  croyant  justes  :  mais  moi  je  ne  puis  pli 
être  désormais  appelé  pécheur,  quand  j'ai  recoui 
au  médecin  du  salut  et  que  je  lui  découvre  m< 
plaies.  » 

4°  L'honneur  que  reçoit  dans  l'église  son  évangil 
qui  se  lit  plus  souvent  que  celui  des  autres  évangélii 
tes  comme  les  psaumes  de  David  et  les  épîtres  de  saii 
Paul,  qu'on  lit  plus  fréquemment  que  les  autres  livn 
de  la  sainte  Ecriture.  En  voici  la  raison  :  Selon  saii 
Jacques,  il  y  a  trois  sortes  de  péchés,  savoir  :  Porguei 
la  luxure  et  l'avarice.  Saul,  ainsi  appelé  de  Saûl 
plus  orgueilleux  des  rois,  commit  le  péché  d'orgue 
quand  il  persécuta  l'église  au  delà  de  toute  mesur 
David  se  livra  au  péché  de  luxure  en  commettant  u 
adultère  et  en  faisant  tuer  par  suite  de  ce  premû 
crime  Uric  le  plus  fidèle  de  ses  soldats.  Mathieu  con 
mit  le  péché  d'avarice,  eu  se  livrant  à  des  gains  hoi 
teux,  car  il  était  douanier.  La  douane,  dit  Isidore,  e 
un  lieu  sur  un  port  de  mer  où  sont  reçues  les  ma 
chandises  des  vaisseaux  et  les  gages  des  matelot 
Telos,  en  grec,  dit  Bède,  veut  dire  impôt.  Or,  bien  qi 
Saul,  David  et  Mathieu  eussent  été  pécheurs,  cèpe 
dant  leur  pénitence  fut  si  agréable  que  non  seuleme 


SAINT   MATHIEU,    APOTRE  85 

le  Seigneur  leur  pardonna  leurs  fautes,  mais  qu'il  les 
combla  de  toutes  sortes  de  bienfaits  :  car  du  plus 
cruel  persécuteur,  il  fit  le  plus  fidèle  prédicateur  ;  d'un 
adultère  et  d'un  homicide  il  fit  un  prophète  et  un  psal- 
miste  ;  d'un  homme  avide  de  richesses  et  d'un  avare, 
il  fit  un  apôtre  et  un  évangélisle.  C'est  pour  cela  que 
les  paroles  de  ces  trois  personnages  se  lisent  si  fré- 
quemment :  afin  que  personne  ne  désespère  de  son 
pardon,  s'il  veut  se  convertir,  en  considérant  la  gran- 
deur de  la  grâce  dans  ceux  qui  ont  été  de  si  grands 
coupables.  D'après  saint  Ambroise,  dans  la  conver- 
sion de  saint  Mathieu  il  y  a  certaines  particularités  à 
considérer  du  côté  du  médecin,  du  côté  de  l'infirme 
qui  est  guéri,  et  du  côté  de  la  manière  de  guérir.  Dans 
le  médecin  il  y  a  eu  trois  qualités,  savoir  :  la  sagesse 
qui  connut  le  mal  dans  sa  racine,  la  bonté  qui  em- 
ploya les  remèdes,  et  la  puissance  qui  changea  saint 
Mathieu  si  subitement.  Saint  Ambroise  parle  ainsi  de 
ces  trois  qualités  dans  la  personne  de  saint  Mathieu 
lui-même  :  «  Celui-là  peut  enlever  la  douleur  de  mon 
cœur  et  la  pâleur  de  mon  âme  qui  connaît  ce  qui  est 
caché.  »  Voici  ce  qui  a  rapport  à  la  sagesse.  «  J'ai 
trouvé  le  médecin  qui  habite  les  cieux  et  qui  sème  les 
remèdes,  sur  la  terre.  »  Ceci  se  rapporte  à  la  bonté. 
«  Celui-là  seul  peut  guérir  mes  blessures  qui  ne  s'en 
connaît  pas.  »  Ceci  s'applique  à  la  puissance.  Or,  dans 
cet  infirme  qui  est  guéri,  c'est-à-dire  dans  saint  Ma- 
thieu, il  y  a  trois  circonstances  à  considérer,  toujours 
d'après  saint  Ambroise.  11  se  dépouilla  parfaitement 
de  la  maladie,  il  resta  agréable  à  celui  qui  le  guéris- 
sait, et  quand  il  eut  reçu  la  santé,  toujours  il  se  con- 
iii.  6* 


86  LA  LÉGENDE    DOREE 

serva  intacl.  C'est  ce  qui  lui  fait  dire  :  «  Déjà  je  ne 
suis  plus  ce  publicain,  je  ne  suis  plus  Lévi,  je  me  suis 
dépouillé  de  Lévi,  quand  j'ai  eu  revêtu  J.-C.  »,  ce  qui 
se  rapporte  à  la  première  considération.  «  Je  hais  ma 
race,  je  change  de  vie,  je  marche  seulement  à  voire 
suite,  mon  Seigneur  Jésus,  vous  qui  guérissez  mes 
plaies.  »  Ceci  a  trait  à  la  deuxième  considération. 
«  Quel  est  celui  qui  me  séparera  de  la  charité  de  Dieu, 
laquelle  réside  en  moi?  Sera-ce  la  tribulation,  la  dé- 
tresse, la  faim?  »  C'est  ce  qui  s'applique  à  la  troi- 
sième. D'après  saint  Ambroise  le  mode  de  guérison 
fut  triple  :  i°  J.-C.  le  lia  avec  des  chaînes;  2°  il  le 
cautérisa  ;  3°  il  le  débarrassa  de  toutes  ses  pourri- 
tures. Ce  qui  fail  dire  à  saint  Ambroise  dans  la  per- 
sonne de  saint  Mathieu  :  «  J'ai  été  lié  avec  les  clous 
de  la  croix  et  dans  les  douces  entraves  de  la  charité  ; 
enlevez,  ô  Jésus  I  la  pourriture  de  mes  péchés  tandis 
que  vous  me  tenez  enchaîné  dans  les  liens  de  la  cha- 
rité ;  tranchez  tout  ce  que  vous  trouverez  de  vicieux.  » 
Premier  mode.  «  Votre  commandement  sera  pour  moi 
un  caustique  que  je  tiendrai  sur  moi,  et  si  le  causti- 
que de  votre  commandement  brûle,  toutefois  il  ne 
brûle  que  les  pourritures  de  la  chair,  de  peur  que  la 
contagion  ne  se  glisse  comme  un  virus  ;  et  quand 
bien  même  le  médicament  tourmenterait,  il  ne  laisse 
pas  d'enlever  l'ulcère.  »  Deuxième  mode.  «  Venez  de 
suite,  Seigneur,  tranchez  les  passions  cachées  et  pro- 
fondes. Ouvrez  vite  la  blessure,  de  peur  que  le  mal 
ne  s'aggrave  ;  purifiez  tout  ce  qui  est  fétide  dans  un 
bain  salutaire.  »  Troisième  mode.  —  L'évangile  de 
saint  Mathieu  fut  trouvé  écrit  de  sa  main  Tan  du  Sei- 


SAINT   MAURICE  ET    SES    COMPAGNONS  87 

gneur  500,  avec  les  os  de  saint  Barnabe.  Cet  apôtre 
portait  cet  évangile  avec  lui  et  le  posait  sur  les  infir- 
mes qui  (ous  étaient  guéris,  tant  par  la  foi  de  Bar- 
nabe que  par  les  mérites  de  Mathieu. 


SAINT  MAURICE  ET  SES  COMPAGNONS* 

Maurice  vient  de  mare,  mer,  et  de  cis,  qui  veut  dire  vomis- 
sant ou  bien  dur;  et  de  us,  signifiant  conseilleur  ou  qui  se 
hâte.  Ou  bien  il  vient  de  Mauron,  qui,  d'après  Isidore,  signifie 
noir,  en  grec.  En  effet,  il  eut  amertume  dans  l'habitation  de 
misère  et  dans  l'éloignement  de  sa  patrie.  Il  fut  vomissant  en 
rejetant  le  superflu  ;  dur  et  ferme  en  souffrant  les  tourments; 
conseilleur,  par  les  exhortations  qu'il  adressa  à  ses  compa. 
gnons  d'armes.  Il  se  hâta  par  la  ferveur  et  la  multiplicité  de 
ses  bonnes  œuvres;  il  fut  noir,  parce  qu'il  se  méprisa  lui- 
même.  Le  bienheureux  Eucher,  archevêque  de  Lyon,  écrivit 
et  compila  leur  martyre. 

Maurice  passe  pour  avoir  été  le  chef  de  la  légion 
qu'on  appelle  Thébaine.  On  les  nomma  ainsi  deThèbes 
qui  fut  leur  ville.  C'est  un  pays  situé  dans  l'Orient, 
au  delà  des  confins  de  l'Arabie.  11  est  riche,  fertile  en 
fruits,  et  délicieux  par  les  arbres  dont  il  est  planté. 
Ses  habitants  passent  pour  avoir  une  grande  taille. 
Us  sont  adroits  à  manier  les  armes,  intrépides  dans 
les  combats,  d'un  caractère  éclairé  et  très  riches  en 
sagesse.  Cette  ville  eut  cent  portes  ;  elle  était  située 
sur  le  Nil  qui  sort  du  paradis  et  qui  se  nomme  Gyon. 
C'est  d'elle  qu'on  a  dit  : 

*  D'après  ses  actes  écrits  par  S.  Eucher  de  Lyon. 


88  LA    LÉGENDE    DORÉE 

Ecce  vêtus  Thebea  centum  jacet  obruta  portis  *. 

Saint  Jacques,  frère  du  Seigneur,  prêcha  la  parole 
du  salut  et  en  perfectionna  les  habitants  dans  la  foi 
de  J.-C.  Or,  Dioclétien  et  Maximien,  qui  régnèrent 
l'an  du  Seigneur  277,  voulant   détruire  absolument 
la  foi,  envoyèrent  des  lettres  ainsi  conçues  dans  toutes 
les  provinces  habitées  par  les  chrétiens  :  «  S'il  était 
besoin  de  déterminer  et  de  savoir  n'importe  quoi,  et 
que  le  monde  entier  fût  assemblé  d'un  côté  et  que 
Rome  seule  se  trouvât  de  l'autre,  le  monde  entier 
vaincu  s'enfuirait  et  Rome  resterait  seule  au  faite  de 
la   science.    Pourquoi  donc  vous,  chétive  populace, 
résistez- vous  à  ses  ordres  et  vous  enorgueillissez-vous 
si  ridiculement  contre  ses  prescriptions?  Ou  bien  donc 
recevez  la  foi  des  dieux  immortels,  ou  bien  une  sentence 
irrévocable  de  condamnation  sera  lancée  contre  vous.  » 
Or,  les  chrétiens  qui  reçurent  ces  lettres  renvoyèrent 
tous  les  messagers  sans  réponse.    Alors   Dioclétien 
et  Maximien,  poussés  par  la  colère,  envoyèrent  dans 
toutes  les  provinces  des  ordres  par  lesquels  tous  ceux 
qui  étaient  en  état  de  porter  les  armes  devaient  se 
rendre  à  Rome,  afin  de  soumettre  tous  les  rebelles  à 
l'empire   romain.    Les  lettres  des  empereurs  furent 
portées  au  peuple  de  Thèbes,  qui  rendait,  suivant  le 
commandement  divin,  à  Dieu  ce  qui  était  dû  à  Dieu 
et  à  César  ce  qui  appartenait  à  César.  On  leva  donc 
une  légion  d'élite  composée  de  6,666  soldats  qu'on 
envoya  aux  empereurs,  afin  de  leur  venir  en  aide  dans 

*  Contemplez  les  débris  de  Thèbes  aux  cent  portes. 


fc 


SAINT   MAURICE    ET    SES    COMPAGNONS  89 

les  guerres  justes,  mais  non  pour  porter  les  armes 
contre  les  chrétiens,  qu'ils  devaient  défendre  de  pré- 
férence. A  la  tête  de  cette  très  sainte  légion  se  trouvait 
l'illustre  Maurice  :  les  porte-étendards  étaient  Candide, 
Innocent,  Exupére,  Victor  et  Constantin.  Dioclétien 
envoya  contre  les  Gaules  Maximien ,  qu'il  s'était 
donné  pour  collègue  à  l'empire,  avec  une  armée 
innombrable  à  laquelle  il  joignit  la  légion  Thébaine. 
Us  avaient  été  exhortés  par  le  pape  Marcellin  à  se 
laisser  égorger  avant  que  de  violer  la  foi  de  J.-C. 
qu'ils  avaient  reçue. 

Quand  toute  l'armée  eut  franchi  les  Alpes  et  fut 
arrivée  à  Octodunum,  l'empereur  ordonna  que  tous 
ceux  qui  étaient  avec  lui  offrissent  un  sacrifice  aux 
idoles*,  et  s'unissent  par  un  serment  unanime  contre 
les  rebelles  à  l'empire  et  principalement  contre  les 
chrétiens.  Quand  les  saints  soldats  apprirent  cela,  ils 
se  retirèrent  de  l'armée  à  une  distance  de  huit  milles, 
et  se  placèrent  dans  un  endroit  agréable  nommé 
Agaune,  sur  le  Rhône.  Aussitôt  informé,  Maximien 
leur  envoya,  par  des  soldats,  l'ordre  de  venir  de 
suite  pour  sacrifier  aux  dieux.  Ils  répondirent  qu'ils 
ne  pouvaient  le  faire,  attendu  qu'ils  suivaient  la  foi 
de  J.-C.  Alors  l'empereur,  enflammé  de  colère,  dit  : 
«  Au  mépris  qu'on  fait  de  moi  se  joint  une  injure 
adressée  au  ciel,  et  avec  moi  la  religion  des  Romains 
est  méprisée.  Que  le  soldat  rebelle  apprenne  que  je 

*  Ce  fut  à  Martigny-le-Bourg,  où  se  conservent  encore  de 
remarquables  fragments  d'un  temple  de  Jupiter,  que  fut 
imposé  le  sacrifice.  Cf.  Histoire  de  l'Architecture  sacrée,  par 
Blavignac,  p.  38. 


90  LA.    LÉGENDE    DORÉE 

puis  non  seulement  me  venger,  mais  venger  encore 
mes  dieux.  »  Le  César  envoya  alors  de  ses  soldats, 
avec  ordre  de  les  forcer  à  sacrifier  aux  dieux  ou  de 
les  décimer  sur-le-champ.  Les  saints  présentèrent 
donc  la  tête  avec  joie  ;  chacun  disputait  le  pas  à 
l'autre  et  se  hâtait  de  parvenir  à  la  mort.  Alors 
saint  Maurice  se  leva  et  les  harangua  en  disant  entre 
.autres  choses  :  «  Je  vous  félicite  de  ce  que  vous  êtes 
tous  prêts  à  mourir  pour  la  foi  de  J.-C.  J'ai  laissé 
tuer  vos  camarades,  parce  que  je  vous  ai  vus  disposés 
à  souffrir  pour  J.-C,  et  j'ai  gardé  le  précepte  du 
Seigneur  qui  dit  ïi  saint  Pierre  :  «  Mettez  votre  épée 
dans  le  fourreau.  »  Donc  puisque  les  cadavres  de  nos 
camarades  sont  déjà  comme  un  rempart  autour  de 
nous,  et  que  nos  vêtements  sont  rougis  du  sang  de 
nos  compagnons,  nous  aussi,  suivons-les  au  martyre. 
Or,  voici,  si  vous  le  trouvez  bon,  ce  que  nous  répon- 
drons à  César  :  «  Nous  sommes  vos  soldats,  Empe- 
«  reur,  et  nous  avons  pris  les  armes  pour  la  défense  de 
«  la  république  ;  chez  nous  il  n'y  a  point  de  trahison, 
«  point  de  peur,  mais  jamais  nous  n'abandonnerons 
«  la  foi  de  J.-C.  »  Quand  l'empereur  apprit  cela,  il 
ordonna  une  seconde  fois  qu'on  en  décapitât  un  sur 
dixi  Cette  exécution  achevée,  Exupère,  enseigne,  prit 
le  drapeau,  et,  debout  au  milieu  de  ses  compagnons 
d'armes,  il  parla  ainsi  :  «  Notre  glorieux  comman- 
dant Maurice  a  dit  la  gloire  de  nos  camarades, 
Exupère,  votre  enseigne,  n'a  pas  non  plus  pris  ces 
armes  pour  résister.  Que  nos  mains  droites  jettent  ces 
armes  de  la  chair  et  qu'elles  s'arment  de  vertus  ;  et 
si  vous  le  trouvez  bon,  adressons  cette  réponse  à 


SAINT   MAURICE    ET   SES    COMPAGNONS  91 

César  :  «  Nous  sommes  les  soldats,  Empereur,  mais 
«  nous  sommes  aussi  les  serviteurs  de  J.-C.  ;  nous  le 
«  professons  librement  :  nous  te  devons  le  service  mili- 
te taire,  mais  à  lui  notre  innocence  ;  de  toi  nous  recevons 
«  la  solde  de  notre  labeur,  et  de  lui  nous  avons  reçu  la  vie 
«  dès  le  commencement  :  nous  sommes  disposés  à  souf- 
«  frir  pour  lui  tous  les  tourments,  et  jamais  nous  ne 
déserterons  sa  foi.  »  Alors  l'impie  César  ordonna  que 
son  armée  entourât  la  légion  tout  entière,  en  sorte 
que  pas  un  ne  pût  échapper.  Les  soldats  du  Christ 
furent  investis  par  les  soldats  du  diable,  et  massacrés 
par  leurs  mains  infâmes  ;  foulés  aux  pieds  des  che- 
vaux, ils  reçoivent  la  consécration  du  martyre.  Or,  ils 
souffrirent  vers  Tan  du  Seigneur  280  *.  Dieu  permit 
qu'il  s'en  échappât  plusieurs;  ils  vinrent  en  d'autres 
pays  prêcher  le  nom  de  J.-C,  et  obtinrent  aussi  les 
honneurs  du  triomphe  dans  des  lieux  différents. 
Parmi  eux,  on  dit  que  se  trouvèrent  Solutor,  Adventor 
et  Oclavius  qui  vinrent  à  Turin,  Alexandre  à  Pergame, 
Second  à  Vintimille,  ainsi  que  saint  Constant,  Victor, 
Ursus  et  plusieurs  autres.  Or,  pendant  que  ces  bour- 
reaux se  partageaient  le  butin  et  qu'ils  mangeaient 
ensemble,  passa  un  vieillard  nommé  Victor,  qu'ils 
invitent  à  manger  avec  eux.  Victor  leur  demanda 
comment  ils  pouvaient  manger  avec  joie  au  milieu  de 
tant  de  milliers  de  cadavres.  Et  quelqu'un  lui  ayant 
appris  qu'ils  étaient  morts  pour  la  foi  de  J.-C,  il  se 
mit  à  soupirer  et  à  gémir  amèrement,  en  disant  tout 
haut  qu'il  eût  été  bienheureux  s'il  eût  partagé  leur 


302. 


92      "  LA   LÉGENDE    DOREE 

martyre.  Les  soldats  ayant  découvert  qu'il  était  chré- 
tien, se  ruèrent  sur  lui  et  regorgèrent  à  l'instant  *. 

Plus  tard,  Maximien  à  Milan  et  Dioctétien  à  Nico- 
médie  déposèrent  la  pourpre  le  même  jour  pour  vivre 
en  simples  particuliers  et  pour  que  de  plus  jeunes 
qu'eux,  savoir  :  Constance,  Maxime  et  Galère  qu'ils 
avaient  faits  césars,  gouvernassent  l'empire.  Mais 
comme  Maximien  voulait  encore  gouverner  tyranni- 
quement,  il  fut  poursuivi  par  Constance,  son  gendre, 
et  étranglé.  Toutefois,  le  corps  de  saint  Innocent,  de 
la  même  légion,  qui  avait  été  jeté  dans  le  Rhône,  fut 
enseveli  avec  d'autres  dans  une  église  par  Domitien, 
évêque  de  Genève,  Gratus,  évèque  d'Aoste,  et  Protaise, 
éftêque  du  même  pays.  Quand  on  construisit  cette 
église,  il  s'y  trouva  un  ouvrier  païen  qui,  pendant  la 
solennité  des  offices  d'un  dimanche  auxquels  lesautres 
assistaient,  travaillait  seul  de  son  métier.  Alors  paraît 
l'armée  des  saints  ;  cet  ouvrier  est  saisi,  battu  et  ac- 
cusé de  ce  qu'il  s'est  mis  à  son  œuvre  servile  et  que 
pendant  le  jour  de  dimanche,  quand  les  autres  assis- 
taient au  service  divin,  il  travaillait.  Quand  il  eut  été 
corrigé,  il  courut  à  l'église  et  demanda  à  se  faire  chré- 
tien. Saint  Ambroise  parle  ainsi  de  ces  martyrs  dans 
sa  préface  :  «  Cette  troupe  de  fidèles,  éclairée  de  la  lu- 
mière divine,  vint  des  extrémités  du  monde  pour  vous 
adresser,  Seigneur,  ses  supplications  ;  cette  légion  de 
guerriers,  protégée  par  ses  armes  matérielles,  était 
aussi  bien  défendue  par  les  armes  spirituelles,  quand 
elle  courut  au  martyre  avec  la  plus  généreuse  cons- 

•Eucher,  ibid. 


SAINT    MAURICE    ET    SES    COMPAGNONS  93 

tance.  Le  cruel  tyran,  pour  les  effrayer  par  la  crainte, 
les  fait  mourir  en  les  décimant  ;  mais  comme  tous  per- 
sistaient imperturbablement  à  confesser  la  foi,  il  les  fait 
égorger  tous  de  la  même  manière.  La  ferveur,  au  reste, 
les  animait,  au  point  qu'ils  se  dépouillent  de  leurs 
armes,  fléchissent  le  genou  et  reçoivent  les  coups  de  la 
main  des  bourreaux  avec  la  joie  au  cœur.  Parmi  eux 
saint  Maurice,  eitibrasé  d'amour  pour  votre  foi,  a 
gagné  en  ce  combat  la  couronne  du  martyre.  » 

Une  femme  avait  confié  son  fils  pour  l'instruire, 
à  l'abbé  du  monastère,  où  reposent  les  corps  des 
saints  martyrs;  cet  enfant  mourut  el  elle  le  pleu- 
rait sans  pouvoir  se  consoler.  Saint  Maurice  lui 
apparut  et  lui  demanda  pourquoi  elle  pleurait  ainsi 
son  fils.  Elle  lui  répondit  que  tant  qu'elle  vivrait,  elle 
ne  cesserait  de  verser  des  larme*.  Il  lui  dit  :  «  Ne  le 
pleure  pas  comme  mort,  mais  sache  qu'il  habite  avec 
nous  :  si  tu  désires  en  être  certaine,  demain  et  chaque 
jour  de  ta  vie,  si  tu  te  lèves  pour  assister  aux  matines, 
tu  pourras  entendre  sa  voix  parmi  celles  des  moines 
qui  psalmodient.  »  Ce  qu'elle  fit  toujours  et  toujours 
elle  put  distinguer  la  voix  de  son  fils  qui  chantait  avec 
les  moines.  —  Après  que  le  roi  Gontran  eut  renoncé 
aux  pompes  du  siècle  et  distribué  ses  trésors  aux 
pauvres  et  aux  églises,  il  envoya  un  prêtre  pour  lui 
apporter  des  reliques  de  ces  saints.  Comme  ce  prêtre 
revenait  avec  les  reliques  qu'il  avait  obtenues,  une 
tempête  qui  s'éleva  sur  le  lac  de  Lausanne  allait  en- 
gloutir le  vaisseau  ;  il  opposa  la  châsse  avec  les  reli- 
ques contre  les  flots,  et  à  l'instant  il  se  fit  un  calme 
complet.  —  L'an  du  Seigneur  963,  par  l'entremise  de 


94  LA    LÉGENDE    DORÉE 

Charles,  des  moines  obtinrent  du  pape  Nicolas  les 
corps  de  saint  Urbain,  pape,  et  de  saint  Tiburce,  mar- 
tyr. A  leur  retour,  ils  visitèrent  l'église  des  Saints- 
Martyrs,  et  demandèrent  à  l'abbé  et  aux  moines  de 
transporter  le  corps  de  saint  Maurice  et  le  chef  de 
saint  Innocent  à  Auxerre,  dans  l'église  que  saint  Ger- 
main avait  dédiée  depuis  longtemps  à  ces  saints  mar- 
tyrs. —  Pierre  Damien  rapporte  qu'il  y  avait  en  Bour- 
gogne unclerc  orgueilleux  et  cupide  qui  s'était  emparé 
d'une  église  dédiée  à  saint  Maurice,  malgré  la  résis- 
tance d'un  puissant  chevalier.  Or,  comme  ou  chantait 
un  jour  la  messe  et  que  l'on  disait  à  la  fin  de  l'évan- 
gile :  «  Celui  qui  s'élève  sera  humilié  et  celui  qui  s'hu- 
milie sera  élevé  »,  ce  misérable  se  mit  à  rire  en  di- 
sant :  «  C'est  faux  ;  car  si  je  m'étais  humilié  devant 
mes  adversaires,  je  ne  jouirais  pas  aujourd'hui  des 
abondantes  richesses  de  l'Eglise.  »  Et  voici  que  la 
foudre  entra  comme  un  glaive  dans  la  bouche  de  celui 
qui  avait  vomi  ces  paroles  blasphématoires  et  le  tua 
tout  d'un  coup. 


SAINTE  JUSTINE,  VIERGE 

Justine  est  ainsi  nommée  de  justice  ;  car  par  sa  justice,  elle? 
a  rendu  à  chacun  ce  qui  lui  appartient:  à  Dieu  l'obéissance, 
à  son  supérieur  le  respect,  à  son  égal  la  concorde,  à  son  infé- 
rieur la  discipline,  à  ses  ennemis  la  patience,  aux  misérables 
et  aux  affligés  la  compassion,  à  elle-même  de  saintes  œuvres 
et  au  prochain  la  charité. 

Justine,  vierge  de  la  ville  d'Antioche,  était  la  fille 


SAINTE   JUSTINE,    VIERGE  95 

d'un  prêtre  des  idoles  *.  Tous  les  jours  étant  assise  à 
sa  fenêtre,  elle  entendait  lire  l'évangile  par  le  diacre 
Proctus,  qui  enfin  la  convertit.  La  mère  en  informa 
son  père  au  lit,  puis  s'étant  endormis  tous  deux,  J.-C. 
leur  apparut  avec  des  anges  et  leur  dit  :  «  Venez  à 
moi,  et  je  vous  donnerai  le  royaume  des  cieux.  »  Aus- 
sitôt éveillés,  ils  se  firent  baptiser  avec  leur  fille.  C'est 
cette  vierge  Justine  tant  tourmentée  par  Cyprien  qu'elle 
finit  par  convertir  à  la  foi.  Cyprien  s'était  adonné  à 
la  magie  dès  son  enfance  ;  car  il  n'avait  que  sept  ans 
quand  il  fut  consacré  au  diable  par  ses  parents.  Comme 
donc  il  exerçait  l'art  magique,  il  paraissait  changer 
les  matrones  en  bête  de  somme,  et  faisait  une  infinité 
d'autres  prestiges.  Il  s'éprit  d'un  amour  brûlant  pour 
la  vierge  Justine,  et  il  eut  recours  à  la  magie  afin  de 
la  posséder  soit  pour  lui,  soit  pour  un  homme  nommé 
Acladius,  qui  s'était  également  épris  d'amour  pour 
elle.  Il  évoque  donc  le  démon  afin  qu'il  vienne  à  lui 
et  qu'il  puisse  par  son  entremise  jouir  de  Justine.  Le 
diable  vient  et  lui  dit:  «  Pourquoi  m'as-tu  appelé?  » 
Cyprien  lui  répondit  :  «  J'aime  une  vierge  du  nombre 
des  Galiléens  ;  peux-tu  faire  que  je  l'aie  et  accomplisse 
avec  elle  ma  volonté?  »  Le  démon  lui  dit  :  «  Moi  qui 
ai  pu  chasser  l'homme  du  paradis,  qui  ai  amené  Caïn 
à  tuer  son  frère,  qui  ai  fait  crucifier  J.-C.  par  les  Juifs, 
et  qui  ai  jeté  le  trouble  parmi  les  hommes  ;  je  ne  pour- 
rais donc  pas  faire  que  tu  ajjes  une  jeune  fille,  et  que 


•  Saint  Grégoire  de  Nazianzc  et  l'impératrice  Eudoxic  ont 
écrit  les  actes  de  saint  Cyprien  et  de  sainte  Justine,  sur  les- 
quels a  été  compilée  cette  légende. 


96  LA    LÉGENDE    DOREE 

tu  obtiennes  d'elle  ce  qu'il  te  plaît  ?  Prends  cet  onguen 
et  épars-le  autour  de  sa  maison  en  dehors;  puis  j< 
surviendrai,  j'embraserai  son  cœur  de  ton  amour,  e 
je  la  pousserai  à  se  rendre  à  toi.  »  La  nuit  suivante  l 
démon  vient  auprès  de  Justine  et  s'efforce  de  porte 
son  cœur  à  un  amour  illicite.  Quand  elle  s'en  aperçu4 
elle  se  recommanda  dévotement  au  Seigneur  et  eV. 
protégea  tout  son  corps  du  signe  de  la  croix.  Mais  ^ 
signe  de  la  sainte  Croix,  le  diable  effrayé  s'enfii// 
vint  trouver  Cyprien  et  resta  debout  devant  lui.  Cy- 
prien  lui  dit  :  «  Pourquoi  ne  m'as-tu  pas  amené  cette 
vierge?  »  Le  démon  lui  répondit  :  «  J'ai  vu  sur  elle  un 
certain  signe  ;  j'ai  été  pétrifié,  et  toutes  les  forces 
m'ont  manqué.  »  Alors  Cyprien  le  congédia  et  en  ap- 
pela un  plus  fort.  Celui-ci  lui  dit  :  «  J'ai  entendu  ton 
ordre,  et  j'en  ai  saisi  l'impossibilité:  mais  je  le  recti- 
fierai, et  je  remplirai  ta  volonté  :  je  l'attaquerai,  et  je 
blesserai  son  cœur  d'un  amour  de  débauche  et  tu  feras 
d'elle  ce  que  tu  désires.  »  Le  diable  vint  et  s'efforça 
de  persuader  Justine  en  enflammant  son  esprit  d'ui: 
amour  coupable.  Mais  elle  se  recommanda  dévotement 
à  Dieu  et  par  un  signe  de  croix,  elle  éloigna  entière- 
ment la  tentation  ;  ensuite  elle  souffla  sur  le  démon  qui 
fut  chassé  aussitôt.  Alors  le  démon  confus  s'en  alla, 
s'enfuit  se  tenir  debout  devant  Cyprien.  Cyprien  lui 
dit  :  «  Et  où  est  la  vierge  à  laquelle  je  t'ai  envoyé?  » 
«  Je  m'avoue  vaincu,  répondit  le  démon,  et  je  tremble 
de  dire  de  quelle  manière  :  car  j'ai  vu  un  certain 
signe  terrible  sur  elle,  et,  aussitôt  j'ai  perdu  toute 
force.  »  Alors  Cyprien  se  moqua  de  lui  et  le  renvoya. 
Il  évoqua  ensuite  le  prince  des  démons.  Quand  celui- 


SAINTE    JUSTINE,    VIERGE  97 

ci  fut  arrivé,  Gyprien  lui  dil  :  «  Quelle  est  donc  votre 
puissance?  elle  esl  bien  chétive  pour  qu'elle  soit  anni- 
hilée par  une  jeune  fille  ?  »  Le  démon  lui  dit  :  «  J'y  vais 
aller  et  je  la  tourmenterai  par  différentes  fièvres,  en- 
suite j'enflammerai  son  esprit  avec  plus  de  force  ;  je 
répandrai  dans  tout  son  corps  une  ardeur  violente,  je 
la  rendrai  frénétique,  je  lui   présenterai  divers  fan- 
tômes, et  à  minuit  je  te  ramènerai.  »  Alors  le  diable 
prit  la  figure  d'une  vierge  et  il  vinl  dire  à  Justine  : 
«  Je  viens  vous  trouver,  parce  que  je  désire  vivre  avec 
vous  dans  la  chasteté  :  néanmoins,  dites-moi,  je  vous 
prie,  quelle  sera  la   récompense  de  notre  combat  ?  » 
Culte  sainte  vierge  lui  répondit  :  «  La  récompense  sera 
grande  et  le  labeur  bien  petit.  »  Le  démon  lui  dit  : 
«  Qu'est-ce  donc  que  ce  commandement  de  Dieu  : 
«   Croissez  et  multipliez  et  remplissez  la  terre  »  ?  Je 
crains  donc,  bonne  compagne,  que  si  nous  restons  dans 
la  virginité,  nous  ne  rendions  vaine  la  parole  de  Dieu 
et  que  nous  ne  soyons  exposées  à  la  rigueur  d'un  ju- 
gement sévère  comme  désobéissantes  et  comme  con- 
temptrices :  et  ensuite  que  nous  ne  soyons  pressées  gra- 
vement par  le  moyen  sur  lequel  nous  comptons  pour 
obtenir  une  récompense.  »  Alors  le  cœur  de  Justine 
commença  à  être  agité  de  pensées  étranges,  par  les 
suggestions  du  démon,  et  à  être  enflammé  plus  forte- 
ment de  l'ardeur  de  la  concupiscence,  en  sorte  qu'elle 
voulait  se  lever  et  s'en  aller.  Mais  cette  sainte  vierge 
revenue  à  elle,  et  connaissant  celui  qui  lui  parlait,  se 
munit  aussitôt  du  signe  de  la  croix,  puis  soufflant  sur 
le  diable,  elle  le  fit  fondre  comme  cire  :  or,  elle  se  sen- 
tit délivrée  à  l'instant  de  toute  tentation. 

in.  " 


98  LA    LÉGKNDE    DORÉE 

Peu  après,  le  diable  prit  la  figure  d'un  très  beau 
jeune  homme;  il  entra  dans  la  chambre  où  Justine 
reposait  sur  un  lit;  il  sauta  avec  impudence  sur  son 
lit  et  voulut  se  jeter  sur  elle  pour  l'embrasser.  Justine 
voyant  cela  et  reconnaissant  que  c'était  l'esprit  malin 
fit  de  suite  le  signe  de  la  croix  et  fit  fondre  le  diable 
comme  de  la  cire.  Alors  le  diable,  par  la  permission 
de  Dieu,  l'abattit  par  la  fièvre,  causa  la  mort  de  plu- 
sieurs personnes,  et,  en  même  temps,  des  troupeaux 
et  des  bêles  de  trait,  et  fit  annoncer  par  les  démo- 
niaques qu'il   régnerait  une  grande  mortalité  dans 
tout  Antioche,  si  Justine  ne  consentait  pas  à  se  ma- 
rier. C'est  pourquoi  tous  les  citoyens  malades  se  ras- 
semblèrent à  la  porte  des  parents  de  Justine,  en  leur 
criant  qu'il  fallait  la  marier  et  qu'ils  délivreraient  par 
là  toute  la  ville  d'un  si  grand  péril.  Mais  comme  Jus- 
tine refusait  absolument  de  consentir  et  que  pour  ce 
prétexte  tout  le  monde  la  menaçait  de  mort,  la  septième 
année  de  l'épidémie,  Justine  pria  pour  ses  concitoyens 
et  elle  éloigna  toute  pestilence.  Le  diable  voyant  qu'il 
ne  gagnait  rien,  prit  la  figure  de  Justine  elle-même 
afin  de  salir  sa  réputation  ;  puis  se  moquant  de  Cyprien 
il  se  vantait  de  lui  avoir  amené  Justine.  Le  diable 
courut  donc  trouver  Cyprien  sous  l'apparence  de  Jus- 
tine et  il  voulut  l'embrasser  comme  si  elle  eût  langui 
d'amour  pour  lui.  Cyprien  en  le  voyant  crut  que  c'était 
Justine,  et  s'écria,  rempli  de  joie  :  «  Soyez  la  bien- 
venue,  Justine,  vous  qui  êtes  belle  entre  toutes  les 
femmes.  »  A  l'instant  que  Cyprien  eut  prononcé  le 
nom  de  Justine,  le  diable  ne  le  put  endurer,  mais  dès 
que  ce  mot  fut  proféré,  il  s'évanouit  aussitôt  comme 


SAINTE    JUSTINE,    VIERGE  99 

de  la  fumée. C'est  pourquoi  Cyprien,  qui  se  voyait  joué, 
resta  tout  triste.  Il  en  résulta  que  Cyprien  fut  encore 
plus  enflammé  d'amour  pour  Justine  ;  il  veilla  long- 
temps à  sa  porte,  et  comme  à  l'aide  de  la  ina^ie  il  se 
changeait  tantôt  en  femme,   tantôt  en  oiseau,  selon 
qu'il  le  voulait,  dès  qu'il  était  arrivé  à  la  porte  de  Jus- 
tine, ce  n'était  pas  une  femme,  ni  un  oiseau,  mais  bien 
Cyprien  qui  paraissait  aussitôt.  Acladius  se  changea 
aussi  par  art  diabolique  en  passereau  et  vint  voltiger 
à  la  fenêtre  de  Justine.  Aussitôt  que  la  vierge  l'aper- 
çut, ce  ne  fut  plus  un  passereau  qui  parut,  mais  Acla- 
dius lui-même  qui  fut  rempli  alors  d'angoisses  extrêmes 
et  de  terreur,  parce  qu'il  ne  pouvait  ni  fuir,  ni  sauter. 
Mais  Justine,  dans  la  crainte  qu'il  ne  tombAt  et  qu'il 
ne  crevât,  le  fit  descendre  avec  une  échelle  en   lui 
conseillant  de  cesser  ses  folies,  pour  qu'il  ne  fût  pas 
puni  par  les  lois  comme  magicien.  Tout  cela  se  faisait 
*vec  une  certaine  apparence  au   moyen  des  illusions 
du  diable. 

Le  diable,  vaincu   en  toutes   circonstances,  revint 
trouver  Cyprien  et  resta   plein  de  confusion  devant 
lui.  Cyprien  lui  dit  :  «  N'es-tu  pas  vaincu  aussi,  toi? 
Quelle  est  donc  votre  force,  misérable,  que  vous  ne 
puissiez  vaincre  une  jeune  fille,  ni  l'avoir  sous  votre 
puissance  ;  tandis  qu'au  contraire  elle  vous  vainc  elle- 
fflême  et  vous  écrase  si  pitoyablement?  Dis-moi  ce- 
pendant, je  te  prie,  en  quoi  consiste  la  grande  force 
qu'elle  possède?»   Le  démon  lui   répondit  :   «  Si  tu 
me  jures  que  tu  ne  m'abandonneras  jamais,  je  te  dé- 
couvrirai la  vertu  qui  la  fait  vaincre.  »   «  Par  quoi 
jurerai-je,  dit  Cyprien  ?  »  «  Jure-moi  par  mes  grandes 


39097 


100  LA   LEGENDE    DOREE 

puissances,. dit  le  démon,  que  tu  ne  m'abandonneras 
en  aucune  façon.  »  Cyprien  lui  dit  :  «  Par  tes  grandes 
puissances,  je  te  jure  de  ne  jamais  t'abandonner.  » 
Alors  comme  s'il  eût  été  rassuré,  le  diable  lui  dit  : 
«  Cette  fille  a  fait  le  signe  du  crucifié,  et  à  l'instant 
j'ai  été  pétrifié;  j'ai  perdu  toute  force,  et  j'ai  fondu 
comme  la  cire  devant  le  feu.  »  Cyprien  lui  dit  :  «  Donc 
le  crucifié  est  plus  grand  que  toi  ?  »  «  Oui,  reprit  le 
démon,  il  est  plus  grand  que  tous,  et  il  nous  livrera 
au  tourment  d'un  feu  qui  ne  s'éteindra  pas,  nous  et 
tous  ceux  que  nous  trompons  ici.  »  Et  Cyprien  reprit  : 
«  Donc  et  moi  aussi,  je  dois  me  faire  l'ami  du  crucifié 
afin  que  je  ne  m'expose  pas  à  un  pareil  châtiment.  » 
Le  diable  répartit  :  «  Tu  m'as  juré,  par  les  puissances 
de  mon  armée,  que  nul  ne  peut  parjurer,  de  ne  jamais  ^ 
me  quitter.  »  Cyprien  lui  dit  :  «  Je   te  méprise  toi  eta^ 
toutes  tes  puissances  qui  se  tournent  en  fumée  :  je  re—  T 
nonce  à  toi  et  à  tous  tes  diables,  et  je  me  munis  di^ 
signe  salutaire  du  crucifié.  »  Et  à  l'instant  le  diabl      « 
se  retira  tout  confus.  Cyprien  alla  alors  trouver  l'évë*^ 
que.  En  le  voyant,  celui-ci  crut  qu'il  venait  pour  ii> — . 
duire  les  chrétiens  en  erreur  et  lui  dit  :  «  Contente-to/ 
de  ceux  qui  sont  au  dehors,    car  tu  ne  pourras  rien 
contre  l'église  de  Dieu  ;  la  vertu  de  J.-C.  est  en  effet 
invincible.  »  Cyprien  reprit  :  «  Je  suis  certain  que  la 
vertu  de  J.-C.  est  invincible.  »  Et  il  raconta  ce  qui  lui 
était  arrivé  et  se  fit  baptiser  par  l'évèque.  Dans  la 
suite  il  fit  de  grands  progrès  tant  dans  la  science  que 
dans  sa  conduite,  et  quand  l'évèque  fut  mort,  il  fut 
ordonné  lui-même  pour  le  remplacer.  Quant  à  sainte 
Justine  il  la  mit  dans  un  monastère  et  l'y  fit  abbesse 


SAINT    COME    ET    SAINT    DAMIEN  101 

d'un  grand  nombre  de  vierges  sacrées.Or,  saint  Cyprien 
envoyait  fréquemment  des  lettres  aux  martyrs  qu'il 
fortifiait  dans  leurs  combats.  Le  comte  de  ce  pays  aux 
oreilles  duquel  la  réputation  de  Cyprien  et  de  Justine 
arriva,  les  fit  amener  par  devant  lui,  et  leur  demanda 
s'ils  voulaient  sacrifier.  Comme  ils  restaient  fermes 
dans  la  foi,  il  les  fit  jeter  dans  une  chaudière  pleine 
de  cire,  de  poix  et  de  graisse  ;  elle  ne  fut  pour  eux 
qu'un  admirable  rafraîchissement  et  ne  leur  fit  éprou- 
ver aucune  douleur.  Alors  le  prêtre  des  idoles  dit  au 
préfet  :  «  Commandez  que  je  me  tienne  vis-à-vis  de  la 
chaudière  et  aussitôt  je  vaincrai  toute  leur  puissance.  » 
Et  quand  il  fut  venu  auprès  de  la  chaudière,  il  d'il  : 
«  Vous  êtes  un  grand  Dieu,  Hercule,  et  vous,  Jupiter, 
le  père  des  dieux  !  »  Et  voilà  que  tout  à  coup  du  feu 
sorti  de  la  chaudière  le  consuma  entièrement.  Alors 
Cyprien  et  Justine  sont  retirés  de  la  chaudière,  et  une 
sentence  ayant  été  portée  contre  eux,  ils  furent  déca- 
pités. Leurs  corps,  étant  restés  l'espace  de  sept  jours 
exposés  aux  chiens,  furent  dans  la  suite  transférés  à 
Rome  ;  on  dit  qu'ils  sont  maintenant  à  Plaisance.  Ils 
souffrirent  le  6  des  calendes  d'octobre,  vers  l'an  du 
Seigneur  280,  sous  Dioclétien. 


SAINT  COME  ET  SAINT  DAMIEN  * 

Côme  vient  de  cosmos,  modèle,  ou  orné.  D'après  Isidore,  cos- 
mos, en  grec,  signifie  pur.  En  effet,  il  fut  un  modèle  pour  les 

*  Bréviaire.  —  Leurs  actes  édités  par  les  Bollandistes. 


*■• 


m.  i 


102  LA    LÉGENDE    DORÉE 

autres  par  ses  exemples;  il  fut  orné  de  vertus,  et  pur  de  tout 
vice.  Damien  vient  de  dama,  daim,  bête  timide  et  douce. 
Damien  peut  se  tirer  encore  de  dogme,  doctrine,  et  dVzruz, 
en  haut,  ou  de  damum,  sacrifice.  Ou  bien  encore  :  Damien 
voudrait  dire  main  du  Seigneur.  En  effet  Damien  eut  des 
habitudes  de  douceur,  il  posséda  la  doctrine  du  ciel  dans 
ses  prédications  et  il  fit  de  soi  un  sacrifice  en  macérant  sa 
chair;  il  fut  la  main  du  Seigneur  en  guérissant  à  l'aide  de  la 
médecine. 

Côme  et  Damien  étaient  jumeaux  ;  ils  naquirent 
dans  la  ville  d'Egée,  d'une  sainte  mère  nommée  Théo- 
dote.  Instruits  dans  Fart  de  la  médecine,  ils  reçurent 
une  telle  abondance  de  grâces  du  Saint-Esprit  qu'ils 
guérissaient  toutes  les  maladies  non  seulement  des 
hommes,  mais  encore  des  animaux  ;  et  ils  donnaient 
leurs  soins  sans  exiger  de  salaire.  Une  dame  appelée 
Palladie,  qui  avait  dépensé  tout  son  bien  en  frais  de 
médecins,  s'adressa  à  eux  et  ils  lui  rendirent  une  par- 
faite santé.  Alors  elle  o.ffrit  un  petit  présent  à  saint 
Damien,  et  comme  celui-ci  ne  voulait  pas  l'accepter, 
elle  le  conjura,  avec  les  serments  les  plus  terribles,  de 
le  recevoir.  Ce  à  quoi  il  acquiesça,  non  que  la  cupi- 
dité le  poussât  à  se  procurer  cette  récompense,  mais 
bien  par  complaisance  pour  cette  dame  qui  lui  offrait 
ce  témoignage  de  sa  reconnaissance,  et  pour  ne  paraî- 
tre  pas  mépriser  le  nom  du  Seigneur  par  lequel  elle 
l'avait  conjuré.  Dès  que  saint  Côme  sut  cela,  il  com- 
manda de  no  pas  mettre  son  corps  avec  celui  de  son 
frère.   Mais   la  nuit  suivante,  le  Seigneur  apparut  à 
Côme  et  disculpa  Damien  au  sujet  du  don  qu'il  avait 
accepté.  Le  proconsul  Lysias,  instruit  de  leur  renom- 
mée, les  fil  appeler  devant  lui  et  commença  par  de- 


SAINT    COME    ET   SAINT    D  AMI  EN  103 

mander  leur  nom,  leur  patrie  et  quelle  fortuné  ils 
possédaient.  Les  saints  martyrs  répondirent  :  «  Nos 
noms  sont  Côme  et  Damien,  nous  avons  trois  autres 
frères  qui. s'appellent  Antime,  Léonce  el  Euprépius  : 
notre  patrie,  c'est  l'Arabie  :  quant  à  la  fortune,  les 
chrétiens  n'en  connaissent  point.  »  Le  proconsul  leur 
ordonna  d'amener  leurs  frères  pour  immoler  ensem- 
ble aux  idoles  :  mais  comme  ils  refusaient  absolument 
d'immoler,  il  donna  l'ordre  qu'ils  fussent  tourmentas 
aux  mains  et  aux  pieds.  Et  comme  ils  tournaient  ces 
tourments  en  dérision,  Lysias  les  fit  lier  avec  des 
chaînes  et  précipiter  dans  la  mer  :  mais  aussitôt  un 
ange  les  sauva  des  flots  et  il  les  amena  devant  le  pré- 
sident. Ayant  vu  cela  :  «  Par  la  grandeur  des  dieux! 
dit-il,  c'est  à  l'aide  des  maléfices  que  vous  l'empor- 
tez, puisque  vous  méprisez  les  tourments  et  que  vous 
calmez  la  mer.  Enseignez-moi  donc  ces  maléfices  dont 
vous  faites  usage,  et  au  nom  du  dieu  d'Adrien,  je 
vous  suivrai.  »  A  peine  eut-il  parlé  ainsi  que  paru- 
rent deux  démons  qui  le  frappèrent  très  rudement  au 
visage.  Alors  il  se  mit  à  crier  :  «  Je  vous  en  conjure, 
ô  hommes  de  bien,  priez  pour  moi  votre  Seigneur.  » 
Les  saints  se  mirent  en  prières  et  de  suite  les  démons 
se  retirèrent.  Alors  le  président  leur  dit  :  «  Vous 
voyez  comme  les  dieux  sont  indignés  contre  moi  pour 
avoir  pensé  à  les  abandonner,  aussi,  ne  souffrirai-jc 
plus  que  vous  blasphémiez  mes  divinités.  »  Aussitôt 
il  les  fit  jeter  dans  un  grand  feu,  dont  ils  n'eurent 
toutefois  rien  à  souffrir.  Bien  au  contraire,  la  flamme 
jaillit  au  loin  et  fit  mourir  une  foule  de  ceux  qui  se 
trouvaient  là.  On  les  suspendit  ensuite  à  un  chevalet, 


104  LA   LÉGENDE    DORÉE 

mais  ils  furent  protégés  par  un  ange  qui  les  amena 
devant  le  juge,  sans  qu'ils  eussent  été  blessés,  bien 
que  les  bourreauxse  fussent  épuisés  à  les  battre. 
Alors  Lysias  fit  emprisonner  les  trois  frères  et  ordonna 
que  Côme  et  Damien  fussent  crucifiés  et  lapidés  par 
le  peuple  :  mais  les  pierres  retournaient  sur  ceux  qui 
les  lançaient  et  en  blessaient  un  grand  nombre.  Le 
président  rempli  de  fureur,  après  avoir  fait  venir  les 
trois  frères  et  les  avoir  fait  placer  vis-à-vis  de  la 
croix,  ordonna  de  crucifier  Côme  et  Damien,  ensuite 
de  les  faire  percer  à  coups  de  flèches  par  quatre  sol- 
dats :  mais  les  flèches  revenant  en  arrière,  blessaient 
beaucoup  de  personnes,  sans  faire  aucun  mal  aux 
saints  martyrs.  Or,  le  président  se  voyant  confus  de 
toutes  manières,  en  fut  troublé  comme  s'il  souffrait 
la  mort,  et  le  matin  il  fit  décapiter  les  cinq  frères 
ensemble.  Alors  les  chrétiens,  se  rappelant  ce  qu'avait 
dit  saint  Côme  qu'il  ne  voulait  pas  être  enseveli  dans 
le  même  lieu,  pensaient  à  la  manière  dont  les  martyrs 
voulaient  être  ensevelis,  quand  tout  à  coup  arriva  un 
chameau  qui,  avec  une  voix  humaine,  commanda  que 
les  saints  fussent  ensevelis  en  un  même  endroit.  Ils 
souffrirent  sous  Dioclétien  qui  commença  à  régner 
vers  Tan  du  Seigneur  287. 

Un  paysan,  après  avoir  travaillé  à  la  moisson,  dor- 
mait la  bouche  ouverte  et  un  serpent  pénétra  jusque 
dans  ses  entrailles.  En  se  réveillant  il  ne  sentit  rien, 
et  revint  chez  lui,  mais  le  soir  il  éprouva  d'atroces 
souffrances  :  il  poussait  des  cris  lamentables  et  invo- 
quait à  son  secours  les  saints  de  Dieu  Côme  et  Damien. 
La  douleur  s'aggravant  toujours,  il  se  réfugia  dans 


SAINT   COME    ET   SAINT   DAMIEN  105 

l'église  des  saints  martyrs,  et  s'y  endormit  subite- 
ment ;  alors  le  serpent  sortit  par  sa  bouche  comme  il  y 
était  entré.  —  Un  homme  qui  devait  faire  un  voyage 
lointain,  recommanda  sa  femme  aux  saints  martyrs 
Côme  et  Damien,  et  lui  donna  un  signe  au  moyen 
duquel  elle  connaîtrait  qu'elle  devait  aussitôt  se  ren- 
dre auprès  de  lui,  s'il  lui  arrivait  de  la  mander.  Après 
quoi  le  diable,  qui  sut  quel  signe  le  mari  lui  avait 
donné,  prit  la  figure  d'un  homme  et  lui  dit  en  lui  pré- 
sentant le  signe  convenu  :  «  Ton  mari  m'a  envoyé  de 
telle  ville  pour  te  conduire  vers  lui.  »  Et  comme  cette 
femme  craignait  encore  de  partir,  elle  dit  :  «  Je  recon- 
nais bien  le  signe,  mais  parce  que  j'ai  été  mise  sous 
la  protection  des  saints  martyrs  Côme  et  Damien, 
jure-moi,  sur  leur  autel,  que  tu  me  mèneras  en  toute 
sécurité,  et  aussitôt  je  partirai.  »  Le  diable  fit  le  ser- 
ment qu'elle  demandait.  Elle  le  suivit  donc,  et  quand 
ils  furent  arrivés  dans  un  lieu  écarté,  le  diable  voulut 
la  jeter  en  bas  de  son  cheval  pour  la  tuer.  La  femme 
s'en  aperçut  et  cria  :  «  Dieu  des  saints  Côme  et  Da- 
mien, aidez-moi.  Je  me  suis  fiée  à  vous  et  je  l'ai  suivi.  » 
Aussitôt  apparurent  là,  accompagnés  d'une  multi- 
tude de  personnages  revêtus  de  robes  blanches,  les 
saints  qui  la  délivrèrent.  Or,  le  diable  avait  disparu  ; 
et  ils  dirent  à  la  femme  :  «  Nous  sommes  Côme  et 
Damien  au  serment  desquels  tu  t'es  confiée  ;  et  c'est 
pour  cela  que  nous  nous  sommes  hâtés  de  venir  à  ton 
secours.  »  —  Le  pape  Félix,  aïeul  de  saint  Grégoire, 
fit  construire  à  Rome  une  magnifique  église  en  l'hon- 
neur des  saints  Côme  et  Damien.  En  cette  église  se 
trouvait  un  serviteur  des  saints  martyrs  auquel  un 


106  LA    LÉGENDE    DORKE 

chancre  avait  dévoré  toute  une  jambe.  Or,  voilà  que, 
pendant  son  sommeil,  lui  apparurent  les  saints  Côme 
et  Damien  qui  portaient  avec  eux  des  onguents  et  des 
instruments.  L'un  dit  à  l'autre  :  «  Où  aurons-nous  de 
quoi  remplir  la  place  où  nous  couperons  la  chair  gâ- 
tée ?  »  Alors  l'autre  répondit  :  «  Dans  le  cimetière  de 
saint  Pierre-aux-Liens,  se  trouve  un  Ethiopien  nou- 
vellement enseveli  ;  apporte  de  sa  chair  pour  rempla- 
cer celle-ci.  »  Il  s'en  alla  donc  en  toute  hâte  au  cime- 
tière et  apporta  la  jambe  du  maure.  Us  coupèrent 
ensuite  celle  du  malade,  lui  mirent  à  la  place  la  jambe 
du  maure,  oignirent  la  plaie  avec  soin  ;  après  quoi  ils 
portèrent  la  jambe  du  malade  au  corps  du  maure. 
Comme  cet  homme  en  s'éveillant  ne  ressentait  plus 
de  douleur,  il  porta  la  main  à  sa  jambe,  et  n'y  trouva 
rien  d'endommagé.  Il  prit  donc  une  chandelle,  et  ne 
voyant  aucune  plaie  sur  la  jambe,  il  pensait  que  ce 
n'était  plus  lui,  mais  que  c'était  un  autre  qui  était  à 
sa  place.  Enfin  revenu  à  soi,  il  sauta  tout  joyeux  hors 
du  lit,  et  raconta  à  tout  le  monde  ce  qu'il  avait  vu  en 
dormant  et  comment  il  avait  été  guéri.  On  envoya  de 
suite  au  cimetière,  et  on  trouva  la  jambe  du  maure 
coupée  et  celle  de  l'autre  mise  dans  le  tombeau. 


SAINT  FURSY,  ÉVÊQUE 

Saint  Fursy  était  évè(jue  et  Bède  *  passe  pour  avoir 
écrit  sa  vie.  Il  était  parvenu  à  un  haut  degré  devenus 

*  Histoire  d'Angleterre,  1.  III,  c.  xix.  —  La  vision  est  rappor- 
tée dans  la  Chronique  d'Ilélinand,  an  645. 


SAINT    FURSY,    ÉVÊQUE  107 

et  de  bonté  lorsque  sa  fin  approcha  et  qu'il  rendit 
l'esprit.  Il  vit  alors  deux  anges  venir  à  lui  pour  em- 
porter son  âme  ;  il  en  distingua  un  troisième  qui  mar- 
chait en  avant,  armé  d'un  bouclier  éclatant  de  blan- 
cheur et  d'un  glaive  flamboyant  ;  ensuite  il  entendit 
les  démons  crier  :  «  Allons  en  avant  et  suscitons  des 
combats  en  sa  présence.  »  Ils  s'avancèrent  donc,  et  en 
se  retournant,  ils  lancèrent  contre  Fursy  des  traits 
enflammés  ;  mais  lange,  qui  allait  en  avant,  les  rece- 
vait sur  son  bouclier  et  en  éteignait  la  flamme  aussi- 
tôt. Alors  les  démons  qui  s'opposaient  aux  anges  par- 
lèrent ainsi  :  «  Souvent  il  disait  des  paroles  oiseuses, 
en  conséquence,  il  ne  doit  pas,  sans  avoir  été  puni, 
jouir  de  la  vie  éternelle.  »  L'ange  leur  dit  :  «  Si  vous 
ne  faites  valoir  contre  lui  des  vices  de  premier  ordre, 
il  ne  périra  pas  pour  ceux  qui  sont  de  minime  impor- 
tance. »  Alors  le  démon  reprit  :  «  Si  Dieu  est  juste,  cet 
homme  ne  sera  pas  sauvé  :  car  il  est  écrit  (Math.,  xym)  : 
«  Si  vous  ne  vous 'convertissez  et  si  vous  ne  devenez 
«  comme  de  petits  enfants  ;  vous  n'entrerez  point  dans 
«  le  royaume  des  cieux.  »  L'ange  dit  pour  l'excuser: 
«  Il  savait  cela  au  fond  du  cœur  ;  mais  les  pratiques 
des  hommes  lui  firent  garder  le  silence.  »  Le  démon 
lui  répondit:  «  Puisqu'il  fit  le  mal  en  cédant  à  l'usage, 
qu'il  subisse  donc  les  effets  de  la  vengeance  du  sou- 
verain juge.  »  Le  saint  ançc  dit  :  «  Eh  bien  !  portons 
l'affaire  au  jugement  de  Dieu.  »  Quand  la  lutte  fut 
engagée,  les  adversaires  des  anges  furent  écrasés. 
Alors  le  démon  dit  :  «  Le  serviteur  qui  aura  connu  la 
volonté  de  son  maître  et  qui  n'aura  point  exécuté  ses 
ordres,  sera  battu   de   plusieurs  coups  »   (Luc,  xn). 


108.  LA.    LÉGENDE    DOREE 

L'ange  lui  répliqua  :  «  En  quoi  donc  cet  homme  a-t-il 
manqué  à  accomplir  la  volonté  de  son  maître?  »  «  H 
a  reçu  des  dons  de  la  main  des  méchants  »,  dît  le  dé- 
mon. L'ange  lui  répondit  :  «  Il  a  cru  que  chacun 
d'eux  avait  fait  pénitence.  »  Le  démon  reprit  :  «  Il 
devait  auparavant  s'assurer  qu'ils  avaient  persévéré 
dans  leur  pénitence,  et  alors  recevoir  les  fruits  qu'elle 
produisait.  »  L'ange  répondit  :  «  Portons  l'affaire  au 
tribunal  de  Dieu.  »  Mais  le  démon  succomba.  Celui-ci 
suscita  une  nouvelle  lutte  et  dit:  «  Jusqu'alors  je  re- 
doutais la  véracité  de  Dieu  qui  a  promis  de  punir 
pour  l'éternité  tout  péché  qui  n'est  point  expié  sur  la 
terre.  Or,  cet  homme  a  reçu  un  vêtement  d'un  usurier, 
et  il  n'en  a  point  été  puni;  où  donc  est  la  justice  de 
Dieu?  »  L'ange  répliqua  :  «  Taisez- vous,  car  vous  ne 
connaissez  point  les  secrets  jugements  de  Dieu.  Tant 
que  la  miséricorde  divine  espère  des  actes  de  péni- 
tence de  la  part  d'un  homme,  elle  ne  l'abandonne 
pas.  »  Le  démon  répondit  :  «  Mais  ici  il  n'y  a  aucun 
vestige  de  pénitence.  »  «  Vous  ignorez,  reprit  Fange, 
la  profondeur  des  jugements  de  Dieu.  »  Alors  le  diable 
frappa  Fursy  avec  une  telle  force  que  par  la  suite, 
quand  il  fut  revenue  la  vie,  il  porta  toujours  la  marque 
du  coup  :  car  les  démons  avaient  saisi  un  de  ceux 
.  qu'ils  tourmentaient  dans  les  flammes  et  le  jetèrent 
sur  Fursy,  dont  l'épaule  et  la  joue  furent  brûlées.  Or, 
le  saint  reconnut  que  c'était  l'homme  dont  il  avait 
reçu  le  vêtement.  Alors  l'ange  dit  :  «  Ce  que  tu  as 
embrasé  te  brûle  :  car  si  tu  n'avais  pas  accepté  un  pré- 
sent de  cet  homme  qui  n'a  pas  fait  pénitence,  tu  n'au- 
rais pas  eu  à  endurer  cette  brûlure.  »   Et  il  reçut  ce 


SAINT    FURSY,    ÉVEQUE  109 

coup,  par  la  permission  de  Dieu,  pour  avoir  accepté 
ce  vêtement.  Mais  alors  un  autre  démon  dit  :  «  Il  lui 
reste  encore  une  porte  étroite  où  nous  pourrons  le 
vaincre:  «  Vous  aimerez  le  prochain  comme  vous- 
même.  »  L'ange  répondit  :  «  Cet  homme  a  fait  du 
bien  à  son  prochain.  »  L'adversaire  reprit  :  «  Cela  ne 
suffît  pas,  s'il  ne  l'a  encore  aimé  comme  soi-même.  » 
L'ange  lui  dit  :  «  Le  fruit  de  la  charité,  c'est  de  bien 
faire  ;  car  Dieu  rendra  à  chacun  selon  ses  œuvres.  » 
Et  le  démon  reprit  :  «  Mais  pour  n'avoir  pas  accompli 
le  commandement  de  l'amour,  il  sera  damné.  »  Dans 
ce  combat  avec  l'infernale  troupe,  les  saints  anges 
furent  vainqueurs.  Le  démon  dit  encore  :  «  Si  Dieu 
n'est  pas  injuste,  et  si  la  violation  de  sa  loi  lui  déplaît, 
cet  homme  ne  manquera  pas  d'êlrepuni  :  car  il  a  pro- 
mis de  renoncer  au  monde,  et,  au  contraire,  il  a 
aimé  le  monde,  malgré  ce  qui  a  été  dit  (Jean,  i,  2)  : 
«  N'aimez  point  le  monde,  ni  ce  qui  est  dans  le  monde.  » 
Le  saint  ange  répondit  :  «  Il  n'aima  pas  les  biens  du 
monde,  mais  il  aima  à  les  distribuer  aux  indigents.  » 
Le  diable  répliqua  :  «  De  quelque  manière  qu'on  l'aime, 
c'est  contraire  au  précepte  divin.  »  Les  adversaires 
ayant  été  confondus,  le  diable  revint  à  la  charge  avec 
des  accusations  astucieuses  :  «  11  est  écrit,  dit-il  :  «  Si 
«  vous  ne  faites  pas  connaître  au  méchant  son  ini- 
«  quité,  je  vous  redemanderai  son  sang.  »  (Ezéch.,n). 
Or,  cet  homme  n'a  pas  annoncé,  comme  il  le  devait, 
aux  pécheurs,  de  faire  pénitence.  »  Le  saint  ange  ré- 
pondit: «  Quand  les  auditeurs  méprisent  la  parole  de 
Dieu,  la  langue  du  prédicateur  est  liée,  puisqu'il  voit 
que  les  paroles  qu'il  a  fait  entendre  sont  méprisées. 


110  LA    LÉGENDE    DOREE 

C'est  donc  l'œuvre  de  l'homme  prudent  de  savoir  se 
taire,  quand  il  n'est  pas  temps  de  parler.  »  Dans  toutes 
les  circonstances  de  ce  débat,  la  lutte  fut  excessivement 
vive,  jusqu'à  ce  qu'enfin,  d'après  le  jugement  du  Sei- 
gneur, les  anges  ayant  triomphé  et  les  ennemis  ayant 
été  vaincus,  le  saint  homme  fut  environné  d'une  im- 
mense clarté.  Bède  ajoute  encore  qu'un  des  anges  dit 
à  saint  Fursy  :  «  Regardez  le  monde.  »  Et  il  regarda, 
et  il  vit  une  vallée  ténébreuse  et  en  l'air  quatre  feux 
placés  à  une  certaine  distance  l'un  de  l'autre.  Alors 
'  l'ange  lui  dit  :  «  Ce  sont  les  quatre  feux  qui  embrasent 
le  monde.  Le  premier,  c'est  le  feu  du  mensonge.  Par 
là  les  hommes  n'accomplissent  en  aucune  manière  la 
promesse  qu'ils  ont  faite  de  renoncer  au  diable  et  à 
toutes  ses  pompes.  Le  second,  c'est  le  feu  de  la  cupi- 
dité, qui  fait  préférer  les  richesses  du  monde  à  l'a- 
mour des  choses  du  ciel.  Le  troisième,  c'est  le  feu  de 
la  dissension,  qui  engage  à  ne  craindre  pas  de  blesser 
l'esprit  du  prochain  par  des  vanités.  Le  quatrième,  c'est 
le  feu  de  la  cruauté,  on  compte  alors  pour  rien  de  dé- 
pouiller les  faibles  et  de  leur  faire  tort.  »  Bientôt  ces 
feux  qui  se  rapprochaient  n'en  firent  plus  qu'un  et  s'a- 
vancèrent sur  lui.  II  en  fut  effrayé  et  dit  à  l'ange  :  «  Sei- 
gneur, ce  feu  s'approche  de  moi.  »  L'angelui  répondit: 
«  Ce  que  tu  n'as  pas  allumé  ne  brûlera  pas  en  toi;  car 
ce  feu  traite  chaque  homme  selon  ses  mérites.  En  effet, 
si  le  corps  brûle  de  voluptés  illicites,  il  brûlera  aussi 
dans  les  châtiments.  »  Enfin, saint  Fursy  fut  ramené  dans 
son  propre  corps  en  présence  de  ses  proches  qui  le  pleu- 
raient, en  le  croyant  mort.  Or,il  survécut  encore  quelque 
temps  et  finit  sa  vie  dans  la  pratique  des  bonnes  œuvres. 


SAINT    MICHEL,    ARCHANGE  ili 


SAINT  MICHEL,  ARCHANGE 


Michel  veut  dire  :  qui  est  semblable  à  Dieu  ?  et  toutes  les 
fois,  ainsi  le  dit  saint  Grégoire,  qu'il  s'agit  de  choses  mer- 
veilleuses, c'est  Michel  qui  est  envoyé,  afin  de  laisser  com- 
prendre par  ses  actions  comme  par  son  nom  que  nul  ne  sau- 
rait faire  ce  que  Dieu  se  réserve  d'accomplir.  De  là  vient  qu'on 
attribue  à  saint  Michel  beaucoup  d'actions  extraordinaires. 
D'après  Daniel,  c'est  lui  qui,  au  temps  de  l'antéchrist,  doit 
se  lever  pour  défendre  les  élus  en  sa  qualité  de  protecteur  et 
de  défenseur.  C'est  lui  qui  combattit  contre  le  dragon  et  ses  an- 
ges, et  qui,  en  les  chassant  du  ciel,  remporta  une  grande  vic- 
toire. C'est  lui  qui  se  disputa  avec  le  diable  au  sujet  du  corps  de 
Moïse,  que  le  diable  voulait  produire  au  grand  jour,  afin  que  le 
peuple  juif  l'adorât  à  la  place  de  Dieu.  C'est  lui  qui  reçoit  les 
âmes  des  saints  et  qui  les  conduit  jusqu'à  la  joie  du  paradis. 
C'était  lui  qui  était  autrefois  le  prince  de  la  synagogue,  mais 
qui  est  maintenant  établi  comme  prince  de  l'Eglise.  C'est  lui, 
dit-on,  qui  frappa  l'Egypte  des  sept  plaies,  qui  partagea  les 
eaux  de  la  mer  rouge,  qui  dirigea  le  peuple  hébreu  dans  le 
désert,  et  qui  l'introduisit  dans  la  terre  promise.  C'est  lui  qui 
porte  l'étendard  de  J.-C.  au  milieu  des  bataillons  angéliques. 
C'est  lui  qui,  par  l'ordre  du  Seigneur,  foudroiera  l'Antéchrist 
résidant  sur  le  mont  des  Olives.  C'est  encore  à  la  voix  de  l'ar- 
change Michel  que  les  morts  ressusciteront.  C'est  lui  enfin 
qui,  au  jour  du  jugement,  présentera  la  croix,  les  clous,  la 
lance  et  la  couronne  d'épines  de  Notre-Seigneur. 

La  sainte  solennité  de  la  fête  de  saint  Michel,  ar- 
change, se  nomme  Apparition,  Dédicace,  Victoire  et 
Mémoire.  Les  apparitions  de  cet  ange  sont  nombreu- 
ses. La  première  eut  lieu  sur  le  mont  Gargan.  C'est 
une  montagne  de  la  Pouille  située  auprès  de  la  ville 


H2  LA    LÉGENDE    DOREE 

de  Siponto*.  L'an  du  Seigneur  390,  il  y  avait,  dans 
Siponto,  un  homme,  qui,  d'après  quelques  auteurs, 
se  nommait  Gargan,  du  nom  de  cette  montagne,  ou 
bien  cette  montagne  avait  pris  le  nom  de  cet  homme. 
Il  possédait  un  troupeau  immense  de  brebis  et  de 
bœufs  ;  et  un  jour  que  ces  animaux  paissaient  sur  les 
flancs  du  mont,  un  taureau  s'éloigna  des  autres  pour 
monter  au  sommet,  et  ne  rentra  pas  avec  le  troupeau. 
Le  propriétaire  prit  un  grand  nombre  de  serviteurs 
afin  de  le  chercher  ;  le  trouva  enfin  au  haut  de  la 
montagne,  vis-à-vis  l'entrée  d'une  caverne.  Irrité  de 
ce  que  ce  taureau  errait  ainsi  seul  à  l'aventure,  il  lança 
aussitôt  contre  lui  une  flèche  empoisonnée  ;  mais  à 
l'instant  la  flèche,  comme  si  elle  eût  été  poussée  par 
le  vent,  revint  sur  celui  qui  l'avait  lancée  et  le  frappa. 
Les  habitants  effrayés  vont  trouver  l'évêque  et  de- 
mandent son  avis  sur  une  chose  si  étrange.  Il  ordonna 
trois  jours  de  jeûne  et  leur  dit  qu'on  devait  en  deman- 
der l'explication  à  Dieu.  Après  quoi  saint  Michel  appa- 
rut à  l'évêque,  en  lui  disant  :  «  Vous  saurez  que  cet 
homme  a  été  frappé  de  son  dard  par  ma  volonté  :  car 
je  suis  l'archange  Michel,  qui,  dans  le  dessein  d'ha- 
biter ce  lieu  sur  la  terre  et  de  le  garder  en  sûreté,  ai 
voulu  donner  à  connaître  par  ce  signe  que  je  suis  l'ins- 
pecteur et  le  gardien  de  cet  endroit.  »  Alors  l'évoque 
et  tous  les  citoyens  allèrent  en  procession  à  la  mon- 
tagne :  "comme  ils  n'osaient  entrer  dans  la  caverne, 
ils  restèrent  en  prières  devant  l'entrée.  —  La  seconde 
apparition  **  eut  lieu  ainsi   qu'il   suit,   vers  l'an  du 


** 


*  Aujourd'hui  Manfrcdonia,  au  royaume  de  Naples. 

Cf.  Mabillon,    Actes  des    saints;  —  Robert  de  Torigny, 


SAINT    MICHEL,    ARCIIANGK  143 

Seigneur  710.  Dans  un  lieu  appelé  Tamba,  près  de  la 
mer,  et  éloigné  de  six  milles  de  la  ville  d'Avranches, 
saint  Michel  apparut  à  l'évéque  de  cette  cité  :  il  lui 
ordonna  de  construire  une  église  sur  cet  endroit,  et 
d'y  célébrer  la  mémoire  de  saint  Michel,  archange, 
ainsi  que  cela  se  pratiquait  sur  le  mont  Gargan.  Or, 
comme  l'évéque  était  incertain  de  la  place  sur  laquelle 
il  devait  bâtir  l'église,  l'archange  lui  dit  de  la  faire 
élever  dans  l'endroit  où  il  trouverait  un  taureau  que 
des  voleurs  avaient  caché.  L'évéque  étant  encore  em- 
barrassé sur  les  dimensions  qu'il  devait  donner  à  cette 
construction,  reçut  l'ordre  de  lui  donner  les  propor- 
tions que  les  vestiges  des  pieds  du  taureau  auraient 
tracées  sur  le  sol.  Or,  il  se  trouvait  là  deux  rochers 
qu'aucune  puissance  humaine  ne  pouvait  remuer.  Saint 
Michel  apparut  alors  à  un  homme  et  lui  donna  l'or- 
dre de  se  transporter  là  et  d'enlever  ces  deux  rochers. 
Quand  l'homme  y  fut  arrivé,  il  remua  le  roc  avec  une 
telle  facilité  qu'il  semblait  n'avoir  pas  la  moindre  pe- 
santeur. Lors  donc  que  l'église  fut  bâtie,  on  y  apporta 
du  mont  Gargan  une  partie  du  parement  que  saint 
Michel  y  plaça  sur  l'autel,  ainsi  qu'un  morceau  de 
marbre  sur  lequel  il  se  posa.  Mais  comme  on  était 
gêné  de  n'avoir  point  d'eau  dans  ce  lieu,  de  l'avis  de 
l'ange,  on  perça  un  trou  dans  une  roche  très  dure  et 
il  en  sortit  une  si  grande  quantité  d'eau  qu'aujourd'hui 
encore,  elle  suffit  à  tous  les  besoins.  Cette  apparition 
en  ce  lieu  se  célèbre  solennellement  le  17  des  calendes 

Chronique   de  saint  Michel,  année  708;  —  Aubert,  évéque  d'A- 
vranches. 

m.  H 


114  LA    LÉGENDE    DOREE 

de  novembre.  On  raconte  qu'il  se  fit  encore  là  un  mi- 
racle digne  d'être  rapporté.  Cette  montagne  est  en- 
tourée de  tous  les  côtés  par  les  eaux  de  l'Océan  ;  mais 
deux  fois,  le  jour  de  saint  Michel,  la  mer  se  retire  et 
laisse  le  passage  libre.  Or,  comme  une  grande  mul- 
titude de  peuple  se  rendait  à  l'église,  une  femme  en- 
ceinte et  prête  d'accoucher  se  trouvait  sur  le  chemin 
avec  les  autres,  quand  tout  à  coup,  les  eaux  revien- 
nent ;  la  foule  saisie  de  frayeur  s'enfuit  au  rivage,  mais 
la  femme  grosse  ne  put  fuir,  et  même  fut  prise  par 
les  flots  de  la  mer.  Alors  saint  Michel  préserva  cette 
femme,  de  telle  sorte  qu'elle  mit  au  monde  un  fils  au 
milieu  de  la  mer  ;  elle  prit  son  enfant  entre  ses  bras 
et  lui  donna  le  sein,  et  la  mer  lui  laissant  de  nouveau 
un  passage,  elle  sortit  pleine  de  joie  avec  son  fils. 

La  troisième  apparition  est  celle  qu'on  rapporte 
avoir  eu  lieu  du  temps  de  saint  Grégoire.  Ce  pape 
avait  institué  les  litanies  majeures,  à  cause  de  la  peste 
inguinale  ;  et  comme  il  adressait  de  ferventes  prières 
pour  le  salut  du  peuple,  il  vit  sur  un  château  qui 
s'appelait  autrefois  la  Mémoire  d'Adrien,  l'ange  du 
Seigneur  essuyant  un  glaive  ensanglanté  et  le  remet- 
tant dans  le  fourreau.  Saint  Grégoire  comprit  par  là 
que  ses  prières  avaient  été  exaucées  du  Seigneur.  Il 
fil  donc  construire  en  ce  lieu  une  église  en  l'honneur 
des  Anges  :  de  là  vient  le  nom  de  Château-Saint- Ange 
que  porte  aujourd'hui  ce  fort.  Or,  cette  apparition  se 
célèbre  le  8  des  ides  de  mai,  en  même  temps  que  celle 
du  Mont-Gargan,  qui  eut  lieu  lors  d'une  victoire  que 
l'archange  fit  remporter  par  les  Sypohtins. 

La  quatrième  apparition  est  celle  des  Hiérarchies 


SAINT    MICHEL,    ARCHANGE:  H  5 

des  Anges  eux-mêmes.  La  première  se  nomme 
Epiphanie,  c'est-à-dire  l'apparition  supérieure  ;  la 
moyenne  se  nomme  Hyperphanie,  c'est-à-dire  moyenne 
apparition  ;  la  dernière  s'appelle  Hypophanie,  c'est- 
à-dire  apparition  inférieure.  Le  mot  hiérarchie  vient 
de  hierar y  qui  signifie  sacré,  et  de  archos,  prince,  équi- 
valant à  principauté  sacrée.  Chaque  hiérarchie  ren- 
ferme trois  ordres  ;  la  première  contient  les  Séraphins, 
les  Chérubins  et  les  Trônes  ;  la  moyenne  renferme, 
d'après  la  distribution  de  saint  Denys,  les  Domina- 
tions, les  Vertus  et  les  Puissances  ;"  la  dernière, 
suivant  le  même  auteur,  renferme  les  Principautés, 
les  Anges  et  les  Archanges.  Cet  ordre  et  cette  distri- 
bution offrent  une  certaine  analogie  avec  ce  qui  se 
voit  chez  les  puissances  de  la  terre.  Car,  parmi  les 
ministres  d'un  monarque,  il  y  en  a  dont  les  fonctions 
se  rapportent  immédiatement  à  la  personne  royale, 
comme  sont  les  chambellans,  les  conseillers  et  les 
assesseurs,  qui  représentent  la  première  hiérarchie. 
D'autres  ont  des  charges  pour  gouverner  le  royaume, 
sans  être  attachés  spécialement  à  telle  ou  telle  province, 
comme  les  généraux  d'armée  et  les  juges  de  la  cour. 
Ils  représentent  les  ordres  de  la  seconde  hiérarchie. 
D'autre*  enfin  sont  placés  à  la  tête  d'une  partie  du 
royaume,  comme  les  prévôts,  les  baillis  et  les  fonc- 
tionnaires inférieurs.  Ils  représentent  les  ordres  de  la 
troisième  hiérarchie.  Les  trois  premiers  ordres  de 
la  première  hiérarchie  sont  ceux  qui  se  tiennent 
auprès  de  Dieu  et  qui  le  contemplent.  Pour  cela,  trois 
qualités  leur  sont  nécessaires  :  1°  un  amour  éminent; 
ce  qui  appartient   au  chœur   des  Séraphins,  dont  le 


116  LA    LÉGENDE    DOREE 

nom  veut  dire  enflammés  ;  2°  une  connaissance  par- 
faite :  elle  est  la  part  des  Chérubins,  dont  le    nom 
signifie  plénitude  de  science  ;  3°  une  compréhension 
perpétuelle  ou  jouissance  :  ce  qui  convient  aux  Trônes, 
dont  la  signification  est  siège,  parce  que  ce  sont  les 
sièges  de  Dieu  et  le  lieu  de  son  repos,  tandis  qu'il  les 
fait  se  reposer  en  lui.  Les  trois  ordres  de  la  hiérarchie 
moyenne  sont  à  la  tête  de  la  communauté  humaine 
en  général  et  la  gouvernent.  C4ette  action  de  gouverner 
consiste  en  trois  choses  :  1°  à  présider  ou  à  ordonner  : 
cela  regarde  le   chœur  des  Dominations,  qui  ont  la 
prééminence    sur    les   inférieurs,    les    dirigent   dans 
l'accomplissement  du  service  de  Dieu,  et  leur  trans- 
mettent tous  les  ordres,  ce  que  semble  indiquer  ce 
passage  du  prophète  Zacharie  (n)  où  un  ange  dit  à 
un  autre  ange  :  «  Courez,  parlez  à  ce  jeune  homme 
et  lui  dites...  »  ;  2°  à  agir  :  c'est  le  propre  des  Vertus, 
pour  lesquelles  il  ny  a  rien  d'impossible  à  exécuter 
de  ce  qu'on  leur  commande,   parce  que  à   eux   fut 
donné  le   pouvoir  d'accomplir   toutes  choses,   telles 
difficiles  qu'elles  soient,  de  ce  qui  regarde  le  service 
de  Dieu,  et  c'est   la    raison    pour  laquelle  on   leur 
attribue  les  miracles  ;  3°  à  lever  tous  les  obstacles  et 
les  empêchements  :  ce  qui  est   du   ressort  des  Puis- 
sances, qui    doivent    tenir   à   l'écart    les    puissances 
ennemies  :  qualité  signalée  au  livre  de  Tobie  (ch.vm), 
où  il  est  dit  que  Raphaël  alla  lier  le  démon  dans  le 
désert  de  la  Haute-Egypte.   Les  trois   ordres  de  la 
dernière    hiérarchie    ont   des   fonctions    déterminées 
et  limitées.  Quelques-uns,  en  effet,  parmi  eux,  sont  à 
la  tète  d'une  province.  Ce  sont  ceux  de  l'ordre  des 


SAINT    MICHEL,    ARCHANGE  117 

Principautés  :  tel  le  prince  qui  était  à  la  tête  des 
Perses.  Il  en  est  question  dans  Daniel  (ch.  x). 
D'autres  sont  préposés  pour  gouverner  une  commu- 
nauté, comme  une  ville,  par  exemple  :  et  ce  sont  les 
Archanges  ;  quelques  autres  dirigent  une  personne  en 
particulier,  et  ceux-là  ont  reçu  le  nom  d'anges.  C'est 
pour  cela  qu'on  les  dit  chargés  d'annoncer  des  choses 
minimes,  parce  que  leur  ministère  est  limité  à  un  seul 
homme.  On  dit  que  les  Archanges  annoncent  les 
grandes  choses,  parce  que  le  bien  général  l'emporte 
sur  celui  d'un  particulier.  Dans  le  partage  des  fonc- 
tions des  ordres  de  la  première  hiérarchie,  saint  Gré- 
goire et  saint  Bernard  sont  d'accord  avec  saint  Denys, 
parce  qu'ils  reconnaissent  dans  ces  chœurs  la  jouis- 
sance qui  consiste  dans  l'amour,  quant  aux  Séraphins; 
dans  la  connaissance  plénière,  quant  aux  Chérubins, 
et  dans  la  possession  continue,  quant  aux  Trônes. 
Mais  dans  les  fonctions  qu'ils  assignent  aux  deux 
ordres  de  la  seconde  et  de  la  troisième  hiérarchie, 
savoir  aux  Principautés  et  aux  Vertus,  ils  semblent 
partagés  d'opinion.  En  effet,  saint  Grégoire  et  saint 
Bernard  considèrent  la  chose  à  un  autre  point  de 
vue,  en  ce  sens  que  la  seconde  hiérarchie  possède  la 
prééminence,  et  la  dernière  le  ministère.  La  préémi- 
nence dans  les  Anges  est  de  trois  sortes  :  car  les 
Anges  ont  la  prééminence  sur  les  esprits  angéliques, 
et  ce  sont  ceux  qu'on  appelle  les  Dominations  :  ils  ont 
la  prééminence  sur  les  hommes  de  bien,  ce  sont  les 
Principautés  :  ils  ont  la  prééminence  sur  les  démons, 
et  on  les  appelle  alors  les  Puissances.  Leur  rang  et 
le  degré  de  leur  dignité  sont  ici  évidents.  Leur  minis- 
ni.  8" 


118  LA   LÉGENDE    DORÉE 

tère  est  de  trois  genres  :  il  consiste  dans  les  œuvres, 
dans  l'instruction,  soit  des  grandes  soit  des  petites 
choses.  Le  premier  est  rempli  par  les  Vertus,  le  second 
par  les  Archanges,  le  troisième  par  les  Anges. 

La  cinquième  apparition  est  celle  qu'on  lit  dansl'/Z/s- 
toire  triparlite  *.  Auprès  de  Constantinople  se  trouve 
un  endroit  où  autrefois  était  adorée  la  déesse  Vesta, 
et  sur  remplacement  duquel  a  été  érigée,  depuis,  une 
église  en  l'honneur  de  saint  Michel.  Ce  lieu  a  reçu  le 
nom  de  Michaelium.  Un  homme,  nommé  Aquilin, 
était  atteint  d'une  fièvre  très  forte,  causée  par  des 
éruptions  cholériques  sanguinolentes**.  Dans  un  accès, 
les  médecins  lui  donnèrent  une  potion  qu'il  vomit,  et 
à  la  suite  il  rejetait  le  manger  et  le  boire.  Réduit  à  la 
dernière  extrémité,  il  se  fit  conduire  à  l'église  de  saint 
Michel,  dans  la  pensée  qu'il  y  mourrait  ou  qu'il  y 
serait  guéri.  Saint  Michel  lui  apparut  et  lui  dit  de 
faire  une  potion  composée  de  miel,  devin  et  de  poi- 
vre, dans  laquelle  il  devait  tremper  tout  ce  qu'il 
mangerait,  et  qu'il  serait  délivré  de  sa  maladie.  Il  le 
fil  et  fut  entièrement  guéri,  quoique,  d'après  les 
règles  de  la  médecine,  il  semble  que  Ton  ne  doit  pas 
donner    des    remèdes   échauffants   aux    cholériques. 

Secondement.  La  solennité  de  saint  Michel  a  le  nom 


*  Livre  II,  c.  xix. 
**  Les  textes  ne  s'accordent  pas  ici.  Une  version  porte  : 
r  abris  choieris  mota,  et  les  ms.  disent  rubris  col  or  i  bus  nota,  ce 
(jui  voudrait  dire  connu  sous  le  nom  de  couleurs  rouges,  ou  bien 
qui  se  manifestait  par  des  taches  rouges.  On  voit  plus  bas  repa- 
raître le  mot  cholericis,  qui  indiquerait  la  première  version 
comme  la  meilleure. 


SAINT    MICHEL,    ARCHANGE  119 

de  Victoire.  On  trouve  un  grand  nombre  de  victoires 
réimportées  par  saint  Michel  archange  et  par  les  anges. 
La  première  est  celle  que  l'archange  Michel  fit  rem- 
porter aux  Sipontins,  de  la  manière  suivante,  quelque 
temps  après  la  découverte  rapportée  plus  haut.  Les 
Napolitains,  encore  païens,   guerroyèrent  avec  une 
armée  en  bon  ordre  contre  les  Sipontins  et  les  Béné- 
ventins  (Naples  est  cependant  éloignée  de  cinquante 
milles  de  Siponto).  Ces  derniers,  de  l'avis  de  l'évêque, 
demandèrent  une  trêve  de  trois  jours,  afin  de  pouvoir 
vaquer   au  jeûne   et   invoquer  à  leur  secours  leur 
patron  saint  Michel.  Or,  la  troisième  nuit,  l'archange 
apparaît  à  l'évêque,  lui  dit  que  les  prières  ont  été 
exaucées,  promet  la  victoire,  et  ordonne  d'attaquer 
l'ennemi  à  la  quatrième  heure  du  jour.  Lorsqu'on  en 
vint  aux  mains,   le  mont  Gargan   est  ébranlé  d'un 
immense  tremblement  ;  la  foudre  ne  cesse  de  sillonner 
les  airs,   et  un  brouillard  épais  couvre  le  sommet 
entier  de  la  montagne,  de  sorte  que  600  ennemis 
tombent  percés  sous  le  fer  des  chrétiens  et  par  la 
foudre.  Le  reste  reconnut  la  puissance  de  l'archange, 
abandonna  l'idolâtrie  et  se  soumit  à  la  foi  chrétienne 
aussitôt  après.  La  seconde  victoire  est  celle  que  l'ar- 
change Michel  remporta   quand    il   chassa    du    ciel 
le  dragon,  c'est-à-dire  Lucifer  avec  tous  ceux  de  sa 
suite.  Le  fait  est  raconté  dans  l'Apocalypse  :  «  Il  se 
livra  un  grand  combat  dans  le  ciel,  Michel  y  com- 
battit avec  ses  anges,  etc.  »  Lucifer  voulait  s'égaler  à 
Dieu,  l'archange  Michel,  le  porte-étendard  de  l'armée 
céleste,  vint  et  chassa  du  ciel  ce  Lucifer  avec  sa  suite 
entière,  et  le  repoussa  dans  l'air  caligineux  pour  qu'il 


120  LA    LÉGENDE    DOREE 

y  restât  jusqu'au  jour  du  jugement.  II  ne  leur  fut  pas 
permis  d'habiter  le  ciel,  ni  la  partie  supérieure  de 
l'air,  parce  que  c'est  un  endroit  clair  et  agréable,  ni 
de  rester  sur  la  terre  avec  nous,  parce  qu'ils  nous 
incommoderaient  trop  ;  mais  ils  résident  dans  l'air, 
entre  le  ciel  et  la  terre,  afin  qu'en  regardant  au- 
dessus  d'eux  et  en  voyant  la  gloire  qu'ils  ont  perdue, 
ils  en  ressentent  de  la  douleur,  et  qu'en  regardant  en 
bas  et  en  voyant  l'humanité  au  ciel  d'où  ils  sont 
tombés,  ils  en  soient  souvent  tourmentés  d'envie. 
Cependant  Dieu  permet  souvent  qu'ils  descendent 
auprès  de  nous  pour  nous  éprouver,  et  il  a  été 
montré  à  quelques  saints  personnages  qu'ils  voltigent 
souvent  autour  de  nous  comme  des  mouches.  Ils  sont 
innombrables,  et  l'air  en  est  rempli  comme  par  ces 
insectes.  C'est  ce  qui  fait  dire  à  Haymon  :  «  Ainsi 
que  l'ont  avancé  les  philosophes  et  nos  docteurs,  l'air 
qui  nous  environne  est  rempli  de  démons  et  d'esprits 
malins,  comme  le  rayon  de  soleil  Test  des  plus  minces 
atomes.  »  Quoiqu'ils  soient  en  aussi  grand  nombre, 
cependant,  d'après  le  sentiment  d'Origène,  leurs 
bataillons  diminuent  quand  nous  les  avons  vaincus  ; 
en  sorte  que  celui  d'entre  eux  qui  a  été  vaincu  par 
un  saint  ne  peut  plus  le  tenter  pour  le  vice  à  l'égard 
duquel  il  a  été  vaincu.  La  troisième  victoire  est  celle 
que  les  anges  remportent  tous  les  jours  contre  les  dé- 
mons,quand  ils  nousdélivrentdes  mauvaises  tentations 
en  combattant  pour  nous  contre  nos  ennemis.  Or,  ils 
nous  délivrent  de  la  tentation  en  trois  manières  : 
i°  en  maîtrisant  la  puissance  du  démon  (Apocalypse)  ; 
2°  l'ange  qui   lie  le  démon  et  le  jette  dans  l'abîme 


SAINT    MICHEL,    ARCHANGE  121 

(Tobie  (vin),  le  diable  Hé  dans  le  désert),  ce  qui  n'est 
autre  chose  que  la  puissance  du  démon  enchaînée  ;  3°  en 
refroidissant  la  concupiscence  ;  effet  signalé  dans  la 
Genèse  (c.  xxxji)  où  il  est  dit  que  l'ange  toucha  le  nerf 
de  Jacob  et  il  se  sécha  aussitôt;  4°  en  rappelant  à 
notre  souvenir  la  passion  de  Notre-Seigneur.  L'Apo- 
calypse l'indique  en  disant  (vu)  :  «  Ne  frappez  ni  la 
terre,  ni  la  mer,  ni  les  arbres  avant  que  nous  ayons 
marqué  au  front  les  serviteurs  de  notre  Dieu.  »  Et 
dans  Ezéchiel  (ix)  :  «  Marquez  un  Thau  sur  le  front 
des  hommes  qui  gémissent.  »  La  lettre  Thau  a  la  forme 
d'une  croix,  etceux  qui  en  ont  été  marqués  n'ont  plus 
à  craindre  les  coups  de  l'ange.  Il  est  encore  écrit  au 
même  livre  :  «  Celui  sur  lequel  vous  verrez  le  Thau, 
ne  le  tuez  point.  »  —  La  quatrième  victoire  est  celle 
que  l'archange  Michel  doit  remporter  sur  l'antéchrist 
quand  il  le  tuera.  «  Alors  est-H  dit  dans  Daniel  (xn), 
Michel,  le  grand  prince  s'élèvera!  lui  qui  est  le  protec- 
teur et  le  soutien  des  êtres,  il  se  posera  vigoureu- 
sement contre  l'antéchrist.  Après  quoi  l'antéchrist 
(d'après  la  glose  sur  ce  passage  de  l'Apocalypse  (xm)  : 
«  Je  vis  une  des  têtes  de  la  bête,  blessée  à  mort  ») 
simulera  qu'il  est  mort,  et  pendant  trois  jours  il  se 
cachera  ;  puis  il  apparaîtra  en  disant  qu'il  est  ressus- 
cité. Par  des  procédés  magiques,  les  démons  le  pren- 
dront et  le  transporteront  dans  les  airs,  et  tout  le 
monde,  dans  l'admiration,  l'adorera.  Enfin  il  gravira 
le  mont  des  Olives,  ainsi  que  le  dit  la  glose  sur  ce 
passage  de  la  IIe  épître  aux  Thessaloniciens  (n)  :  «  Le 
Seigneur  Jésus  le  détruira  par  le  souffle  de  sa  bouche  », 
et  tandis  qu'il  sera  dans  son  pavillon,  et  sur  le  trône 


122  LA    LÉGENDE    DORÉE 

qui  lui  aura  été  préparé  en  ce  lieu,  d'où  le  Seigneur 
est  monté  au  ciel,  Michel  viendra  et  le  tuera.  C'est  de 
ce  combat  et  de  cette  victoire  qu'il  est  question,  d'après 
saint  Grégoire,  dans  ces  paroles  de  l'Apocalypse  (xn): 
«  Alors  il  se  donna  une  grande  bataille  dans  le  ciel.  » 
Paroles  qui  ont  rapport  aux  trois  batailles  de  saint 
Michel  :  à  celle  qu'il  livra  contre  Lucifer  quand  il  le 
chassa  du  paradis  ;  à  celle  qu'il  livre  aux  démons  qui 
nous  incommodent,  et  à  celle  enfin  dont  il  est  ici  ques- 
tion, et  qui  sera  livrée  à  la  fin  du  monde  contre  l'an- 
téchrist. 

Troisièmement,  cette  solennité  se  nomme  Dédicace 
parce  que  l'archange  Michel  révéla  que  cet  endroit, 
sur  le  mont  Gargan,  avait  été  dédié  par  lui-même  à 
pareil  jour*.  Quand  les  Sipontains  furent  revenus 
après  le  carnage  de  leurs  ennemis  sur  lesquels  ils 
avaient  remporté  une  victoire  si  éclatante,  ils  conçurent 
des  doutes  s'ils  devaient  entrer  dans  cet  endroit  ou 
en  faire  la  dédicace.  Alors  l'évoque  envoya  consulter 
à  cet  égard  le  pape  Pelage,  lequel  répondit  :  «  Si  c'était 
un  homme  qui  dût  faire  la  dédicace  de  cette  église,  il 
le  faudrait  faire  certainement  au  jour  où  la  victoire  a 
été  accordée.  Si  au  contraire  saint  Michel  est  d'un 
avis  opposé,  il  faut  là-dessus  s'enquérir  de  sa  volonté.» 
Quand  le  pape,  Pévêque  et  les  citoyens  de  Siponto 
eurent  passé  trois  jours  dans  la  prière  et  le  jeûne, 
saint  Michel  apparut  à  l'évoque  en  ce  jour  et  lui  dit  : 
«  Vous  n'avez  pas  besoin  de  dédier  l'église  que  j'ai 
édifiée.  Je  l'ai  dédiée  comme  je  l'ai  bâtie  moi-même.  » 

*  Siméon  Mélaphraste;  — Bréviaire  romain. 


SAINT    MICHEL,    ARCHANGE  123 

Il  lui  ordonna  de  s'y  rendre  le  lendemain  avec  le  peu- 
ple, d'y  faire  leur  prière  et  qu'on  ressentirait  alors 
qu'il  était  leur  patron  spécial.  Ensuite  il  lui  donna  un 
signe  auquel  il  reconnaîtrait  que  l'église  avait  été  con- 
sacrée :  c'était  d'y  monter  du  côté  de  l'orient  par  un 
sentier  de  traverse  :  ils  y  devaient  trouver  les  pas  d'un 
homme  empreints  sur  le  marbre.  Le  lendemain  matin 
Tévèque  et  tout  le  peuple  vinrent  à  cet  endroit  et  étant 
entrés  dans  une  grande  crypte,  ils  trouvèrent  trois 
autels,  dont  deux  étaient  placés,  au  midi  et  le  troi- 
sième qui  se  trouvait  du  côté  de  l'orient  était  magni- 
fique et  enveloppé  d'une  couverture  rouge.  La  messe 
y  fut  célébrée  solennellement  et  tous  ayant  reçu  la 
sainte  communion,  revinrent  chez  eux  remplis  d'une 
joie  extraordinaire.  L' évoque  y  établit  des  prêtres  et 
des  clercs  pour  célébrer  continuellement  l'office  divin. 
Il  coule  dans  cette  caverne  une  source  d'eau  limpide 
et  fort  agréable  au  goût.  Le  peuple  en  boit  après  la 
communion  et  divers  malades  en  sont  guéris.  Alors  le 
souverain  pontife,  ayant  appris  ces  merveilles,  établit 
qu'en  ce  jour  on  célébrerait  par  tout  l'univers  la  fête 
de  saint  Michel  et  de  tous  les  esprits  bienheureux. 
Quatrièmement  cette  solennité  a  reçu  le  nom  de 
Mémoire  :  Nous  y  faisons  en  effet  la  mémoire  de 
tous  les  saints  anges  en  général.  Ils  ont  droit  à  nos 
louanges  et  à  nos  honneurs  pour  plusieurs  motifs.  Ils 
sont  nos  gardiens,  nos  directeurs,  nos  frères  et  nos 
concitoyens  :  ce  sont  eux  qui  portent  nos  âmes  au 
ciel  ;  ils  présentent  nos  prières  à  Dieu,  ce  sont  les 
plus  nobles  soldats  du  roi  éternel,  et  les  consolateurs 
des  affligés.  1°  Nous  devons  les  honorer,  parce  qu'ils 


l 


124  LA    LÉGENDE    DOREE 

sont  nos  gardiens.  A  chaque  homme  sont  donnés  deux 
anges,  un  mauvais  pour  l'exercer,  et  un  bon  pour  le 
garder.  L'homme  est  gardé  par  un  bon  ange  dès  le 
sein  de  sa  mère,  dès  sa  naissance,  et  aussitôt  qu'il 
voit  le  jour,  et  il  Test  encore  quand  il  est  devenu  grand. 
Or,  dans  ces  trois  états,  l'homme  a  besoin  de  la  garde 
de  l'ange  :  car  quand  il  est  tout  petit  dans  le  sein  de 
sa  mère,  il  peut  être  tué  et  être  damné;  hors  du  sein 
de  sa  mère,  avant  l'âge  adulte  il  peut  être  empê- 
ché de  recevoir  le  baptême;  parvenu  à  l'âge  adulte, 
il  peut  être  entraîné  à  commettre  différents  péchés  ; 
le  diable  séduit  la  raison  de  l'adulte  par  ses  artifices; 
il  allèche  sa  volonté  par  des  caresses,  il  opprime  sa 
vertu  par  la  violence.  Il  était  donc  nécessaire  qu'il  y 
eiU  un  bon  ange  chargé  de  garder  l'homme  pour  l'ins- 
truire, le  protéger  contre  les  tromperies,  l'exhorter, 
et  le  pousser  au  bien  malgré  les  caresses  et  enfin  le 
défendre  de  toute  pression  contre  la  violence.  On  peut 
assigner  quatre  résultats  que  l'homme  obtient  de  la 
protection  de  son  ange  gardien.  Le  premier,  c'est  de 
faire  avancer  l'homme  dans  l'acquisition  de  la  grâce  : 
l'ange  le  fait  en  trois  manières  :  1°  en  écartant  tout 
ce  qui  empêche  d'opérer  le  bien.  Ceci  est  indiqué  dans 
l'Exode  (xii)  où  il  est  dit  que  l'ange  frappa  les  pre- 
miers-nés de  l'Egypte.  2°  En  chassant  la  paresse, 
comme  il  est  dit  dans  le  livre  du  Prophète  Zacharie  (iv): 
«  L'ange  du  Seigneur  me  réveilla  comme  un  homme 
qu'on  réveille  de  son  sommeil.  »  3°  En  le  conduisant 
dans  la  voie  de  la  pénitence  et  en  le  ramenant  :  ce  qui 
est  signifié  par  l'ange  qui  conduisit  et  ramena  Tobie 
(v).  Le  second,  c'est  de  l'empêcher  de  tomber  en  faute  : 


SAINT   MICHEL,    ARCHANGE  125 

ce  que  l'ange  fait  de  trois  manières  :  1°  En  empêchant 
par  avance  que  le  péché  ne  soit  commis,  ce  qui  est 
indiqué  au  livre  des  Nombres  (xxn)  où  il  est  dit  que 
ôalaam  qui  allait  pour  maudire  Israël  en  fut  empêché 
par  un  ange.  2°  En  reprenant  du  péché  passé  afin  de 
s*e«  corriger  :  comme  au  livre  des  Juges  (n)  où  l'on 
voit  qUe  quand  l'ange  reprit  les  enfants  d'Israël  de 
'e**  r  prévarication,  ils  élevèrent  leurs  voix  et  se  mirent 
*    Fleurer.  3°  En  faisant  pour  ainsi  dire  violence  afin 
"e   quitter  le  péché  actuel  :  ainsi  que  cela  est  signifié 
*ans  la  violence  apportée  par  l'ange  pour  chasser 
*— ^th  et  sa  femme  de  Sodome,  c'est-à-dire,  de  Thabi- 
**«ie  du  péché.  Le  troisième,  c'est  de  s'élever  après  la 
c****te:  l'ange  l'obtient  en  trois  manières  :  1°  En  exci- 
*^*>t  à  la  contrition  :  fait  signalé  dans  le  livre  de  Tobie 
>Cli  où  d'après  les  ordres  de  l'ange,  le  jeune  Tobie  en- 
^^ïsit  du  fiel  du  poisson  (ce  qui  signifiait  la  contrition) 
s    yeux  de  son  père,  c'est-à-dire,  les  yeux  du  cœur. 
^  En  purifiant  les  lèvres  pour  se  confesser  dignement, 
Co**ime  Isaïe  (vi)  eut  les  lèvres  purifiées  par  un  ange. 
^*  En  faisant  accepter  avec  joie  la  satisfaction  :  d'après 
w«      c^    passage  de  saint  Luc  (xv)  qu'il  y  aura  une  plus 
^m      Scande  joie  dans  le  ciel  pour  un  seul  pécheur  qui  fait 
pénitence  que  pour  quatre-vingt-dix-neuf  justes  res- 
tent dans  la  persévérance.  Le  quatrième  résultat,  c'est 
que  l'homme  ne  succombe  ni  si  souvent,  ni  en  tant  de 
maux,  chaque  fois  que  le  diable  l'y  porte  et  l'y  en- 
traîne. Ce  que  Fange  fait  de  trois  manières  :  1°  En 
mettant  un  frein  à  la  puissance  du  démon.  2°  En  affai- 
blissant la  concupiscence.  3°  Et  en  gravant  dans  nos 
cœurs  le  souvenir  de  la  passion  de  Notre-Seigneur. 


/ 


126  LA    LÉGENDE    DOREE 

Ce  qui  a  été  dit  ci-dessus  suffit  pour  le  prouver. 
Secondement,  nous  devons  les  honorer  parce  qu'ils 
sont  nos  directeurs.  Car  tous  les  anges,  dit  l'épître 
aux  Hébreux  (i),  sont  des  esprits  qui  tiennent  lieu  de 
serviteurs  et  de  ministres.  Tous  ont  une  mission  par 
rapport  à  nous  ;  les  supérieurs  sont  envoyés  à  ceux 
du  second  rang,  ceux-ci  aux  derniers,  et  ces  derniers 
à  nous.  Or,  cette  mission  est  bien  en  rapport  :  i°  Avec 
la  bonté  de  Dieu.  Car  cette  divine  bonté  est  manifeste 
en  tant  qu'elle  veut  et  aime  notre  salut  quand  elle  en- 
voie et  nous  transmet  les  plus  nobles  esprits  qui  lui 
sont  intimement  unis,  pour  nous  donner  les  moyens 
d'être  sauvés.  2°  Avec  la  charité  des  anges;  parce  que 
c'est  la  fin  d'une  charité  parfaite  de  désirer  ardem- 
ment le  salut  des  autres.  C'est  pourquoi  Isaïe  dit  : 
«  Me  voici,  Seigneur,  envoyez-moi.  »  Or,  les  anges 
peuvent  nous  aider  parce  qu'ils  nous  voient  privés  de 
leurs  secours  et  attaqués  par  les  mauvais  anges.  S'ils 
sont  envoyés  vers  nous,  c'est  que  la  loi  de  la  charité 
angélique l'exige.  3°  Avec  l'indigence  de  l'homme:  car 
les  bons  anges  sont  envoyés  :  1°  Pour  enflammer  notre 
cœur  d'amour.  Le  char  de  feu  qui  les  porte  en  est  la 
figure.  2°  Pour  éclairer  l'intelligence  dans  la  connais- 
sance de  ses  devoirs.  Ceci  est  figuré  dans  Fange  de 
l'Apocalypse  (x)  qui  avait  un  livre  à  la  main.  3°  Pour 
fortifier  notre  faiblesse  jusqu'à  la  fin.  Ce  qui  est  indi- 
qué dans  le  IIIe  livre  des  Rois  (xix)  où  on  lit  qu'un 
ange  porta  à  Elie  un  pain  cuit  sous  la  cendre  et  un 
vase  d'eau.  Alors  ce  prophète  mangea  et  marcha,  après 
s'être  fortifié  par  cette  nourriture,  jusqu'à  Oreb,  la 
montagne  de  Dieu.  Troisièmement,  nous  devons  les 


SAINT    MICHEL,    ARCHANGE  127 

honorer  parce  qu'ils  sont  nos  frères  et  nos  concitoyens. 
Tous  les  élus,  en  effet,  sont  appelés  à  faire  partie  des 
chœurs  des  anges  ;  quelques-uns  des  supérieurs,  quel- 
ques autres  des  inférieurs  ;  un  certain  nombre  sont 
choisis  pour  rester  avec  ceux  qui  occupent  une  place 
intermédiaire,  selon  leurs  mérites  ;  mais  la  bienheu- 
reuse Vierge  est  au-dessus  de  tous.  Saint  Grégoire  pa- 
raît n'être  pas  de  ce  sentiment  dans  une  de'ses  homé- 
lies. «  Il  y  en  a,  dit-il,  qui  ne  conçoivent  que  peu  de 
choses,  mais  qui  cependant  ne  laissent  pas  d'en  faire 
part  à  leurs  frères  :  ceux-ci  sont  mis  au  rang  des 
Anges.  Il  y  en  a  qui  parviennent  à  comprendre  et  à 
manifester  ce  qu'il  y  a  de  plus  sublime  dans  les  se- 
crets du  ciel  ;  ils  sont  au  rang  des  Archanges.  Il  y  en 
a  qui  opèrent  des  miracles  prodigieux  et  dont  les 
œuvres  sont  marquées  au  coin  de  la  puissance  ;  ils 
sont  avec  les  Vertus.  Il  y  en  a  qui,  par  la  force  de  leurs 
prières  et  par  l'effet  de  la  puissance  qu'ils  ont  reçue, 
mettent  en  fuite  les  esprits  malins  ;  ils  sont  avec  les 
Puissances.  Il  y  en  a  qui,  par  les  vertus  qu'ils  ont  re- 
çues, surpassent  les  élus  en  mérite,  et  sont  à  la  tète 
de  ceux  qui  sont  élus  comme  eux  ;  ils  partagent  alors 
les  prérogatives  des  Principautés.  Il  y  en  a  encore  qui 
exercent  un  tel  empire  en  eux-mêmes  sur  tous  les  vices, 
qu'en  raison  de  cette  pureté,  ils  reçoivent  des  hommes 
le  nom  de  Dieux;  ainsi  qu'il  est  dit  à  Moïse  :  «  Voici 
que  je  t'ai  établi  le  Dieu  de  Pharaon  »  (Exode,  vu)  : 
ceux-là  sont  avec  les  Dominations.  Il  y  en  a  d'autres 
dans  la  personne  desquels  le  Seigneur,  comme  sur 
son  trône,  juge  les  actes  des  autres,  et  qui,  en  gou- 
vernant la  sainte  Eglise,  jugent  devoir  être  admis  au 


128  LA    LÉGENDE    DORÉE 

nombre  des  élus  la  plupart  de  ceux  qui  la  composent 
et  dont  les  actions  pourraient  être  attribuées  à  la  fai- 
blesse ;  ce  sont  cejux  qui  se  trouvent  avec  les  Trônes. 
Il  y  en  a  qui  sont  remplis  plus  que  d'autres  de  l'amour 
de  Dieu  et  du  prochain  et  qui  ont  mérité  de  partager 
le  rang  des  Chérubins,  parce  que  chérubin  veut  dire 
plénitude  de  science  et  que,  d'après  saint  Paul,  la  plé- 
nitude de  la  loi  c'est  l'amour.  Il  s'en  trouve  encore 
qui,  enflammés  par  l'amour  de  la  contemplation  des 
choses  du  ciel,  tendent  de  tous  leurs  efforts  vers  leur 
créateur,  ne  désirent  plus  rien  de  ce  qui  est  ici-bas,  se 
rassasient  de  l'amour  seul  de  l'éternité,  méprisent  tout 
ce  qui  est  de  la  terre,  s'élèvent  en  esprit  au-dessus  de 
ce  qui  appartient  au  temps,  aiment  et  brûlent,  en 
même  temps  qu'ils  trouvent  le  repos  dans  leur  amour, 
qui  brûlent  en  aimant,  qui  embrasent  par  le  feu  de 
leurs  paroles,  et  dont  le  langage  a  la  vertu  d'embraser 
de  suite  de  l'amour  de  Dieu  ceux  auxquels  ils  s'a- 
dressent, et  alors  ils  n'ont  pu  êlreappelés  ailleurs  que 
dans  le  chœur  des  Séraphins.  » 

Quatrièmement,  on  doit  honorer  les  anges  parce 
qu'ils  portent  nos  Ames  au  ciel  ;  ce  qu'ils  font  en  trois 
manières  :  1°  En  leur  préparant  la  voie  (Malach.,  ni). 
«  Je  vais  vous  envoyer  mon  ange  qui  préparera  ma 
voie  devant  ma  face.  »  2°  En  les  portant  au  ciel  sur 
la  voie  qui  a  été  préparée  (Exod.,  xxin)  :  «  Je  vais  en- 
voyer mon  ange  qui  te  gardera  en  route  et  qui  t'in- 
troduira dans  la  terre  que  j'ai  promise  à  tes  pères.  » 
3°  En  les  plaçant  dans  le  ciel  (Luc,  xvi)  :  «  Il  arriva 
que  le  pauvre  mourut  et  fut  emporté  par  les  ancres 
dans  le  sein  d'Abraham.  » 


SAINT    MICHEL,    ARCHANGE  129 

Cinquièmement,  nous  devons  honorer  les  Anges, 
parce  qu'ils  présentent  eux-mêmes  nos  prières  à  Dieu  : 
1°  Ils  offrent  eux-mêmes  nos  prières  à  Dieu,  comme 
il  est  dit  au  livre  de  Tobie  (xn)  :  «  Lorsque  vous  priiez 
avec  larmes  et  que  vous  ensevelissiez  les  morts,  j'ai 
présenté  moi-même  vos  prières  au  Seigneur.  »   2°  Ils 
s'interposent  en  notre  faveur,  ainsi  qu'on  le  voit  au 
livre  de  Job  (xxxiii)  :  «  Si  l'ange  choisi  entre  mille 
parle    pour  l'homme    et   qu'il  annonce  au  Seigneur 
l'équité   de   cet  homme,    Dieu   aura   compassion  de 
lui.  »    Le  prophète  Zacharic  dit  encore  (i)  :  «  L'ange 
du  Seigneur  parla    ensuite  et  dit  :  Seigneur  des  ar- 
mées,  jusqu'à  quand   différerez-vous  de  faire  misé- 
ricorde à  Jérusalem  et  aux  villes  de  Juda  contre  les- 
quelles votre  colère  est  émue?  Voici  déjà  la  soixante 
et  dixième  année  de   leur   ruine.  »    3°  Ils  nous  ap- 
portent les  ordres  de  Dieu.  Daniel  (ix)  rapporte  que 
Gabriel  vola  vers  lui  pour  lui  dire  :  «  Dès  le  commen- 
cement de   votre  prière,  j'ai  reçu  cet  ordre  de  Dieu 
(la  Glose),  et  je  suis   venu  pour  vous  découvrir  les 
choses  dont  le  Seigneur  m'a  chargé  de  vous  instruire, 
parce  que  vous  êtes   un    homme   de  désirs.  »    Saint 
Bernard  parle  ainsi  sur  ces  trois  fonctions  des  anges 
dans  son  livre  sur  le  Cantique  des  Cantiques  :  «  L'ange 
court  du  bien-aimé  à  la  bien-aimée,  offrant  les  vœux, 
rapportant   les  présents.    Il  émeut  celle-ci  et  apaise 
celui-là.  »   —  Sixièmement,  il  faut  les  honorer  parce 
qu'ils  sont  les   nobles  soldats  du  roi  éternel,  d'après 
ce  qu'il  est  dit  dans  Job  (xxv)  :    «  Peut-on  compter  le 
nombre  de  ses  soldats?  »    Parmi  les  soldats  du  roi, 
nous  en  voyons  qui  demeurent  à  sa  cour,  l'accom- 
m.  \) 


130  LA    LÉGENDE    DOUEE 

pagne nt  et  se  livrent  à  des  chants  en  son  honneur 
pour  le  distraire  ;  quelques-uns  gardent  les  villes  et 
les  places  fortes  du  royaume  ;  d'autres  combattent  ses 
ennemis  ;  il  en  est  de  même  des  soldats  de  J.-C.  dont 
nous  venons  de  parler  ;  toujours  à  la  cour  céleste, 
c'est-à-dire  au  ciel  empirée,  ils  accompagnent  le  Roi 
dès  rois,  et  en  son  honneur  ils  chantent  constamment 
des  cantiques  de  liesse  et  de  gloire  en  disant:  «  Saint, 
saint,  saint  :  Bénédiction,  gloire,  sagesse,  action  de 
grâces,  honneur,  puissance  et  force  à  notre  Dieu 
dans  les  siècles  des  siècles.  »  (Apoc,  vir.)  D'autres 
sont  préposés  à  la  garde  des  villes,  des  banlieues,  des 
campagnes  et  des  camps.  Ce  sont  ceux  qui  sont  éta- 
blis pour  nous  garder,  qui  sont  les  gardiens  des  vier- 
ges, des  continents,  des  mariés  et  des  communautés 
religieuses:  «  Jérusalem,  est-il  dit  au  ch.  xm  d'Isaïe, 
j'ai  établi  des  gardiens  sur  tes  murs.  »  D'autres  en- 
fin combattent  les  ennemis  de  Dieu,  c'est-à-dire  les 
démons.  «  Il  y  eut,  dit  l'Apocalypse,  un  grand  combat 
dans  le  ciel,  c'est-à-dire  d'après  une  explication,  dans 
l'église  militante.  Michel  et  ses  anges  combattaient 
avec  le  dragon.  »  Septièmement  enfin,  on  doit  hono- 
rer les  anges,  parce  qu'ils  sont  les  consolateurs  des  affli- 
gés. «  L'ange,  dit  Zacharie  (i),  m'adressait  de  bonnes 
et  consolantes  paroles.  »  L'ange  dit  à  Tobie  (v)  :  «  Ayez 
bon  courage.  »  Ils  exécutent  cette  fonction  de  trois 
manières  :  1°  en  donnant  de  la  vigueur  et  de  la  force. 
Daniel  était  tombé  de  frayeur,  quand  l'ange  le  toucha 
et  lui  dit  (x)  :  «  Ne  craignez  pas;  la  paix  soit  avec 
vous  :  reprenez  vigueur  et  soyez  ferme.  »  2°  En  pré- 
servant de  l'impatience.  «  Le  Seigneur,  dit  le  Psaume 


SAINT   JEROME  131 

xc.  a  ordonné  à  ses  anges  de  vous  garder  dans  toutes 
vos  voies  ;  ils  vous  porteront  sur  leurs  mains,  de  peur 
que  votre  pied  ne  heurte  contre  la  pierre.  »  3°  En  cal- 
mant et  affaiblissant  la  tribulation  elle-même  :  Daniel 
l'indique  (m)  quand  il  rapporte  que  l'ange  du  Sei- 
gneur descendit  avec  les  trois  enfants  dans  la  four- 
naise et  excita  au  milieu  d'elle  un  vent  frais  et  une 
douce  rosée. 


SAINT  JÉRÔME  * 


Jérôme  tire  son  étymologie  de  gerar,  saint,  et  de  nemus, 
bois,  comme  on  dirait  bois  saint,  ou  bien  de  no  ma,  qui  veut 
dire  loi.  C'est  pour  cela  que  sa  légende  dit  que  Jérôme  signi- 
fie loi  sainte.  En  effet  il  fut  saint,  c'est-à-dire,  ferme,  ou  pur, 
ou  couvert  de  sang,  ou  destiné  aux  fonctions  sacrées,  comme 
Ton  dit  des  vases  sacrés  du  temple,  qu'ils  sont  destinés  à  des 
usages  saints.  Il  fut  saint,  c'est-à-dire,  ferme  eu  bonnes  œu- 
vres, à  cause  de  la  longanimité  de  sa  persévérance,  et  pur  en 
son  esprit  :  et  couvert  de  sang,  par  la  méditation  de  la  pas- 
sion du  Seigneur  :  il  fut  consacré  à  de  saints  usages,  en  in- 
terprétant et  en  expliquant  l'Ecriture  sainte.  11  signifie  bois, 
parce  qu'il  habita  quelque  temps  dans  un  bois;  il  veut  dire 
loi,  par  rapport  à  la  discipline  régulière  qu'il  enseigna  à  ses 
moines,  ou  bien  encore  parce  qu'il  expliqua  et  interpréta  la 
loi  sainte.  Jérôme  signifie  encore,  vision  de  beauté,  ou  juge 
des  discours.  La  beauté  est  multiple;  la  première  est  la  spiri- 
tuelle, qui  réside  dans  l'âme;  la  seconde  est  la  morale,  qui 
consiste  dans  l'honnêteté  des  mœurs  ;  la  troisième  est  l'intel- 
lectuelle, qui  est  la  beauté  des  anges  :  la  quatrième  est  la  su- 

*  Cette  légende  paraît  compilée  sur  une  prétendue  vie  du 
saint  par  Eusèbe  de  Crémone  et  rapportée  en  tête  des  œu- 
vres de  saint  Jérôme. 


132  LA    LÉGENDE    DOREE 

persubstantielle,  qui  appartient  à  Dieu  ;  la  cinquième  est  la 
céleste,  qui  réside  dans  la  patrie  des  saints.  Jérôme  vit  en  lui 
et  posséda  cette  quintuple  beauté*  Il  posséda  la  spirituelle, 
dans  ses  différentes  vertus;  la  morale,  par  l'honnêteté  de  sa 
vie  ;  l'intellectuelle,  dans  sa  pureté  éminente  ;  la  supccsubs- 
tanticlle,  dans  son  ardente  charité  ;  la  céleste,  dans  sa  charité 
éternelle  ou  excellente.  Il  fut  juge  des  discours,  des  siens  et 
de  ceux  des  autres  ;  des  siens,  en  ne  parlant  qu'avec  poids  ; 
de  ceux  des  autres,  en  approuvant  ce  qu'ils  contenaient  de 
vrai,  en  réfutant  ce  qui  s'y  rencontrait  de  faux,  et  en  exposant 
les  choses  douteuses. 


Jérôme  fut  le  fils  d'un  homme  noble  nommé  Eu- 
sèbf*,  et  originaire  de  la  ville  deStridonie,  sur  les  con- 
fins de  la  Dalmatic  et  de  la  Pannonie.  Jeune  encore, 
il  alla  à  Rome  ou  il  étudia  à  fond  les  lettres  grecques, 
latines  et  hébraïques.  Son  maître  de  grammaire  fut 
Donat,  et  celui  de  rhétorique,  l'orateur  Victorin.  Il 
s'adonnait  nuit  et  jour  à  l'étude  des  saintes  Ecritures. 
II  y  puisa  avec  avidité  ces  connaissances  qu'il  répan- 
dit dans  la  suite  avec  abondance.  A  une  époque,  il  le 
dit  dans  une  lettre  à  Eustachius,  comme  il  passait  le 
jour  à  lire  Cicéron  et  la  nuit  à  lire  Platon,  parce  que 
le  style  négligé  des  livres  des  Prophètes  ne  lui  plai- 
sait pas,  vers  le  milieu  du  carême,  il  fut  saisi  d'une 
fièvre  tellement  subite  et  violente,  que  son  corps  se 
refroidit,  et  la  chaleur  vitale  s'était  retirée  dans  sa 
poitrine.  Déjà  Ton  préparait  ses  funérailles,  quand 
tout  à  coup,  il  est  traîné  au  tribunal  du  souverain 
juge  qui  lui  demanda  quelle  était  sa  qualité.  Il  répon- 
dit ouvertement  qu'il  était  chrétien.  «  Tu  mens,  lui 
dit  le  juge;  tu  es  cicéronien,  tu  n'es  pas  chrétien; 
car  où  est  ton  trésor,  là  est  ton  cœur.  »  Jérôme  se  tut 


SAINT    JEROME  433 

*lors  et  aussitôt  le  juge  le  fit  fouetter  fort  rudement. 
Jérôme  se  mit  à  crier  :  «  Ayez  pitié  de  moi,  Seigneur, 
ayez  pitié  de  moi.  »  Ceux  qui  étaient  présents  se  mi- 
rent en  même  temps  à  prier  le  juge  de  pardonner  à  ce 
Jeune  homme.  Celui-ci  proféra  ce  serment  :  «  Seigneur, 
Sl  jamais  je  possède  des  livres  profanes,  si  j'en  lis,  c'est 
Çuejevous  renierai.  »  Sur  ce  serment,  il  fut  renvoyé 
e*  soudain  il  revint  à  la  vie.  Alors  il  se  trouva  tout  bai- 
$né  de  larmes,  et  il  remarqua  que  ses  épaules  étaient 
affreusement  livides  des  coups  reçus  devant  le  tribunal 
"e  t>ieu.  Depuis,  il  lut  les  livres  divins  avec  le  même  zèle 
9**  il  avait  lu  auparavant  les  livres  païens.  Il  avait 
V|r*gt-neuf  ans  quand  il  fut  ordonné  cardinal  prêtre 
^*Xs  l'église  romaine.  A  la  mort  du  pape  Libère,  Jé- 
c-***ae  fut  acclamé  par  tous  digne  du  souverain  ponti- 
°^t.  Mais  ayant  repris  la  conduite  lascive  de  quel- 
*»*^^s  clercs  et  des  moines,  ceux-ci,  indignés  à  l'excès, 
***   tendirent  des  pièges.  D'après  Jean  Beleth,  ce  fut 
^**  moyen  d'un  vêtement  de  femme  qu'ils  se  moquè- 
*^tU  de  lui  d'une  façon  honteuse.  En  effet  Jérôme  s'é- 
^nt  levé  comme  de  coutume  pour  les  matines  trouva 
*Ui  habit  de  femme  que  ses  envieux  avaient  mis  auprès 
de  son  lit,  et  croyant  que  c'était  le  sien,  il  s'en  revêtit 
et  s'en  alla  ainsi  à   l'église.  Or,  ses  ennemis  avaient 
agi  de  la  sorte  afin  qu'on  crût  à  la  présence  d'une  femme 
dans  la  chambre  du  saint.  Celui-ci,  voyant  jusqu'où  ils 
allaient,  céda  à  leur  fureur  et  se  retira  chez  saint  Gré- 
goire de  Nazianze,  évoque  de  la  ville  de  Constantinople 
Après  avoir  appris  de  lui  les  saintes  lettres,  il  courut 
au  désert  et  il  y  souffrit  pour  J.-C.  tout  ce  qu'il  ra- 
conte lui-même  à  Eustochium  en  ces  termes  :  «  Tout 
m.  9- 


134  LA    LÉGENDE    DOREE 

le  temps  que  je  suis  resté  au  désert  et  dans  ces  vastes 
solitudes  qui,  brûlées  par  les  ardeurs  du  soleil,  sont 
pour  les  moines  une  habitation  horrible,  je  me  croyais 
être  au  milieu  des  délices  de  Rome.  Mes  membres  dé- 
formés étaient  recouverts  d'un  cilice  qui  les  rendait 
hideux;  ma  peau,  devenue  sale,  avait  pris  la  couleur 
de  la  chair  des  Ethiopiens.  Tous  les  jours  se  passaient 
dans  les  larmes  ;  tous  les  jours  des  gémissements,  et 
si  quelquefois  un  sommeil  importun  venait  m'acca- 
bler,  la  terre  nue  servait  de  lit  à  mes  os  desséchés.  Je 
ne  parle  point  du  boire  ni  du  manger,  quand  les  ma- 
lades eux-mêmes  usent  d'eau  froide,  et  quand  manger 
quelque  chose  de  cuit  est  un  péché  de  luxure  :  et  tan- 
dis que  je  n'avais  pour  compagnons  que  les  scorpions 
et  les  bêtes  sauvages,  souvent  je  me  trouvais  en  esprit 
dans  les  assemblées  des  jeunes  filles  ;  et  dans  un 
corps  froid,  dans  une  chair  déjà  morte,  le  feu  de  la 
débauche  m'embrasait.  De  là  des  pleurs  continuels. 
Je  soumettais  ma  chair  rebelle  à  des  jeûnes  pendant 
des  semaines  entières.  Les  jours  et  les  nuits  étaient 
tout  un  le  plus  souvent,  et  je  ne  cessais  de  me  frapper 
la  poitrine  que  quand  le  Seigneur  m'avait  rendu  à  la 
tranquillité.  Ma  cellule  elle-même  me  faisait  peur, 
comme  si  elle  eût  été  le  témoin  de  mes  pensées.  Je 
m'irritais  contre  moi,  et  seul  je  m'enfonçais  dans  les 
déserts  les  plus  affreux.  Alors,  Dieu  m'en  est  témoin, 
après  ces  larmes  abondantes  il  nie  semblait  quelque- 
fois être  parmi  les  chœurs  des  anges.  »  Il  fit  ainsi  pé- 
nitence pendant  quatre  ans,  après  quoi  il  revint  à 
Bethléem,  où  il  s'offrit  à  rester  comme  un  animal  do- 
mestique auprès  de  la  crèche  du  Seigneur.  Il  relisait 


SAINT    JEROME  135 

les  ouvrages  de  sa  bibliothèque  qu'il  avait  rassemblée 
avec  le  plus  grand  soin,  ainsi  que  d'autres  livres  ;  et 
jeûnait  jusqu'à  la  fin  du  jour.  Il  réunit  autour  de  lui 
un  grand  nombre  de  disciples,  et  consacra  quarante- 
cinq  ans  et  six  mois  à  traduire  les  Ecritures  ;  il  de- 
meura vierge  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie.  Bien  que  dans 
celte  légende,  il  soit  dit  qu'il  fut  toujours  vierge,  il 
s'exprime  cependant  ainsi  dans  une  lettre  à  Pamma- 
chius  :  «  Je  porte  la  virginité  dans  le  ciel,  non  pas  que 
je  l'aie.  »  Enfin  sa  faiblesse  l'abattit  au  point  que  cou- 
ché en  son  lit,  il  était  réduit,  pour  se  lever,  à  se  tenir 
par  les  mains  à  une  corde  attachée  à  une  poutre,  afin 
de  suivre  comme  il  le  pouvait,  les  offices  du  monastère. 
Une  fois,  vers  le  soir,  alors  que  saint  Jérôme  était 
assis  avec  ses   frères    pour    écouter  une  lecture  de 
piété,  tout  à  coup  un  lion  entra  tout  boitant  dans  le 
monastère.  A  sa  vue,   les  frères  prirent  tous  la  fuite, 
mais  Jérôme  s'avança  au-devant  de  lui  comme  il  l'eût 
fait  pour  un   hôte.  Le  lion  montra  alors  qu'il  était 
blessé  au  pied,  et  Jérôme  appela  les  frères  en  leur  or- 
donnant de  laver  les  pieds  du  lion  et  de  chercher  avec 
soin  la  place   de  la  blessure.   On  découvrit  que  des 
ronces  lui  avaient  déchiré  la  plante  des  pieds.  Toute 
sorte  de  soins  furent  employés  et  le  lion  guéri,  s'ap- 
privoisa et  resta  avec  la  communauté  comme  un  ani- 
mal domestique.  Mais  Jérôme  voyant  que  ce  n'était 
pas  tant  pour  guérir  le  pied  du  lion  que  pour  l'utilité 
qu'on  en  pourrait  retirer  que  le  Seigneur  le  leur  avait 
envoyé,  de  l'avis  des  frères,   il  lui  confia   le  soin  de 
mener  lui-même  au  pâturage  et  d'y  garder  l'âne  qu'on 
emploie  à  apporter  du  bois  delà  forêt.  Ce  qui  se  fit: 


136  LA   LÉGENDE    DOREE 

car  l'âne  ayant  été  confié  au  lion,  celui-ci,  comme  un 
pasteur  habile,  servait  de  compagnon  à  l'âne  qui  allait 
tous  les  jours  aux  champs,  et  il  était  son  défenseur 
le  plus  vigilant  durant  qu'il  paissait  çà  et  là.  Néan- 
moins, afin  de  prendre  lui-même  sa  nourriture  et  pour 
que  l'âne  pût  se  livrer  à  son  travail  d'habitude,  tous 
les  jours,  à  des  heures  fixes,  il  revenait  avec  lui  à  la 
maison.  Or,  il  arriva  que  comme  l'âne  était  à  paître, 
le  lion  s 'étant  endormi  d'un  profond  sommeil,  pas- 
sèrent des  marchands  avec  des  chameaux  :  ils  virent 
l'âne  seul  et  l'emmenèrent  au  plus  vite.  A  son  réveil, 
le  lion  ne  trouvant  plus  son  compagnon,  se  mit  à  cou- 
rir çà  et  là  en  rugissant.  Enfin,  ne  le  rencontrant  pas, 
il  s'en  vint  tout  triste  aux  portes  du  monastère,  et 
n'eut  pas  la  hardiesse  d'entrer  comme  il  le  faisait 
d'habitude,  tant  il  était  honteux.  Les  frères  le  voyant 
rentrer  plus  tard  que  de  coutume  et  sans  l'âne,  crurent 
que,  poussé  par  la  faim,  il  avait  mangé  cette  bête;  et 
ils  ne  voulurent  pas  lui  donner  sa  pitance  accoutumée, 
en  lui  disant  :  «  Va  manger  ce  qui  t'est  resté  de 
Fanon,  va  assouvir  ta  gloutonnerie.  »  Cependant 
comme  ils  n'étaient  pas  certains  qu'il  eût  commis  cette 
mauvaise  action,  ils  allèrent  aux  pâtures  voir  si,  par 
hasard,  ils  ne  rencontreraient  pas  un  indice  prouvant 
que  l'âne  était  mort,  et  comme  ils  ne  trouvèrent  rien, 
ils  vinrent  raconter  le  tout  à  saint  Jérôme.  D'après  les 
avis  du  saint,  on  chargea  le  lion  de  remplir  la  fonc- 
tion de  l'âne  ;  on  alla  couper  du  bois  et  on  le  lui  mit 
sur  le  dos.  Le  lion  supporta  cela  avec  patience  :  mais 
un  jour  qu'il  avait  rempli  sa  tâche,  il  alla  dans  la  cam- 
pagne et  se  mit  à  courir  çà  et  là,  dans  le  désir  de  sa- 


SAINT    JEROME  137 

voir  ce  qui  était  advenu  de  son  compagnon,  quand  il 
vit  venir  au  loin  des  marchands  conduisant  des  cha- 
meaux chargés  et  un  âne  en  avant.  Car  l'usage  de  ce 
pays  est  que  quand  on  va  au  loin  avec  des  chameaux, 
ceux-ci  afin  de  pouvoir  suivre  une  route  plus  directe, 
soient  précédés  par  un  âne  qui  les  conduit  au  moyeu 
i l'une  corde  attachée  à  son  cou.  Le  lion  ayant  reconnu 
l'âne,  se  précipita  sur  ces  gens  avec  d'affreux  rugisse- 
ments et  les  mit  tous  en  fuite.  En  proie  à  la  colère, 
frappant  avec  force  la  terre  de  sa  queue,  il  força  les 
chameaux  épouvantés  d'aller  par  devant  lui  à  Pétable 
du  monastère,  chargés  comme  ils  Tétaient.  Quand  les 
frères  virent  cela,  ils  en  informèrent  saint  Jérôme  : 
«  Lavez,  très  chers  frères,  dit  le  saint,  lavez  les  pieds 
de  nos  hôtes  ;  donnez-leur  à  manger  et  attendez  là- 
dessus  la  volonté  du  Seigneur.  »  Alors  le  lion  se  mit 
à  courir  plein  de  joie  dans  le  monastère  comme  il  le 
faisait  jadis,  se  prosternant  aux  pieds  de  chaque  frère. 
Il  paraissait,  en  folAtrant  avec  sa  queue,  demander 
grâce  pour  une  faute  qu'il  n'avait  pas  commise.  Saint 
Jérôme,  qui  savait  ce  qui  allait  arriver,  dit  aux  frères  : 
«  Allez,  mes  frères,  préparer  ce  qu'il  faut  aux  hôtes 
qui  viennent  ici.  »  Il  parlait  encore  quand  un  messager 
annonça  qu'à  la  porte  se  trouvaient  des  hôtes  qui  vou- 
laient voir  l'abbé.  Celui-ci  alla  les  trouver  ;  les  mar- 
chands se  jetèrent  de  suite  à  ses  pieds,  lui  demandant 
pardon  pour  la  faute  dont  ils  s'étaient  rendus  coupa- 
bles. L'abbé  les  fit  relever  avec  bonté  et  leur  com- 
manda de  reprendre  leur  bien  et  de  ne  pas  voler  celui 
des  autres.  Ils  se  mirent  alors  à  prier  saint  Jérôme 
d'accepter  la  moitié  de  leur  huile  et  de  les  bénir.  Après 


1  38  LA    LÉfïRNDF.    DURÉE 

bien  des  instaures,  ils  contraignirent  le  sainl  à 
leur  offrande.  Or,  ils  promirent  de  donner  an 
chaque  année,  une  pareille  quantité  d'huile 
poser  la  même  obligation  à  leurs  héritiers* 
Autrefois  chacun  chantait  à  l'église  ce  (jti'il 
mais  l'empereur  Théodose,  d'après  Jean  Belette 
pria  le  pape  Damase  de   confier  à  quelque 
soin  dérégler  l'office  ecclésiastique.  Le  pape 
.saint  Jérôme  instruit  à  fond  dans  les  langues 
et   hébraïque   et  dans  toutes  tes  sciences,    ■ 
de   celte  rédaction.  Alors   sainl   Jérôme  pari 
psautier  entre  les  fériés  et  assigna  à  chacune 
un  nocturne  particulier;  il  institua  de  chant™ 
de  chaque  psaume  le  Gloria  Palri,  selon  que 
porte  Sigebert.  Ensuite  il  mil  dans  nu  ordre  . 
nable  les  ép  tires  et  les  évangiles  qu'on  devait  ri 
dans  tout  le  cours  de  l'année,  enfin  tout  ee  qn 
cerne  l'office,  excepté  le  chant.  De  Bethléem  il  . . 
sou  travail  au  souverain  Pontife  qui  en  lit  de  gr 
éloges   ainsi   que  les   cardinaux  et  qui   en  cou: 
l'usage  pour  la  suite.  Après  quoi  sainl  Jérôme 
construire  un  tombeau  a  l'entrée  delà  grotte  oôN* 
Seigneur  fut  enseveli  ;  et  ce  fut  là,  après  avoir  accoi 
quatre-vingt-dix  ans  cl  six  mois,  qu'il  reçut  la  se; 
lure.  On  voit  quel  profond  respect  eut  pour  lui  s; 
Augustin  par  les  lettres  qu'il  lui  adressa.  Dans  l'i 
d'elles,  il  lui  écrit  en  ces  termes  :   «  Au  seigneur  t 

*  On  prétend  ([ne  (nu le  crue  histoire  du  lion  est  uttrifai 
»  tu  légende  de  saint  Jérùmc,  par  l'erreur  d'un  copiste  qui  . 
rail   lu  dans   le   l'rfi  tpirilurl  (cli.  cm)  Hvcronime  au  Heu 


\ 


SAINT   JEROME  139 

cher,  et  très  honoré,  et  honorable  ami  Jérôme,  Au- 
gustin, salut,  etc.  »   Autre  part,  il  écrit  ainsi  de  lui  : 
«  Le  prêtre  Jérôme,  très  versé  dans  le  grec,  le  latin 
et  l'hébreu,  vécut  jusqu'à  une  extrême  vieillesse  dans 
tes  saints  lieux,  se  livrant  à  l'étude  des  saintes  lettres. 
La  sublimité  de  ses  discours  brille  de  l'Orient  à  l'Oc- 
cident comme  la  lumière  du  soleil.  »  Saint  Prosper  en 
ses  chroniques  en  parle  ainsi  :  «  Jérôme,  prêtre  illus- 
***e  dans  le  monde  entier,  habitait  Bethléem,  il  rendit 
**es  services  à  l'église  par  son  génie  éminent  et  ses 
t^vaux.  w  Le  saint  parle  aussi  de  soi-même  en  ces 
termes  à  Albigensis:  «  II  n'y  a  rien  que  je  n'aie  évité 
avec  soin  dès  mon  enfance  comme  l'esprit  d'orgueil 
e*  ia  fierté  de  caractère  qui  attirent  la  colère  de  Dieu.  » 
**   dit  autre  part  :  «  J'ai  de  l'appréhension  dans  les 
c"Oses  qui  paraissent  certaines.  »  Plus  loin  :  «  Dans  le 
^^nastère,  nous  exerçons  l'hospitalité  de  tout  cœur; 
*a**s  ceux  qui  viennent  à  nous, excepté  les  hérétiques, 
nc*Vis  les  recevons  avec  un  visage  gai  et  nous  leur  la- 
v*^*is  les  pieds  à  leur  arrivée.  Isidore  s'exprime  ainsi 
^usson  livre  des  Etymologies*  :  «  Jérôme  possédait 
^rois  langues;  son  interprétation  est  préférée  à  celle 
^es  autres,  parce  qu'il  saisit  mieux  la  valeur  des  ter- 
mes, et  que  ses  expressions  sont  claires  et  nettes  ;  en 
outre,  parce  qu'il  est  chrétien,  il  est  plus  sûr.  »  Sé- 
vère Sulpice,  disciple  de  saint  Martin,  dans  un  de  ses 
dialogues,  parle,  en  ces  termes,  de  saint  Jérôme,  son 
contemporain  :  «  Saint  Jérôme,  indépendamment  du 
mérite  de  sa  foi  et  de  ses  vertus,  était  instruit  dans  le 

*  Liv.  vi. 


140  LA    LÉGENDE    DORÉE 

lalin,  le  grec  et  même  l'hébreu,  à  tel  point  que 
sonne  n'oserait   se  comparer  à  lui  pour  telle  sci< 
que  ce  fût  :  ses  combats  et  ses  luttes  contre  les 
chants  étaient  de  tous  les  jours  et  de  tous  les  instai 
les  hérétiques  le  haïrent  parce  que  toujours  il  les 
qua  ;  les  clercs  le  haïrent  parce  qu'il  reprit  leurs  crû 
et  leur  manière  de  vivre  :  mais  les  gens  de  bien, 
exception,  ne  cessent  de  l'admirer  et  de  l'aimer, 
effet,  tous  ceux  qui  le   pensent  hérétique  sonl  d< 
extravagants.  Toujours  occupé  i\  lire,  toujours  au  m 
lieu   des  livres,  il   ne  se  repose  ni  le  jour,  ni  la  nui  * 
Toujours  ou  bien  il  lit  ou  bien  il  écrit.  »  Ainsi  quY 
peut  s'en  assurer  par  ce  qu'il  en  dit  lui-même,  il  eut 
souffrir  d'un  grand  nombre  de  persécuteurs  et  de  d^ 
tracteurs.  Mais  il  supporta  de  bon  cœur  ces  perséci 
lions.  C'est  ce  qu'il  écrit  à  Asella  :  «  Je  rends  grâce 
Dieu  d'être  digne  de  la  haine  du  monde.  On  se  moqu 
de  moi  comme  d'un  malfaiteur;  mais  je  sais  que,  pou 
arriver  au  ciel,  il  faut  supporter  la  bonne  comme  1 
mauvaise  renommée.    Plut  à  Dieu  que,  pour  le  non 
de  mon  Seigneur  et  pour  la  justice,  la  foule  entière  de: 
infidèles  me  poursuivît.  Que  le  monde  ne  peut-il  s'éle- 
ver encore  avec  plus   de    fureur    pour   m 'avilir  !  Je 
n'espère  qu'une  récompense:  c'est  de  mériter  les  éloges 
de  J.-C.  et  la  réalisation  de  ses  promesses.  Il  est  doux, 
il  est  bon  d'être  éprouvé,  quand  on  peut  en  attendre 
la  rémunération  de  J.-C.  dans  le  ciel.   Les  malédic- 
tions ont  beau  être  grandes,  si  elles  sont  compensées 
par  les  encouragements  de  Dieu.  »  Il  mourut  vers  l'an 
du  Seigneur  398. 


> 


SAINT    REMI  141 


SAINT  REMI 

Rémi  vient  de  rameur,  qui  conduit  et  dirige  le  navire.  Ou 
de  rames,  instruments  à  l'aide  desquels  on  mène  le  vaisseau. 
II  vient  de  plus  de  gyon,  lutte.  En  effet  saint  Rémi  gouverna 
l'église  et  la  préserva  du  naufrage  ;  il  la  conduisit  à  la  porte 
du  paradis,  et  il  combattit  pour  elle  contre  les  embûches  du 
diable. 

Saint  Rémi  convertit  à  J.-C.  le  roi  et  la  nation  des 
Francs.  En  effet  ce  roi  avait  épousé  une  femme  très 
chrétienne  nommée  Clotilde  qui  employait  inutilement 
tous   les   moyens  pour  convertir  son  mari  à   la  foi. 
Ayant  mis  au  monde  un  fils,  elle  voulut  qu'il  fût  bap- 
tisé ;  le  roi  s'y  opposa  formellement  ":  or,  comme  elle 
n'avait  pas  de  plus  pressant  désir,  elle  finit  par  obte- 
nir le  consentement  de  Clovis;  et  l'enfant  fut  baptisé; 
mais  peu  de  temps  après,  il  mourut  subitement.  Le  roi 
dit  à  Clotilde  :  «  On  voit  maintenant  que  le  Christ  est 
un  dieu  de  maigre  valeur,  puisqu'il  n'a  pu  conserver 
à  la  vie  celui  par  lequel  sa  croyance  pouvait  être  ac- 
crue. »  Clotilde  lui  dit  :  «  Bien  au  contraire,  c'est  en 
cela  que  je  me  sens  singulièrement  aimée  de  mon  Dieu, 
puisque  je  sais  qu'il  a  repris  le  premier  fruit  de  mon 
sein  ;  il  a  donné  à  mon  fils  un   royaume  infiniment 
meilleur  que  le  tien.  »  Or,  elle   conçut  de    nouveau 
et  mit  au  monde  un  second  fils  qu'elle  fit  baptiser  au 
plus  tôt  ainsi   que  le  premier;  quand  tout  à  coup,  il 
tomba  si  gravement  malade  qu'on  désespéra  de  sa  vie. 
Alors  le  roi  dit  à  son  épouse  :  «  Vraiment  ton  dieu 


142  LA    LÉGENDE    DOREE 

est  bien  faible  pour  ne  pouvoir  conserver  à  la  vie  quel- 
qu'un baptisé  en  son  nom  :  quand  tu  en  engendrerais 
un  mille  el  que  tu  les  ferais  baptiser,  tous  ils  périront 
de  même.  Cependant  l'enfant  entra  en  convalescence 
et  recouvra  la  santé  ;  il  régna  même  après  son  père. 
Or,  cette  femme  fidèle  s'efforçait  d'amener  son  mari  à 
la  foi,  mais  celui-ci  résistait  d'une  manière  absolue. 
(Dans  une  autre  fête  de  saint  Rémi  qui  se  trouve  après 
l'Epiphanie,  on  a  dit  comment  il  fut  converti.)  Et  quand 
le  roi  Clovis  eut  été  fait  chrétien,  il  voulut  doter  l'é- 
glise de  Reims,  et  dit  à  saint  Rémi  :  «  Je  vous  veux 
donner  tout  le  terrain  dont  vous  pourrez  faire  le  tour 
pendant  ma  méridienne*.  »  Ainsi  fut  fait.  Mais  sur  un 
point  du  terrain  que  Rémi  parcourait,  se  trouvait  un 
moulin,  et  le  meunier  repoussa  le  saint  avec  indigna- 
tion. Saint  Rémi  lui  dit  :  «  Mon  ami,  souffre  sans  te 
plaindre  que  nous  partagions  ce  moulin.  »  Cet  homme 
le  repoussa  encore,  mais  aussitôt  la  roue  du  moulin 
se  mit  à  tourner  à  rebours  ;  il  appela  alors  saint  Rémi 
en  lui  disant  :  «  Serviteur  de  Dieu,  venez,  et  possé- 
dons le  moulin  en  commun.  »  Le  saint  lui  répondit  : 
«  Ce  ne  sera  ni  à  toi,  ni  à  moi.  »  Et  à  l'instant  la  terre 
s'entr'ouvrit  et  engloutit  entièrement  le  moulin.  Saint 
Rémi,  prévoyant  qu'il  y  aurait  une  famine,  amassa 
beaucoup  de  blé  ;  des  paysans  ivres,  pour  se  moquer 
de  la  prudence  du  vieillard  mirent  le  feu  au  magasin. 
Quand  saint  Rémi  apprit  cela,  à  raison  des  glaces  de 
l'âge  et  du  soir  qui  était  arrivé  il  se  mit  à  se  chauffer 
et  dit  tranquillement  :  «  Le  feu  est  bon  en  tout  temps, 

*  Flodoard,  c.  xiv. 


) 


SAINT    REMI  143 

cependant  les  hommes  qui  ont  a^i  ainsi,  et  leurs  des- 
cendants auront  les  membres  virils  rompus  et  leurs 
femmes  seront  goitreuses.  »   Il  en  fut  ainsi  jusqu'au 
temps  où  ils  furent  dispersés  par  Charlemagne  *.  Or, 
il  faut  noter  que  la  fête  de  saint  Rémi  qui  se  célèbre  au 
TOois  de  janvier  est  le  jour  de  son  bienheureux  trépas  : 
tandis  que  ce  jour  est  la  fête  de  sa  translation.  Après 
son  décès,  son   corps   était   porté  dans  un    cercueil 
en  l'église  des   saints  Timothée  et  Apollinaire  ;  mais 
arrivé  à  l'église  de  saint  Christophe,   il  devint  telle- 
ment pesant  qu'il  n'y  eut  plus  possibilité  de  le  mou- 
voir. On  fut  donc  forcé  de  prier  le  Seigneur  de  dai- 
ff'ter  indiquer  si,  par  hasard,   il  ne  voulait  pas  que 
"emi  fût  inhumé  dans  cette  église  où  il  n'y  avait  en- 
c°re  aucune  autre  relique  de  saint  :  et  à  l'instant,  on 
s°uleva  le  corps  avec  grande  facilité,  tant  il  était  de- 
Veiïu  léger  !  et  on  Fy  déposa  avec  beaucoup  de  pompe. 
^r>  comme  il  s'y  opérait  une  infinité  de  miracles,  on 
^S^endit  l'église  et  on  construisit  une  crypte  derrière 
ia*xtel;  mais  quand  il  fallut  lever  le  corps  pour  l'y 
Pl^cer,  on   ne  put  le  remuer.  On  passa  la  nuit    en 
Prières  et  à  minuit  tout  le  monde  s'étant  endormi,  le 
'e**demain,  c'est-à-dire,   le   jour    des    calendes    (1er) 
^  Octobre,   on   trouva  que  le  cercueil  avait  été  porté 
«ans  cette  crypte  par  les  anges  avec  le  corps  de  saint 
Kemi. 
Ce  fut  longtemps  après  qu'on  en  fit,  à  pareil  jour, 

*  Flodoard  (c.  xvn)  rapporte  celte  malédiction  du  saint  ; 
les  hommes  auraient  eu  une  affliction  qui  n'aurait  été  autre 
qu'une  hernie.  Il  se  sert  du  mot  ponderoni. 


144  LA    LÉGENDE    DOREE 

la  translation, avec  une  châsse  d'argent, dans  la  crypte 
qui  avait  reçu  de  riches  décorations  *. 
Saint  Rémi  vécut  vers  Pan  du  Seigneur  490. 


SAINT  LÉGER** 


Saint  Léger  était  orné  de  toutes  les  vertus,  quand 
il  fut  promu  à  Pévéché  d'Autun.  A  la  mort  du  roi' 
Clotaire,  il  fut  étrangement  accablé  par  le  soin  des 
affaires  du  royaume  ;  mais,  par  la  volonté  de  Dieu 
et  de  l'avis  des  seigneurs,  il  établit  roi  Childéric, 
frère  de  Clotaire,  jeune  homme  d'une  haute  capacité. 
Ebroïn,  de  son  cùté,  faisait  tous  ses  efforts  pour  éleva* 
sur  le  trône  Thierry,  frère  de  ce  Childéric  ;  ce  n'était 
pas  l'intérêt  de  l'Etat  qui  l'animait,  mais  c'est 
qu'ayant  perdu  le  pouvoir  et  s'étant  attiré  la  haine 
de  tous,  il  avait  à  redouter  la  colère  du  prince  et  des 
seigneurs.  Ebroïn  effrayé  entra  dans  un  monastère, 
après  en  avoir  demandé  l'autorisation  au  roi.  Quand 
elle  lui  eut  été  accordée,  Childéric  mit  son  frère 
Thierry  sous  bonne  garde,  de  peur  qu'il  ne  machinât 
quelque  complot  contre  le  royaume,  et,  grâce  à  la 
sainteté  et  à  la  prévoyance  de  Pévèque,  on  jouit  géné- 
ralement dune  paix  merveilleuse.  Feu  après  cepen- 
dant, le  roi ,  entraîné  au  mal  par  de  mauvais  con- 
seillers, conçut    une   haine  tellement   profonde  con- 


* 


Cf.  Flmloarri,  passim. 

Tiré  de  ses  actes  écrits  par  des  auteurs  contemporains. 


1 


SAINT    LÉGER  145 

tre    l'homme    de    Dieu,   qu'il    s'attacha    à    chercher 
l'occasion   et  les   moyens   de   le   faire    mourir.   Or, 
l'évêque,  qui   supportait    tout   avec  douceur   et   qui 
accueillait  ses  ennemis  comme  s'ils  eussent   été  ses 
amis,  s'arrangea  avec  le  roi  pour  qu'il  célébrât  la  fête 
du  jour  de  Pâques  dans  la  ville  dont  il  était  le  prélat. 
Et,  cette  nuit-là   même,   on  lui  dit  que  le  roi  avait 
décidé  de  mettre  à  exécution,  précisément  dans  la 
*Miit  de  Pâques,  ses  projets  de  mort  contre  sa  per- 
sonne. Mais  le  saint,  qui  ne  craignait  rien,  dîna  ce 
***ême  jour  avec  le  roi,  et  échappa  à  son  persécuteur 
e»)  allant  servir  le  Seigneur    dans   le    monastère    de 
*-»xeuil,  où  il  rendit  les  services  de  la  charité  la  plus 
attentive  à  Ebroïn,  qui   y   vivait  caché   sous  l'habit 
Monacal.   Peu   de  temps   après,   le  roi    mourut,   et 
***ierry  fut  élevé  sur  le  trône.  Ce  fut  à  cette  occasion 
9**^  Léger,  touché  des  larmes  et  des  prières  de  son 
P^Viple  et  forcé  par  les  ordres  de  l'abbé,  retourna  à 
^^ïi  siège.  Aussitôt  encore,  Ebroïn  jeta  le  froc  et  fut 
*^*bli  sénéchal  du  roi.  S'il  avait  été  méchant  aupara- 
^^nt,  il  devint  bien  pire  après  ;  aussi  employait-il  tous 
^^  moyens  pour  parvenir  à  faire  occire  saint  Léger. 
*^es  soldats  furent  envoyés  pour  le  prendre,  et  quand 
V«éger  le  sut,  il  céda  à  leur  fureur,  et  au  moment  qu'il 
sortait  de  la  ville,  revêtu  de   ses  habits  pontificaux, 
les  soldats  se  saisirent  de  sa  personne  et  lui  arrachè- 
rent aussitôt  les  yeux.  Deux  ans  après,  saint  Léger 
fut  amené  au  palais  du  roi  avec  son  frère  (iarin,  que 
Ebroïn  avait  exilé.  Comme  il  répondait  avec  calme 
et  sagesse  aux  insultes  d'Ebroïn,  cet  impie  ordonna 
que  Garin  frtt   écrasé  à  coups  de  pienvs.  et  que   le 
m.  10 


1 46  l-V    LÉGENDE    DORÉE 

saint  évéque  fût  mené  une  journée  entière,  nu  pieds, 
dans  le  lit  d'un  fleuve  qui  roulait  sur  des  pierres  très*» 
aiguës.   Mais   apprenant  qu'au   milieu  de  ces  tour— - 
inents,  saint  Léger  louait  Dieu,  il  lui  fit  couper  b^ 
langue  ;  après  quoi,  il  le  confia  à  un  gardien  vigilant 
dans  l'intention  de  le  réserver  à  de  nouveaux  sui 
plices.    Cependant,    le   saint   évoque    ne   perdit 
l'usage  de   la  parole,   mais   il   prêchait  et 
comme  il  le  pouvait  ;  il  prédit  encore  à  quelle  époq»^ 
et  de  quelle  manière  Ebroïn  et  lui  mourraient.  Aloi 
une  lumière  immense  en  forme  de  couronne  entoi 
sa  tête  ;  beaucoup  de  ceux  qui  en  furent  les  témo^" 
lui  demandèrent  ce  que  c'était.  Mais  le  saint,  ap 
s'être  prosterné  en  prières,  rendit  grâces  à  Dieu 
avertit  tous  les  assistants  d'améliorer  leur  conduit* 
Quand  Ebroïn  fut  instruit  de  cela,  il  envoya  de  coléi 
quatre  bourreaux  auxquels  il  donna  l'ordre  de  coupe  ^ 
la  tête  à  saint  Léger.  Or,  pendant  que  ceux-ci  le  cbn-^ 
duisaient,  il  leur  dit  :  «  Vous  n'avez  pas  besoin  d^^ 
vous  fatiguer   plus  longtemps  :  accomplissez  ici  \e&& 
vœux  de  celui  qui  vous  a  envoyés.  »  A  ces  mots,  trois* 
d'entre  eux  furent  tellement  touchés  qu'ils  se  jetèrent 
à  ses  pieds,  en  lui  demandant  pardon;  mais  le  qua- 
trième, après  l'avoir  décapité,  fut   aussitôt   saisi  par 
le  démon,  et  termina  misérablement  sa  vie  en  se  pré- 
cipitant dans  le  feu.  Deux  ans  après,  Ebroïn  apprit 
que   le  corps  du  saint  homme  opérait  de  nombreux 
et  éclatants  miracles;  toujours  rempli  d'une  misérable 
jalousie,  il  envoya  un  soldat  afin  de  savoir  par  lui  ce 
qu'il  y  avait  de  vrai  en  ce  bruit.   Or,  ce  soldat    or- 
gueilleux et  insolent,  ne  fut  pas  plus  tôt  arrivé,  qu'il 


F 


SAINT    FRANÇOIS  147 

fîrappa  du  pied  la  tombe  du  saint,  en  s'écriant  : 
«  !Meure  celui  qui  pense  qu'un  mort  puisse  faire  des 
ï racles!  »  Mais  il  fut  bientôt  saisi  par  le  démon  et 
ourut  subitement.  Cetle  mort  rendit  encore  le  saint 
1>I  us  célèbre.  A  ces  nouvelles,  Ebroïn,  de  plus  en  plus 
o^mt^ré  d'envie,  prit  tous  les  moyens  d'étouffer  la 
■"^«ornmée  de  saint  Léger;  mais,  selon  que  celui-ci 
*  »  vait  prédit,  cet  impie  périt  traîtreusement  par  le 
Slsiive. 

*3r,  saint  Léger  souffrit  vers  Tan  du  Seigneur  680, 
****   temps  de  Constantin  IV. 


SAINT  FRANÇOIS* 

François  s'appela  d'abord  Jean,  mais,  dans  la  suite, 

U  changea  de  nom  et  s'appela  François.  Il  paraît  que 

ce  fut  pour  plusieurs  motifs  que  ce  changement  eut 

lieu.   i°  Comme  souvenir   d'une  chose  merveilleuse, 

savoir  :  qu'il  reçut  de  Dieu  d'une  manière  miraculeuse 

Je  don  de  la  langue  française  ;  ce  qui  fait  dire  dans  sa 

légende  que,  toujours,  quand  il  était  embrasé  du  feu 

de  l'Esprit  Saint,  il  exprimait  en  français  ses  émotions 

brûlantes.  2°  Afin  que  son  ministère   fût  manifesté; 

c'est  pour  cela  qu'il  est  dit  dans  sa  légende  que  ce  fut 

par  un  effet  de  la  sagesse  divine  qu'il  fut  ainsi  appelé, 

afin  que  par  ce  nom  singulier,  que  personne  n'avait 

*  Cette  légende  est  compilée  d'après  les  Vies  du  Saint  et  les 
Chroniques  de  l'Ordre  de  Saint-Françoi*. 


148  IV    LÉGENDE    DORÉE 

encore  porté,  le  but  de  son  ministère  fût  plus  vitt 
connu  dans  tout  l'univers.  3°  Pour  indiquer  les  résuL 
tats  qu'il  devait  obtenir;  car,  ainsi,  on  donnait  : 
comprendre  que,  par  lui  et  par  ses  enfants,  il  deva1 
rendre  francs  et  libres  une  quantité  d'esclaves  <fl 
péché  et  du  démon.  4°  A  raison  de  sa  magnanimi  , 
de  cœur,  car  franc  vient  de  férocité;  il  y  a,  en  effa 
dans  le  caractère  français,  un  instinct  de  férocité  jofi 
à  la  magnanimité.  5°  En  raison  de  la  vertu  de 
parole,  qui  tranchait  dans  le  vice  comme  une  fin 
cisque.  6°  Pour  la  terreur  que  le  démon  ressen 
quand  François  le  mettait  en  fuite.  7°  Pour  sa  sécu 
dans  la  vertu,  la  perfection  de  ses  œuvres  et  l'hcz 
nèteté  de  sa  manière  de  vivre.  On  dit,  en  effet,  q~ 
les  francisques  étaient  des  insignes  ayant  la  forme  — 
haches,  portées  au-devant  des  consuls,  comme  marq^ 
de  terreur,  de  sécurité  et  d'honneur  tout  à  la  fois. 

François,  le    serviteur  et   l'ami  du    Très-Haut,  r^ 
dans  la  ville  d'Assise,  et  négociant,  vécut  dans  lavc^ 
ni  té  jusqu'à  l'âge  de  près  de  vingt  ans.  Notre-Seignei^ 
se  servit  du  fouet  de  l'infirmité  pour  le  corriger  etf 
changea  subitement  en  un  autre  homme,  en  sorte  qu^* 
dès  cet  instant,  l'esprit  de  prophétie  commença  à  &e 
faire  remarquer  en   lui.  Unr   fois,  en  effet,  que  pris 
avec    beaucoup  d'autres  par    des  Pérousins,  il  avait 
été  mis  en  une  dure  prison,  quand  tous  ses  compa- 
gnons étaient  clans  la  tristesse,  seul  il  entra  dans  des 
transports  de  joie  ;  et  comme  ils  l'en  reprenaient,  il 
leur  dit  :  «  Vous  saurez   que  si  je   me  réjouis,  c'est 
que  je  serai  honoré,  comme   un  saint,  du  monde  en- 
tier. »  Un  jour,  dans  un  voyage  qu'il  faisait  à  Rome 


saint  François  149 

v  dévotion,  il  se  dépouilla  de  ses  habits  et  prenant 
cr^u:x  d'un  pauvre,  il  s'assit  au  milieu  des  mendiants 
<i*?vant  l'église  de  Saint-Pierre;  il  mangea  avidement 
«à  v€^c  eux,  comme  l'un  d'entre  eux;   ce  qu'il  eût  fait 
X*!*-15  souvent  s'il  n'eût  été  retenu  par  respect  pour  les 
ï>^rsonnes  de  sa  connaissance.  L'antique  ennemi  s'ef- 
forçait de  le  détourner  de  son  bon  propos,  et  lui  rap- 
pelai le  souvenir  d'une  femme  de  son  pays  monstrueu- 
sement bossue,  en  le  menaçant  de  le  rendre  comme 
e'*e,   s'il  ne  se  désistait  de  son  entreprise;   mais  le 
^éfneur  qui  le  fortifia  lui  fit  entendre  ces  paroles  : 
ff    François,  les  choses  amères,  prends-les  pour  douces, 
e*    Reprise- toi  toi-même,  si  tu  désires  me  connaître.  » 
rencontra  alors  un  lépreux,  et  quoique  tous  ceux 
^y*1     sont  affligés  de   cette   maladie    soient   un  sujet 
**orreur,  il  se  rappela  l'oracle  divin  et  courut  em- 
^^Hser  ce  lépreux,  qui    disparut    aussitôt  après.    A 
lr*Ktant  il  se  hâte  d'aller  dans  les  asiles  des  lépreux, 
^**r  embrasse  les  mains  avec  dévotion  et  leur  donne 
^  l'argent.  II  entre  pour  faire  sa  prière  dans  l'église 
**^  Saint-Damien,  et  une  image  du  Christ  lui  adresse 
miraculeusement  ces  paroles  :  «  François,  va  réparer 
«la  maison,  qui,  comme  tu  le  vois,  s'écroule  de  toutes 
parts.  »  A  dater  de  ce  moment,  son  âme  s'était  comme 
fondue  et  la  compassion  pour  J.-C.  crucifié  fut  mer- 
veilleusement empreinte  en  son  cœur.  Il  mit  tous  ses 
soins  à  réparer  l'église,  et  après  avoir  vendu  ce   qu'il 
avait,  il  voulait  en  donner  l'argent  à  un  prêtre  ;  comme 
celui-ci  refusait  de  le  recevoir  par  crainte  des  parents 
de  François,  le  saint  jeta  cet  argent,  en  sa  présence, 
commeune  poussière  méprisable.  Ce  fut  alors  queson 
m.  10' 


150  LA    LÉGENDE    DOREE 

père  le  fit  saisir  et  lier,  mais  François  lui  rendit  le 
prix  de  la  vente  de  ses  biens,  et  se  défit  pareillement 
de  son  habit;  dans  cet  état  de  nudité  il  se  jeta  dans 
les  bras  du  Seigneur,  et  se  revêtit  d'un  cilice.  Le  ser- 
viteur de  Dieu  appelle  alors  un  simple  particulier 
qu'il  regarde  comme  son  père  en  sollicitant  ses  béné- 
dictions à  la  place  de  celui  qui  l'accablait  de  malédic- 
tions. Son  frère  le  rencontra,  un  jour  d'hiver,  couvert 
de  haillons,  et  en  prières.  En  le  voyant  tout  grelottant, 
il  dità  quelqu'un  :  «  Demandée  François  de  te  vendre 
une  once  de  sueur.  »  Ce  qu'entendant  François,  il 
répondit  :  «  Vraiment  j'en  vendrai  à  mon  Seigneur*.» 
Un  jour  qu'il  avait  entendu  ces  paroles  adressées  par 
Notrc-Seigneur  à  ses  disciples,  quand  il  les  envoya  prê- 
cher, à  l'instant  il  se  mit  en  devoir  de  les  pratiquer 
toutes  à  la  lettre  :  il  ote  ses  souliers;  se  couvre  d'une 
seule  tunique,  encore  est-elle  grossière  et  à  la  place 
d'une  ceinture  de  cuir,  il  emprunte  une  corde.  Par  un 
temps  de  neige,  et  passant  dans  une  forêt,  il  fut  pris 
par  des  larrons;  ils  lui  demandèrent  qui  il  était,  il 
répondit  qu'il  est  le  héraut  de  Dieu.  Alors  ils  le  prirent 
et  le  jetèrent  dans  la  neige,  en  disant  :  «  Dors,  rustique 
héraut  de  Dieu.  » 

Beaucoup  île  nobles  et  de  roturiers,  tant  clercs  que 
laïques,  quittèrent  les  pompes  du  monde  pour  s'atta- 
cher à  lui.  Ce  père  en  sainteté  leur  enseigna  à  prati- 
quer la  perfection  évangélique,  à  embrasser  la  pauvreté 
et  à  marcher  dans  la  voie  de  la  sainte  simplicité.  11 
écrivit  en  outre  une  règle  évangélique  pour  lui  et  les 

*  Chronique  de  l'Ordre  de  Saint-François,  I'°  p.  1. 1,c.  v. 


SAINT   FRANÇOIS  151 

frères  qu'il  avait  et  qu'il  aurait,  règle  qui  fut  confirmée 
par  le  pape  Innocent  III.  Depuis  lors,  il  commença 
à  répandre  avec  plus  de  ferveur  que  jamais  la  semence 
de  la  parole  de  Dieu,  et  à   parcourir  les  villes  et  les 
bourgs,  animé  d'un  zèle  admirable.  —  Il  y  avait  un 
frère  qui,  extérieurement,  paraissait  d'une  éminente 
sainteté,  toutefois  il  était  fort  original;  il  observait  la 
règle  du  silence  avec  une  telle  rigueur  qu'il  ne  se  con- 
fessait que  par  signes  et  non  de  vive  voix.  Tout  le 
monde  le  louait  comme  un  saint,  mais  l'homme  de 
Dieu  vint  dire  :   «   Cessez,  mes  frères,  de    louer  en 
lui  des  illusions  diaboliques  :  Qu'on  l'avertisse  de  se 
confesser  une  fois  ou  deux  par  semaine;  que  s'il  ne  le 
fait  pas,  il  y  a  tentation  du  diable  et  supercherie.  » 
Quand  les  frères  donnèrent  cet  avis  à  cet  homme,  il 
mit  un  doigt  sur  sa  bouche  et  secouant  la  tête,  il  fit 
signe  qu'il  ne  se  confesserait  pas.  Peu  de  jours  après, 
il  retourna  à  son  vomissement  et  mourut  après  avoir 
passé  sa  vie  dans  des  actions  criminelles.  —  Dans  un 
voyage,  le  serviteur  de  Dieu  fatigué  allait  monté  sur 
un  âne;  son  compagnon  frère  Léonard  d'Assises,  qui 
était  aussi  fatigué,  se  mit  à  penser  et  à  dire  en  lui- 
même  :  «  Ses  parents  et  les  miens  ne  jouaient  pas  de 
pair  ensemble.  »  A  l'instant  l'homme  de  Dieu  descen- 
dit de  son  âne  et  dit  à  son  frère  :  «  Il  n'est  pas  con- 
venable que  j'aille  sur  un  âne  et  que  vous  alliez  à  pied, 
car  vous  avez  été  plus  noble  que  moi.  »  Le  frère,  stu- 
péfait, se  jeta  aux  pieds  du  père  et  lui  demanda  par- 
don. —  11   rencontra,  un  jour  sur  son  passage,  une 
femme  noble  qui  marchait  à  pas  précipités.  Le  saint 
eut  pitié  de  sa  fatigue  et  de  l'état  d'oppression  qui  en 


152  LA    LÉGENDE    DOREE 

était  la  suite  ;  il  lui  demanda   ce  qu'elle  cherchait  : 
«  Priez  pour  moi,  mon  père,  lui  dit-elle,  parce  que 
mon  mari  m'empêche  de  mettre  à  exécution  un  salu- 
taire propos  que  j'ai  résolu  de  suivre;  et  il  me  gène 
fort  de  servir  J.-C.  »  Saint  François  lui  dit  :  «  Allez, 
ma  fille,  dans  peu,  vous  en  recevrez  delà  consolation, 
et  vous  lui  annoncerez,  de  la  part  de  Dieu  tout-puis- 
sant et  de  la  mienne,  que  c'est  maintenant  pour  lui  le 
temps  du  salut,  plus  tard,  ce  sera  celui  de  la  justice.  » 
Cette  femme  rapporta  ces  paroles  à  son  mari  qui  se 
trouva  changé  tout  d'un  coup  et  promit  de  garder  la 
continence.  —  Un  paysan  mourait  de  soif  dans  un  lieu 
désert;  le  saint  lui  obtint  au  même  endroit  une  fon- 
taine par  ses  prières.  —  Par  l'inspiration  du   Saint- 
Esprit,  il  révéla  le  secret  suivant  à  un  des  frères  qui 
était  de  ses  intimes  :  «  Il  existe  aujourd'hui   sur   la 
terre  un  serviteur  de  Dieu,    en    faveur  duquel,  tant 
qu'il  sera  en  vie,  le  Seigneur  ne  permettra  pas  que  la 
famine  sévisse  sur  les  hommes.  »  Or,  on  raconte  que 
la  prédiction  se  réalisa  effectivement  :  mais  quand  il 
fut  mort,  il  en  arriva  tout  autrement;  car,  après   son 
heureux  trépas,  il  apparut  au  même  frère  et  lui  dit  : 
«  Voici  la  famine,  que,  tout  le  temps  de   ma  vie,  le 
Seigneur  ne  laissa  pas  venir  sur  la  terre.  »  —  A  la  fête 
de  Pâques,  les  frères  grecs  du  désert  avaient  préparé 
la  table  d'une  manière  plus  recherchée  qu'à  l'ordinaire, 
avec  des  nappes  et  des  verres  ;  quand  l'homme    de 
Dieu  eut  vu  cela,  il  se  retira  à  l'instant;  il  se  mit  sur 
la  tête  le  chapeau  d'un  pauvre  qui  se  trouvait  là  pour 
lors,  et  un  bâton  à  la  main,  il  sort  dehors  et  va  at- 
tendre à  la   porte.  Pendant  que  les  frères  étaient  à 


k 


SAINT    FRANÇOIS  153 

table,  il  criait  à  la  porte  que,  pour  l'amour  de  Dieu, 
ils  donnassent  l'aumône  à  un  pèlerin  pauvre  et  infirme. 
On  appelle  le  pauvre,  on  le  fait  entrer  :  il  s'assied  par 
terreà  l'écart  et  pose  son  plat  sur  la  cendre.  Les  frères, 
voyant  cela,  furent  tout  stupéfaits,  et  il  leur  dit  : 
«  J'ai  vu  la  table  parée  et  ornée,  je  me  suis  aperçu  que 
ce  n'est  pas  là  l'ordinaire  de  pauvres  qui  vont  mendier 
de  porte  en  porte.  » 

II  aimait  à  tel  point  la  pauvreté  en  lui  et  chez  les 
autres  qu'il  appelait  toujours  la  pauvreté  sa  dame  : 
mais  quand  il  voyait  quelqu'un  plus  pauvre  que  lui, 
il  en  était  jaloux  et  craignait  d'être  dépassé  en  cela 
par  autrui.  En  effet,  un  jour  qu'il  avait  rencontré  une 
pauvre  femme,  il  dit  à  son  compagnon  :  «  Le  dénu- 
ment  de  cette  personne  nous  a  fait  honte  ;  c'est  une 
critique  achevée  de  notre  pauvreté,  car  à  la  place  de 
mes  richesses,  j'ai  fait  choix  de  la  pauvreté  pour  ma 
clame  et  voici  qu'elle  reluit  plus  en  cette  femme  qu'en 
moi*.  »  —  Un  pauvre  vint  à  passer  devant  lui,  et 
l'homme  de  Dieu  en  fut  touché  d'une  vive  compassion, 
alors  son  compagnon  lui  dit  :  «  Bien  que  cet  homme 
soit  pauvre,  peut-être  aussi  n'y  en  a-t-il  pas  dans  tout 
le  pays  qui  soit  plus  riche  en  désir.  »  L'homme  de 
Dieu  répliqua  :  «  Dépouillez-vous  vite  de  votre  tuni- 
que, donnez-la  à  ce  pauvre,  jetez-vous  à  ses  pieds  et. 
reconnaissez  hautement  la  faute  dont  vous  venez  de 
vous  rendre  coupable.  »  Le  compagnon  obéit  tout 
aussitôt.  —  Une  fois  il  rencontra  trois  femmes  sem- 
blables en  tout  pour  la  figure  et  pour  la  manière  d'être, 

•  Hitt.  ord.  Min.,  Ir«  p.,  1.  VI,  c.  cvn. 


154  LA   LÉGENDE    DORÉE 

Ct  elles  le  saluèrent  en  ces  termes  :  «  Que  dame  pai 
vrelé  soit  la  bienvenue  »,  et  elles  disparurent  de  suit 
sans  qu'on  les  ait  plus  jamais  vues.  —  En  venant 
Arezzo  où  une  guerre  intestine  s'était  émue,  Phomr 
de  Dieu  vit  du  faubourg  des  démons  qui  se  réjoui 
saient  au-dessus  de  ce  pays  ;  et  appelant  son  comp 
gnon  nommé  Silvestre,  il  lui  dit  :  «  Allez  à  la  por 
de  la  ville,  et,  de  la  part  de  Dieu  tout-puissant,  coi 
mandez  aux  démons  d'en  sortir.  »  Silvestre  se  hâ 
d'aller  à  la  porte,  où  il  cria  avec  force  :  «  De  la  ps 
de  Dieu  et  par  Tordre  de  notre  père  François,  démoi 
sortez,  tous.  »  Peu  de  temps  après,  la  concorde 
rétablit  parmi  les  citoyens.  —  Ce  même  Silvcstr 
n'étant  encore  que  prêtre  séculier,  vit  en  songe  sort 
de  la  bouche  de  saint  François  une  croix  d'or  dont  I 
sommet  touchait  le  ciel,  et  les  bras  étendus  au  larg 
embrassaient  Tune  et  l'autre  partie  du  monde.  Toucl 
de  componction,  le  prêtre  quitta  aussitôt  le  monde  • 
devint  un  parfait  imitateur  de  l'homme  de  Dieu. 

L'homme  de  Dieu  était  en  oraison  et  le  diable  Ta 
pela  trois  fois  par  son  nom.  Le  saint  lui  répondit,  et 
diable  ajouta  :  «  11  n'est  dans  ce  monde  aucun  homm 
tel  pécheur  qu'il  soit,  auquel  le  Seigneur  ne  fasse  n 
séricorde,  s'il  se  convertit  ;  mais  celui  qui  se  tuera  p 
une  dure  pénitence,  ne  trouvera  jamais  miséricorde 
Aussitôt  le  serviteur  de  Dieu  connut  par  révélation 
malice  de  l'ennemi  qui  s'était  efforcé  de  le  faire  toml 
dans  la  tiédeur.  Mais  l'antique  ennemi  voyant  qi 
n'avait  pas  eu  le  dessus  de  cette  manière,  lui  insp 
une  forte  tentation  de  la  chair  ;  en  la  ressenta 
l'homme  de  Dieu  se  dépouilla  de  son  habit  et  se  frap 


SAINT    FRANÇOIS  155 

avec  une  corde  très  mince,  très  serrée,  en  disant  : 
*  Allons,  frère  Fane,  garde-toi  bien  de  remuer,  voilà 
comment  il  faut  subir  le  fouet.  »  Mais  comme  la  ten- 
tation tardait  à  s'éloigner,  saint  François  alla  se  pré- 
cipiter tout  nu  dans  une  neige  épaisse,  puis  prenant 
de  cette  neige,  il  en  fit  sept  blocs  en  forme  de  boule, 
e*  se  les  mettant  sous  les  yeux,  il  parla  à  son  corps  : 
*  Vois,  lui  dit-il  :  celle-ci  qui  est  plus  grosse,  c'est  la 
femme  ;  de  ces  quatre,  deux  sont  tes  fils  et  deux  sont 
tes  filles,  les  deux  qui  restent  sont  ton  domestique  et 
*a  servante.  »  Hâte-toi  de  les  revêtir  toutes,  car  elles 
Meurent  de  froid  ;  mais  si  ces  soins  multipliés  t'im- 
P°rtunent,  ne  sers  que  le  Seigneur  avec  sollicitude.  » 
aussitôt  le  diable  confus  se  retira  et  le  saint  revint  à 
84  cellule  en  glorifiant  Dieu.  —  Il  logeait  depuis  quel- 
*IUe  temps  chez  Léon,  cardinal  de  Sainte-Croix,  qui 
levait  invité.  Une  nuit  les  démons  vinrent  le  battre 
aycc  la  plus  grande  violence.  Il  appela  alors  son  com- 
pagnon et  lui  dit  :  «  Les  démons  sont  des  hommes 
^  affaires  destinés  par  Notre-Seigneur  pour  punir  nos 
^*cès  :  or,  je  ne  me  rappelle  pas  avoir  commis   une 
foule  que  je  n'aie  expiée  avec  la  miséricorde  de  Dieu  et 
par  la  satisfaction  ;  mais  peut-être  que  le  majordome* 
a  permis  que  ses  gens  se  ruent  sur  moi,  parce  que  je 
demeure  à  la  cour  des  grands  ;  ce  qui  a  pu  fournir  à 
mes  pauvres  petits  frères  l'occasion  de  concevoir  de 
mauvais  soupçons,  quand  ils  me  voient  vivre  dans  les 


*  Ccuttaldwt.  Sic  appellabant  Longobardi  locorum,  pra'dio- 
rumac  villarum  prœfectos,  rerum  dominicarum  actores,  pro- 
cura  tores,  administra  tores,  villicos.  Ducange,v°  Castaldus. 


156  LA    LÉGENDE    DOREE 

délices  et  l'abondance.  »  H  se  leva  de  grand  matin  et 
s'en  alla.  —  Il  était  en  oraison,  un  jour  qu'il  entendit 
sur  le  toit  de  la  maison,  des  troupes  de  démons  qui 
couraient  avec  grand  bruit  :  aussitôt  il  sortit  et  faisant 
sur  lui  le  signe  de  la  croix,  il  dit  :  «  De  la  part  du  Dieu 
tout-puissant,  je  vous  dis,  démons,  de  faire  sur  mon 
corps  tout  ce  qui  vous  est  permis  :  je  suis  disposé  à 
tout  supporter,  parce  que  n'ayant  pas  de  plus  grand 
ennemi  que  mon  corps,  vous  me  vengerez  de  mon  ad- 
versaire, pendant  qu'à  ma  place,  vous  exercerez  ven- 
geance contre  lui.  »  Alors  les  démons  confus  s'éva- 
nouirent. —  Un  frère,  le  compagnon  de  l'homme  de 
Dieu,  vit,  en  extase,  parmi  les  trônes  du  ciel,  un  de 
ces  trônes  très  remarquable  et  brillant  d'une  gloire  ex- 
traordinaire. Plein  d'admiration  il  se  demandait  à  qui 
ce  siège  éclatant  était  réservé,  et  il  entendit  qu'on  lui 
disait  :  «  Ce  siège  a  appartenu  à  un  des  princes  chassés 
du  ciel  et  maintenant  il  est  préparé  à  l'humble  Fran- 
çois. »  Après  sa  prière,  il  demanda  à  l'homme  de  Dieu  : 
«  Que  pensez-vous  de  vous-même,  père?  »  «Je  me 
considère,  répondit  le  saint,  comme  un  très  grand  pé- 
cheur. »  Et  aussitôt  l'Esprit  dit  dans  le  cœur  du  frère  : 
«  Sache  que  ce  que  tu  as  vu  est  véritable;  parce  que 
l'humilité  élèvera  le  plus  humble  de  tous  au  trône  qui 
a  élé  perdu  par  l'orgueil.   » 

Dans  une  vision,  le  serviteur  de  Dieu  aperçut  au- 
dessus  de  lui  un  séraphin  crucifié  qui  imprima  les 
marques  de  sa  crucifixion  d'une  manière  si  évidente 
sur  François  que  le  saint  paraissait  avoir  été  lui-même 
crucifié.  Ses  mains,  ses  pieds  et  son  côté  furent  mar- 
qués du  caractère  de  la  croix;  mais  il  cacha  ces  stig- 


\ 


SAINT    FRANÇOIS  157 

à  tous  les  yeux  avec  grand  soin.  Quelques-uns 
endant  les  virent  de  son  vivant  ;  mais  à  sa  mort,  il 
ri  eut  beaucoup  qui  les  considérèrent.  L'existence 
Lie  de  ces  stigmates  fut  confirmée  par  de  nombreux 
"acles,  dont  il  suffira  d'en  rapporter  deux  qui  eurent 
l  après  son  décès.  Dans  la  Fouille,  un  homme  ap- 
é  Roger,  qui  avait  sous  les  yeux  l'image  de  saint 
niçois,  se  mit  à  penser  ceci  en  lui-même  :  «  Serait-il 
iï  qu'il  eût  été  honoré  d'un  pareil  miracle  ;  ou  bien 
ait-ce  une  pieuse  illusion,  ou  même  une  fourberie 
"entée  par  ses  frères  ?  »  Tandis  qu'il  roulait  cela 
nsson  esprit,  tout  à  coup  il  entendit  un  bruit  sem- 
ible  à  celui  d'un  javelot  lancé  par  une  baliste,  et  se 
itilgrièvement  blessé  à  la  main  gauche;  mais  comme 
*  y  avait  aucune  déchirure  à  son  gant,  il  l'ôta  et 
uva  sur  la  paume  de  sa  main  une  blessure  pro- 
de  faite  comme  par  une  flèche.  Il  en  résultait  une 
'eur  si  vive  qu'il  semblait  devoir  entièrement  dé- 
lir  de  douleur  et  de  chaleur.  Alors  il  se  repentit 
^moigiia  croire  à  la  réalité  des  stigmates  de  saint 
Hçois  ;  deux  jours  après,  ayant  prié  le  saint  par 
stigmates,  il  fut  aussitôt  guéri.  —  Au  royaume  de 
Mille,  un  homme  dévot  à  saint  François  allait  à 
tiplies,  et  fut  la  victime  innocente  d'embûches  dres- 
's  pour  faire  mourir  un  autre  que  lui  ;  il  fut  mortel- 
ncnt  blessé  et  laissé  pour  mort.  Après  quoi,-  son 
lel  meurtrier  lui  enfonça  une  épée  dans  la  gorge  et 
pouvant  la  retirer,  il  s'enfuit.  On  accourt,  de 
tes  parts,  on  s'écrie  et  on  le  pleure  comme  un 
nme  mort.  Or,  à  minuit,  comme  la  cloche  des  frères 
naît  les  matines,  sa  femme  se  mit  à  lui  crier  :  «  Mon 


158  LA    LÉGENDE    DOREE 

maître,  lève-toi  et  va  aux  matines  ;  voici  la  cloche  qui 
t'appelle.  »  Aussitôt  le  blessé  lève  la  main  et  semble 
faire  signe  à  quelqu'un  d'extraire  l'épée,  quand,  aux 
yeux  de  tous,  voici  l'épée  qui  saute  en  l'air  comme  si 
elle  eût  été  lancée  par  un  poignet  très  vigoureux  :  à 
l'instant  cet  homme  se  leva  parfaitement  guéri  en 
disant  :  «  Le  bienheureux  François  est  venu  à  moi,  et 
apposant  ses  stigmates  sur  mes  blessures,  il  en  a  rem- 
pli chacune  d'elles  d'une  onction  suave  et  les  a  gué- 
ries miraculeusement  par  ce  contact  :  comme  il  voulait 
se  retirer,  je  lui  faisais  signe  d'ôter  l'épée,  parce  que 
je  ne  pouvais  parler  autrement.  Il  la  saisit  et  la  jeta 
avec  force  et  aussitôt  il  guérit  entièrement  ma  gorge, 
en  passant  doucement  ses  stigmates  dessus.  »  — Saint 
François  et  saint  Dominique,  ces  deux  lumières  du 
monde,  se  trouvaient  à  Rome  en  compagnie  du  car- 
dinal d'Ostie  qui  fut  dans  la  suite  souverain  pontife. 
Cet  évêque  leur  dit  :  «  Pourquoi  ne  faisons-nous  pas^ 
de  vos  frères  des  évêques  et  des  prélats  qui  l'empor — - 
teraient  sur  les  autres  par  leur  enseignement  et  leura-- 
exemples  ?  »  Ce  fut  à- qui  répondrait  le  premier.  L'hi 
milité  de  saint  François  lui  donna  la  victoire  en  n 
s'avançanl  pas  :   saint  Dominique  remporta  aussi 
victoire  en  répondant  le  premier  par  obéissance.  Saii 
Dominique  répondit  donc  :  «  Seigneur,  s'ils  veulent 
reconnaître,  mes  frères  ont  été  élevés  à  une  positu 
convenable  ;  et  tant  que  cela  sera  en  mon  pouvoir, 
ne  souffrirai  pas  qu'ils  obtiennent  d'autre  marque 
dignité.  »  Après  quoi  saint  François  prit  la  parole    ^ 
répondit  :  «  Seigneur,  mes  frères  ont  été  appelés  r»  a 
neurs,  afin  qu'ils  n'eussent  pas  la  présomption  de  cl^= 


SAINT    FRANÇOIS  139 

venir  majeurs.  »  Saint  François,  qui  avait  la  simplicité 
d'une  colombe,  invitait  toutes  les  créatures  à  l'amour 
du  Créateur;   il  prêchait  les  oiseaux  qui  l'écoutaient, 
qui  se  laissaient  toucher  par  lui  et  qui  ne  se  retiraient 
qu'après  en  avoir  reçu  la  permission.  Des  hirondelles 
babillaient  tandis  qu'il  prêchait,  elles  se  turent  immé- 
diatement après  qu'il  leur  eut  donné  ordre  de  le  faire. 
A  la  Portioncule,  une  cigale  qui  restait  sur  un  figuier, 
Ms-à-vis  de  sa  cellule,  chantait  souvent.  L'homme  de 
Dieu  étendit  la  main  et  l'appela  en  disant:  «  Ma  sœur 
■»  cigale,  viens  à  moi.  »  L'insecte  obéissant  monta 
aussitôt  sur  la   main  de  saint   François  qui  lui  dit  : 
(i  Chante,  ma  sœur  la  cigale,  et  loue  ton  Seigneur.  » 
^"e  se  mit  aussitôt  à  chanter  et  ne  se  retira  qu'après 
Qi'oir  été  congédiée.  Il  ne  touchait  ni  aux  lanternes, 
1)1  aux  lampes,  ni  aux  chandelles,  car  il  ne  voulait  pas 
efl  ternir  l'éclat  avec  sa  main.  Il  marchait  sur  les  pierres 
av^c  révérence  par  considération  pour  celui  qui  s'ap- 
PeHe  Pierre.  Il  ôtait  les  vers  de  dessus  le  chemin  de 
r^*»*te  qu'ils  ne  fussent  écrasés  sous  les  pieds  des 
P^^^ants.  Afin  que  les  abeilles  ne  mourussent  pas  au 
*"*eu  du  froid  de  l'hiver,  il  leur  faisait  donner  du 
**^l  et  ce  qu'il  y  a  de  meilleur  en  vin.  Tous  les  ani- 
^Ux  il  les  appelait  ses  frères.  Rempli  d'une  joie  mer- 

» ^Ueuse  et  ineffable  dans  son  amour  pour  le  Créateur, 
^  Contemplait  le  soleil,  la  lune  et  les  étoiles  et  les  in- 
*^it  à  aimer  le  Créateur.  H  empêchait  qu'on  ne  lui 
*•  Une  grande  couronne  en  disant  :  «  Je  veux  que  mes 
r^ï*es  simples  aient  part  en  mon  chef.  »  —  Un  homme 
*^rt  mondain,  ayant  rencontré  le  serviteur  de  Dieu 
nçois  qui  prêchait  à  Saint-Séverin,  vit,  par  une 


160  LA    LÉGENDE    DOREE 

révélation  divine,  deux  épées  très  brillantes  placées  en 
travers  sur  le  saint  en  forme  de  croix;  Tune  allait  de 
la  tête  aux  pieds  et  la  seconde  s'étendait  d'une  main 
à  l'autre  en  passant  transversalement  par  sa  poitrine. 
Or,  il  n'avait  jamais  vu  François,  mais  il  le  reconnut 
à  celte  marque  :  alors  il  fut  touché,  entra  dans  l'ordre 
des  frères  Mineurs  où  il  mourut  heureusement.  —  Les 
larmes  qu'il  versait  constamment  lui  firent  contracter 
une  maladie  aux  veux  ;  on  lui  conseilla  alors  de  cesser 
de  pleurer  ;  mais  il  répondit  :  «  Ce  n'est  pas  par  amour 
pour  cette  lumière  qui  nous  est  commune  avec  les 
mouches  qu'il  faut  renoncer  à  voir  la  lumière  éter- 
nelle. »  —  Ses  frères  le  pressaient  de  se  laisser  faire  une 
opération  à  cause  de  son  mal  d'yeux,  et  le  chirurgien 
avait  en  main  un  instrument  de  fer  rougi  au  feu  ;  alors 
l'homme  de  Dieu  dit  :  «  Mon  frère,  le  feu,  sois  doux 
et  courtois  pour  moi.  Je  prie  le  Seigneur  qui  t'a  créé 
de  tempérer  pour  moi  ta  chaleur.  »  Et  en  disant  cela 
il  fit  le  signe  de  la  croix  sur  l'instrument  qui  fut  en- 
foncé  dans  la  chair  vive  depuis  l'oreille  jusqu'au 
sourcil,  sans  qu'il  en  ressentît  aucune  douleur;  il  le 
témoigna  lui-même.  —  Le  serviteur  de  Dieu  était  atta- 
qué (Tu ne  très  grave  maladie  à  l'ermitage  de  Saint- 
rrhain.  Sentant  lui-même  que  la  nature  était  en  dé- 
faillance, il  demanda  à  boire  du  vin,  mais  il  n'v  en 
avait  point  :  on  lui  apporta  de  l'eau  qu'il  bénit  en  fai- 
sant le  signe  de  la  croix  ;  et  à  l'instant  elle  fut  changée 
en  un  vin  excellent.  La  pureté  du  saint  homme  lui  fit 
obtenir  ce  que  la  pauvreté  d'un  lieu  désert  n'avait  pu 
lui  procurer:  il  n'en  eut  pas  plutôt  goûté  qu'il  entra 
de  suite  en  convalescence.   Il  préférait  les  mépris  aux 


SAIN'T    FRANÇOIS  161 

louantes  :  et  lorsque  les  peuples  exaltaient  les  mérites 
de   sa  sainteté,  il  commandait  à  quelque  frère  de  lui 
lancer  aux  oreilles  des  paroles  de  nature  à  l'avilir. 
Et  quand  le  frère,  bien  malgré  lui,  rappelait  rustique, 
mercenaire,  maladroit  et  inutile,  saint  François  tout 
égayé  lui  disait  :    «  Que  le  Seigneur  vous  bénisse, 
parce  que  vous  dites  les  choses  les  plus  vraies  :  elles 
sont  telles  que  je  dois  en  entendre.  »  Le  serviteur  de 
Dieu  ne  voulut  pas  tant  être  supérieur  qu'inférieur,  ni 
knt  commander  qu'obéir.  Aussi  il  se  démit  du  géné- 
rât et  demanda  un   gardien  à  la  volonté  duquel  il 
Serait  soumis  en  tout.  Il  promit  et  pratiqua  toujours 
'  °béissance  à  l'égard  du  frère  avec  lequel  il  avait  cou- 
*ume  d'aller. 

Un  frère  ayant   commis  un  acte  de  désobéissance, 
etl      témoignait   du    repentir;   cependant   l'homme  de 
U,^M,  pour  inspirer  de   la  crainte  aux  autres,  fit  jeter 
e  c^puce  de  ce  frère  dans  le  feu.  Après  que  le  capuce 
u^      resté  quelque   temps  en   plein  foyer,  il  ordonna 
e    l'ôter  et  de  le  rendre  au  frère.  On  (Me  donc  le  ca- 
Pi*Oc  du  milieu  des  flammes,  sans  qu'il  y  eiH  la  moin- 
^r^  trace  de  brûlure.  —  Un  jour  qu'il  se  promenait 
****»*«  les  marais  de  Venise,  il  trouva  une  énorme  inul- 
^•\ide  d'oiseaux  qui  chantaient,  et  il  dit  à  son  compa- 
gnon :  «  Mes  frères  les  oiseaux  louent  leur  Créateur, 
&\\ons  au  milieu  d'eux  chanter  les  heures  canoniales.  » 
Quand  il  pénétra  dans  cette  \#lée,  les  oiseaux  ne  fu- 
rent pas  effrayés,  mais  le  saint  et  son  compagnon  ne 
pouvant  s'entendre  l'un  l'autre  à  cause  du  gazouille- 
ment excessif  de  ces  animaux,   François  dit  :   «  Mes 
frères  les  oiseaux,  cessez  de  chanter  jusqu'à  ce  que 
m.  11 


462  LA    LÉGENDE    DOREE 

nous  ayons  terminé  notre  office  de  Laudes.  »  Les  oi- 
seaux se  turent  aussitôt,  et  quand  les  Laudes  furent 
achevées,  il  leur  donna  la  permission  de  chanter  et  à 
l'instant  ils  continuèrent  leur  ramage  comme  à  l'ordi- 
naire. —  Il   avait  été  invité  par  un  chevalier  auquel 
il  dit  :  «  Frère  hôte,  suivez  mes  avis,  et  confessez  vos 
péchés,  car  bientôt  vous  mangerez  ailleurs.  »  Le  che- 
valier consentit  ;  il  régla  ses  affaires  domestiques,  et 
reçut  une  pénitence  salutaire.  Or,  comme  ils  entraient 
pour  se  mettre  à  table,  l'hôte  mourut  subitement.  — 
Il  avait  rencontré  une  multitude  d'oiseaux  et  il  les 
avait  salués  comme  des  créatures  douées  de  raison. 
«  Mes  frères  les  oiseaux,  leur  dit-il,  vous  devez  beau- 
coup de  louanges  à  votre  Créateur  qui  vous  axevêtus 
de  plumes;  il   vous  a  donné  des  ailes  pour  voler,  il 
vous  a  départi  les  régions  de  l'air  et  il  vous  gouverne    - 
sans  aucune  sollicitude  de  votre  part.  »  Les  oiseaux^ 
se  mirent  alors  à  allonger  le  cou,  à  battre  de  l'aile, 
ouvrir  le  bec  et  à  regarder  le  saint  attentivement.  El 
passant  au  milieu   d'eux,  il  les  touchait  avec  sa  roi 
et  cependant  aucun  ne  changea  de  place  jusqu'à 
que  leur  en  ayant  donné  la  permission,  ils  s'envolèrerra 
tous  à  la  fois.  —  Au  château  d'Alviane,  pendant  ur — 
prédication,  on  ne  pouvait  l'entendre  à  cause  du 


zouillement  des  hirondelles  dont  le  nid  était  proch  - 

Et  il  leur  dit  :  «  Mes  sœurs  les  hirondelles,  c'est 

moi  de  parler  maintenant  ;  vous  avez  assez  dit  ; 
dez  le  silence,  jusqu'à  ce  que  la  parole  du  Seigne 
soit  achevée.  »  Aussitôt  elles  lui  obéirent  et  se  turc 
Un  jour  que    l'homme  de  Dieu  voyageait  dans 
Fouille,  il  trouva  sur  le  chemin  une  grande  boui 


SA1XT    FRANÇOIS  !ri4 

toute  grosse  d'argent.  Ea  la  vojant.  son  coflti^^.-c. 
voulut  la  prendre,  pour  en  faire  larges**-  *ojl  p*."-T**  : 
mais  le  saint  s'y  opposa  fonneilemen:.  •  Il  &V<  :-*» 
permis,  dit-il,  mon  fils,  de  prendre  le  bi^c  -i*  ~*r^..  • 
Mais  comme  le  frère  insistait  fortement.  Fr*:*.--. 
après  une  courte  oraison,  lui  commanda  •>?  rtn^^^r 
la  bourse  qui  au  lieu  d'argent  ne  ren:em_*>.  :-.  .s 
qu'une  couleuvre.  A  cette  vue  le  frrrr  eut  p^ur.  rr-tis 
comme  il  voulait  obéir  et  exécuter  i  "ordre  q:A  Y.  *'•  *-•. 
reçu,  il  prit  la  bourse  avec  les  maif*s.  e:  A  er*  <.:*!:  -a 
çrand  serpent.  Alors  le  saint  dît  :  ■  L'armer.:.  :•  -r 
les  serviteurs  de  Dieu,  n'est  rien  autre  :ir>5*r  -z  ir  :.*- 
ble  et  serpent  venimeux.  ■* — Un  frère.  f».»ne:n-r. :>:.>. 
se  mit  dans  l'esprit  que  s'il  avait  sur  lu:  ; .e.  ;;e  :<:- 
pier  avec  l'écriture  du  saint,  la  tentation  ce>*e"-s!"  *-~- 
sitôt.  Mais  comme  il  n'osait  pas  lui  m-jn;:*--:rr  -  n 
désir,  il  arriva  que  l'homme  «le  Dieu  !"ap>-!a  :  Ap- 
portez-moi, lui  dit-il,  mon  fils,  du  [«pier  r\  ïr  ."-'.- 
cre,  car  je  veux  écrire  quelque  ch«.»^e  a  la  l--^ij-  i- 
Dieu.  »  Et  après  avoir  écrit,  il  dit  :  -  Prenrz  ce  {.«:•  .er 
et  çardez-le  soigneusement  jusqu'au  j«..ur  .]- 
mort.  »  Et  aussitôt  toute  tentation  s"ei*»i::rii  •> 
—  Ce  même  frère,  lorsque  le  saint  était  mui-:.  +-. 
mit  à  penser  :  «  Voilà  que  le  Père  est  prr*  -le  ::.-.-urir. 
et  ce  serait  pour  moi  STande  consolation.  >i.  aj..r--*  >a 
mort,  j'avais  la  tunique  de  mon  Père.  Peu  a[»r»  ■*. 
saint  François  l'appelle  et  lui  dit  :  ■  Je  \ou<  donne  celte 
tunique  et  après  ma  mort,  elle  vuu^  appartiendra 
de  plein  droit.  »  —  Il  avait  re«;u  l'hospitalité  a  Alexan- 
drie, en  Lombard ie,  chez  un  honnête  homme,  qui  le 
pria,  pour  observer  Févançile.  de  mauirer  de  luul  ce 


•  • 


-*i . 


164  LA    LÉGENDE    DOREE 

qu'on  servirait.  Le  saint  ayant  consenti  au  pieux  désir 
de  son  hôte,  celui-ci  courut  ,lui  préparer  un  chapon 
de  sept  ans  pour  le  repas.  Pendant  qu'ils  étaient  à  ta- 
ble, un  infidèle   demanda  l'aumône  pour  l'amour  de 
Dieu.  Aussitôt  le  saint  homme,  entendant  bénir  le  nom 
de  Dieu,  fit  passer  au  mendiant  un  morceau  de  cha- 
pon. Le  malheureux  infidèle  conserve  ce  qui  vient  de 
lui  être  donné,   et  le  lendemain,  tandis  que  le  saint 
prêchait,  il  le  montre  en  disant  :  «  Voici,  quelle  sorte 
de  viande  mange  ce  frère  que  vous  honorez  comme 
un  saint  :  c'est  ce  qu'il  m'a  donné  hier  soir.  »  Mais 
le  morceau  de  chapon  parut  à  tout  le  monde  être  du 
poisson.  Alors  l'infidèle,    traité  d'insensé   par  toute 
l'assemblée,  ayant  appris  ce  qu'il  en  était,  resta  con- 
fus et  demanda  pardon.  Le  morceau  reparut  être  d 
la  chair  quand   le  prévaricateur   fut  rentré  en  Iuufi 
même  *.  —  Une  fois  que  le  saint  était  à  table  et  qu'~ 
y  avait  conférence  sur  la  pauvreté  de  la  Bienheureux^ 
Vierge  et  de  son  Fils,  aussitôt  l'homme  de  Dieu  quit 
la  table  en  poussant  des   sanglots  de  douleur  et  co 
vert  de  larmes  il  mange  sur  la  terre  nue  le  morce 
de  pain  qui  lui   reste.  —  Il  voulait  qu'on  témoignai 
une  grande  révérence  pour  les  mains  des  prêtres  à  cf  u 
a  été  confié  le  pouvoir  de  fair<»  le  sacrement  du  corps 
deN.-S.  Aussi  disait-il  souvent  :  «  Si  je  rencontrais  un 
saint  venant  du  ciel  et  un  pauvre  prêtre,  j'irais  au  plus 
tôt  embrasser  les  mains  du  prêtre,  et  je  dirais  au  saint  : 
«  Attendez-moi,   saint  Laurent,  parce  que  les  mains 
«  que  voici  touchent  le  verbe  de  vie,  et  elles  possèdent 
«  quelque  chose  de  surhumain.  » 

*  Saint  Autoiiin,  til.  XXIV,  ch.  u,  g  2.  —  Wading. 


SAINT    FRANÇOIS  163 

Sa  vie  fui  illustrée  par  de  nombreux  miracles.  En 
effet,  des  pains  qu'on  lui  présenta  à  bénir  guérirent 
beaucoup  de  malades:  il  changea  de  l'eau  en  \in.  et 
un  malade  qui  en  goûta  récupéra  aussitôt  la  santé  : 
il   fit  encore  beaucoup  d'autres   miracles,  tjuand   il 
approcha  de  sa  fin.  bien  que  réduit  par  une  longue 
maladie,  il   se   fit   mettre  sur  la  terre  nue  et  appela 
auprès  de  lui  tous  les  frères  qui  se  trouvaient  dans  la 
maison.  Imposant   alors  les  mains   sur  eux   tous,  il 
les  bénit,  et,  comme  à  la  Cène  du  Seisrneur.  il  donna 
à  chacun  une  petite  bouchée  de  pain.  Il  invitait,  sui- 
vant la  coutume,  toutes  les  créatures  à  louer  Dieu  : 
la  mort  elle-même,  qui  est  si  terrible  pour  tous  et  si 
odieuse,  il  l'invitait  aussi  :  il  l'accueillit  avec  joie,  et 
la  priait    de  venir   en   son   hôtellerie,    en    disant  : 
«  Qu'elle  soit  la  bienvenue,  ma  soeur  la  mort.  »>  Ouand 
fut  arrivée  sa  dernière  heure,  il  s'endormit   dans   le 
Seiçneur.  Un  frère  vit  son  âme,  sous  la  forme  d'une 
étoile  semblable  à  la  lune  en  grandeur  et   brillante 
comme  le  soleil.  Le  supérieur  des  frères  dans  la  terre 
de  Labour,  appelé  Augustin,  qui  était  à  l'extrémité. 
*l  qui  avait  déjà  perdu  depuis  longtemps  l'usaire  de 
la  parole,  s'écria  subitement  :  «  Attendez-moi.  père, 
attendez;  je  vais  avec  vous.  »  Comme  les  frères  lui 
demandaient  ce  qu'il  voulait  dire,  il  répondit  :  «  Ne 
vovez-vous  pas  notre  père  François  qui  va  au  ciel?  » 
Et,  au  même  instant,  il  s'endormit  en  paix  et  suivit 
le  père.  —  Une  dame  qui  avait  été   fort   dévouée  à 
saint  François  vint  à  mourir.  Les  clercs  et  les  prêtres 
étaient  autour  de  sa  bière  pour  ses  funérailles,  quand 
tout  à  coup  cette  femme  se  lève  sur  le  lit  funèbre,  et 
m.  Il' 


166  LA    LÉGENDE    DOREE 

appelant  un  des  prêtres  qui  étaient  là,  elle  lui  dit  : 
a  Mon  frère,  je  veux  me  confesser.  J'étais  morte  et 
j'étais  destinée  à  rester  dans  une  dure  prison,  parce 
que  je  n'avais  pas  encore  confessé  un  péché  que  je 
vous  découvrirai  ;  mais  saint  François  ayant  prié  pour 
moi,  il  m'a  été  accordé  de  revenir  à  mon  corps,  afin 
qu'après  avoir  déclaré  ce  péché,  je  pusse  en  obtenir 
le  pardon.  Et  je  ne  vous  l'aurai  pas  plus  tôt  dit,  que 
sous  vos  yeux  je  reposerai  en  paix.  »  Elle  se  confessa 
donc,  reçut  l'absolution  ;  après  quoi,  elle  s'endormit 
dans  le  Seigneur.  —  Les  frères  de  Vicéra  demandè- 
rent à  un  homme  de  leur  prêter  son  chariot  ;  il  répon- 
dit, tout  indigné  :  «  J'aimerais  mieux  écorcher  deux 
d'entre  vous  et  saint  François  en  même  temps,  que 
de  vous  prêter  mon  chariot.  »  Mais,  rentré  en  lui- 
même,  il  se  reprocha  sa  conduite  et  se  repentit  de 
son  blasphème,  par  la  peur  de  la  colère  de  Dieu.  Peu 
après,  son  fils  devint  malade  et  fut  réduit  à  l'extré- 
mité. Quand  il  vit  son  fils  mort,  il  se  roulait  par  terre, 
pleurait,  et  évoquait  saint  François,  en  disant  : 
«  C'est  moi  qui  ai  péché,  c'est  moi  que  vous  auriez 
dû  frapper.  Rendez,  ô  saint,  à  celui  qui  vous  supplie 
dévotement,  ce  que  vous  avez  ravi  à  celui  qui  a  blas- 
phémé indignement.  »  Bientôt,  son  fils  ressuscita,  et 
fit  cesser  ses  pleurs,  en  disant  :  «  Quand  je  fus  mort, 
saint  François  m'a  mené  par  un  chemin  long  et 
obscur,  jusqu'à  ce  qu'il  m'eut  placé  dans  un  verger 
des  plus  beaux,  et  ensuite  il  m'a  dit  :  «  Retourne  vers 
«  ton  père;  je  ne  veux  pas  te  retenir  davantage.  »  — 
Un  pauvre  devait  une  certaine  somme  d'argent  à  un 
riche,  qu'il  pria,  pour  l'amour  de  saint  François,  de 


SAINT   FRANÇOIS  167 

proroger  son  terme.  Ce  riche  lui  répondit  avec  orgueil  : 
w  Je  t'enfermerai  dans  un  endroit  où  ni  saint  François, 
ni  personne  ne  pourra  t'aider.  »  Et  aussitôt  il  fit 
enfermer  cet  homme  dans  une  prison  obscure,  après 
l'avoir  enchaîné.  Peu  après,  saint  François  vint,  brisa 
la  prison,   rompit  les  chaînes  de  cet  homme   et  le 
ramena  sain  et  sauf  à  la  maison.  —  Un  soldat,  qui 
se  moquait  des  œuvres  de  saint  François  et  de  ses 
miracles,  jouait  un  jour  aux  dés,  et,  rempli  de  folie 
et  d'incrédulité,  il  dit  aux  assistants  :  «  Si  François 
e$t  saint,  qu'il  vienne  un  coup  de  dix-huit.  »  Et  aus- 
s'*ôt  les  trois  dés  apportèrent  le  nombre  six,  et  jus- 
91* 'à  neuf  fois  de  suite;  à  chaque  coup,  il  amena  sur 
tes  trois  dés  le  nombre  six.  Mais  ce  soldat,  ajoutant 
toile  sur  folie,  dit  encore  :  «  S'il  est  vrai  que  ce  Fran- 
cs Soit  saint,   que  mon  corps   aujourd'hui   tombe 
P^cé  d'un  coup  d'épéc  ;  mais,  s'il  n'est  pas  saint,  que 
Je  *ï**en  retire  sain«et  sauf.  »  Quand  la  partie  fut  finie, 
**   que  sa  prière  aggravât  son  iniquité,  il   insulta 
**    neveu  qui,  saisissant  une  épée,  la  plongea  dans 
entrailles  de  son  oncle  et  le  tua  incontinent*.  — 
**  homme  avait  une  jambe  perdue,  au  point  qu'il  ne 
Jj°**vait  faire  aucun  mouvement.    Il   invoqua    saint 
.   ^**çois,  en  disant  :  «  Saint  François,  venez  à  mon 
_c*^   ;  souvenez-vous  de  mon  dévouement  et  des  ser- 
^^s  que  je  vous  ai  rendus,  car  je  vous  ai  porté  sur 
^^>  âne  ;  j'ai  baisé  vos  saints  pieds  et  vos  mains,  et 
**^ï   que  je  meurs    dans   les    tourments    les   plus 
**^ux.  »  Aussitôt  le  saint  lui  apparut  avec  un  petit 

Saint  Bonavenlure. 


168  LA    LÉGENDE   DORÉE 

bâton  qui  avait  la  forme  d'un  thau  ;  il  toucha  l'en- 
droit malade,  et  un  abcès  creva  ;  alors,  il  fut  guéri, 
mais  la  marque  du  thau  resta  toujours  en  cet  endroit. 
C'était  avec  ce  caractère  que  saint  François  avait  cou- 
tume de  signer  ses  lettres.  —  A  Castro-Pomérélo, 
dans  les  montagnes  de  la  Pouille,  une  jeune  fille 
unique  vint  à  mourir.  Sa  mère,  qui  avait  de  la  dévo- 
tion à  saint  François,  était  abîmée  dans  une  tristesse 
profonde.  Or,  le  saint  lui  apparut  :  o  Ne  pleurez  pas, 
lui  dit-il,  car  la  lumière  de  votre  lampe,  que  vous 
pleurez  comme  éteinte,  vous  sera  rendue  à  mon  inter- 
cession. »  La  mère  reprit  donc  confiance  et  ne  laissa 
pas  emporter  le  cadavre  de  sa  fille,  mais  elle  invoqua 
le  nom  de  saint  François,  et  prenant  sa  fille  toute 
morte,  elle  la  leva  rendue  à  la  vie.  —  Dans  la  ville 
de  Rome,  un  petit  enfant,  tombé  d'une  fenêtre  d'un 
palais,  avait  été  tué  sur  le  coup.  On  invoque  saint 
François,  et  l'enfant  est  aussitôt  rendu  à  la  vie. 
Dans  la  ville  de  Sezza,  une  maison  en  s'écroulan 
écrasa  un  jeune  homme,  et  déjà  son  cadavre  étai 
posé  sur  un  lit  pour  être  enseveli.  La  mère  invoqu 
saint  François,  avec  toute  la  dévotion  dont  elle  poi 
vait  être  capable,  quand,  vers  minuit,  l'enfant  bàill 
puis  il  se  leva  guéri  et  il  s'épancha  en  paroles 
louanges.  —  Frère  Jacques  de  Riéti  avait  passé 
fleuve  dans  une  nacelle  avec  des  frères,  et  déjà  s 
compagnons  étaient  descendus  sur  la  rive  ;  il  se  d. 
posait  lui-même  à  sortir  du  bateau,  quand,  la  barcj 
venant  à  chavirer,  il  tomba  au  fond  du  fleuve.  L 
frères  se  mirent  à  invoquer  saint  François  pour 
délivrance  du  noyé  qui,  lui-même,  implorait,  s 


SAINTE    PÉLAGIE  169 

son  pouvoir  et  de  tout  cœur,  le  secours  du  bienheu- 
reux. Alors  ce   noyé ,   marchant  au   fond   de   l'eau 
comme  sur  la  terre  ferme,  prit  la  nacelle  submergée 
d  vint  avec  elle  au  rivage.  Ses  vêtements  ne  furent 
même  pas  mouillés,  et  pas  une  goutte  d'eau  n'attei- 
gnit sa  tunique. 


SAINTE  PELAGIE* 

Pélagie,  la  première  des  femmes  de  la  ville  d'An- 

fioche,  regorgeait  de  biens  et  de  richesses.  Douée  d'une 

beauté  extraordinaire,  fière  et  vaine  dans  sa  manière 

"être,  elle  salissait  son  esprit  et  son  corps  dans  l'im- 

P**dicité.  Quand  il  lui  arrivait  de  passer  par  la  ville, 

°  était  avec  une  ostentation  telle  qu'on  ne  voyait  sur 

^lle   qu'or,  argent  et  pierres  précieuses  ;  partout  où 

^lle   allait  elle  embaumait  l'air  de  l'odeur  de  toutes 

sortes  de  parfums.  Elle  était  précédée  et  suivie  d'une 

fovile  immense  de  jeunes  filles  et  de  jeunes  garçons 

aussi  revêtus  d'habits  somptueux.  Un  saint  père  appelé 

^fonnUSj  évéque  d'Héliopolis,  aujourd'hui  Damiette, 

en  Ja  voyant,  se  mit  à  verser  des  larmes  très  amères 

e  °^  qu'elle  avait  plus  de  souci  de  plaire  au  inonde 

^u  *'  n'en  avait  lui-même  de  plaire  à  Dieu.  Se  proster- 

,ant    alors  sur  le  pavé,  il  frappait  la  terre  avec  son 

j.  ?a^e  et  l'arrosait  de  ses  larmes,  en  disant  :  «  Grand 

**'~  !  pardonnez-moi,  misérable  pécheur  que  je  suis, 

'irce  des  Vies  des  Pères. 


170  LA    LÉGENDE    DOREE 

parce  que  celte  femme  de  mauvaises  mœurs  a  mis  plus 
de  temps  à  parer  son  corps  pour  un  seul  jour  que  je 
n'en  ai  mis  dans  toute  ma  vie  pour  me  sauver.  O  Sei- 
gneur, que  les  ornements  d'une  pécheresse  ne  soient 
pas  pour  moi  un  sujet  de  confusion  quand  je  paraîtrai 
en  présence  de  votre  redoutable  majesté.  Elle  est  ornée 
avec  les  soins  les  plus  exquis  pour  la  terre,  et  moi  qui 
me  suis  proposé  de  vous  servir  comme  mou  immortel 
Seigneur,  j'ai  été  assez  négligent  pour  ne  pas  accom- 
plir ma  promesse.  »  Puis  il  dit  à  ceux  qui  se  trouvaient 
là  avec  lui  :  «  En  vérité  je  vous  dis  que  Dieu  la  pro- 
duira contre  nous  au  jour  du  jugement,  parce  qu'elle 
se  farde  avec  soin  pour  plaire  à  des  amants  sur  la  terre, 
tandis  que  nous  négligeons  de  plaire  au  céleste 
époux.  »  Pendant  qu'il  disait  ces  choses  et  d'autres  à 
peu  près  semblables,  tout  à  coup  il  s'endormit,  et  il 
vit  en  songe  une  colombe  noire  et  puante  à  l'excès 
voltiger  autour  de  lui  pendant  qu'il  disait  la  messe. 
Quand  il  eut  dit  aux  catéchumènes  de  se  retirer,  la 
colombe  disparut  et  revint  après  la  messe.  Alors  l'évè- 
que  la  plongea  dans  un  vase  rempli  d'eau  et  elle  en 
sortit  nette  et  blanche  :  elle  s'envola  ensuite  si  haut, 
qu'il  devint  impossible  de  la  voir.  Enfin  Tévèque  s'é- 
veilla. Or,  une  fois  qu'il  prêchait  à  l'église,  Pélagie 
riait  présente.  Elle  fut  si  touchée  de  ses  paroles  qu'elle 
lui  écrivit  une  lettre  en  ces  termes  :  «  Au  saint  évèque, 
disciple  de  J.-C,  Pélagie,  disciple  du  diable.  Si  vous 
voulez  donner  une  preuve  que  vous  êtes  bien  le  dis- 
ciple de  J.-C.  qui,  d'après  ce  que  j'ai  entendu,  est  des- 
cendu du  ciel  pour  les  pécheurs,  daignez  me  recevoir 
toute  pécheresse  que  je  suis,  mais  repentante.  »  L'évè- 


SAINTE    PÉLAGIE  171 

que  lui  répondit  :  «  Je  vous  prie  de  ne  pas  mettre  mon 
humilité  à  l'épreuve,  parce  que  je  suis  un  homme  pé- 
cheur. Si  vous  désirez  être  sauvée,  vous  ne  pourrez 
pas  me  voir  en  particulier,  mais  vous  me  verrez  avec 
les  autres  évêques.  »  Lorsqu'elle  fut  arrivée  auprès  de 
Connus  placé  avec  ses  collègues,  elle  se  jeta  à  ses 
pieds  qu'elle  tenait  de  ses  mains,  et  elle  dit  en  versant 
des  larmes  très  amères  :  «  Je  suis  Pélagie,  une  mer 
«'iniquités,  agitée  par  des  flots  de  péchés.  Je  suis  un 
a*>îme  de  perdition,  je  suis  le  gouffre  et  le  piège  des 
***ies  ;  combien  se  sont  laissé  duper  par  moi  !  mais  j'ai 
nrl^întenant  tous  ces  crimes  en  horreur.  »  Alors  l'évê- 
*l**e   l'interrogea  :  «  Quel  nom  avez-vous,  lui  dit-il  ?  » 
Elle  répondit  :  «  Dès  ma  naissance,  je  m'appelle  Péla- 
S*1^,  mais  à  cause  du  luxe  de  mes  vêtements,  on  m 'ap- 
pelle Marguerite.  »  L'évêque,  l'accueillant  donc  avec 
"On té,  lui  enjoignit  une  pénitence  salutaire;  il  l'ins- 
^1*^iisit  avec  soin  de  la  crainte  de  Dieu,  et  la  régénéra 
T>ai*  le  saint  baptême.  Or,  le  diable  était  là  qui  criait  : 
u  ^y\\  quelle  violence  j'endure  de  ce  vieux  décrépit  !  0 
v,«lcnce!  ô  vieillesse  méchante!   Maudit  soit  le  jour 
°^i    tu  es  né  pour  être  mon  ennemi,  et  dans  lequel  tu 
"^'as  ravi  ma  plus  chère  espérance  !  »  Une  nuit  encore, 
P^*idant  que  Pélagie  dormait,  le  diable  vint  la  réveil- 
la** et  lui  dire  :  «  Dame  Marguerite,  quel  mal  t'ai-je 
Jamais  fait?  Ne  t'ai-je  pas  ornée  de  toutes  sortes  de 
richesses  et  de  gloire?  Je  t'en  prie,  dis-moi,  en  quoi 
Jfct'ai  conlristée,  à  l'instant  je  réparerai  le  tort  que  je 
t'ai  fait.  Seulement,  je  t'en  conjure,  ne  m'abandonne 
pas,  afin  que  je  ne  devienne  pas  le  sujet  du  mépris  des 
chrétiens.  »  Mais  Pélagie  se  signa  et  souffla  sur  le 


172  LA    LÉGENDE    DOREE 

diable  qui  disparut  aussitôt.  Le  troisième  jour  après 
son  baptême,  elle  disposa  tout  ce  qui  lui  appartenait 
et  le  donna  aux  pauvres.  Peu  de  jours  après,  à  l'insu 
de  tout  le  monde,  Pélagie  s'enfuit  pendant  la  nuit  et 
vint  au  mont  des  Oliviers  où,  prenant  l'habit  d'ermite, 
elle  habita  une  petite  cellule  dans  laquelle  elle  servit 
Dieu  en  pratiquant  une  rigoureuse  abstinence.  Elle 
jouissait  d'une  réputation  extraordinaire,  et  on  l'ap- 
pelait frère  Pelage.  Dans  la  suite,  un  diacre  de  l'évê- 
que  dont  nous  avons  parlé  vint  à  Jérusalem  pour 
visiter  les  lieux  saints.  Or,  l'évêque  lui  avait  dit  qu'a- 
près avoir  accompli  ses  dévotions,  il  s'informât  d'un 
moine  nommé  Pelage  et  qu'il  l'allât  voir,  parce  que 
c'était  un  vrai  serviteur  de  Dieu.  Il  le  fit,  mais  bien 
que  Pélagie  le  reconnût  aussitôt,  il  ne  la  reconnut  ce- 
pendant point  à  cause  de  sa  maigreur  extrême.  Péla- 
gie lui  dit  :  «  Avez-vous  un  évêque?  »  «  Oui,  seigneur, 
répondit-il.  »  «  Qu'il  prie  pour  moi  le  Seigneur,  re- 
prit Pélagie,  car  c'est  un  véritable  apôtre  de  J.-C.  » 
Le  diacre  s'en  alla  et  revint  à  la  cellule  de  Pelage  trois 
jours  après.  Mais  comme  après  avoir  frappé  à  la  porte 
personne  ne  lui  avait  ouvert,  il  enfonça  la  fenêtre,  et 
il  vit  que  Pelage  était  mort.  Il  courut  annoncer  cela 
à  l'évêque  qui  vint  avec  le  clergé  et  les  moines  pour 
rendre  les  derniers  devoirs  à  un  si  saint  homme.  Mais 
quand  on  eut  sorti  le  cadavre  de  la  cellule,  on  s'aper- 
çut que  c'était  une  femme.  Tous  furent  remplis  d'ad- 
miration, et  rendirent  grâces  à  Dieu  ;  ensuite  ils  en- 
sevelirent le  saint  corps  avec  honneur.  Or,  elle  trépassa 
le  8e  jour  d'octobre,  vers  Tan  du  Seigneur  290. 


SAINTE    MARGUERITE  173 


SAINTE  MARGUERITE 

Marguerite,  nommée  Pelage,  vierge  très  belle,  riche 
et     noble,   fut  l'objet  des  meilleurs  soins  et  du  plus 
grsand  intérêt  de  la  part  de  ses  parents  qui  s'appli- 
quèrent à  lui  inculquer  d'excellentes  mœurs.  Elle  avait 
t^nt  d'estime  pour  la  pudeur,  qu'elle  ne  se  laissait 
regarder  par  personne.  Cependant  un  jeune  homme 
^e  famille  noble  la  recherche  en  mariage,  et  du  con- 
sentement des  parents,  on  fait  tous  les  préparatifs  des 
**Oces  avec  la  plus  grande  pompe  et  la  plus  grande 
f°*nptuosité.  Le  jour  étant  arrivé  les  jeunes  gens,  les 
J^iones  personnes,et  toute  la  noblesse  réunis,célébraient 
ayec  joie  la  solennité  des  noces  devant  le  lit  déjà  pré- 
paré quand,  par  l'inspiration  de  Dieu,  la  jeune  vierge, 
°°i*sidérant  que  la  perte  de  la  virginité  était  achetée 
ayec  de  si  coupables  réjouissances,  se  prosterna  par 
*e**re  et  pesa  dans  son  cœur  les  embarras  du  mariage 
^v©c  une  telle  exactitude  qu'elle  parvint  à  mépriser 
toutes  les  jouissances  de  cette  vie  comme  si  elles  fus- 
ant des  ordures.  En  conséquence  elle  s'abstint  cette 
nU\t-là  même  d'avoir  des  relations  avec  son  mari,  et 
k  minuit,  après  s'être  recommandée  à  Dieu,  elle  se 
coupa  les  cheveux,  et  s'enfuit  en  cachette  déguisée  en 
homme.  Arrivée  à  un  monastère  éloigné,  et  s'appelant 
frère  Pelage,  elle  fut  reçue  par  l'abbé  et  formée  avec 
soin.  Frère  Pelage  se  comporta  si  saintement  et  si  dé- 
votement qu'à  la  mort  du  proviseur  d'une  commu- 
nauté de  religieuses,  de  l'avis  des  anciens,  et  par  l'or- 


174  LA    LÉGENDE    DORÉE 

dre  de  l'abbé,  il  fut  mis,  malgré  lui,  à  la  tête  du  cou- 
vent de  vierges.  Or,  tandis  qu'il  servait  avec  fidélité 
et  exactitude  à  ces  saintes  filles  ce  qui  leur  était  néces- 
saire pour  la  nourriture  du  corps  comme  pour  celle  de 
l'âme,  le  diable  jaloux  s'étudia  à  apporter  des  obsta- 
cles au  bien  qu'elle  faisait  heureusement,  en  suscitant 
un  crime.  Il  poussa  donc  à  un  adultère  une  vierge  qui 
restait  à  la  porte,  et  quand  les  suites  de  son  crime  de- 
venues patentes  ne  pouvaient  plus  se  cacher,  toutes  les 
vierges  et  les  moines  furent  consternés  de  honte  et  de 
douleur;  sans  jugement  comme  sans  interrogatoire,  Pe- 
lage fut  condamné  parce  qu'il  était  en  rapports  fréquents 
avec  les  religieuses  dont  il  était  chargé.  On  le  chasse 
hors  du  cloître,  et  on  le  renferme  dans  le  creux  d'un  ro- 
cher ;  on  charge  le  plus  sévère  des  moines  de  lui  porter 
du  pain  d'orge  et  de  l'eau  en  très  petite  quantité.  Après 
quoi  les  moines  se  retirèrent  et  laissèrent  Pelage  seul. 
Celui-ci  supporta  tout  en  patience  et  ne  se  laissa  trou- 
bler de  rien,  mais  en  rendant  à  Dieu  de  continuelles 
actions  de  grâces,  il  prenait  de  la  force  et  se  remettait 
constamment  sous  les  yeux  les  exemples  des  saints. 
Enfin  quand  il  connut  que  sa  mort  approchait,  il  écri- 
vit en  ces  termes  à  l'abbé  et  aux  moines  :  «  Issue  d'un 
sang  noble,  j'ai  été  appelée  Marguerite  dans  le  inonde, 
et  pour  traverser  la  mer  des  tentations,  je  me  suis 
donné  le  nom  de  Pelage.  Je  suis  vierge,  et  j'ai  prouvé 
par  mes  actions  que  je  n'ai  pas  menti  avec  mauvaise 
intention.  Un  crime  m'a  fait  pratiquer  la  vertu  ;  j'ai 
fait  pénitence  bien  que  je  sois  sans  reproche  ;  une 
chose  nie  reste  à  demander;  c'est  que  les  hommes  qui 
ignoraient  que  je  suis  une  femme  laissent  aux  sœurs 


SAINTE    THAÏS,    PECHERESSE  175 

le  soin  dé  m'ensevelir,  alors  la  vue  de  mon  corps 
livré  à  la  mort  sera  la  justification  de  ma  vie,  puisque 
les  femmes  reconnaîtront  pour  vierge  celle  que  des 
calomniateurs  ont  jugée  être  une  adultère.  »  Quand 
les  moines  et  les  religieuses  curent  ouï  la  lecture  de 
cette  lettre,  tous  coururent  à  la  caverne.  Les  femmes 
reconnurent  que  Pelage  était  une  femme  et  on  s'assura 
qu'elle  avait  conservé  sa  virginité.  Tous  firent  péni- 
tence et  elle  fut  enterrée  avec  honneur  dans  le  monas- 
tère des  vierges. 


SAINTE  THAÏS,  PÉCHERESSE 

Thaïs,  pécheresse,  selon  qu'il  est  rapporté  dans  les 
Vies  des  Pères  *,  était  d'une  si  grande  beauté  que  plu- 
sieurs ayant  vendu  pour  elle  tout  ce  qu'ils  possédaient, 
se  virent  réduits  à  la  dernière  pauvreté;  ses  amants, 
jaloux  les  uns  des  autres,  se  livraient  à  des  querelles 
si  fréquentes  que  la  porte  de  cette  fille  était  très  sou- 
vent arrosée  de  sang.  Informé  de  cela,  l'abbé  Paplmuce 
prit  un  habit  séculier  et  une  pièce  de  monnaie,  et  étant 
allé  trouver  Thaïs  en  une  ville  d'Egypte  où  elle  restait, 
il  lui  donna  cet  argent  pour  prix  du  péché  qu'il  fei- 
gnait avoir  dessein  de  commettre.  Thaïs  reçut  l'argent 
et  lui  dit  :  «  Entrons  dans  une  chambre.  »  Quand  il 
y  fut  entré,  elle  l'invita  à  monter  sur  le  lit  qui  était 
couvert  de  riches  étoffes,  et  Paplmuce  lui  dit  :  «  S'il 

*  Liv. 


176  LA    LKGKNDE    DORÉE 

y  a  quelque  chambre  plus  reculée,  allons-y.  »  Elle  le 
conduisit  dans  plusieurs  autres  pièces,  mais  l'abbé  ré- 
pétait toujours  qu'il  craignait  d'être  vu.  Alors  Thaïs  lu 
dit:  «  Il  y  a  une  chambre  où  personne  n'entre;  mai 
si  vous  craignez  Dieu,  il  n'y  a  point  de  lieu  quiso 
caché  à  sa  divinité.  »  Quand  le  vieillard  eut  entend 
cela,  il  lui  dit  :  «  Vous  savez  donc  qu'il  y  a  un  Dieu^ 
Et  comme  elle  lui  eut  répondu  qu'elle  savait  qu'il  y- 
un  Dieu,  et  un  royaume  à  venir,  et  même  des  tou 
ments  réservés  aux  pécheurs,  il  lui  dit:  «  Sivousco 
naissez  ces  choses,  pourquoi,  en  causant  la  perte 
tant  d'âmes,  vous  êtes-vous  mise  en  état  d'être  c« 
damnée  avec  justice,  lorsque  vous  aurez  à  rend 
compte  devant  Dieu  non  seulement  de  vos  crime 
mais  aussi  des  crimes  des  autres?  »  En  entendant  c* 
mots,  Thaïs  se  jeta  aux  pieds  de  l'abbé  Paphnuce  « 
lui  fit  cette  prière  en  versant  des  larmes  :  «  Je  saf  2 
père,  qu'il  y  a  une  pénitence,  et  j'ai  confiance  d'obten  - 
pardon  par  vos  prières  :  je  ne  vous  demande  quetroi 
heures  de  délai,  et  après  cela  j'irai  où  il  vous  plair" 
exécuter  tout  ce  que  vous  me  commanderez.  »  L'abta 
lui  désigna  alors  un  endroit  où  elle  devait  se  rendre 
puis  elle  rassembla  tout  ce  qu'elle  avait  gagné  par  se 
péchés,  et  après  l'avoir  fait  porter  au  milieu  de  1 
ville,  elle  y  mit  le  feu  en  présence  de  tout  le  peuple 
en  criant  :  «  Venez  tous,  vous  qui  avez  péché  avec  ino 
venez  voir  comme  je  vais  briller  ce  que  vous  m'ave 
donné.  »  Or,  il  y  en  avait  pour  une  valeur  dequaranf 
livres  d'or*.  Quand  elle  eut  tout  brûlé,  elle  se  rend 

•  Le  texlc  de  J.  de  Voraçinc  porte  400  livres,  mais  les  V 


SAINTE    THAÏS,    PECHERESSE  177 

à    l'endroit  que  lui   avait  désigné  l'abbé    Paphnuce. 
Celui-ci  trouva  un  monastère  de  vierçes  où  il  l'enferma 
dans  une  petite  cellule  dont  il  scella  la  porte  avec  du 
plomb.  Il  n'y  laissa  qu'une  petite  fenêtre  par  où  on 
loi  devait  passer  un  peu  de  nourriture,  et  il  commanda 
•tix  autres  religieuses  que  tous  les  jours  on  lui  portât 
on  peu  de  pain  et  un  tout  petit  peu  d'eau.  Le  vieillard 
allait  se  retirer,  quand  Thaïs  lui  dit  :    «  Où  voulez- 
vous,  père,  que  je  répande  Feau  que  la  nature  rejette?  » 
*   Dans  votre  cellule,  répondit-il,  comme  vous  le  mé- 
ritez. »  Comme  elle  demandait  encore  comment  elle 
devait  adorer  Dieu,   il  répondit  :    «  Vous  n'êtes  pas 
digne  de  prononcer  le  nom  de  Dieu,  ni  d'avoir  sur  les 
lèvres  le  nom  de  la  Trinité,  pas  plus  que  d'élever  vos 
mains  au  ciel,  puisque  vos  lèvres  sont  pleines  d'ini- 
quilé,  que  vos  mains  sont  souillées  d'ordures  ;  mais 
contentez-vous,  étant  assise,  de  regarder  du  côté  de 
l'Orient  et  de  répéter  souvent  ces  paroles  :  «  Vous  qui 
m'avez  formée,  ayez  pitié  de  moi.  »  Thaïs  ayant  passé 
trois  années  recluse  de  cette  manière,  Paphnuce  eut 
^TOpassion  d'elle,  et  alla  trouver  l'abbé  Antoine  pour 
savoir  si  Dieu  lui  avait  remis  ses  péchés.  Quand  il  eut 
e*posé  l'affaire  à  saint  Antoine,  celui-ci  convoqua  ses 
8c*ples  et  leur  commanda  de  passer  la  nuit  suivante 
ar*s  les  veilles  et  la  prière,  chacun  de  son  coté,  avec 
espoir  que  Dieu  révélerait  h  quelqu'un  d'eux  le  motif 
P°Uï»  lequel  l'abbé  Paphnuce  était  venu.  Comme  ils 
Pr,^ient  sans  relâche,  l'abbé  Paul,  le  principal  disciple 


'Piste  qui  aura  mis  quadragintantm  pour  ffitattray  en  a ru  m. 
m.  12 


f*ères  n'en  marquent  que  40.  Ces!  sans  doute  une  faute  de 


é 


178  LA    LEGENDE    DOREE 

d'Antoine,  vit  tout  à  coup  dans  le  ciel  un  lit  recouvert 
d'étoffes  précieuses  que  gardaient  trois  vierges  dont 
le  visage  était  resplendissant  de  clarté.  Ces  trois  vierges 
étaient  la  crainte  de  la  peine  future  qui  avait  retira 
Thaïs  du  vice,  la  honte  des  fautes  commises  qui  lui 
avait  valu  le  pardon,  et  Pamour  de  la  justice  qui  Pavai! 
portée  aux  choses  du  ciel.  Et  comme  Paul  disait  qu'une 
si  grande  grâce  était  pour  Antoine,  une  voix  divine 
lui  répondit:  «  Ce  n'est  point  pour  ton  père  Antoine, 
mais  pour  la  pécheresse  Thaïs.  »  Paul  ayant  rapport» 
le  matin  cette  vision  et  Pabbé  Paphnuce  ayant  conn 
par  là  quelle  était  la  volonté  de  Dieu,  celui-ci  seretica 
avec  joie.  Etant  arrivé  au  monastère,  il  brisa  le  sce^ 
de  la  porte  de  la  cellule.  Mais  Thaïs  priait  qu'on 
laissât  encore  recluse.  Alors  Pabbé  lui  dit  :  «  Sorte 
car  Dieu  vous  a  remis  vos  péchés.  »  Et  elle  répondS 
«  Je  prends  Dieu  à  témoin  que,  depuis  mon  entrée  m. 
j'ai  fait  de  tous  mes  péchés  comme  un  monceau  c^g 
j'ai  mis  devant  mes  yeux  ;  et  de  même  que  le  sou~S 
de  ma  respiration  ne  m'a  point  quittée,  de  même  aL-« 
la  vue  de  mes  péchés  n'a  point  quitté  mes  yeux,  nna 
je  pleurais  constamment  en  les  considérant.  »  L'a£> 
Paphnuce  lui  dit  :  «  Ce  n'est  pas  en  considération  + 
votre  pénitence  que  Dieu  vous  a  remis  vos  pécht5 
mais  parce  que  vous  avez  toujours  eu  la  crainte  da« 
l'esprit.  »  Et  quand  il  Peut  retirée  de  là,  elle  véc^ 
encore  quinze  ans  et  reposa  en  paix. 

L'abbé   Ephrem  voulut  aussi  convertir  de  la  mên* 
manière  une  airtre  pécheresse.   En  effet,  cette  femm 
ayant  excité  avec  impudence  saint  Ephrem  à  pécher^ 
celui-ci  lui  dit  :   «  Suis-moi.  »  Elle  le  suivit  et  quan* 


SAINT    DENYS  179 

elle:     fut  arrivée  à  un  endroit  où  il  y  avait  une  multi- 
tude d'hommes,  il  lui  dit:  «  Mets-toi  là,  afin  que  j'aie 
commerce  avec  toi.  »  «  Et  comment  puis-je  faire  cela, 
reprit-elle,  en  présence  de  tant  de  monde?  »  Ephrem 
lui    dit  alors  :  «  Si  tu  rougis  des  hommes,  ne  dois-tu 
pas  rougir  davantage  de  ton  Créateur  qui  révèle  ce  qui 
se  passe  dans  les  ténèbres  les  plus  épaisses?  »  Et  elle 
se    retira  pleine  de  confusion. 


SAINT  DENYS  * 

L>eoys  veut  dire  qui   fuit  avec  force.   Il  peut  venir  de  dyo, 

eux>  et  nisus,  élévation,  élevé   en   deux  choses,   savoir  quant 

"  eorps  et  quant  à  l'âme.  Ou  bien  il  vient  de  Dyana,  Vénus, 

esse  de  la  beauté,  et  de  syos,  Dieu,  beau  devant  Dieu.  Selon 

utres  il  viendrait  de  Dyonisia,  qui  est,  d'après  Isidore,  une 

*L  rre  précieuse  de  couleur  noire  servant  contre  l'ivresse.  En 

*    saint  Denys  s'est  empressé  de  fuir  le   monde  avec  une 

*a*te  abnégation  ;  il  a  été  élevé  à  la  contemplation  des  cho- 

.        8piritueIIes,  beau  aux  yeux  de  Dieu  par  l'éclat  de  ses  ver- 

*  *   ^ort  contre  l'ivresse  du  vice  à  l'égard  des  pécheurs.  Avant 

tf    ^°riversion  il  eut  plusieurs  prénoms.  On  l'appela  l'Aréopa- 

d      ^»    du  lieu  de  sa  demeure  ;  Théosophe, qui  veut  dire  instruit 

p     ^"^    les  sciences  divines.  Jusqu'à  ce  jour  les  sages  de  la  Grèce 

p^  *^l*«llent  pterugion  tou  ouranou,  qui  veut   dire  aile  du  ciel, 

Sr^»     **   avoir  pris  son  vol  vers  le  ciel  sur  l'aile  de  l'intelligence 

Iç^      ^*tuelle.  On  l'appela  encore  Macarius,qui  signifie  heureux; 

j^       *C|ue  du  nom  de  sa  patrie.  L'Ionique,  dit  Papios,  est  un  dia- 

*-^  grec,  ou  bien  encore  c'est  un  genre  de  colonnes.  Ionique, 

^  Sur  saint  Denys,  consulter  l'abbé  Darboy  dans  son  intro- 

»      ^lion  aux  œuvres  de  ce  saint;  —  Honorius  d'Autun,  Specu- 
***  ecclesiœ,  etc. 


180  LA    LEGENDE   DORÉE 

d'après  le  même  auteur,  est  une  mesure  d'un  'pied  qui  con- 
tient deux  brèves  et  deux  longues.  On  voit  par  là  que  saint 
Denys  fut  instruit  dans  la  connaissance  de  Dieu  en  se  livrant 
à  l'investigation  des  choses  cachées  ;  il  fut  l'aile  du  ciel  en 
contemplant  les  choses  célestes,  et  bienheureux  par  la  posses- 
sion des  biens  éternels.  Par  le  reste,  on  voit  qu'il  fut  un  rhé- 
teur merveilleux  en  éloquence,   le  soutien  de  l'Eglise  par  sa  d 
doctrine,  bref  par  son  humilité  et  long  par  sa  charité  envers^ 
les  autres.  Cependant  saint  Augustin  dit  au  VIIIe  Livre  de 
Cité  de  Dieu  que  l'Ionien  est  une  école  philosophique    II  di 
tinçue  deux  écoles  savoir  l'Italique  qui  doit  son  nom  à  l'Italie 
et  l'Ionienne  qui  le  doit  à  la  Grèce.  Or,  parce  que  saint  Den 
était  un  philosophe  éminent,  il   est  appelé  Ionien  par  anl 
noniase  *.  Sa  vie  cl   son   martyre  ont  été  écrits  en  grec  p» 
Méthode  de  Constantinople,  et  traduits  en  latin  par 
bibliothécaire  du   siège  apostolique,  d'après  ce  que  dit  Hîk» 
mar,  évéque  de  Reims.  (Ep.  xxm,  à  Charles,  empereur.) 

Denys  l'aréopagile  fut  converti  à  la  foi  de  J.-C.  par 
l'apôtre  saint  Paul.  On  l'appelle  aréopagite  du  quar- 
tier de  la  ville  où  il  habitait.  L'aréopage  était  le  quar- 
tier de  Mars,  parce  qu'il  y  avait  un  temple  dédié  à  ce 
Dieu.  Les  Athéniens  donnaient  aux  différentes  par- 
ties de  la  ville  le  nom  du  dieu  qui  était  honoré;  ainsi 
celle-ci  était  appelée  Aréopage  parce  que  Ares  est  un 
des   noms  de    Mars  :  ainsi   le  quartier  où  Pan  était 
adoré  se  nommait  Panopage,  et  ainsi  des  autres.  Or, 
l'Aréopage  était  le  quartier  le  plus  remarquable,  puis- 
que c'était  celui  de  la  noblesse  et  des  écoles  des  arts 
libéraux.  C'était  donc   là  que  demeurait  Denys  très 
grand  philosophe,  qui,  à  raison  de  sa  science  et  de  la 
connaissance  parfaite  qu'il  avait  des  noms  divins,  était 

*  Figure  de  rhétorique,  qui  substitue  un  uom  commun  à 
un  nom  propre. 


SAINT    DENYS  181 

surnommé  Théosophe,  ami  de  Dieu.  Il  y  avait  avec 
*u*   -Apollophane,  philosophe  qui  partageait  ses  idées. 
*-à   se  trouvaient  aussi  les  Epicuriens  qui  faisaientcon- 
Sls^er  le  bonheur  de  l'homme  dans  les  seules  voluptés 
"**     c:orps,   et  les  stoïciens  qui  le  plaçaient  dans  les 
Vcx*t,usde  l'esprit.  Or,  le  jour  de  la  passion  de  Notre- 
^^^ÇÇneur,  au  moment  que  les  ténèbres  couvrirent  la 
^^^c  entière,   les  philosophes  d'Athènes  ne  purent 
r°v*ver  la  raison  de  ce  prodige  dans  les  causes  natu- 
e*l^s.  En  effet  cette  éclipse  ne  fut  pas  naturelle,  parce 
^^^  la  lune  n'était  pas  alors  dans  la  région  du  soleil, 
^**dis  qu'il  n'y  a  d'éclipsé  que  quand  il  y  a  interposi- 
*^ti  de  la  lune  et  du  soleil.  Or,  c'était  le  quinzième 
l^ur  de  la  lune,  et  par  conséquent  elle   était  tout  à 
fait  éloignée  du  soleil  ;  en  outre  l'éclipsé  ne  prive  pas 
de  lumière  toutes  les  contrées  du  monde,  et  elle  ne 
peut  durer  trois  heures.  Or,  cette  éclipse  priva  de  lu- 
mière toutes  les  parties  de  la  terre,  ce  qui  est  positif 
par  ce  que  dit  saint  Luc,  et  parce  que  c'était  le  Sei- 
gneur de  l'univers  qui  souffrait,  enfin  parce  qu'elle  fut 
visible  à  Héliopolis   en   Egypte,  à  Rome,  en  Grèce  et 
dans  l'Asie-Mineure.  Elle  eut  lieu  à  Rome;  Orose  l'at- 
teste quand  il  dit  *  :  «  Lorsque  le  Seigneur  fut  atta- 
ché au  gibet,  il  se  fit  dans  l'univers   un  très  grand 
tremblement  de  terre  ;  les  rochers  se  fendirent,  et  plu- 
sieurs des  quartiers  des  plus  grandes  villes  s'écroulè- 
rent par  cette  commotion  extraordinaire.   Le  môme 
jour,  depuis  la  sixième  heure,  le  soleil  fut  entière- 
ment obscurci,  une  nuit  noire  couvrit  subitement  la 

*  L.  VII,  c.  iv. 
m.  12' 


182  LA    LÉGENDE    DORÉE 

terre,  en  sorte  que  l'on  put  voir  les  étoiles  dans  tout 
le  ciel  en  plein  jour  ou  plutôt  pendant  cette  affreuse 
nuit.  »  Elle  eut  lieu  en  Egypte,  et  saint  Denys  en  fait 
mention  dans  une  lettre  à  Apollophane  :  «  Les  astres 
furent  obscurcis  par  les  ténèbres  qui  répandirent  un 
brouillard  épais  ;  ensuite  le  disque  solaire  dégagé  re- 
parut. Nous  avons  pris  la  règle  de  Philippe  d'Arridée, 
et  après  avoir  trouvé,  comme  du  reste  c'était  chose 
fort  connue,  que  le  soleil  ne  devait  pas  être  éclipsé,  je 
vous  dis  :  «  Sanctuaire  de  science  profonde,  voici 
«  encore  un  mystère  que  vous  ne  connaissez  pas.  O 
«  vous  qui  êtes  le  miroir  de  science,  Apollophane,  qu'at- 
«  tribuez-vous  à  ces  secrets?  »  A  quoi  vous  m'avez  ré- 
pondu plutôt  comme  un  dieu  que  comme  un  homme  : 
«  Mon  bon  Denys,  la  perturbation  est  dans  les  choses 
«  divines.»  Et  quand  saint  Paul,  aux  lèvres  duquel  nous 
étions  suspendus,  nous  fit  connaître  le  jour  et  Tannée 
du  fait  que  nous  avions  noté,  ces  signes,  qui  étaient 
manifestes,  nous  en  firent  ressouvenir  ;  alors  j'ai  rendu 
les  armes  à  la  vérité,  et  je  me  suis  débarrassé  des 
liens  de  l'erreur.  »  Il  fait  encore  mention  de  cet  événe- 
ment dans  l'épftre  à  Polycarpe  où  il  dit  ce  qui  suit  en 
parlant  de  soi  et  d' Apollophane*  :  «  Tous  deux  nous 
étions  à  Héliopolis,  quand,  à  mon  grand  étonnement, 
nous  vîmes  la  lune  se  placer  en  avant  du  soleil  (ce 
n'était  point  l'époque  de  la  conjonction).  Nous  l'avons 
vue  de  nouveau  à  la  neuvième  heure,  elle  s'éloigna  du 
soleil  et  vint  surnaturellement  se  remettre  de  manière 


Voyez  saint   Thomas,   IIIe  part.,  quest.   xliv,  arl.  2,  où  ce 
passage  île  saint  Denys  est  explique  avec  beaucoup  de  soin. 


SAINT    DENYS  183 

qu'elle  se  trouvât  diamétralement  opposée  à  cet  astre. 
Nous  avons  vu  l'éclipsé  commencer  à  l'orient,  attein- 
dre jusqu'au  bord  occidental  du  disque  du  soleil,  pour 
revenir  ensuite;  nous  avons  vu  la  décroissance  et  la 
réapparition  de  la  lumière,  non  dans  la  même  partie 
du  soleil,  maisdans  un  sens  diamétralement  opposé.  » 
C'était  l'époque  où  saint  Denys  avec  Apollophane  était 
allé  à  Héliopolis  en  Egypte,  dans  le  but  d'étudier  l'as- 
trologie. Il  en  revint  dans  la  suite.  Cette  éclipse  eut 
lieu  aussi  en  Asie,  comme  l'atteste  Eusèbe  dans  sa 
chronique,  où  il   assure  avoir  lu  dans  les  écrits  des 
païens,  qu'à  cette  époque,  il  se  fil  en  Bithynie,  pro- 
vince de  l' Asie-Mineure,  un  grand   tremblement    de 
terre,  et  la  plus  grande  éclipse  de  soleil  qu'il  y  ail  ja- 
mais eu,  et  qu'à  la  sixième  heure,  le  jour  s'obscurcit 
au  point  qu'on  vit  les  étoiles  du  ciel  ;  et  qu'à  Nicée, 
ville  de  la  Bithvnie,  le  tremblement  de  terre  renversa 
tous  les  édifices.  Enfin,  d'après  ce  qu'on  lit  dans  Y  His- 
toire scholaslique,  les  philosophes  furent  amenés  à  dire 
que  le  Dieu  de  la  Nature  souffrait.  On  lit  encore  ail- 
leurs qu'ils  s'écrièrent  :  «  Ou  bien  l'ordre  de  la  nature 
est  bouleversé,  ou  les  éléments  nous  trompent,  ou  le 
Dieu  de  la  nature  souffre,  et  les  éléments  compatis- 
sent à  sa  douleur.  »  On  lit  aussi  en  un  autre  endroit 
que  Denys  s'écria  :  «  Cette  nuit,  que  nous  admirons 
comme  une  nouveauté,   nous  indique  la  venue  de  la 
lumière  véritable  qui  éclairera  le  monde  entier.  »  Ce 
fut  alors  que  les  Athéniens  érigèrent  à  ce  Dieu  un  au- 
tel où  fut  placée  celte  inscription.  «  Au  Dieu  inconnu  », 
car  à  chacun  des  autels,  on  mettait  une  inscription 
indiquant  à  qui   il  était   dédié.  Quand   on  voulut  lui 


184  LA    LÉGENDE    DOREE 

offrir  des  holocaustes  et  des  victimes,  les  philosophes 
dirent  :  «  Il  n'a  pas  besoin  de  nos  biens,  mais  vous 
fléchirez  le  genou  devant  son  autel,  et  vous  lui  adres- 
serez vos  supplications,  il  ne  réclame  pas  qu'on  lui 
offre  des  animaux,  mais  la  dévotion  de  l'âme.  »  Or, 
quand  saint  Paul  fut  venu  à  Athènes,  les  philosophes 
épicuriens  et  les  stoïciens  discutaient  avec  lui.  Quel- 
ques-uns disaient  :  «  Que  veut  dire  ce  discoureur  ?  » 
Les  autres  :  «  Il  S3mble  qu'il  prêche  de  nouveaux 
dieux.  »  Alors  ils  le  menèrent  au  quartier  des  philo- 
sophes afin  d'y  examiner  cette  nouvelle  doctrine,  et  on 
lui  dit  :  «  Vous  nous  dites  certaines  choses  dont  nous 
n'avons  pas  encore  entendu  parler  ;  nous  voudrions 
donc  bien  savoir  quelles  elles  sont.  »  Or,  les  Athé- 
niens passaient  tout  leur  temps  à  dire  et  à  entendre 
dire  quelque  chose  de  nouveau.  Mais  quand  saint 
Paul  eut  vu,  en  passant,  les  autels  des  dieux,  et  en- 
tre autres  celui  du  Dieu  inconnu,  il  dit  à  ces  philoso- 
phes :  «  Ce  Dieu  que  vous  adorez  sans  le  connaître, 
je  viens  vous  l'annoncer  comme  le  vrai  Dieu  qui  a 
créé  le  ciel  et  la  lerre.  »  Ensuite  il  dit  à  saint  Denvs 
qu'il  voyait  être  le  plus  instruit  dans  les  choses  divi- 
nes :  «  Denys,  quel  est  ce  Dieu  inconnu?  »  «C'est  lui, 
répondit  Denys,  le  vrai  Dieu,  dont  l'existence  n'a  pas 
encore  été  démontrée  comme  celle  des  autres  divini- 
tés; il  nous  est  inconnu  et  caché;  c'est  celui  qui  doit 
venir  dans  le  siècle  futur  et  qui  doit  régner  éternel- 
lement. »  Paul  lui  dit  :  «  Est-il  homme  ou  seulement 
esprit  ?  »  ((  Il  est  Dieu  et  homme,  répondit  Denys, 
mais  il  n'est  inconnu  que  parce  qu'il  vit  dans  les 
cieux.  »  Saint  Paul  reprit  :  «  C'est  lui  que  je  prêche  ; 


SAINT    DEM  S  \kTj 

\\  est  descendu  des  cieux.  a  pris  une  rhair.  *  —■•ufferl 
la*  mort  et  est  ressuscité  le  troisième  jour.  -  I*-n*.sdi»~ 
eu  tait  encore  avec   Paul  quand   vint  à  pa»»er  devant 
eux  un  aveugle  ;  aussitôt  rAréopairit**  dit  a  Paul  :  •  Si 
tu  dis  à  cet  aveugle  au  nom  de  ton  IjjVu  :  -   V.-.U    .  *-t 
qu'il  voie,  aussitôt  je  croirai;  mais  ne  te  «*"r»  pa»  de 
paroles   magiques  ;  car  tu   pourrai*  bien  ru   »aw..jr 
qui  eussent  cette  puissance.   Je  vais  te  pr^rir*-  moi- 
même    les   paroles  dont  tu   te  serviras.   Tu   lui  dira* 
donc  en   celte  teneur  :  «  Au  nom  d<*  J.-fJ.  n^  d'une 
«  vierge,  crucifié,  mort,  qui  est  ressuscité  et  est  monté 
«  au  ciel,  vois.  »  Alors  pour  écarter  tout  ^up^-on.  saint 
Paul  dit  à  Denvs  de   proférer  lui-même  ce»  parole*. 
Et  quand  Denvs  eut  dit  eu  cette  formule  a  l'aveui'l*-  de 
voir,  aussitôt  cet  homme  recouvra   la   \ue.   lie  »uîle 
Denys  avec  sa  femme  Darnarie  et  loute  »a  fa/nill*-  re- 
çut le  baptême  et  la  foi.  Il  fut  pendant  trois  an»  ins- 
truit par  saint  Paul  et  ordonné  évéque  d'Athen»-».  où 
il  se  livra  à  la  prédication  et  convertit  à  la  f«jifii  J.-fJ. 
la  ville  et  une  grande  partie  du  pav». 

On  dit   que  saint  Paul   lui  révéla  <e  qu'il  a\^if  \u 
quand  il  fut  ravi  au  troisième  n'el:  »ajnt  Ij»rrn»   lui- 
même  semble l'insinuerdan»plusieur» endroit»  :  Au»»i 
en  traitant  des  hiérarchies  des  An^i's,  de  leur»  <  lio-ur^. 
de  leur  emploi  et  de  leur  ministère,  il  ^'exprime  a  ver 
tant  de  sagesse  et  de  clarté  que  vous  rroiriez  qu'il  n'a 
pas  appris  ces  choses  d'un  autre,  mais  plutôt  qu'il  a 
été  ravi  lui-même  jusqu'au  troisième  ciel  ei  qu'il  v  a 
vu  tout  ce  qu'il  en  écrit.  Il  fut  honoré  du  don  de  pro- 
phétie, comme  on  peut  s'en  assurer  par  IVpîire  qu'il 
adressa  à  saint  Jean  l'évanirélNte  relégué  eu  exil  dans 


i 

i 

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1  * 
1  t 

186 


LA    LÉGENDE    DORÉtl 


l'fïe  de  Pathmos  :  il  prédît  à  l'apôtre  qu'il  en  s 
quand  il  s'exprime  ainsi  :  «  Réjouissez-vous,  ! 
fidèle  et  le  plus  tendre  des  amis,  vous  serez  i 
de  la  prison  de  Pathmos,  et  vous  reviendrez  en 
vous  y  imiterez  le  Dieu  bon,  et  vous  ferez  part 
mérites  à  ceux  qui  viendront  après  vous.  »  Il 
à  la  dormition*  de  la  sainte  Vierge  Marie  ;  c 
parait  insinuer  dans  son  livre  des  Noms 
(cliap.  m).  Quand  il  apprit  que  saint  Pierre  e 
Paul  étaient  emprisonnés  à  Rome  par  l'ordre  de! 
il  mil  un  évèque  à  sa  place  et  vint  les  visiter. 
leur  marlvre  consommé,  saint  Clément,  qui  fut 
de  l'Eglise,  le  fil  partir  quelque  temps  après  [. 
France,  en  lui  assoriatit  Rustique  et  Eleulhère 
envoyé  à  Paris  où  îl  converti!  beaucoup  de  per 
à  la  foi,  y  éleva  plusieurs  églises  et  y  plaça  de; 
de  différents  ordres. 

Telle  élaît  la  grâce  céleste  qui  brillait  en  1 
souvent  les  prêtres  des  idoles  soulevèrent 
lui  le  peuple  qui,  plus  d'une  fois,  accourait  en 
pour  le  perdre  ;  mais,  dès  qu'il  l'avait  vu, 
dait  sa  férocité,  et  se  jetait  a  ses  pieds,  o 
encore  la  frayeur  s'emparait  de  lui  et  il  pre 
fuite  dès  que  le  saint  paraissait.  Cependant  le 
jaloux,  voyant  que  tous  les  joursson  champ  se 
rissait  et  que  l'Eglise  triomphait  par  de  no  ml 
conversions,  excita  Domitien  à  une  cruauté  telle 
empereur  porta  un  ordre  de  forcer  à  sacrifie) 


•  C'est  le  mot  dont  on  s'est  servi  longtemps  pour  e 
la  mort  Je  la  Sainte  Vierge.  Voyez  la  légende  de  l'Ass< 


SAINT    DENYS  187 

Cadre  mourir  dans  les  supplices  chaque  chrétien  qu'on 
trouverait.  Le  préfet  Fescennius  envoyé  de  Rome  à 
P&riscontre  les  chrétiens,  trouva  saint  Denys  qui  prê- 
chaitau  peuple  ;  aussitôt  il  le  fit  saisir,  souffleter,  cons- 
puer, moquer  et  lier  avec  des  courroies  très  rudes  et 
comparaître   par  devant  lui  avec  saint  Rustique  et 
saint  Eleuthère.  Or,  comme  les  saints  persistaient  à 
confesser  Dieu  devant  le  préfet,  voici  qu'arriva  une 
dame  noble  prétendant  que  son  mari   Lisbius   avait 
*té  honteusement  trompé  par  ces  magiciens.  On  en- 
voie chercher  cet  homme  au  plus  vite  et  il  est  mis  à 
n&ort  en  confessant  Dieu  avec  persévérance  ;  quant 
aux  saints  ils  sont  flagellés  par  douze  soldats  :  après 
9uoi  on  les  charge  de  lourdes  chaînes  et  on  les  jette 
en  prison.  Le  lendemain  saint  Denys  est  étendu  nu, 
Sur  un  gril  de  fer,  sous  lequel  brûlait  un  feu  violent, 
e(    là  il  chantait    ainsi  les  louanges    du  Seigneur  : 
*  V"otre  parole  est  éprouvée  très  parfaitement  par  le 
eU  >  et  votre  serviteur  l'aime  uniquement.  (Ps.  cxviii.)  » 
**    le  retire  pour  le  jeter  en  pâture  à  des  bétes  d'au- 
^•"fct   plus  féroces  qu'on  les  avait  laissées  plusieurs 
°^>  ts  sans  manger.  Mais  quand  elles  coururent  pour 
^      précipiter  sur  lui,  il  leur  opposa  le  signe  de  la  croix 
les  rendit  très  douces.  On  le  jeta  ensuite  dans  une 
^Varnaise;  mais,  au  lieu  de  lui  nuire,  le  feu  s'éteignit. 
1r>  l'en  fit  sortir  et  on  le  renferma  en  prison  avec  ses 
*^*npagnons  ainsi  qu'un   grand   nombre  de   fidèles. 
^  v*mme  il  y  célébrait  la  messe,  au  moment  de  la  com- 
r**  union  du  peuple,  Notre-Seigneur  J.-C.  lui  apparut 
^Tlvironné  d'une  immense  lumière  ;  puis  il  prit  le  pain 
^t  lui  dit  :  «  Prenez  ceci,  mon  cher,  parce  que  votre 


188  LA    LEGENDE    DOREE 

plus  grande  récompense  est  d'être  avec  moi.  »  Après 
quoi  ils  furent  amenés  au  juge  qui  les  livra  à  de  nou- 
veaux supplices;  on  trancha  à  coups  de  hache,  devant 
l'idole  de  Mercure,  la  tête  des  trois  confesseurs  de  la 
Trinité.  Aussitôt  le  corps  de  saint  Denys  se  leva,  et 
sous  la  conduite  d'un  ange,  et  précédé  par  une  lumière 
céleste,  il  porta  sa  tête  entre  les  bras,  l'espace  de  deux 
milles,  depuis  l'endroit  qu'on  appelle  le  Mont  des 
Martyrs  jusqu'à  celui  que,  par  la  providence  de  Dieu, 
il  choisit  pour  y  reposer.  Or,  les  Anges  firent  enten- 
dre là  des  accords  si  mélodieux,  que,  parmi  le  grand 
nombre  de  ceux  qui  entendirent  et  crurent  en  J.-C, 
Laërtia,  femme  de  Lisbius,  dont  il  a  été  parlé  plus 
haut,  cria  qu'elle  était  chrétienne.  Elle  fut  décapitée  à 
l'instant  et  mourut  baptisée  dans  son  sang.  Son  fils 
Vibius,  resta  au  service  militaire  à  Rome  sous  trois 
empereurs;  ensuite  il  revint  à  Paris  où  il  reçut  le  bap- 
tême et  fut  admis  au  nombre  des  religieux.  Comme 
les  infidèles  craignaient  que  les  chrétiens  n'ensevelis- 
sent les  corps  de  saint  Rustique  et  de  saint  Eleuthère, 
ils  les  firent  jeter  dans  la  Seine. 

Mais  une  dame  noble  invita  les  porteurs  à  un  repas, 
et,  pendant  qu'ils  mangeaient,  elle  déroba  furtivement 
les  corps  des  saints,  et  les  fit  ensevelir  en  secret  dans 
un  champ  qui  lui  appartenait.  Plus  tard,  quand  la 
persécution  eut  cessé,  elle  les  en  retira,  et  les  réunit 
avec  honneur  au  corps  de  saint  Denys.  Ils  souffrirent 
sous  Domitien,  Tan  du  Seigneur  96.  Saint  Denys  était 
âgé  de  1)0  ans.  —  Vers  Tan  du  Seigneur  815,  du  temps 
du  roi  Louis,  des  ambassadeurs  de  Michel,  empereur 
de  Constantinople  apportèrent,  entre  autres  présents, 


SAINT    DENYS  189 

à  Louis,  fils  de  Charlemagne,  les  livres  de  saint  Denys, 
sur  la  hiérarchie,  traduits  du  grec  en  latin  :  ils  furent 
reÇUs  avec  joie  et  dix-neuf  malades  furent  guéris  cette 
nuit-là  même  dans  l'église  du  saint*.  —  Comme  saint 
Rieul  célébrait  la   messe  à  Arles,  il  ajouta  après  les 
n°ms  des  apôtres  ces  mots  :  «  Les  martyrs  saints  De- 
flysf  Rustique  et  Eleuthère.  »  11  fut  bien  étonné,  d'a- 
gir, sans  y  penser,  prononcé  leurs  noms  dans  le  Ca- 
a°n,  car  il  croyait  que  les  serviteurs  de  Dieu  vivaient 
^**core  :  mais  pendant  qu'il  en  était  dans  l'admiration, 
"  vit  trois  colombes  posées  sur  la  croix  de  l'autel,  et 
Portant  sur  leur  poitrine  les  noms  des  saints  martyrs 
^rits  en  lettres  de  sang.  Quand  il  les  eut  regardées 
**vec  attention,  il  comprit  que  les  saints  avaient  quitté 
■fcur  corps**.  — VersTan  du  Seigneur 644, Dagobert, 
^t   des  Francs  (d'après  une  chronique  ***)  qui  régna 
"°ngtemps  après  Pépin,  eut  dès  l'enfance  une  grande 
v£nération  pour  saint  Denys;  et  chaque  fois  qu'il  avait 

*  Redouter  la  colère  de  Clotaire,  son  père,  il  s'enfuyait 

*  **«Êglise  du  saint.  Il  monta  sur  le  trône  et  après  sa 
^^^rt,  un  saint  homme  eut  une  vision  dans  laquelle  il 
11  *     fut  montré  que  l'âme  de  Dagobert  ayant  été  con- 

d|-*  ïte au  jugement,  beaucoup  de  saints  lui  reprochèrent 
voir  dépouillé  leurs  églises.  Déjà  les  mauvais  anges 


Vc^ filaient  la  traîner  en  enfer,  quand  se  présenta  saint 

^nys  qui  intervint  en   sa  faveur,   la  délivra  et  lui 

ï*«rgna  le  châtiment.  Peut-être  se  fit-il  que  son  âme 

*Hilduin,  Vie  de  saint  Deny*y  c.  iv. 
*•  Un  médaillon  d'une  ancienne  verrière  de  l'église  de  Saint- 
^*enys  reproduit  ce  miracle. 
**  Hélinand,  même  année. 


190  LA    LÉGENDE    DOREE 

revint  animer  son  corps,  et  qu'il  fit  pénitence*.  —  h 
roiClovis  découvrit,  avec  trop  peu  de  respect,  le  corp 
de  saint  Denys,  lui  cassa  l'os  du  bras  et  s'en  empara 
mais  bientôt  après  il  fut  pris  de  folie.  —  Hincmai 
évéque  de  Reims,  dit  dans  une  lettre  adressée  à  Chai 
les,  que  ce  Denys  qui  fut  envoyé  en  France  fut  Deny 
l'Aréopaçite,  comme  il  a  été  rapporté  ci-dessus.  Jea 
Scot  assure  la  même  chose  dans  une  épître  à  Charles 
il  se  pourrait  bien  que  le  calcul  que  Ton  ferait  d- 
années  ne  le  contredise  en  ce  point,  comme  quelque 
uns  ont  voulu  en  faire  un  sujet  d'objection. 


SAINT  CALIXTE,  PAPE 

Calixte,  pape,  souffrit  le  martyre  Tan  du  Sei 
gïieur  222,  sous  l'empereur  Alexandre.  De  son  temp? 
la  partie  la  plus   élevée  de  la   ville    de    Rome  fu 

*  Voici  sur  ce  fait  étrange  une  note  de  Ciaconius  sur  la  vi< 
du  pape  Donus,  par  Auastase  le  Bibliothécaire  :  «  Souslepon 
tifical  du  pape  Donus,  mourut  Dagobcrt,  18*  roi  des  Francs 
Ou  vit  l'Ame  de  ce  prince  conduite  par  des  démons  dans  l*tl 
de  Liparca,  qui  renferme  un  volcan.  Comme  son  âme  éta 
condamnée  à  y  subir  des  expiations,  elle  fut  arrachée  de 
mains  des  esprits  malins,  par  l'entremise  de  saint  Denys,  d 
saint  Martin  et  de  saint  Maurice,  que  Dagobert  pendant  sa  vi 
avait  regardés  comme  ses  patrons,  et  en  l'honneur  desquels 
avait  construit  des  églises.  On  a  pour  garants  de  cet 
croyance  les  témoignages  de  Platina,  Vie  du  pape  Donus;  < 
Robert  Gag u in,  au  livre  111  de  la  Vie  de  Dagobert,  et  de  l'abl 
Boni  fa  ce  Simoneta.  » 


SAINT    CALIXTE,    PAPE  l!M 

détruite    par    un    incendie,  et    la    main    gauche   de 
la    statue    d'or    de    Jupiter    fut    fondue.    Tous    les 
prêtres  vinrent  alors  demander   à  Alexandre  qu'on 
apaisât  la  colère  des  dieux   par  des   sacrifices.   Or. 
pendant    la    cérémonie,    tout    à    coup,  par    un  ciel 
calme,  le  matin   du   jour  de  Jupiter  <  jeudi  i.  quatre 
prêtres    des    idoles    furent    écrasés    par    la    foudre, 
l'autel  de  Jupiter  fut  brillé  et  le  soleil  s'obscurcit,  au 
point  que  le  peuple  de  Rome  s'enfuit  hors  des  murs 
de  la  ville.  Sous  le  prétexte  de  la  purifier,  le  consul 
Palmatius,  informé  que  Calixte  avec  ses  clercs  était 
caché  au  delà  du  Tibre,  sollicita  la  destruction  totale 
des  chrétiens,  auxquels  on  attribuait  ces  malheurs. 
Palmatius, avant  pris  le  pou  voir,s'y  rendit  en  toute  haie, 
accompagné  de  soldats  ;  mais  ceux-ci  furent  aussitôt 
frappés  d'aveuglement  ;  alors,   le  consul  effrayé  en 
apporta  de  suite  la   nouvelle   à  Alexandre.  L'empe- 
reur ordonna  donc  que  le  jour  dédié  à  Mercure  (mer- 
credi),  tout   le   peuple  se   rassemblât   pour  sacrifier 
à  ce  dieu,  afin  d'obtenir  de  lui  une  réponse  au  sujet 
de   ces  accidents.  Sur  ces  entrefaites,  une  viertre  du 
temple,  nommée  Julienne,  fut  saisie  par  le  démon,  et 
s'écria  :  «  Le  Dieu  de  Calixte  est  le  Dieu  vivant  et 
véritable;  il  est  indigné  de  notre  corruption.  »  Quand 
Palmatius  eut  entendu  ces  paroles,  il  alla,  au  delà  du 
Tibre,  trouver  à  Ravenne  saint  Calixte  et  se  fit  bap- 
tiser par  lui,  avec  sa  femme  et  sa  famille.  L'empereur, 
à  cette  nouvelle,  manda  le  consul  et  l'adressa  au  séna- 
teur Simplicius,  afin  qu'il  le  tragmU  par  des  avis  insi- 
nuants, car  ce  personnage  était  fort  utile  à  l'Etat.  Or. 
comme  Palmatius  persévérait  dans  les  jeûnes  et  dans 


192  LA    LÉGENDE    DORÉE 

la  prière,  un  soldat  vint  lui  promettre  que,  s'il  gué- 
rissait sa  femme  paralytique,  il  croirait  aussitôt. 
Palmatius  ayant  prié,  la  femme  fut  guérie  et  accourut 
lui  dire  :  «  Baptisez-moi  au  nom  du  Christ,  qui  m'a 
pris  par  la  main  et  m'a  fait  lever.  »  Alors  Calixte 
vint  la  baptiser  avec  son  mari,  Simplicius  et  beau- 
coup d'autres.  Quand  l'empereur  l'apprit,  il  ordonna 
de  couper  la  tête  de  tous  les  baptisés  ;  pour  Calixte,  il 
le  fit  rester  cinq  jours  sans  manger  ni  boire.  Mais 
lorsqu'il  vit  que  le  saint  était  loin  de  perdre  ses  forces, 
il  ordonna  de  le  fouetter  chaque  jour;  ensuite,  il  le 
fit  jeter  du  haut  d'une  fenêtre  dans  un  puits,  avec 
une  pierre  attachée  au  cou.  Le  prêtre  Astérius  retira 
le  corps  du  saint  pape  hors  du  puits,  et  l'ensevelit 
dans  le  cimetière  de  Calipodius. 


SAINT  LEONARD* 


Léonard  veut  dire  odeur  du  peuple,  de  Leos,  peuple,  et 
navdus,  nard,  herbe  odoriférante,  parce  que  l'odeur  d*une~ 
bonne  renommée  attirait  le  peuple  à  lui.  Léonard  peut  enco 
venir  de  Legens  ardua,  qui  choisit  les  lieux  escarpés,  ou  bien 
il  vient  de  Lion.  Or,  le  lion  possède  quatre  qualités  :  1*  La 
force  qui,  selon  Isidore,  réside  dans  sa  poitrine  et  dans  sa  tête. 
De  même,  saint  Léonard  posséda  la  force  dans  son  cœur,  en 
mettant  un  frein  aux  mauvaises  pensées,  et  dans  la  tète,  par 
la  contemplation  infatigable  des  choses  d'en  haut.  2"  Il  po*. 
sede  la  sagacité  en  deux  circonstances,  savoir  en  dormant  les 
yeux  ouverts  et  en   effaçant  les  traces  de  ses  pieds  quand  il 

*  Bréviaire  de  Limoges. 


SAINT    LÉONARD  193 

s'enfuit.  De  même,  Léonard  veilla  par  l'action  du  travail  ;  en 

veillant,  il  dormit  dans  le  repos  de   la   contemplation,  et  il 

détruisit  en  soi  les  traces  de  toute  affection  mondaine.  3*  11 

Possède  une  grande  puissance  dans  sa  voix,  au   moyen  de 

laquelle  il  ressuscite  au  bout  de  trois  jours  son  lionceau  qui 

vîent  moi$-né,  et  son  rugissement  fait  arrêter  court  toutes  les 

"êtes.  De  même,  Léonard  ressuscita  une  infinité  de  personnes 

Portes  dans  le  péché,  et  il  fixa  dans  la  pratique  des  bonnes 

ouvres  beaucoup  de   morts  qui  vivaient  en  bêles.  4°  Il  est 

C|*aintifau  fond  du  cœur,  car,  d'à  près  Isidore,  il  craint  le  bruit 

^«s roues  et  le  feu.  De  même,  Léonard  posséda  la  crainte  qui 

lui  fit  éviter  le  bruit  des  tracas  du  monde,  c'est  pour  cela  qu'il 

8  enfuit  au  désert;  il  craignit  le  feu  de  la  cupidité  terrestre: 

vo//à  pourquoi  il  méprisa  tous  les  trésors  qu'on  lui  offrit. 

Léonard  vécut,  dit-on,  vers  Fan  500.  Ce  fut  saint 
"e**ii,  archevêque  de  Reims,  qui  le  tint  sur  les  fonts 
s^^ésdu  baptême   et  qui  l'instruisit  dans  la  science 
"u    ^alut.  Ses  parents  avaient  le  premier  rang  dans  le 
Pa*^is  du  roi  de  France.  Il  obtint  du  monarque  la  fa- 
vev*  r  insigne  de  renvoyer  immédiatement  absous  tous 
*c^    prisonniers  qu'il  visitait.  Or,  comme  la  renommée 
d^     sa  sainteté  allait  toujours  croissant,  le  roi  le  fit 
î^^ter  longtemps  auprès  de  lui,  jusqu'à  ce  qu'il  se  pré- 
S^titât  une  occasion  favorable,  de  lui  donner  un  évêché. 
Léonard  le  refusa,  car,  préférant  la  solitude,  il  quitta 
lotit  et  vint  avec  son  frère  Liphard  à  Orléans  où  ils  se 
livrèrent  à  la  prédication.  Après  avoir  passé  quelque 
temps  dans  un  monastère,  Liphard  ayant  voulu  rester 
solitaire  sur  les  rives  de  la  Loire,  et  Léonard,  d'après 
/'inspiration  du  Saint-Esprit,  se  disposant  à  prêcher 
dans  l'Aquitaine,  ils   se  séparèrent  après  s'être  em- 
brassés mutuellement.  Léonard  prêcha  donc  en  beau- 
coup d'endroits,  fit  un  grand  nombre  de  miracles  et 
m.  43 


194  IV    LÉGENDE    DORÉE 

se  fixa  dans  une  forêt  voisine  de  la  ville  de  Limoges, 
ou  se  trouvait  un  château  royal  bâti  à  cause  de  la 
chasse.  Or,  il  arriva  qu'un  jour  le  roi  étant  venu  y 
chasser,  la  reine,  qui  l'avait  accompagné  pour  son 
amusement,  fut  saisie  par  les  douleurs  de  l'enfante- 
ment et  se  trouva  en  péril.  Pendant  que  le  roi  et  sa 
suite  étaient  en  pleurs  à  raison  du  danger  qui  mena- 
rail  la  reine,  Léonard  passa  à  travers  la  forêt  et  enten- 
dit leurs  gémissements.  Emu  de  pitié,  il  alla  au  palais 
où  on  l'introduisit  auprès  du  roi  qui  l'avait  appelé. 
Celui-ci  lui  ayant  demandé  qui  il  était,  Léonard  lui 
répondit  qu'il  avait  été  disciple  de  saint  Rémi.  Le  roi 
conçut  alors  bon  espoir  et  pensant  qu'il  avait  été  élevé 
par  un  bon  maître,  il  le  conduisit  auprès  de  la  reine 
en  le  priant  de  lui  obtenir  par  ses  prières  deux  sujets 
de  joie,  savoir  :  la  délivrance  de  son  épouse  et  la  nais- 
sance de  l'enfant.  Léonard  fit  donc  une  prière  et  ob- 
tint à  l'instant  ce  qu'il  demandait.  Or,  comme  le  roi 
lui  offrait  beaucoup  d'or  et  d'argent,  il  s'empressa  de 
refuser  et  conseilla  au  prince  de  distribuer  ces  richesses 
aux  pauvres:  «  Pour  moi,  lui  dit-il,  je  n'en  ai  aucun 
besoin,  je  ne  désire  qu'une  chose  :  c'est  de  vivre  dans 
quelque  forêt,  en  méprisant  les  richesses  de  ce  monde, 
et  en  ne  servant  que  J.-C.  »  Et  comme  le  roi  voulait 
lui  donner  toute  la  forêt,  Léonard  lui  dit  :  «  Je  ne 
l'accepte  pas  tout  entière,  mais  je  vous  prie  seulement 
de  me  concéder  la  portion  dont  je  pourrai,  la  nuit, 
faire  le  tour  avec  mon  âne.  »  Ce  à  quoi  le  roi  consentit 
bien  volontiers.  On  v  éleva  donc  un  monastère  où 
Léonard  vécut  longtemps  dans  la  pratique  d'une  absti- 
nence sévère,    avec  deux  personnes  qu'il  s'adjoignit. 


SAINT    LÉONARD  193 

Or,  comme  on  ne  pouvait  se  procurer  de  l'eau  qu'à  un 
mille  de  distance,  il  fit  percer  un  puits  sec  dans  son 
monastère  et  il  le   remplit  d'eau  par  ses  prières.  Il 
appela  ce  lieu  Xobiliac  parce  qu'il  lui  avait  été  donné 
par  un  noble  roi.  Il  s'y  rendit  illustre  par  de  si  grands 
miracles  que  tout  prisonnier,  invoquant  son  nom,  était 
délivré  de  ses  chaînes  et  s'en  allait  libre,   sans  que 
personne  n'osât  s'y  opposer;  il  venait  ensuite  présenter 
^  Léonard  les  chaînes  ouïes  entraves  dont  il  avait  été 
chargé.  Plusieurs  de  ces  prisouniers  restaient  avec  lui 
et  servaient  le  Seigneur.  Sept  familles  de  ses  parents, 
Nobles  comme  lui,   vendirent   tout  ce  qu'elles  possé- 
daient pour  le  joindre  :  il  distribua  à  chacune  une  por- 
*lon  de  la  forêt  et  leur  exemple  attira  beaucoup  d'au- 
res  personnes. 

Enfin,  le  saint  homme  Léonard,   tout  éclatant  de 

° livreuses  vertus,   trépassa  au  Seigneur   le  8  des 

^^s  de  novembre.  Comme  il  s'opérait  beaucoup  de 

â**acles   au   lieu   où   il   reposait,    il  fut    révélé    aux 

°**cs  de  faire  construire   une  autre   église  ailleurs, 

P^t»Cc  qUe  ce|je  qU'i|s  avaient  là  leur  était  trop  petite 

^«ùson  de  la  multitude  des  pèlerins,  puis  d'y  trans- 

**«-  r  avec  honneur  le  corps  de  saint  Léonard.  Quand 

.     **    clercs  et  le  peuple  eurent  passé  trois  jours  dans  le 

•*     *-*r*e  et  la  prière,   ils  virent  tout  le  pays  couvert  de 

^M.§5e,  mais  ils   remarquèrent  que  le  lieu  où  voulait 

-^l^oser  saint  Léonard  en  était  entièrement  dépourvu. 

_j  ^   ïut  donc  là  qu'il  fut  transporté.  L'immense  quantité 

^      différentes  chaînes  de  fer  suspendues  devant  son 

*"*nbeau  témoigne  combien  de  miracles  le  Seigneur 

r^~^re  par  son  intercession,  surtout  à  l'égard  de  ceux 


496  LA.   LÉGENDE    DOREE 

qui  sont  incarcérés.  —  Le  vicomte  de  Limoges,  pour 
effrayer  les  malfaiteurs,  avait  fait  forger  une  chaîne 
énorme  qu'il  avait  commandé  de  fixer  au  pied  de  sa 
tour.  Quiconque  avait  cette  chaîne  au  cou  restait  exposé 
à  toutes  les  intempéries  de  l'air,  c'était  donc  endurer 
mille  morts  à  la  fois.  Or,  il  arriva  qu'un  serviteur  de 
saint  Léonard  fut  attaché  à  cette  chaîne,  sans  l'avoir 
mérité.  Il  allait  rendre  le  dernier  soupir,  quand  il  se 
recommanda,  le  mieux  qu'il  put  et  de  tout  cœur,  à 
saint  Léonard,  en  le  priant,  puisqu'il  délivrait  les  au- 
tres, de  venir  aussi  au  secours  de  son  serviteur.  A 
l'instant  saint  Léonard  lui  apparut,  revêtu  d'un  habit 
blanc,  et  lui  dit  :  «  Ne  crains  point,  car  tune  mourras 
pas.  Lève-toi  et  porte  cette  chaîne  avec  toi  à  mon 
église.  Suis-moi,  je  te  précéderai.  »  Cet  homme  se  leva, 
prit  la  chaîne  et  suivit  jusqu'à  son  église  saint  Léonard 
qui  marchait  en  avant.  Au  moment  où  il  arrivait 
visrà-vis  la  porte,  le  bienheureux  prit  congé  de  lui. 
Le  serviteur  entra  donc  dans  l'église  et  raconta  à 
tout  le  momie  le  service  que  saint  Léonard  lui  avait 
rendu,  et  il  suspendit  devant  le  tombeau  cette  chaîne 
énorme. 

Un  habitant  de  Xobiliac,  qui  était  fort  fidèle  à  saint 
Léonard,  fut  pris  par  un  tyran,  qui  se  dit  en  lui- 
même  :  «  Ce  Léonard  délivre  tous  ceux  qui  sont  en- 
chaînés et  toute  espèce  de  fer,  quelle  qu'en  soit  la  force, 
fond  en  sa  présence  comme  la  cire  devant  le  feu.  Si 
donc  je  fais  enchaîner  cet  homme,  aussitôt  Léonard 
viendra  le  délivrer  ;  mais  si  je  pouvais  le  garder,  j'en 
tirerais  mille  sous  pour  sa  rançon.  Je  sais  ce  que  j'ai 
à  faire.  Je  ferai  creuser  au  fond  de  ma  tour  une  fosse 


SAINT    LÉONARD  197 

profonde  et  j'y  plongerai  cet   homme   après  l'avoir 
charçé  d'entraves.  Ensuite  sur  l'orifice  de  la  fosse,  je 
ferai  construire  une  geôle  de  bois  où  veilleront  des 
soldais  en  armes.  Bien  que  Léonard  brise  le  fer,  ce- 
pendant il   n'est  pas  encore  entré  sous  terre.  »   Ce 
tyran  exécuta  tout  ce  qu'il  s'était  proposé  :  et  comme 
le  prisonnier  se  recommandait  à  chaque  instant  à  saint 
Léonard,  le  bienheureux  vint  la  nuit  et  retournant  la 
geôle  où  se  trouvaient  les  soldats,   il  les  y  renferma 
dessous  comme  des  morts  dans  un  sépulcre.  Ensuite 
étant  entré  dans  la  fosse,  environné  d'une  grande  lu- 
mière, il  prit  son  fidèle  serviteur  par  la  main  et  lui 
dit:  «  Dors-tu,  ou  veilles-tu  ?  Voici   Léonard  que  tu 
désires  voir.  »  Alors  cet  homme  s'écria  plein  d'admi- 
ration :  «  Seigneur,  aidez-moi.  »    Aussitôt   le  saint 
brisa  les  chaînes,  prit  le  prisonnier  dans  ses  bras  et  le 
P°rtahors  de  la  tour:  ensuite,  s'entretcnant  avec  lui, 
comme  un  ami  le   fait  avec  son  ami,  il  le  conduisit 
jusque  Nobiliac  et  même  jusqu'à  sa  maison. 

^n  pèlerin  qui  revenait  d'une  visite  à  saint  Léonard, 
fut  pnS  en  Auvergne  et  renfermé  dans  une  cave.  Il 
conjurait  ses  geôliers  de  le  relâcher,  par  amour  pour 
saint  Léonard,  car  jamais  il  ne  les  avait  offensés  en 
rien.  Ils  répondirent  que,  s'il  ne  donnait  une  somme 
importante  pour  sa  rançon,  il  ne  sortirait  pas.  «  Eh 
bien,  dit  le  pèlerin,  que  l'affaire  se  vide  entre  vous  et 
saint  Léonard  auquel  vous  saurez  que  je  me  suis  re- 
commandé. » 

Or,  la  nuit  suivante,  saint  Léonard  apparut  au 
maître  du  château  et  lui  commanda  de  laisser  partir 
son  pèlerin.  Le  matin  à  son  réveil,  cet  homme  n'es- 

iii.  vy 


198  LA   LÉGENDE    DOREE 

timant  pas  la  vision  qu'il  avait  eue  plus  qu'il  n'eût 
fait  d'un  songe,  ne  voulut  pas  lâcher  son  prisonnier. 
La  nuit  suivante,  saint  Léonard  lui  apparut  encore,  en 
lui  réitérant  les  mêmes  ordres  ;  mais  il  refusa  de  nou- 
veau d'y  obtempérer  ;  alors  la  troisième  nuit,  le  saint 
prit  le  pèlerin  et  le  conduisit  hors  de  la  place.  Un  ius- 
tant  après,  la  tour  s'écroula  avec  la  moitié  du  château  ; 
plusieurs  personnes  furent  écrasées  et  le  seigneur, qui 
n'eut  que  les  deux  jambes  cassées,  fut  préservé  afin 
qu'il  pût  survivre  à  sa  confusion.  —  Un  soldat,  pri- 
sonnier en  Bretagne,  invoqua  saint  Léonard,  qui  ap- 
parut au  milieu  de  la  maison,  entra  dans  la  prison,  et 
après  avoir  brisé  les  chaînes  qu'il  remit  entre  les  mains 
de  cet  homme,  l'emmena  en  lui  faisant  traverser  la 
foule  frappée  à  cette  vue  de  stupeur  et  d'effroi. 

Il  y  eut  un  autre  Léonard  de  la  même  profession, 
et  saint  également,  dont  le  corps  repose  à  Corbigny. 
Il  était  à  la  tête  d'un  monastère  où  il  pratiqua  une 
telle  humilité  qu'il  semblait  être  le  dernier  des  frères. 
Mais  presque  tout  le  peuple  accourant  vers  lui,  des 
envieux  persuadèrent  le  roi  Clotaire  que,  s'il  n'y  pre- 
nait garde,  le  royaume  de  France  souffrirait  de  grands 
dommages,  à  cause  de  Léonard,  qui,  sous  prétexte  de 
religion,   rassemblait  beaucoup  de  inonde  autour  de 
soi.   Le  roi  trop  crédule  ordonna  de  le  bannir.  Les 
soldats  qu'on  envoya  furent  tellement  touchés  des  pa- 
roles du  saint  qu'ils  promirent  de  se  faire  ses  disci- 
ples. Le  roi  se  repentit  enfin  et  priva  les  détracteurs 
du  saint  de  leurs  honneurs  et  de  leurs  biens  ;  il  conçut 
une  vive  amitié  pour  Léonard  qui  obtint  difficilement 
du  prince  que  ses  calomniateurs  fussent  réintégrés  dans 


SAINT   LUC*   ÉVANGÉLISTE  199 

leurs  dignités.  Il  obtint  aussi  de  Dieu  que  quiconque 
étant  incarcéré,  invoquerait  son  nom,  fût  délivré  aus- 
sitôt. Un  jour  qu'il  se  livrait  à  la  prière,  un  serpent 
énorme  se  glissa  depuis  ses  pieds  jusqu'à  sa  poitrine. 
Le  saint  n'en  continua  pas  moins  sa  prière  ;  mais 
quand  il  eut  fini,  il  dit  au  serpent  :  «  Je  sais  bien  que 
dès  le  commencement  de  la  création,  tu  inquiètes  les 
hommes,  autant  qu'il  est  en  ton  pouvoir;  si  cependant 
quelque  puissance  t'a  été  donnée  sur  moi,  traite-moi 
comme  je  l'ai  mérité.  »  Quand  il  eut  parlé  ainsi,  le 
serpent,  sortant  précipitamment  par  son  capuce,  tomba 
mort  à  ses  pieds.  Dans  la  suite,  il  réconcilia  deux 
évèques  en  discorde,  et  prédit  qu'il  mourrait  le  lende- 
main,  vers  l'an  du  Seigneur  270. 


SAINT  LUC,  ÉVANGÉLISTE 

Luc  veut  dire  s'élevant  ou  montant,  ou  bien  il  vient  de  Lu.v, 
lumière.  En  effet  il  s'éleva  au-dessus  de  l'amour  du  monde,  et 
il  *  monté  jusqu'à  l'amour  de  Dieu.  Il  fut  la  lumière  du  monde 
(juil  éclaira  tout  entier:  a  Vous  êtes  la  lumière  du  monde  », 
dit  J.-C.  (Math.,  v),  or,  la  lumière  du  monde  est  le  soleil  lui- 
même.  Cette  lumière  est  située  en  haut  (Eccl.,  xxvi)  :  «  Le  so- 
leil  se  lève  sur  le  monde  au  haut  du  trône  de  Dieu  »  ;  elle  est 
agréable  à  voir  (Eccl.,  xi)  :  «  La  lumière  est  douce, et  l'œil  se 
plaît  à  voir  le  soleil,  elle  est  rapide  dans  sa  course  »  (III.  Esdras, 
c.  iv,  p.  34):  La  terre  est  grande,  le  ciel  est  élevé  et  la  course 
du  soleil  est  rapide.  »  Elle  est  utile  en  ses  effets  :  parce  que, 
d'après  le  Philosophe,  l'homme  engendre  l'homme,  et  le  so- 
leil en  fait  autant.  De  même  saint  Luc  eut  cette  élévation  par 
/a  contemplation  des  choses  célestes  ;  par  sa  douceur  dans  sa 


200  LA   LÉGENDE    DOREE 

manière  de  vivre,  par  sa  rapidité  dans  sa  fervente  prédication 
et  par  l'utilité  de  la  doctrine  qu'il  a  écrite. 

Luc,  Syrien  de  nation,  originaire  cTAntioche,  méde- 
cin de  profession,  fut,  selon  quelques  auteurs,  un  des 
soixante-douze  disciples  du  Seigneur.  Puisque  saint 
Jérôme  dit,  avec  raison,  qu'il  fut  disciple  des  apôtres 
et  non  du  Seigneur,  et  comme  la  Glose  remarque  (sur 
l'Exode,  xxv)  qu'il  ne  s'attacha  pas  à  suivre  le  Seigneur 
dans  sa  prédication,  mais  qu'il  ne  vint  à  la  foi  qu'a- 
près sa  résurrection,   il  vaut  mieux  dire  qu'il  ne  fu 
pas  un  des  soixante-douze  disciples,  malgré  l'opinio 
de  certains  auteurs.  Sa  vie  fut  si  parfaite  qu'il  rer 
plit  exactement  ses  devoirs  envers  Dieu,  envers, 
prochain,  envers  soi-même,  et  conformément  à  s 
ministère.  En  raison  de  ces  quatre  qualités,   il      « 
peint  sous  quatre  faces,  celle  de  l'homme,  du  IL*: 
du  bœuf  et  de  l'aigle.  «  Chacun  des  animaux,  dit  EL  - 
chiel  (i),  avait  quatre  faces  et  quatre  ailes.  »  Et  po 
mieux  comprendre  cela,  figurons-nous  un  animal  qci 
conque  ayant  une  tète  carrée,  comme  un  carré  de  bot 
sur  chacun  de  ses  colés  figurons-nous  une  face,  sur 
devant  celle  d'un  homme,  à  droite  celle  d'un  lion, 
gauche  celle  d'un  veau,   et  par  derrière  la  face  d'u 
aigle.  Or,  comme  la  face  de  l'aigle  s'élevait  au-dessu? 
des  autres  en  raison  de  la  longueur  de  son  cou,  c'es 
pour  cela  qu'on  dit  que  l'aigle  était  par  dessus.  G  ha 
cun  de  ces  animaux  avait  quatre  ailes  ;  car  comm 
nous  nous  figurons  chaque  animal  comme  un  carré  ( 
que  dans  un  carré  il  se  trouve  quatre  angles,  à  chaqu 
angle  se  trouvait  une  aile.  Par  ces  quatre  animau? 


SAINT    LUC,    ÉVANftfcLISTE  20l 

d'après  quelques  saints,   on  entend  les  quatre  É%an- 
çélistes  dont  chacun  eut  quatre  faces  dans  ses  écrits, 
savoir:  celles  de  l'humanité,  de  la  passion,  delà  résur- 
rection et  de  la  divinité  ;  cependant  on  attribue  plus 
Spécialement  à  chacun  d'eux  la  face  d'un  seul  animal. 
D'après  saint  Jérôme,  saint  Mathieu  est  représenté  sous 
la  figure  d'un  homme,  parce  qu'il  s'appesantit  princi- 
palement sur  l'humanité  du  Sauveur;  saint  Luc  sons 
celle  d'un  veau,  car  il  traite  du  sacerdoce  du  Christ  ; 
saint  Marc,  sous  celle  d'un  lion,  évidemment  parce 
lu  il  a  décrit  la  résurrection.  Les  lionceaux,  dit-on, 
restent  morts  trois  jours  en  venant  au  monde,  mais 
J's  sont  tirés  de  cet  engourdissement  le  troisième  jour, 
P^r  les  rugissements  du  lion.   En  outre,  saint   Marc 
c°nunencc  son   évangile  par  la   prédication  de  saint 
^^an-Baptiste.  Saint  Jean  est  représenté  sous  la  figure 
*■*  Un  aigle,  parce  qu'il  s'élève  plus  haut  que  les  autres, 
*i*iand  il  traite  de  la  divinité  du  Christ.  Or,  J.-C  dont 
*es  évangélistes  ont  écrit  la  vie  eut  aussi  les  propriétés 
**^    ces  quatre  animaux  :   il  fut  homme  en   tant  que 
!*£  d'une  vierge,  veau  dans  sa  passion,   lion  dans  sa 
^snrrection,   et  aigle   dans   son   ascension.    Par  ers 
Quatre  faces  sous  lesquelles  est  désigné  saint  Luc,  aussi 
bien  que  chacun  des  évangélistes,  on  a  voulu  montrer 
tes  quatre  qualités  qui  le  distinguent.   En  effet   par 
*^  face  d'homme,  on  montre  quelles  furent  ses  qua- 
"tës  envers  le  prochain  qu'il  a  dû  instruire  par  la  rai- 
son, attirer  par  la  douceur  et  encourager  par  la  libé- 
ralité ;  car  l'homme  est   une   créature    raisonnable, 
douce  et  libérale.  Par  la  face  d'aigle  on  montre  ses 
dispositions  par  rapport  à  Dieu  ;  parce  qu'en  lui,  l'œil 


202  LA   LÉGENDE    DOREE 

de  l'intelligence  regarde  Dieu  par  la  contemplation, 
son  affection  s'aiguise  par  la  méditation,  comme  le 
bec  de  l'aigle  par  l'usage  qu'il  en  fait,  et  il  se  dépouille 
de  sa  vieillesse  en  prenant  un  nouvel  état  de  vie.  L'aigle 
en  effet  a  la  vue  perçante,  en  sorte  qu'il  regarde  le  soleil 
sans  que  la  réverbération  des  rayons  de  cet  astre  lui 
fasse  fermer  les  yeux  ;  et  quand  il  est  élevé  au  plus  haut 
des  airs,  il  voit  les  petits  poissons  dans  la  mer.  Son 
bec  est  très  recourbé  pour  qu'il  ne  soit  pas  gêné  pour 
saisir  sa  proie,  qu'il  écrase  sur  les  pierres  de  manière 
qu'elle  peut  lui  servir  de  nourriture.  Brûlé  ensuite  par 
Fardeur  du  soleil,  il  se  précipite  avec  grande  impé- 
tuosité dans  une  fontaine  et  se  dépouille  de  sa  vieil- 
lesse. La  chaleur  du  soleil  dissipe  les  ténèbres  qui 
obscurcissent  ses  yeux  et  fait  muer  son  plumage.  — 
Par  la  face  du  lion,  on  voit  qu'il  fut  parfait  en  soi, 
car  il  posséda  la  générosité  dans  sa  conduite,  la  saga- 
cité nécessaire  pour  échapper  aux  embûches  des  en- 
nemis, et  des  habitudes  de  compassion  envers  les  affli- 
gés. Le  lion  en  effet  est  un  animal  généreux,  puisqu'il 
est  le  roi  des  animaux  :  il  a  la  sagacité,  puisque  dans 
sa  fuite,  il  détruit  avec  sa  queue  les  vestiges  de  ses 
pas  afin  que  personne  ne  le  trouve,  il  a  l'habitude 
des  souffrances,  car  il  souffre  de  la  fièvre  quarte.  Par 
la  face  de  veau  ou  de  bœuf,  on  voit  qu'il  remplit  avec 
exactitude  les  fonctions  de  son  ministère,  qui  consista 
à  écrire  son  évangile.  II  procéda  dans  ce  livre  avec 
circonspection,  en  commençant  par  la  naissance  du 
Précurseur,  celle  du  Christ  et  son  enfance,  et  il  décrit 
ainsi  avec  enchaînement  toutes  les  actions  du  Sauveur 
jusqu'au  dernier  sacrifice.  Son  récit  est  fait  avec  dis- 


SAINT    LUC,    ÉVANGELISTE  203 

rnement,  parce  qu'écrivant  après  deux  évangélistes, 
il     supplée  ce  qu'ils  ont  omis  et  il  omet  les  faits  sur 
lesquels  ils  ont  donné  des  renseignements  suffisants. 
Il    s'appesantit  sur  ce  qui  regarde  le  temple  et  les  sa- 
crifices ;  ce  qui  est  évident  dans  toutes  les  parties  qui 
imposent  son  livre.  Le  bœuf  est,  en  effet,  un  ani- 
1  lent,  aux  pieds  fendus,  ce  qui  désigne  le  discer- 
nent dans  les  sacrificateurs. 
-Au  reste,  il  est  aisé  de  s'assurer  d'une  manière  plus 
exacte  encore  que  saint  Luc  eut  les  quatre  qualités 
dont  il  vient  d'être  question,  pour  peu  qu'on  examine 
soigneusement  l'ensemble  de  sa  vie.  En  effet,  il  eut 
les  qualités  qui  lui  étaient  nécessaires  par  rapport  à 
£*ïeu.  Elles  sont  au  nombre  de  trois,  d'après  saint  Ber- 
nard :  l'affection,  la  pensée  et  l'intention.  1°  L'affection 
doit  être  sainte,  les  pensées  pures,  et  l'intention  droite. 
*%  dans  saint  Luc,  l'affection  fut  sainte,  puisqu'il  fut 
0rï*pli  du  Saint-Esprit.  Saint  Jérôme,  dans  son  pro- 
°ëTUe  de  l'évangile  de  saint  Luc,  dit  de  lui  qu'il  mou- 
1-1  *■   en  Béthanie,  plein  du  Saint-Esprit.  2°  Ses  pensées 
^^ut  pures;  car  il  fut  vierge  de  corps  et  d'esprit,  ce 
,****     démontre  évidemment  la  pureté  de  ses  pensées. 

I^^on  intention  fut  droite,  car,  dans  tous  ses  actes, 
*^ «^cherchait  l'honneur  qui  est  dû  à  Dieu.  Ces  deux 
^*^*iières  vertus  font  dire  dans  le  prologue  sur  les 
°^€s  des  Apôtres  :  «  Il  se  préserva  de  toute  souillure 
testant  vierge  »  ;  voici  pour  la  pureté  de  ses  pen- 
^s  :  «  il  aima  mieux  servir  le  Seigneur  »,  c'est-à-dire, 
r**^  v»r  l'honneur  du  Seigneur,  ce  qui  a  trait  à  la  droi- 
**  *~«  de  ses  intentions.  Venons  à  ses  qualités  par  rap- 
rt  au  prochain  :  Nous  remplissons  nos  devoirs  à  son 


204  LA    LÉGENDE    DORÉE 

égard  quand  nous  accomplissons  envers  lui  ce  à  qiv 
le  devoir  nous  oblige.  Or,  d'après  Richard  de  Sair^t. 
Victor,  nous  devons  au  prochain  notre  pouvoir,  no%_re 
savoir  et  notre  vouloir,  qui  engagent  à  un  quatriè^m<* 
devoir,   les  bonnes  œuvres.   Nous  lui  devons  ne*  f,re 
pouvoir  en  l'aidant,   notre  savoir  en  le  conseille*,  nt 
notre  vouloir  en  concevant  en  sa  faveur  de  bons    dé- 
sirs, et  nos  actions  en  lui  rendant  de  bons  offices.  Ot, 
saint  Luc  eut  ces  quatre  qualités.  Il  donna  au  prochain 
ce  qu'il  put  pour  le  soulager  :  ce  qui  est  évident  n*^r 
sa  conduite  envers  saint  Paul  auquel  il  resta  constar""*" 
ment  attaché  dans  toutes  les  tribulations  du  Docte^c^T 
des  Gentils,  qu'il  ne  quitta  jamais,  mais  auquel  il  vi^^"' 
en  aide  dans  la  prédication.  «  Luc  est  seul  avec  moi  ^^-*> 
dit  saint  Paul  à  Timothée  (I,  iv).  Et  quand  il  ditc^^*8 
mots  «  avec  moi  »  il  veut  dire  que  saint  Luc  l'aide,  *e 

défend,  fournit  à  ses  besoins.  Quand  il  dit  :  «  Luc  e      ^ 
seul  »,  saint  Paul  montre  qu'il  lui  est  constamme^^*1 
attaché.  Saint  Paul  dit  encore  dans  laII"Ep.  aux  C^  **' 
rinthiens   (vin),  en  parlant  de  saint  Luc  :  «  Il  a  é-     té 
choisi  par  les  Eglises  pour   nous  accompagner   da — ■*$ 
nos  voyages.  »  11  donna  au  prochain  son  savoir,  p^  «ar 
les  conseils,  lorsqu'il  écrivit,  pour  l'utilité  du  procham  n> 
ce  qu'il  avait  appris  de  la  doctrine  des  apôtres  et    <le 
l'Evangile.  Il  se  rend  à  lui-même  ce  témoignage,  dsuis 
son  prologue,  quand  il  dit  :  «  J'ai  cru,  très  excelle**  t 
Théophile,  qu'après  avoir  été  informé  exactement  d  * 
toutes  ces  choses  depuis  leur  commencement,  je  de^  - 
vais  aussi  vous  en  représenter  par  écrit  toute  la  su/(^^» 
afin  que  vous  reconnaissiez  la  vérité  de  ce  qui  vous       a 
été  annoncé.  »  11   servit   le  prochain  de  ses  conseil 


&AXF2    i-I-L-   £*  *J»{it~*KTI  JNlî 

puisque  saint  Jérôme-  rir  ta.  «mi  uruit«ru~ .  au*  *î* 
paroles  sont  de*  remeà»*  i#iinr  *?^  tau?*  amrui-»au^ 
Il  fut  plein  de  i»ùat*  ocsarfL.  munai/L  ^uiiiiiiu:  ain  imp- 
ies le  salut  étend  Ciuirim..  rT  *  Lu*  m-omi.  *  nu* 
salue  »  —  2  "*c«u*  saiu*.  :  •«■»  t>  rir*  mi  *i»uuftin» 
le  salut  étemea-i1  >?*  atruuitf  ~uu*?u:  ce  u\*i&  ••-r*  i*:*^  . 
chose  évidente  par  œa*  ox"i  v^ir  #:ii*2  jll  rvr_rr*S*r- 
gneur  qu~D  prestah  jmiu  ul  ^"ar^L'  l-tr  i  **.ttr  i* 
compagnon  de  ds-npàut*  ou  uLar  à  Lhhubl^-  hl  d_^ 
de  quelques  ma»  :  aâi&.  î*-  r*ç çt : ••***-  stuu  rr-ïr  .*r  *■..  £&i*» 
ses  Jfcrafct.  bien  qof  «lUj;  Aiiiic  .«*■•-  d.**-  vut  ••*■  f  ir 
un  autre,  dont  il  âîe  m-mf-  jt  ii.ol.  r>tiir  Aiii:»::».^- 
in  L«r. 

Troisièmement  il  p-fM-rà*  j^r  •  r"iii»  *r:Ljy>  ;•  «Lr  >t 
propre  sanclifiGaîi<j«i.  Tr,c*»  ■»  rr:  Lr  :;>.;•  _«»rij:  .  "îi.'ii  tii*- 
à  la  sainteté,  dit  sa^irt  JZfmhJ  z  :  ic  -vorj^vr  ïtjn~  & 
manière  de  vivre.  1*  jus-ii:-*  -tu*  **>  *••:/>  r:  ;k  }**?'-* 
du  eœur:  chacune  de  oe*  qu*û-*wt>  **  *li»i .^m^t  *ruv.  rt 
en  trois,  toujours  d~apre&  «Lx:  JfcnA?i.  Crs:  v.it* 
sobrement  que  de  rjrr*-  *i**:  r*in»i»t.  p>»_  >****-  ^: 
humilité  :  les  actes  «tjdî  d_rl^r~->  zitr  m  q<jc«  *  ^ 
existe  en  eux  droiture-  di*»rr^ui>i.  *-:  --ni:  :  ir-.-il-r? 
dans  l'intention  qui  doit  eu*"  i»i.:*^.  :_-T<r:-  .■-  ?•  .*  » 
a  modération,  et  profil  par  :V-i-ic*;j.-r:  :  ..  ;»  a-ra 
piété  de  cœur,  si  notre  foi  d->***  :V:  *  ..:  Diru  ?*>« ve- 
rni oement  puissant.  Muveraixjemetit  s^irr.  rt  >_«uve- 
rainement  bon  :  en  sorte  qu*  n>as  créons  n  »tre 
faiblesse  soutenue  par  sa  pui-ssanre.  notre  ijTïoraiic^ 
rectifiée  par  sasasesse.  et  notre  ioiqait^  détruite  jm: 
sa  bonté.  Or,  saint  Lu?  possôla  toutes  ces  qualités. 
1*  Il  v  eut  sobriété  dans  sa  manière  de  vivre,  en  trois 


/ 


200  LA   LÉGENDE    DOREE 

choses  :  a)  en   vivant  dans  la  continence;  car  saL    ^^,, 
Jérôme  dit  de  lui  en  son  prologue  sur  saint  Luc,  qi^^  ~*~.y 
ne  se  maria  point,  et  qu'il  n'eut  pas  d'enfants;  b)     ^^n 
vivant  avec  politesse,  comme  on  l'a  vu  tout  à  l'hec^  ^ 
en  parlant  de  Cléoplias,  supposé  qu'il  eût  été  l'ai*  t^  ce 
disciple  :  «  Deux  des  disciples  de  Jésus  allaient      <^e 
jour-là  à  Einmaûs.  »  Il  fut  poli,  ce  qui  est  indiqué  p&ar 
le  mot  «  deux  »  ;  c'étaient  des  disciples,  donc  c'étaie  jnt 
des  personnes  bien  disciplinées  et  de  bonne  condu/l^^; 
c)  en  vivant  avec  humilité,  vertu  insinuée  en  cela  qu^  M 
cite  Cléophas  son  compagnon,  mais  sans  se  nomm*— T 
lui-môme.  D'après  l'opinion  de  quelques  auteurs,  il  r^c 
se  nomme  pas  par  humilité.  2°  11  y  eut  justice  en  s^^-38 
actes  et  chacun  d'eux  procéda  d'une  intention  droitt^^» 
vertu  indiquée  dans  l'oraison  de  son  office  où  il  est  dL-    ^ 
que,   «  pour  la  gloire  du  nom  du  Seigneur,  il  a  conU     1* 
nuellement  porté  sur  son  corps  la  mortification  de    ~»a 
Croix.  »   :  il  y   eut  discernement   dans  sa    condui  *^e 
calme;  aussi  est-il  représenté  sous  la  face  du  bœufq   «** 
a  la  corne  du  pied  fendue,  c'est  le  signe  de  la  ver 
de  discernement.   Ses  actes    produisirent   des  frui 
d'édification;  car  il   était  grandement  chéri  de   tor 
Ce  qui  le  fait  appeler  très  cher  par  saint  Paul  en  s 
epître  aux  Colossiens  (iv)  :  «   Luc,  notre  très  cla 
médecin,  vous  salue.  »  3°  Il  eut  des  sentiments  pieum  -^> 
car  il  eut  la  foi;  et  dans  son  évangile  il  proclama        ^a 
souveraine  puissance  de  Dieu,  comme  sa  souvera  ï  ^  *e 
sagesse,  et  sa  souveraine  bonté.  Les  deux   premkc*  *s 
attributs  de  Dieu  sont  énoncés  clairement  au  chap.  f^fcprT; 
«  Le  peuple  était  tout  étonné  de  la  doctrine  de  J.-(^   •> 
parce  qu'il  parlait  avec  autorité.  »  Le  troisième  e-  ^ 


S.UXT    LIC.    ÊVAXr.F.LISTE  2U7 

énoncé  dans  le  eh.  xviii  :  «  Il  n'v  a  que  Dieu  seul  qui 
soit  bon.  »  4a  Enfin,  il  remplit  exactement  les  fonc- 
tions de  son    ministère  qui  était  d'écrire  l'Évangile. 
Or.  son  évangile  est  appuvé  sur  la  vérité,  il  est  rempli 
de  choses  utiles,  il  est  orné  de  beaux  passages,  et  con- 
firmé par  de  nombreuses  autorités.  I.  Il  e<t   appuvé 
sur  la  vérité.  Il  v  en  a  de  trois  sortes  :  la  \éritéd*la 
vie.  de  la  justice  et  de  la  doctrine.  Lu  vérité  de  la  vie 
est  l'équation  qui  s'établit  entre  la  main  et  la  langue: 
la  vérité  de  la  justice  est  l'éq nation  de  la  substance  à 
la  cause;  la  vérité  de   la   doctrine  est   l'équation  qui 
s'établit  entre  la  chose  perçue  et  l'intellect.  Or,  l'évan- 
gile de  saint   Luc  est  appuvé  sur  ces  trois  sortes  de 
vérités  qui  y   sont    enseignées,   car   cet    évangéliste 
montre  que  J.-C.  posséda  ces  trois  sortes  de  vérités  et 
les  enseigna  aux  autres:  d'abord    par  le  témoignage 
de  ses  adversaires  :  «  Maître,  est-il  dit  dans  lechap.xx, 
nous  savons  que  vous  ne  dites  et  n'enseignez  rien  que 
de  juste  »»  :  voici  la   vérité  de  la  doctrine,    «<  et   que 
vous  n'avez  point  d'égard  aux  personnes  »  :  voilà  la 
vérité  de  la  justice,  «  mais  que  vous  enseignez  la  voit» 
de  Dieu  dans  la  vérité  »  :  voilà  la  vérité  de  la  vie.  La 
voie  qui  est  bonne  s'appelle  la  voie  de  Dieu.  Saint  Luc 
montre  dans  son  évançile  que  J.-C.  a  enseigné  celle 
triple  vérité  :  1°  la  vérité  de  la  vie  qui  consiste  dans 
l'observation  des  commandements  de  Dieu.  Au   cha- 
pitre x  il  est  écrit  :  «  Vous  aimerez  le  Seigneur  votre 
Dieu,  de  tout  votre  cœur...  Faites  cela  et  vous  vivrez.  » 
Au  chapitre  xxm,  «  un  homme  de  qualité  demanda 
à  J.-C.  :  -I  Bon  maître,  que  faire  pour  que  j'obtienne 
ce  la  vie  c:  ■ruelle?  »  Il  lui  est  répondu  :  «  Vous  savez 


208  LA    LÉGENDE    DOREE 

les  commandements  :  «  Vous  ne  tuerez  point,  etc..  » 
2°  La  vérité  de  la  doctrine.  Le  Sauveur  dit  en  s'adres- 
sant  à  certaines  personnes  qui  altéraient  la  vérité  de 
la  doctrine  :  «  Malheur  à  vous,  pharisiens,  qui  payez  la 
dîme,  c'est-à-dire  qui  enseignez  qu'il  faut  payer  la  dfme 
de  la  menthe,  de  la  rue,  et  de  toutes  sortes  d'herbes, 
et  qui  négligez  la  justice  et  l'amour  de  Dieu,  (xi)  » 
Il  dit  encore  au  même  endroit  :  «  Malheur  à  vous, 
docteurs  de  la  loi,  qui  vous  êtes  saisis  de  la  clef  de  la 
science,  et  qui  n'y  étant  point  entrés  vous-mêmes, 
l'avez  encore  fermée  à  ceux  qui  voulaient  y  entrer.  » 
3°  La  vérité  de  la  justice  est  énoncée  au  chapitre  xx: 
w  Rendez  donc  à  César  ce  qui  appartient  à  César  et 
A  Dieu  ce  qui  appartient  à  Dieu.  »  Au  chapitre  xix  : 
«  Quant  à  mes  ennemis,  qui  n'ont  point  voulu  m'avoir 
pour  roi,  qu'on  les  amène  ici,  et  qu'on  les  tue  en  ma 
présence.  »  Au  chapitre  xm,  où  il  est  question  du 
jugement,  quand  J.-C.  doit  dire  aux  réprouvés  :  «  Re- 
tirez-vous de  moi,  vous  tous  qui  faites  des  œuvres 
d'iniquité.  » 

II.  Son  évangile  est  d'une  grande  utilité.  Aussi 
fut-il  médecin  pour  nous  montrer  qu'il  nous  prépara 
une  médecine  très  salutaire.  Or,  il  y  a  trois  sortes  de 
médecine  :  la  curative,  la  préservative  et  l'améliora- 
tive.  Saint  Luc  montre  dans  son  évangile  que  cette 
triple  médecine  nous  a  été  préparée  par  le  céleste 
médecin.  La  médecine  curative  guérit  des  maladies; 
or,  c'est  la  pénitence  qui  guérit  toutes  les  maladies 
spirituelles.  C'est  cette  médecine  que  saint  Luc  dit 
nous  avoir  été  offerte  par  le  céleste  médecin,  dans  le 
chapitre  îv  :  «  J'ai  été  envoyé  par  l'Esprit  du  Seigneur 


SAINT    LUC,    ÉVANGÉLISTE  209 

pour  guérir  ceux  qui  ont  le  cœur  brisé  ;  pour  annon- 
cer aux  captifs  qu'ils  vont  être  délivrés,  etc.   Je  ne 
suis  pas  venu  appeler  les  justes,  mais  les  pécheurs  (v).  » 
La  médecine  qui  améliore  fortifie  la  santé,   et  c'est 
l'observance  des  conseils  qui  rend  l'homme  meilleur 
et  plus  parfait.  C'est  elle  que  le  grand  médecin  nous 
a  préparée,  quand   il   dit  (ch.  xvm)  :  «  Tout  ce  que 
vous   avez,  vendez-le  et  le   donnez  aux  pauvres.  » 
<f  Si  quelqu'un  prend  votre  manteau,  laissez-lui  pren- 
dre aussi  votre  robe.  »  (ch.  vi.)  La  médecine  préser- 
vative  prévient  la  chute,  et  c'est  la  fuite  des  occasions 
du  péché  et  des  mauvaises  compagnies  qui  nous  est 
enseignée  au  chapitre  xii  :  «  Gardez-vous  du  levain  des 
pharisiens,  qui  est  l'hypocrisie  »  ;  par  où  il  nous  ap- 
prend à  fuir  la  compagnie  des  méchants.  On  peut  dire 
encore  que  l'Evangile  de  saint  Luc  est  fort  utile,  en 
ce   sens  que   tous  les  principes  de  la  sagesse  y  sont 
renfermés.  Voici  comme  en   parle  saint  Ambroise  : 
«  Saint  Luc  embrasse  toutes  les  parties  de  la  sagesse, 
dans  son  évangile.  Il  y  enseigne  ce  qui  a  rapport  à  la 
nature,  lorsqu'il  attribue  au  Saint-Esprit  l'Incarnation 
de  N.-S.  »  David  avait  aussi  enseigné  celte  sagesse 
naturelle,  quand  il  dit:  «  Envoyez  votre  Esprit  et  ils 
seront  créés.  »  Ce  que  saint  Luc  fait  encore,  en  par- 
lant des  ténèbres  qui  accompagnèrent  la  Passion  de 
J.-C.,des  tremblements  de  terre  et  du  soleil  qui  retira 
ses  rayons.  Il  enseigna  la  morale,  puisqu'il  donna  une 
règle  de  mœurs  dans  le   récit    des  Béatitudes.  Son 
enseignement  est  conforme  à  la  raison,  quand  il  dit  : 
«  Celui  qui  est  fidèle  dans  les  petites  choses  le  sera 
dans  les  grandes.  »  Sans  cette  triple  science,  la  natu- 
iii.  H 


210  IV    LÉGENDE    DORÉE 

relie,  la  morale  et  la  rationnelle,  point  de  foi,  point 
mystère  de  la  Trinité  possible.»  (Saint  Ambroise.^ 

III.  Son  évangile  est  embelli  par  toutes  sortes 
grâces  :  son  style,  en  effet,  et  son  langage  sont  fleui 
et  fort  clairs.  Or,  pour  qu'un  écrivain  atteigne  à 
îjrâcc  et  à  cet  éclat,  trois  qualités  sont   nécessaire 
d'après  saint  Augustin,   plaire,   éclairer   et  touche 
Pour  plaire,  il  faut   un   style  orné  ;  pour  éclairer, 
le  faut  clair;  pour  toucher,  il  faut  parler  avec  fe 
Oualitésque  saint  Luc  posséda  dans  ses  écrits  etdai 
sa  prédication.  Les  deux  premières,  d'après  ce  tém 
gnage   de   la    IIe   aux   Corinthiens  :   «  Nous   avo 
envoyé  avec  lui  un  frère  (La  Glose  entend  par  ce  frè 
saint  Barnabe  ou  saint  Luc)  qui  est  devenu  célèb 
dans  toutes  les  églises  par  son  évangile.  »  Par  c 
mots  «  qui  est  devenu  célèbre  »,  saint  Paul  fait  ente 
dre  que  son  style  est  orné.  Par  ceux-ci  «  dans  tout- 
les  églises  »,  on  voit  qu'il  a  parlé  avec  clarté.   Qik. 
ait  parlé  avec  feu,  cela  est  évident,  parce  qu'il 
séda  un  cœur  ardent,   selon  qu'il  le  dit  lui-mêm 
«  Notre  cœur  n'était-il  pas  embrasé  en  nous,  lorsq 
nous  parlait  dans  le  chemin  et  qu'il  nous  expliqu 
les  Ecritures?  » 

IV.  Son  évangile  a  été  confirmé  par  de  nombreus 
autorités  :  1°  par  celle  du  Père,  qui  dit  dans  Jérémr  ^ 
(xxxi)  :  «  Le  temps  vient,  dit  le  Seigneur,  où  je  ferai 
une  nouvelle  alliance  avec  la  maison  d'Israël  et  la 
maison  de  Juda  ;  non  selon  l'alliance  que  je  fis  avec 
leurs  pères,  mais  voici  l'alliance  que  je  ferai  avec  la 
maison  d'Israël,  après  que  ce  temps-là  sera  venu,  dit 
le  Seigneur  :  j'imprimerai  ma  loi  dans  leurs  entrailles 


SAINT    LUC,   ÉVANGÉLISTE  21  I 

et  je  récrirai  dans  leur  cœur.  »  A  la  lettre,  il  parle  ici 

de    la  doctrine  évangélique.  2°  Il  a  été  corroboré  par 

l'autorité  du  Fils,  qui  dit  au  chapitre  xxi  :  «  Le  ciel 

et  la  terre  passeront,  mais  mes  paroles  ne  passeront 

point.  »  3°  Son  évangile  fut  inspiré  par  PEsprit-Saint, 

d'après  ces  paroles  de  saint  Jérôme  dans  son  prologue 

sur  saint  Luc  :  a  Par  le  mouvement  du  Saint-Esprit, 

A  a  écrit  son  évangile  dans  l'Achaïe.  »  4°  II  fut  figuré 

d'avance  par  les  anges;  c'est  à  ce  sujet  qu'il  est  dit* 

dans  l'Apocalypse  (xiv)  :  «  Je  vis  l'ange  de  Dieu  qui 

voIait  par  le  milieu  du  ciel,  portant  l'Evangile  éter- 

ft^l.  »  Or,  cet  Evangile  est  appelé  éternel,  parce  qu'il 

a     une    origine   éternelle,   c'est-à-dire  J.-C.    qui    est 

éternel,  dans  sa  nature,  dans  sa  fin  et  dans  sa  durée. 

V.  U  a  été  annoncé  par  les  prophètes.  En  effet,  le 

Prophète  Ezéchiel  a  en  vue  l'évangile  de  saint  Luc, 

^,,5irid  il  dit  qu'un  des  animaux  avait  une  face  de  veau. 

^e  rtième  prophète  veut  en  parler  encore  (n),  quand  il 

raconte  avoir  vu  un  livre  écrit  en  dedans  et  en  dehors, 

e*    *lans  lequel  on   avait  écrit  des  plaintes  lugubres, 

e?*    cantiques  et  des  malédictions.  Ce  qui  a  rapport  à 

^^"singile  de   saint  Luc,  qui  est  écrit  en  dedans  par 

esi   mystères  qu'il  renferme,  et  en  dehors,  par  le  récit 

"^torique.  On  y  trouve  encore  les  plaintes  de  la  Pas- 

81c>ti,  le  cantique  de  la  Résurrection  et  les  malédictions 

<te  la  Damnation  éternelle,  dans  le  chapitre  xi,  où  se 

f^ncontrent  beaucoup  d'imprécations. 

VI.  Il  a  été  expliqué  et  manifesté  par  la  Sainte 
Vierge,  qui  en  conservait  toutes  les  particularités  dans 
son  cœur  et  les  ruminait,  est-il  dit  en  saint  Luc  (n), 
afin  de  pouvoir  les  faire  connaître  dans  la  suite  aux 


212  LA    LÉGENDE    DOREE 

écrivains  sacrés  ;  d'après  ce  que  dit  la  Glose  :  «  Tout 
ce  qu'elle  savait  des  actions  et  des  paroles  du  Seigneur, 
elle  le  recueillit  dans  sa  mémoire,  afin  qu'au  moment 
de  prêcher  et  d'écrire  les  circonstances  de  l'Incarna- 
tion, elle  pût  expliquer,  d'une  manière  satisfaisante,  à 
qui  le  demanderait,  tout  ce  qui  s'était  passé.  C'est  ce 
qui  fait  que  saint  Bernard,  expliquant  pourquoi  l'ange 
annonça  à  la  Sainte  Vierge  la  grossesse  d'Elisabeth, 
dit  :  «  Si  la  conception  d'Elisabeth  est  découverte  à 
Marie,  c'est  afin  que  la  venue  du  Sauveur  et  celle  du 
Précurseur   étant    connues,  elle   pût,  en  conservant 
dans  son  esprit  la  suite  et  l'enchaînement  des  faits, 
en  révéler,  dans  la  suite  la  vérité  aux  écrivains  et  au,w 
prédicateurs,  .puisque,  dès  le  principe,  elle  fut  pleine^ 
nient  instruite    miraculeusement   de    tous    ces   mv^ 
tères.  »  Aussi  croit-on  que  les  évangélistes  lui  deman- 
daient bien  des  renseignements,  sur  lesquels  elle  1^». 
éclairait. 

On  a  pensé  de  saint  Luc  en  particulier  qu'il  eut 
coursa  elle  comme  à   Parche   du  Testament,  et  qi 
en  apprit  avec  certitude  bien  des  faits,  surtout  ce  m_ 
qui  la  concernaient  personnellement,  comme  l'Anne* 
dation  de  l'ange,  la  naissance  de  J.-C.  et  autres  se-i — 
blables  dont  saint  Luc  est  le  seul  qui  fasse  état. 

VIL  L'Evangile  lui  fut  notifié  par  les  apôtres.  Puî  - 
que  saint  Luc  ne  fut  pas  témoin  de  toutes  les  actions  « 
des  miracles  de  J.-C.  il  fut  obligé  d'écrire  son  évar-*- 
gile  selon  les  données  et  le  rapport  des  apôtres  q^"-1 
avaient  été  présents  :  il  le  donne  à  entendre  dansso^»*1 
prologue  quand  il  dit  :  «  J'ai  écrit  sur  le  rapport  qi 
nous  en  ont  fait  ceux  qui   dès  le  commencement  01 


SAINT    Lit:,    ÉVA.NtiÉLISTE  213 

vu  ces  choses  de  leur»  propres  yeux  et  qui  onf  et*1  les 
ministres  de  la  parole.  »  Commeon  a  coutume  de  ren- 
dre témoignage  soit  de   ce  que  l'on  a   vu.  ««oit  de  ce 
que  Ton  a  entendu,  dit  saint  Augustin  ;  c'est  pour  r*ela 
que  le  Seigneur  a  voulu  avoir  deux  témoin*  qui  eus- 
sent vu,  savoir  saint  Mathieu  et  saint  Jean.   et  deux 
qui  eussent  entendu,  savoir  saint   Marc  et  *aint  Luc. 
Mais  parce  que  le  témoignage  de  ce  qu'on  a  vu  e>t  plus 
sûr  et  plus  certain  que  celui  de  ce  qu'on  a  entendu, 
c'est  pour  celte  même  raison,  ajoute  saint  Augustin, 
que  les  deux  évangélistes  qui  ont  vu  sont  l'un  au  roui- 
mencement  et  l'autre  à  la  (in,  et  les  deux  qui  ont  en- 
tendu sont  placés  au  milieu,  afin  que,  tenant  le  milieu 
comme  les  plus  faibles,  ils  soient  protégés  *-{  d<;f»Tidus 
par  ceux  qui  se  trouvent  au  commencement  et  à  l;i  fin 
comme  étant  plus  certains. 

VIII.  Il  fut  merveilleusement  appromé  par  saint 
Paul,  qui,  en  preuve  de  ce  qu'il  disait,  apportait  le 
témoignage  de  l'évangile  de  saint  Luc.  Ce  qui  fait 
dire  à  saint  Jérôme,  dans  son  livre  des  Hommes  illus- 
tres, que  plusieurs  estiment  que  si  saint  Paul  parle 
ainsi  dans  ses  épftres  :  «  Selon  mou  évangile  „,  il 
veut  parler  de  l'ouvrage  de  saint  Luc.  Saint  Paul 
approuvait  encore  merveilleusement  l'évangile  de  saint 
Luc  quand  il  écrit  aux  Corinthiens  II,  c  \ui,  que 
«  saint  Luc  est  devenu  célèbre  dans  toutes  les  éirlises 
par  son  évangile.  *>  —  On  lit  dans  Y  Histoire  <l\\n- 
tioche  que  les  chrétiens  qui  habitaient  cette  ville  s'é- 
iant  livrés  à  d'affligeants  et  nombreux  désordres,  fu- 
rent assiégés  par  les  Turcs,  et  en  proie  à  une  grande 
misère  et  à  la  famine.  Mais  étant  revenus  (ont  à  fait 
m.  1  r 


214  LA    LÉGENDE    DOREE 

au  Seigneur  par  la  pénitence,  il  apparut  à  quelqu'u^ 
qui  veillait  dans  l'église  de  Sainte-Marie  de  Tri] 
un  personnage  éclatant  de  lumière  et  revêtu  d'hab^ 
blancs  ;  et  quand  l'homme  qui  veillait  eut  demanda 
celui-ci  qui  il  était,  il  lui  fut  répondu,  qu'il  était  ss*  j       nt 
Luc,  venu  d'Antioche,  où  le  Seigneur  avait  convoq^^^ 
la  milice  céleste,  avec  les  apôtres  et  les  martyrs,  aEn 
de  combattre  pour  ses  serviteurs.  Alors  les  chrétiei^MS, 
pleins  d'ardeur,  taillèrent  en  pièces  l'armée  entière  <f_    #* 
Turcs. 


SAINT  GRISANT  ET  SAINTE  DARIA  * 

Cri  sa  nt,  fils  d'un  homme  de  la  première  nobless 
nommé  Solimius,  avait  été  instruit  dans  la  foi  de  J.- 
et  ne  voulait  pas  céder  à  son  père  qui  prétendait 
ramener  au  culte  des  idoles.  Alors  Solimius  le  fit  e 
fermer  dans  une  chambre  où  on  lui  donna  pour  coi 
pagnie  cinq  jeunes  filles  chargées  de  le  séduire 
leurs  caresses.  II  pria  Dieu  de  ne  pas  le  laisser  vaï 
cre  par  cette  bète  féroce  qui  s'appelle  concupiscen«3e^^ 
et  aussitôt   les  jeunes  filles  accablées  de  sommeil  n 
purent  ni  boire  ni  manger  ;  ce  qu'elles  faisaient  dés» 
qu'on  les  avait   mises  hors  de   l'appartement.  Alors 
Daria,  vierge   très   prudente  consacrée  à  Vesta,  est 
priée  de  s'introduire  chez  disant  afin  de  le   rendre 
aux  dieux  et  à  son  père.  Quand  elle  fut  entrée,  Cri- 


* 


Bréviaire;  —  Leurs  actes. 


SAINT    GRISANT    ET    SAINTE    DARIA  215 

t  lui  adressa  des  reproches  à  cause  du  luxe  de  ses 
vôtcments;   mais  elle  répondit  que  si  elle  était  parée 
ainsi,  ce  n'était  pas  pour  le  luxe  en  lui-même,  mais 
pour  le  gagner  aux  dieux  et  à  son  père.  Grisant  lui 
adressa  de  nouveaux  reproches  de  ce  qu'elle  honorait 
comme  des  dieux  ceux  qu'on  avouait  avoir  eu,  le  plus 
souvent,  pour  auteurs  de  ses  jours,  des  hommes  dé- 
bauches  et  des  femmes   impudiques.  Daria  répliqua 
ïu€  les  philosophes  avaient  donné  des  noms  d'hom- 
^^s  aux  éléments.  Crisant  lui  dit  :  «  Si  celui-ci  adore 
/a    terre  comme  une  déesse,  et   que  celui-là  qui  est 
0,nmc  des  champs  la  laboure,  il  est  prouvé  qu'elle 
"•^rine  plus  à  l'homme  des  champs  qu'à  l'adorateur;  il 
Ct*   sera  de  même  de  la  mer  et  des  autres  éléments.  » 
*°i~s  Crisant  et  Daria  qu'il  avait  convertie,  s'étant 
r*l*i  par  le  lien  du  Saint-Esprit,  et  feignant  d'être  réel- 
^^Cînt  mariés,  convertissaient  beaucoup  de  monde  à 
•"**CTï.  entre  autres,  le  tribun  Claude,  autrefois  son  tu- 
***%  avec  sa  femme,  ses  enfants  et  une  infinité  d'au- 
^^  soldats.  Crisant  fut  donc  renfermé  par  l'ordre  de 
.    *^*nérien  dans  un  cachot  des  plus  infects;  mais  cette 
**  ^Vîction    se  changea  en   une  odeur  des  plus  suaves. 
^Mant  à  Daria,  elle  fut  livrée  à  une  maison  de  débau- 
^*^;  mais  un  lion,  qui  s'échappa  de  l'amphithéâtre, 
v^nt  se  constituer  le  portier  de  cette  maison.  On  en- 
voya quelqu'un  pour  faire  violence  à  la  jeune  vierge; 
\        tna's  'e  ^on  'e  sa's^>  et  semble  demander,  par  siijne 
à  la  sainte,  ce  qu'il  doit  faire  de  son  captif.  Celle-ci 
ùsf       lui  commande  de  ne  pas  le  blesser,  mais  de  le  laisser 
venir  auprès  d'elle.   Alors  cet  homme  est  changé  et 
se  met  à  courir   par  la  ville  en  criant  que  Daria  est 


216  LA   LÉGENDE    DOUÉE 

une  déesse.  On  envoie  aussitôt  des  chasseurs  pour 
prendre  le  lion,  mais  celui-ci  les  saisit,  les  porte  aux 
pieds  de  la  vierge  qui  les  convertit.  Le  préfet  fait  pla- 
cer un  grand  brasier  à  la  porte  de  la  chambre  afin 
que  Daria  soit  brûlée  avec  le  lion.  A  la  vue  du  feu  le 
lion  eut  peur,  et  se  mit  à  rugir  ;  il  reçut  alors  de  la 
vierge  la  permission  de  se  retirer  ou  il  voudrait,  sans 
faire  de  mal  à  personne.  Le  préfet  ayant  fait  infliger 
divers  tourments  à  Grisant  et  à  Daria,  ils  n'en  éprou- 
vèrent aucune  douleur.  Ces  chastes  époux  furent  alors 
placés  dans  une  fosse,  où,  écrasés  sous  les  pierres 
et  la  terre,  ils  reçurent  la  consécration  du  martyre, 
en  290,  du  temps  deCarus,  évoque  de  Narbonne,  ville 
où  leur  fête  est  célébrée  avec  le  plus  de  pompe. 


LES  ONZE  MILLE  VIERGES 

Les  onze  mille  vierges  furent  martyrisées  ainsi  qu'il 
suit  :  Il  v  avait  en  Bretagne  un  roi  fort  chrétien  nommé 
Nothus,  ou  Maurus,  dont  la  fille  s'appelait  L^rsule. 
Elle  se  faisait  distinguer  par  la  douceur  admirable  de 
ses  mœurs,  sa  sagesse  et  sa  beauté;  de  sorte  que  sa 
renommée  était  répandue  en  tout  lieu.  Or,  le  roi  d'An- 
gleterre, prince  fort  puissant,  qui  avait  subjugué  à  ses 
lois  une  quantité  de  nations,  en  entendant  parler  de 
cette  jeune  vierge,  avouait  qu'il  serait  le  plus  heureux 
des  hommes  si  elle  épousait  son  fils  unique.  Le  jeune 
homme  en  témoignait  aussi  un  ardent  désir.  On  en- 
voie donc  une  ambassade  solennelle  au  père  de  la  jeune 


LES   ONZE   MILLE    VIERGES  217 

fille  ;  à  des  flatteries  et  à  de  grandes  promesses  on  ajoute 
des  menaces,  si  les  ambassadeurs  reviennent  sans  une 
réponse  favorable.  Le  roi  de  Bretagne  se  trouva  dans 
une   extrême  anxiété.  Il  regardait  comme  une  indi- 
gnité de  donner  à  un  adorateur  des  idoles  une  per- 
sonne qui  s'était  rangée  sous  la  foi  de  J.-C;  il  savait 
bien  d'ailleurs  qu'elle  n'y  consentirait  jamais  ;  enfin, 
il  redoutait  singulièrement  la  férocité  du  roi  anglais. 
Mais  Ursule,  inspirée  de  Dieu,   conseilla  à  son  père 
d'accéder  à  la  demande  du  prince  à  condition  toute- 
fois que  le  roi  son   père,   de  concert  avec  son  futur 
époux,  lui  donnerait  dix  vierges  très  distinguées  pour 
la  consoler;   qu'on  lui  confierait  à  elle  et  aux  autres, 
mille  vierges  ;  qu'on  équiperait  des  vaisseaux  ;  qu'on 
lui  accorderait  un  délai  de  trois  ans  pour  faire  le  sa- 
crifice de  sa  virginité,  et  que  le  jeune  homme  lui-même 
se  ferait  baptiser  et  instruire  dans  la  foi,  dans  le  même 
espace  de  trois  ans.  C'était  prendre  un  sage  parti  en 
effet,  ou  bien  détourner  le  jeune  homme  de  son  <les- 
sein  car   les  conditions  qu'elle  mettait  devaient  sem- 
bler difficiles  à  accepter,  ou  bien  pour  avoir  le  moyen 
de  pouvoir  consacrer  à  Dieu   toutes  ces  vierires  avec 
elle.  Mais  le  jeune  homme  souscrivit  de  bon  c<rur  à 
ces  conditions,  insista  lui-même  auprès  de  son  père  ; 
et  s'étant  fait  baptiser,  il  commanda  de  Initer  l'exécu- 
tion de  tout  ce  que  la  jeune  vierge  avait  exigé.  Le  père 
d'Ursule  régla  que  cette  fille  chérie  eût  aussi    pour 
cortège  des  hommes  qui  la  protégeraient  elle-même  et 
ses  compagnes.  De  toutes  parts  donc  les  vierges  s'em- 
pressent, de  toutes  parts  les  hommes  accourent  à  un 
si  gTand  spectacle.  Grand  nombre   d'évêques  se  joi- 


218  LA    LÉGENDE    DORÉE 

gnent  à  Ursule  et  à  ses  compagnes  qu'ils  veulent  sui- 
vre ;  parmi  eux  se  trouvait  Pantulus,  évoque  de  Bâle, 
qui  les  conduisit  jusqu'à  Rome,  et  qui,  à  son  retour, 
reçut  avec  elles  le  martyre. 

Sur  l'avis  officiel  que  lui  en  avait  donné  par  lettres 
le  père   de   sainte  Ursule,  sainte  Gérasime,  reine  de 
Sicile  (dont  le  mari,  fort  cruel,  était  devenu,  grâce  à 
elle,  un  agneau  pour  ainsi  dire,  de  loup  qu'il  était), 
sœur  de  l'évéque  Marcirisuset  de  Daria,  mère  de  sainte 
Ursule,  suivit  l'inspiration  divine,  laissa  le  royaume  à 
un  de  ses  fils  et  mit  à  la  voile  pour  la  Bretagne  avec 
ses  quatre  filles,  Babille,  Julienne,  Victoire  et  Aurée. 
Hadrien,  un  de  ses  enfants  encore  tout  petit,  se  mit 
aussi  de  lui-même,  en  pèlerinage,  par  amour  pour  ses 
sœurs.  De  l'avis  de*  sainte  Gérasime  se  rassemblèrent 
des  vierges  de  différents  royaumes  :  elle  fut  constam- 
ment leur  conductrice  et  souffrit  enfin  le  martyre  avec 
elles.  D'après  ce  dont  il  avait  été  convenu,   la  reine 
s'étant  procuré  des  trirèmes  bien  approvisionnées,  dé- 
voile aux  vierges  qui  devaient  l'accompagner  le  secret 
de  son  dessein,  et  toutes  jurent  d'être  fidèles  ace  nou- 
veau genre  de  milice.  Bientôt,  en  effet,  elles  préludent 
aux    exercices  de  la   guerre  ;  tantôt  elles  courent  ici, 
tantôt  là.  Quelquefois  elles  font  semblant  de  fuir;  tout 
ce  qui  se  peut  présenter  à  leur  esprit  pour  s'exercer  à 
tous  les  genres  de  jeux,  elles  l'exécutent  ;  quelquefois 
elles  revenaient  à  midi,  quelquefois  à  peine  au  soir.  Il 
y  avait  affluence  de  princes,  de  seigneurs  pour  jouir 
d'un  pareil  spectacle  et  tous  en  étaient  comblés  d'ad- 
miration et  de  joie.  Enfin,  quand  Ursule  eut  converti 
toutes  les  vierges  à  la  foi,  après  un  jour  de  traversée 


LES   ONZE    MILLE    VIERGES  219 

et  sous  un  vent  favorable,  elles  abordèrent  à  un  port 
de  la  Gaule  nommé  Tyelle,  et  de  là  à  Cologne,  où  un 
ange  apparut  à  Ursule  et  lui  prédit  qu'elles  revien- 
draient toutes  ensemble  en  ce  lieu  où  elles  recevraient 
la  couronne  du  martyre.  Sur  l'avis  de  Fange,  et  se  di- 
rigeant vers  Rome,  elles  abordèrent  à  Bâle,  où,  ayant 
quitté  leurs  navires,  elles  vinrent  à  pied  à  Rome.  A 
leur  arrivée,  le  pape  Cyriaquefut  tout  joyeux  ;  il  était 
originaire  lui-même  de  la  Bretagne,  et  comptait  parmi 
elles  beaucoup  de  parentes.  II  les  reçut  avec  tout  son 
clergé  en  grande  pompe.  Cette  nuit-là  même,  le  pape 
eut  du  ciel  révélation  qu'il  devait  recevoir  la  couronne 
du  martyre  avec  les  vierges.  Il  ne  parla  de  cela  à  qui 
que  ce  fut,  et  conféra  le  baptême  à  beaucoup  de  ces 
jeunes  personnes  qui  n'avaient  point  encore  reçu  ce 
sacrement.  Voyant  une  circonstance  si  favorable,  après 
avoir  gouverné  l'église,  le  19e  après  saint  Pierre*, 
pendant  un  an   et  onze  semaines,    il   découvrit  son 
projet  au  public,  et  devant  tout  le  monde,  il  résigna  sa 
dignité  et  son  office.  Les  réclamations  furent  unanimes 
surtout  de  la  part  des  cardinaux  qui  pensaient  que  le 
pape  était  dans  le  délire  pour  vouloir  quitter  les  hon- 
neurs du   pontificat  afin   de  suivre   quelques  petites 
femmes  folles;  il  ne  tint  cependant  aucun  compte  de 
leurs  observations  ;  mais  il  ordonna  pontife  à  sa  place 
un  saint  homme   qui   fut  nommé   Amétus.  Et  pour 
avoir   quitté   le   siège   apostolique  malgré  le  clergé, 
celui-ci  effaça  son  nom  du  catalogue  des  pontifes,  et 

*  Ce  fut  saint  Antère  qui  réçna  un  an  et  le  11>«;  après  saint 
Pierre,  233-236. 


220  LA    LÉGENDE    DOREE 

cette  sainte  compagnie  de  vierges  perdit  dès  ce  mo- 
ment tous  les  égards  qu'on  avait  eus  pour  elles  à  la 
cour  de  Rome.  Il  y  avait  alors  à  la  tête  des  armées 
romaines  deux  mauvais  princes,  Maxime  et  Africanus, 
qui,  en  voyant  cette  multitude  de  vierges  accompa- 
gnées de  beaucoup  d'hommes  et  de  femmes,  craignirent 
que,  par  elles,  la  religion  des  chrétiens  ne  prît  trop 
d'accroissements.  Ils  eurent  donc  soin  de  s'informer 
exactement  du  chemin  qu'elles  devaient  prendre,  ei 
envoyèrent  des  députés  à  Jules,  leur  parent,  et 
de  la  nation  des  Huns,  afin  que,  marchant  contre  elle 
avec  une  armée,  il  les  massacrât  à  leur  arrivée  à  G 
logne,  parce  qu'elles  étaient  chrétiennes.  Alors 
bienheureux  Gyriaque  sortit  de  Home  avec  cette  illust 
multitude  de  vierges.  Il  fut  suivi  par  Vincent,  cardin 
prêtre  et  par  Jacques  qui,  de  la  Bretagne,  sa  patr- 
venu  à  Antioche,  y  avait  exercé  la  dignité  archiépi 
pale  pendant  sept  ans.  Il  était  à  cette  époque  en  vis  m  Me 
auprès  du  pape,  et  déjà  il  avait  quitté  la  ville,  lorsq***.  *ïj 
entendit  parler  de  l'arrivée  des  vierges  ;  il  se  hâta  «=3e 
revenir  et  il  fut  le  compagnon  de  leur  route  et  de  iew-ir 
martyre.  Maurice,  évèque  de  Lévicane,  oncle  de  B^a- 
bile  et  de  Julienne,  Foillau,  évèque  de  Lucques,  ^rt 
Sulpicc,  évèque  de  Ravenne,  alors  à  Rome,  se  joi- 
gnirent encore  à  ces  vierges.  Ethéré,  époux  de  sainte 
Ursule,  qui  était  resté  en  Bretagne,  avait  été  averti  du  f  ..'■ 
Seigneur,  par  l'entremise  d'un  ange,  d'exhorter  sa 
mère  à  se  faire  chrétienne.  Car  son  père  était  mort  un  1  \^x 
an  après  avoir  été  converti  à  la  foi,  et  Ethéré  lui  avait  ^^ 
succédé  dans  le  gouvernement  du  royaume.  Quand  les 
vierges  sacrées  revinrent  de  Rome  avec  les  évêques, 


'H 


LES   ONZE    MILLE   VIERGES  221 

^ont  il  a  été  parlé,  Ethéré  reçut  du  Seigneur  l'avertis- 
sement d'aller  de  suite  à  la  rencontre  de  sa  fiancée, 
afin  de  recevoir  avec  elle,  dans  Cologne,  la  palme  du 
martyre.  Il  acquiesça  aux  avertissements  de  Dieu,  fit 
baptiser  sa  mère  et,  avec  elle,  une  toute  petite  sœur 
nommée  Florentine  déjà  chrétienne  ;  accompagné  del'é- 
v&jue  Clément,  il  alla  au-devant  des  vierges  pour  s'as- 
socier à  leur  martyre.  Marculus,  évêque  de  Grèce  et  sa 
QJéceConstance,fille  de  Dorothée, roi  deConstantinople, 
Çui  avait  fait  vœu  de  virginité  après  la  mort  de  son 
«ancé,  un  fils  de  roi,  prévenus  par  une  vision,  vinrent 
*  Confie  et  se  joignirent  aussi  à  ces  vierges  pour  avoir 
P^rl  à  leur  martyre.  Toutes  donc,  et  ces  évèques  ré- 
parent à  Cologne  alors  assiégée  par  les  Huns.  Quand 
ces    barbares  les  virent,  ils  se  jetèrent  sur  elles  en 
P°Ussant  des  cris  affreux  et  comme  des  loups  qui  se 
Jettent  sur  des  brebis,  ils  massacrèrent  toute  la  multi- 
*,fic.  Quand,  après  le  massacre  des  autres,  on  arriva 
**   tour  de  sainte  Ursule,  le  chef,  voyant  sa  merveil- 
e**He  beauté,  resta  stupéfait,  et  en  la  consolant  de  la 
^°M  de  ses  compagnes,  il  lui  promit  de  s'unir  à  elle 
ï*a**  le  mariage.  Mais  comme  elle  rejeta  sa  proposition 
**l^n  loin,  cet  homme,  se  voyant  méprisé,   prit  une 
"èche  et  en  perça  Ursule  qui  consomma  ainsi  son 
Martyre. 

Une  des  vierges,  nommée  Cordula,  saisie  de  frayeur, 
se  cacha,  cette  nuit-là,  dans  le  vaisseau  ;  mais  le  len- 
demain, elle  s'offrit  de  plein  gré  à  la  mort  et  reçut  la 
couronne  du  martyre.  Or,  comme  on  ne  faisait  pas  sa 
fête  parce  qu'elle  n'avait  pas  souffert  avec  les  autres, 
elle  apparut  longtemps  après  à   une  recluse,  en  lui 


222  LA    LÉGENDE    DOREE 

ordonnant  de  célébrer  sa  fête  le  lendemain  de  celh 
des  vierges.  Elles  souffrirent  Tan  du  Seigneur  238.  Lf 
supputation  des  époques,  d'après  l'opinion  de  quelques- 
uns,  ne  permet  pas  de  penser  que  ces  choses  se  soient 
passées  alors.  La  Sicile,  ni  Constantinople  n'étaient  pas 
des  royaumes,  et  cependant  on  dit  ici  que  les  reines 
de  ces  pays  accompagnèrent  ces  vierges.  II  vaut  mieux 
croire  que  ce  fut  après  Constantin,  au  moment  où  les 
Huns  et  les  Goths  exerçaient  leurs  ravages,  que  ce  mar* 
tyre  eut  lieu,  c'est-à-dire,  du  temps  de  Pempereu* 
Marcien  (selon  qu'on  le  lit  dans  une  chronique)  qc 
régna  l'an  du  Seigneur  352.  —  Un  abbé  avait  demancS 
à  l'abbesse  de  Cologne  le  corps  d'une  vierge,  avec  pr^ 
messe  de  le  placer  en  son  église  dans  une  châsse  d'a^ 
gent;  mais  l'ayant  laissé,  une  année  entière,  sur  ^ 
autel,  dans  une  châsse  de  bois,  une  nuit,  que  l'at>l 
de  ce  monastère  chantait  matines  avec  sa  communauté 
cette  vierge  descendit  corporellement  de  dessus  Faute 
et  après  avoir  fait  une  profonde  révérence  devant  Tai_i 
tel,  elle  passa,  en  présence  de  tous  les  moines  effrayée 
à  travers  le  chœur  et  se  retira.  L'abbé  courut  alors 
la  châsse  qu'il  trouva  vide.  II  vint  en  toute  hâte 
Cologne  et  exposa  la  chose  en  détail  à  l'abbesse.  IK 
allèrent  à  l'endroit  où  ils  avaient  pris  le  corps  et  T  _ 
trouvèrent.  L'abbé,  après  avoir  fait  ses  excuses,  A& 
manda  le  môme  corps  ou  au  moins  un  autre,  avec  Ir* 
promesses  les  plus  certaines  de  faire  confectionner  a- 
plus  tôt  une  châsse  précieuse  ;  mais  il  ne  put  l'obtenir 
—  Un  religieux,  qui  avait  une  grande  dévotion  pouJ 
ces  saintes  vierges,  vil,  un  jour  qu'il  était  graveme-^ 
malade,  une  vierge  d'une  grande  beauté,  lui  app»» 


SAINT    SIMON    ET   SAINT   JUDE,   APOTRES  223 

raître  et  lui  demander  s'il  la  connaissait.  Comme  il 
était  surpris  de  cette  vision,  et  avouait  qu'il  ne  la  con- 
naissait aucunement,  elle  lui  dit  :  «  Je  suis  une  des 
vierges,  à  l'égard  desquelles  vous  avez  une  touchante 
dévotion;  et  afin  de  vous  en  récompenser,  si  par 
amour  et  par  honneur  pour  nous,  vous  récitez  onze 
mille  fois  l'oraison  dominicale,  vous  éprouverez,  à 
l'heure  de  votre  mort,  les  effets  de  notre  protection 
et  de  notre  consolation.  »  Alors  elle  disparut,  et  le 
religieux  accomplit  ce  qu'on  lui  avait  demandé  le  plus 
tôt  qu'il  put;  et  aussitôt  après  il  fit  appeler  l'abbé  pour 
recevoir l'exlrême-onction.  Au  milieu  de  la  cérémonie, 
ce  religieux  s'adressa  tout  à  coup  aux  assistants  en 
leur  criant  de  se  retirer,  pour  faire  place  aux  vierges 
saintes  qui  arrivaient.  L'abbé  lui  ayant  demandé  ce 
que  cela  signifiait,  le  religieux  lui  raconta  la  promesse 
qu'il  avait  faite  à  la  vierge,  alors  tous  se  retirèrent, 
et  revenant  un  moment  après,  ils  trouvèrent  que  le 
religieux  avait  rendu  son  âme  à  Dieu. 


SAINT  SIMON  ET  SAINT  JUDE,  APOTRES 


Simon  signifie  obéissant  ou  triste.  11  eut  deux  surnoms, 
car  on  l'appela  Simon  le  Zélé,  et  Simon  le  Cananéen,  de  (lana, 
bourg  de  la  Galilée,  où  le  Seigneur  changea  l'eau  en  vin.  Kn 
outre  Zélé  et  Cananéen  sont  tout  un,  puisque  («ana  signifie 
zèle.  Or,  saint  Simon  posséda  l'obéissance  en  accomplissant 
les  préceptes;  la  tristesse  en  compatissant  aux  affligés  ;  le 
zèle  en  travaillant  constamment  avec  ardeur  au  salut  des  aines. 
—  Jude  veut  dire  confessant  ou  glorieux  :  ou  bien  il  vient  de 


224  LA    LÉGENDE    DOREE 

donnant  jubilation.  En  effet,  il  confessa  la  foi,  il  posséda  L 
gloire  du  royaume  et  la  jubilation  de  la  joie  intérieure.  11  et: 
beaucoup  de  surnoms  :  car  il  fut  appelé  Judas,  frère  de  Ja 
ques,  comme  frère  de  saint  Jacques  le  Mineur;  2<>  il  fut  a 
pelé  Thaddée,  qui  veut  dire  s'e  m  parant  du  prince,  ou  bi« 
Thaddée  vient  de  Thadea  et  Deus.  Thadea  signifie  vèteme* 
royal.  Il  fut  le  vêtement  royal  de  Dieu  par  les  vertus  qui  l'es 
orné  et  par  où  il  a  pris  le  prince  J.-C.;  ou  Thaddée  vient 
Quasi  tam  Deus,  c'est-à-dire  grand  comme  Dieu,  par  son  adac 
tion  ;  3°  dans  V Histoire  ecclésiastique,  il  est  nommé  Leben*,  c 
veut  dire  cœur,  ou  petit  cœur, c'est-à-dire  qui  orne  son  cet- 
ou  bien  Lebens,  comme  on  dirait  Lebes,  bassin;  cœur  par- 
magnanimité;  petit  cœur  par  sa  pureté;  bassin  par  sa  pl^ 
tude  de  grâces,  puisqu'il  a  mérité  d'être  comme  une  chaudic 
un  vase  de  vertus  et  de  grâces.  Leur  passion  et  leur  lége  i 
furent  écrites  en  hébreu  par  Abdias,  évêque  de  Babylone,  < 
avait  reçu    l'épiscopat    des    mains   des   apôtres  eux-mènu 
Throphée,  disciple  d'Abdias,  les  traduisit  en  grec,  et  Afn'c 
nus  en  latin. 

Simon  de  Cana  et  Jude  Thaddée  étaient  les  frère 
de  saint  Jacques  le  mineur,  et  fils  de  Marie  Cléoplu 
qui  fut  mariée  à  Alphée.  Jude  fut  envoyé  à  Abgarc 
roi  d'Edesse,  par  saint  Thomas,  après  l'ascension  d 
Seigneur.  On  lit  en  effet  dans  Y  Histoire  ecclésiastique 
que  cet  Abçare  adressa  une  lettre  ainsi  conçue  à  N 
S.  J.-C.  :  a  Abçare,  roi,  fils  d'Euchassias,  à  Jésus, 
bon  Sauveur,  qui  a  apparu  dans  le  pays  de  Jérusalen 
salut  :  J'ai  entendu  parler  de  vous  et  des  guérisoi 
que  vous  faites,  sans  employer  ni  médicaments, 
herbes  :  d'un  mot  vous  faites  voir  les  aveugles,  ma 
cher  droit  les  boiteux,  les  lépreux  sont  purifiés  et  1 
morts  reviennent  à  la  vie.  Ayant  entendu  raconter 

*  Eusèhc,  1. 1,  c.  xiii. 


SAINT    SIMON    ET    SAINT    JL'DE,    APOTRES  223 

vous  toutes  ces  merveilles,  je  pense  de  deux  choses 
Tune,  ou  que  vous  êtes  Dieu  et  que  vous  êtes  descendu 
du  ciel  afin  d'opérer  ces  prodiges,  ou  que  vous  êtes 
le  fils  de  Dieu,  si  vous  agissez  ainsi.  C'est  pourquoi 
je  vous  écris  pour  vous  prier  de  prendre  la  peine  de 
venir  me  voir  et  me  guérir  d'une  douleur  qui  me  tour- 
mente depuis  longtemps.  J'ai  su  encore  que  les  Juifs 
murmurent  contre  vous  et  veulent  vous  faire  un  mau- 
vais parti,  venez  donc  chez  moi  ;  j'ai  une  Mlle  petite,  il 
est  vrai,  mais  convenable,  qui  peut  suffire  à  deux  per- 
sonnes. »  N.-S.  J.-C.  lui  répondit  en  ces  tonnes  : 
«c  Vous  êtes  bienheureux  d'avoir  cru  en  moi,  sans 
m'avoir  vu  ;  car  il  est  écrit  de  moi  que  ceux  qui  ne 
me  voient  pas,  croiront,  et  que  ceux  qui  me  voient, 
ne  croiront  point.  Quant  à  ce  que  vous  m'avez  écrit 
d'aller  chez  vous,  il  faut  que  s'accomplissent  toutes  les 
choses  pour  lesquelles  j'ai  été  envoyé,  et  ensuite  ijue 
je  sois  reçu  de  celui  qui  m'a  envoyé.  Après  mon  as- 
cension, je  vous  enverrai  un  de  mes  disciples  pour 
vous  guérir,  et  vous  vivifier.  »  Alors  Ahçare  compre- 
nant qu'il  ne  pouvait  pas  voir  J.-C.  en  personne,  en- 
voya (c'est  ainsi  qu'on  le  trouve  dans  uni»  histoire  an- 
tique, d'après  le  témoignage  de  Jean  Damascène,  1. 1 Y  i 
un  peintre  à  Jésus  pour  faire  son  portrait  afin  de  voir 
au  moins  dan*  son  image  celui  qu'il  ne  poux  ait  voir 
en  personne.  Mais  quand  le  peintre  était  auprès  de 
Jésus,  il  ne  pouvait  voir  distinctement  sa  face,  ni  tenir 
les  yeux  fixés  sur  lui,  à  cause  de  l'éclat  extraordinaire 
qui  partait  de  sa  tête,  de  sorte  qu'il  ne  put  le  peindre 
comme  il  en  avait  reçu  l'ordre.  Le  Seigneur,  voyant 
cela,  prit  un  vêlement  qui  servait  de  litige  au  pein- 
ni.  Ki 


226  LA    LÉGENDE    DORÉE 

tic,  et  le  mettant  sur  sa  figure,  il  y  imprima  ses  traits 
et  Tenvoya  au  roi  Abgare  qui  le  désirait.  Or,  tel  était 
le  portrait  du  Seigneur  d'après  cette  histoire  antique, 
toujours  selon  le  témoignage  de  Jean  de  Damas  :  11 
avait  de  beaux  yeux,  des  sourcils  épais,  la  figure  lon- 
gue et  légèrement  penchée,  ce  qui  est  un  signe  de  ma- 
turité. 

Or,  cette  lettre  de  Notre-Scigneur  J.-C.  a,  dit-on, 
une  telle  vertu,  que  dans  cette  ville  d'Edesse  aucun 
hérétique  ni  aucun  païen  n'y  saurait  vivre,  et  un  tyran 
quelconque  n'oserait  y  faire  mal  à  personne  *.  En  effet, 
s'il  arrive  qu'une  nation  vienne  attaquer  cette  ville  à 
main  armée,  un  enfant,  debout  au  haut  de  la  porte,  lit 
cette  lettre  et  le  même  jour,  les  ennemis,  soit  qu'ils 
aient  peur,  prennent  la  fuite,  soit  qu'ils  veulent  la 
paix,  entrent  en  composition  avec  les  citoyens  ;  c'est 
ce  qu'on  rapporte  être  autrefois  arrivé  :  mais  dans  la 
suite  la  ville  fut  prise  et  profanée  par  les  Sarrasins; 
elle  avait  perdu  son  privilège  en  raison  des  péchés  in- 
nombrables qui  s'étaient  commis  publiquement  dans 
tout  l'Orient.  Ouand  Notre- Seigneur  fut  monté  au  ciel 
(ainsi  le  lit-on  dansV  Histoire  ecclésiastique,  1. 1,  c.  xm), 
l'apôtre  saint  Thomas  envoya  Thaddée,  autrement  dit 
Jude,  au  roi  Abgare,  pour  accomplir  la  promesse  de 
Dieu.  Arrivé  auprès  d'Abgare,  après  qu'il  lui  eut  dé- 
claré être  le  disciple  à  lui  promis  par  «lésus,  le  roi  vit 
dans  le  visage  de  Thaddée  une  splendeur  admirable  et 
divine.  A  cette  vue,  stupéfait  et  effrayé,  il  adora  le 
Seigneur  en  disant  :  «  Vraiment  vous  êtes  le  disciple 

*  Ordéric  Vital,  1.  II. 


SAINT    SIMON    ET    SAINT    JL'DE,   APOTRES  227 

de  Jésus,  fils  de  Dieu,  qui  m'a  écrit:  «  Je  vous  enverrai 
«  quelqu'un  de  mes  disciples  pour  vous  guérir  et  vous 
«  donner  la  vie.  »  Thaddée  lui  dit  :  «  Si  vous  croyez  au 
Fils  de  Dieu,  vous  obtiendrez  tout  ce  que  votre  cœur 
désire.  »  Abgare  répondit  :  «  Je  crois  de  vrai,  et  les 
Juifs  qui  l'ont  crucifié  je  les  égorgerais  volontiers,  si 
j'en  avais  le  pouvoir  et  si  l'autorité  des  Romains  n'était 
pour  moi  un  obstacle  insurmontable.  »  Or,  comme 
Abgare  était  lépreux,  lit-on  en  quelques  livres,  Thad- 
dée prit  la  lettre  du  Sauveur  en  frotta  la  face  du  roi 
et  aussitôt  il  recouvra  la  santé  la  plus  parfaite.  —  Par 
la  suite,  Jude  prêcha  dans  la  Mésopotamie  et  dans  le 
Pont,  et  Simon  en  Egypte.  Ensuite,  ils  vinrent  tous 
les  deux  en  Perse  où  ils  rencontrèrent  deux  magiciens, 
Laroës  et  Arphaxat,  que  saint  Mathieu  avait  chassés 
de  l'Ethiopie.  A  celte  époque,  Baradach,  général  du 
roi  de  Babylone,  avant  de  partir  pour  combattre  les 
Indiens,  ne  pouvait  obtenir  aucune  réponse  de  ses 
dieux  :  mais  en  allant  au  temple  d'une  ville  voisine,  on 
apprit  que  l'arrivée  des  apôtres  était  la  cause  pour  la- 
quelle les  dieux  ne  pouvaient  répondre.  Alors  le  gé- 
néral les  fit  chercher  et  quand  il  les  eut  trouvés,  il 
leur  demanda  qui  ils  étaient  et  ce  qu'ils  étaient  venus 
faire.  Les  apôtres  répondirent  :  «  Si  c'est  notre  nation 
que  vous  voulez  connaître,  nous  sommes  hébreux  ;  si 
c'est  notre  condition,  nous  déclarons  être  les  serviteurs 
du  Christ;  si  vous  voulez  savoir  le  motif  de  notre  ve- 
nue, c'est  pour  vous  sauver.  »  Le  général  leur  répartit: 
«  Quand  je  serai  revenu  vainqueur,  je  vous  entendrai.  » 
Les  apôtres  lui  dirent  :  «  Il  y  aurait  pour  vous  bien 
plus  d'avantage  à  connaître  celui  qui  peut  ou  vous  faire 


S 


228  LA    LÉGENDE    DORÉE 

remporter  la  victoire  ou  du  moins  disposer  les  rebelles 
à  la  paix.  »  Le  général  leur  répondit  :  «  Je  vois  que 
vous  êtes  plus  puissants  que  nos  dieux  ;  annoncez- 
nous  donc  d'avance,  je  vous  prie,  l'issue  de  la  guerre.  » 
Les  apôtres  lui  dirent  :   «  Afin  que  vous  sachiez  que 
vos  dieux  sont  des  menteurs,  nous  leur  ordonnons 
de  répondre  à  vos   demandes  et,  en  disant  ce  qu'ils 
ignorent,  nous  allons  vous  prouver  qu'ils  ont  menti 
en  tout  point.  »  Alors  les  prêtres  des  idoles  prédirent 
une  grande  bataille  dans  laquelle  beaucoup  de  monde 
serait   massacré  de  part  et  d'autre.   Les  apôtres  se 
mirent  alors  à  rire,  et  le  général  leur  dit  :   «  Moi,  je 
suis  saisi  de  crainte,  et  vous,  vous  riez?  »  Les  apôtres 
répondirent  :  «  Ne  craignez  rien,  car  la  paix  est  entrée 
ici  avec  nous,  et  demain,  à  la  troisième  heure,  les 
ambassadeurs  des   Indiens  viendront   vous   trouver, 
faire  leur  soumission  et  implorer  la  paix.  »  .Alors  les 
prêtres  se  mirent  à  éclater  de  rire  aussi,  en  disant  au^ 
général  :  «  Ces  gens-là  veulent  vous  inspirer  de  la  sé^^ 
curité,  afin  que  ne  vous  tenant  pas  sur  vos  gardes^^ 
vous  soyez  défait  par  nos  ennemis.  »  Les  apôtres  r 
prirent  :   «  Nous  ne  vous  avons  pas  dit  :  attendez 
mois,  mais  un  jour,  et  demain  vous  serez  vainqueur 
vous  aurez  la  paix.  »  Alors  le  général  les  fit  gant 
tous  les  deux,  afin  de  leur  rendre  hommage,  s'ils  a vai&»4 
dit  la  vérité  sur  ce  qui  devait  échoir,  ou  bien  de  les 
punir  pour  leur  mensonge  criminel.   Le  lendemain 
donc,  ce  que  les  apôtres  avaient  prédit,  s'étant  réalisé, 
et  le  général  ayant  voulu  faire  brûler  les  prêtres,  il  tn 
fut  empêché  par  les  apôtres  qui  avaient  été  envoyés  non 
pour  tuer  les  vivants,  mais  pour  ressusciter  les  morts. 


SAINT   SIXOX    ET    SAI5T  Jl  DE,    APOTRES  22t> 

Alors  le  général,  plein  d'admiration  de  ce  qu'ils  n'a- 
vaient pas  laissé  tuer  les  prêtres  des  idoles  et  de  ce 
qu'ils  ne  voulaient  accepter  rien  de  leurs  richesses,  les 
conduisit  au  roi  :  «  Prince,  lui  dit-il.  voici  des  dieux 
cachés  sous  des  figures  d'hommes  !  >»  et  aprf>  lui  a\oir 
raconté,  en  présence  des  mairiciens.  tout  ce  qui  >  Via  il 
passé,  ceux-ci,  excités  par  l'envie. dirent  que  cVtai^rt 
des  gens  rusés  et  qu'ils  méditaient  de  mauvais  projets 
contre  l'Etat.   Le  général  leur  dit  :  »  Si  vous  lY»sez. 
luttez  avec  eux.  »  Les  magiciens  lui  dirent  :  «  Si  tu 
veux  voir  qu'ils  ne  pourront  parler  en  notre  présence, 
qu'on  amène  ici  les  hommes  les  plus  éloquents,  et  si. 
devant  nous,  ils  osent  ouvrir  la  bouche,  vous  aurez  la 
preuve  que  nous  ne    sommes  propre*  à  rien.  »   In 
grand  nombre  d'avocats  avant  été  amenés,  à  l'instant, 
ils  devinrent  muets  en  présence  des  mages,  au   point 
qu'ils  ne  pouvaient  pas  même  manifester  par  des  >i- 
çnes  qu'ils  étaient  incapables  de  parler.  Et  les  mairi- 
ciens  dirent  au  roi  :   «  Afin  que  tu  saches  que  nous 
sommes  des  dieux,  nous  allons  leur  permettre  de  par- 
ler, mais  ils  ne  pourront  se  promener;  puis  nous  leur 
rendrons  la   faculté  de  marcher,    mais   nous   ferons 
qu'ils  ne  voient  pas,  bien  qu'ayant  les  yeux  ouverts.  » 
Quand  tout  cela  eut  été  exécuté,  le  trénéral  mena  les 
avocats  honteux  et  confus  aux  apôtres  :  mais  les  avo- 
cats ayant  vu  que  ceux-ci  étaient  vêtus  grossièrement, 
ils  les  méprisèrent   intérieurement.  Simon  leur  dit  : 
«  Souvent  il  arrive  que  dans  des  écrins  d'or  et  semés 
de  pierreries  se  trouvent  renfermés  des   objets  sans 
valeur,  et  que  dans  les  plus  viles  boîtes  de  bois  soient 
rangés  des  colliers  de  perles  d'un  grand  prix.  Or,  qui 
m.  io 


230  LA    LÉGENDE    DORÉE 

désire  devenir  le  propriétaire  d'une  chose,  fait  moins 
d'attention  au  contenant  qu'au  contenu.  Promettez- 
nous  donc  d'abandonner  le  cul  te  des  idoles  et  d'adorer 
le  Dieu  invisible  ;  de  notre  côté,  nous  ferons  le  signe 
de  la  croix  sur  vos  fronts  et  vous  pourrez  confondre 
les  magiciens.  »  Après  en  avoir  fait  la  promesse  et 
avoir  été  signés  au  front,  les  avocats  retournèrent  de 
nouveau  chez  le  roi,  auprès  duquel  se  trouvaient 
encore  les  magiciens,  qui  n'eurent  plus  le  moindre 
empire  sur  eux  ;  et  ils  s'en  moquèrent  devant  tout  le 
monde  ;  alors  les  magiciens  irrités  firent  venir  beau- 
coup de  serpents.  Aussitôt  le  roi  donna  ordre  de  faire 
venir  les  apôtres  qui  remplirent  leurs  manteaux  des 
serpents  et  les  jetèrent  sur  les  magiciens  en  disant  : 
«  Au  nom  du  Seigneur,  vous  ne  mourrez  point,  mais 
vous  serez  déchirés  par  les  serpents  et  vous  pousserez 
des  cris  de  douleur  qui  ressembleront  à  des  mugisse- 
ments. » 

Et  comme  les  serpents  leur  rongeaient  les  chairs, 
et  que  ces  malheureux  hurlaient  comme  des  loups,  le 
roi  et  les  autres  priaient  les  apôtres  délaisser  tueries 
magiciens  par  les  serpents.  Les  apôtres  leur  répondi- 
rent :  «  Nous  avons  été  envoyés  pour  ramener  de 
la  mort  à  la  vie,  mais  non  pour  précipiter  de  la  vie 
dans  la  mort.  »  Et,  après  avoir  fait  une  prière,  ils 
ordonnèrent  aux  serpents  de  reprendre  tout  le  poison 
qu'ils  avaient  injecté,  et  ensuite  de  retourner  dans  leur 
repaire.  Or,  les  douleurs  supportées  par  les  magiciens, 
au  moment  où  les  serpents  reprirent  leur  poison,  fu- 
rent plus  vives  (pie  celles  qu'ils  avaient  ressenties 
quand  leurs  chairs  étaient  dévorées.  Les  apôtres  leur 


y 


SAINT  SIMON  ET  SAINT  JL'DE,   APOTRES  231 

dirent  :  «  Pendant  trois  jours,  vous  ressentirez  de  la 
douleur  ;  mais,  le  troisième  jour,  vous  serez  guéris, 
afin  que  vous  renonciez  alors  à  votre  malice.  »  Trois 
jours  s'étant  écoulés,  sans  que  les  magiciens  pussent 
ni  manger,  ni  boire,  ni  dormir,  tant  leurs  souffrances 
étaient  grandes,  les  apôtres  vinrent  les  trouver  et  leur 
dirent  :  «  Le  Seigneur  n'agrée  pas  qu'on  le  serve  par 
force  ;  levez-vous  donc,  soyez  guéris,  et  allez  avec  la 
faculté  de  faire  librement  ce  que  vous  voulez.  j>  Ils 
persistèrent  dans  leur  malice,  et  s'enfuirent  loin  des 
apôtres,  contre  lesquels  ils  ameutèrent  Babvlone 
presque  tout  entière.  —  Après  quoi,  la  fille  d'un  gé- 
néral conçut  par  fornication,  et  en  mettant  un  fils  au 
monde,  elle  accusa  un  saint  diacre  de  lui  avoir  fait 
violence,  en  disant  qu'elle  avait  conçu  de  son  fait.  Or, 
comme  les  parents  voulaient  tuer  le  diacre,  les  apô- 
tres arrivent  et  s'informent  de  l'époque  de  la  naissance 
de  l'enfant.  On  leur  répondit  :  «  Aujourd'hui  même, 
à  la  première  heure  du  jour.  »  Alors,  les  apôtres  di- 
rent :  «  Apportez  l'enfant,  et  faites  venir  aussi  le 
diacre  que  vous  accusez.  »  Quand  cela  fut  fait,  les 
apôtres  dirent  à  l'enfant  :  «  Dis,  enfant,  au  nom  du 
Seigneur,  si  ce  diacre  a  eu  pareille  audace.  »  A  cela, 
l'enfant  reprit  :  «  Ce  diacre  est  chaste  et  saint  ;  jamais 
il  n'a  souillé  sa  chair.  »  Or,  comme  les  parents  <le  la 
jeune  fille  insistaient  pour  que  les  apôtres  demandas- 
sent quel  avait  été  l'auteur  du  crime,  ceux-ci  répon- 
dirent :  a  Notre  devoir  est  de  délivrer  les  innocents, 
mais  non  de  perdre  les  coupables.  »  —  A  la  même 
époque,  deux  tigres  très  féroces,  renfermés  chacun 
dans  une  fosse,  s'échappèrent  et  dévorèrent  tous  ceux 


23^  LA    LÉGENDE    DORÉE 

qu'ils  rencontraient.  Les  apôtres  vinrent  à  eux  et,  au 
nom  du  Seigneur,  ils  les  rendirent  doux  comme  des 
agneaux.  Les  apôtres  voulurent  s'en  aller,  mais,  sur 
la  prière  qu'on  leur  en  fit,  ils  restèrent  encore  un  an. 
et  trois  mois  ;  dans  cet  intervalle,  plus  de  soixante 
mille  hommes,  sans  compter  les  petits  enfants,  furent 
baptisés  avec  le  roi  et  les  princes. 

Les  magiciens  dont  on  vient  de  parlervinrent  à  une 
ville  nommée  Suanir,  où  se  trouvaient  70  prêtres  dés 
idoles  qu'ils  animèrent  contre  les  apôtres,  afin  qu'à 
leur  arrivée  en  ce  pays,  on  les  forçât  à  sacrifier  ou 
qu'on  les  exterminât.  Lors  donc  que  les  apôtres  eurent 
parcouru  toute  la  province  et  qu'ils  furent  parvenus 
jusqu'à  cette  ville,  les  prêtres  et  tout  le  peuple  se  sai- 
sissent d'eux  et  les  conduisent  au  temple  du  Soleil. 
Les  démons  se  mirent  alors  à  crier,  par  l'organe  des 
énergumènes  :  «  Qu'y  a-t-il  entre  vous  et  nous,  apô- 
tres du  Dieu  vivant  ?  Voici  qu'à  votre  entrée,  nous 
sommes  brûlés  par  les  flammes.  »  L'ange  du  Seigneur 
apparut  dans  le  même  moment  aux  apôtres,  et  leur 
dit  :   «  Choisissez  de  deux  choses  l'une,  ou  bien  que 
ces  gens  meure  ni  à  l'instant,  ou  bien  que  vous  soyez 
martyrs.  »  Les  apôtres  répondirent  :  «  Il  faut  adorer 
la  miséricorde  de  Dieu,  afin  qu'elle  les  convertisse  et 
qu'elle  nous  conduise  à  la  palme  du  martyre.  »  Après 
avoir  imposé  silence,  les  apôtres  dirent  :  «  Pour  vous 
convaincre   que   ces   idoles  sont  pleines  de  démons, 
voyez,  nous  leur  commandons  de   sortir  et  de  briser 
chacun  sa  statue.  »  Aussitôt,  deux  Ethiopiens,  noirs 
et  nus,   sortirent,  au  grand  effroi  de  tout  le  inonde, 
des  statues  et,  après  les  avoir  brisées,  se  retirèrent  en 


r 
; 
i 


SAINT  SIMON    ET  SAINT  JL'DE,   A1HJTRES  233 

poussant  des  cris  horribles.  A  cette  vue,  les  piètres  se 
jetèrent  sur  les  apdtres  elles  égorgèrent  tout  aussitôt. 
Or,  à  Fi nstant  même,  quoique  le  ciel  fût  fort  serein, 
il  se  fit  entendre  des  coups  de  tonnerre  si  violents, 
que  le  temple  se  fendit  en  trois  endroits,  et  que  deux 
magiciens,  frappés  par  la  foudre,  furent  réduits  en 
charbon.  Le  roi  transporta  les  corps  des  apôtres  dans 
sa  ville,  et  fit  élever  en  leur  honneur  une  église  d'une 
magnificence  admirable.  —  Quant  à  saint  Simon,  on 
trouve  en  plusieurs  endroits  qu'il  fut  attaché  à  une 
croix,  fait  attesté  par  Isidore,  dans  son  Livre  sur  lu 
mort  des  Apôtres  ;  par  Eusèbc,  dans  son  Histoire 
ecclésiastique;  par  Bède,  dans  son  Commentaire  sur 
les  actes  des  Apôtres,  et  par  maître  Jean  Beletli,  dans 
sa  Somme.  Ils  prétendent  qu'après  avoir  prêché  eu 
Egypte,  il  revint  à  Jérusalem,  et  quand  saint  .Jacques 
le  Mineur  fut  mort,  il  fut  choisi  d'une  voix  unanime 
par  les  apôtres,  pour  être  évêque  de  cette  ville;  avant 
son  décès,  on  raconte  qu'il  ressuscita  trente  morts. 
Aussi  chante-t-on  dans  son  office  :  «  11  rendit  la  vie  à 
trente  personnes  englouties  dans  les  Ilots.  »  Après 
avoir  gouverné  l'église  de  Jérusalem  de  longues  an- 
nées, et  être  parvenu  à  l'âge  de  120  ans,  du  temps  de 
l'empereur  Trajan,  Atticus,  qui  exerçait  les  fonctions 
de  consul  à  Jérusalem,  le  fit  prendre  et  accabler  d'ou- 
trages. En  dernier  lieu,  il  le  fit  attacher  à  une  croix, 
tout  le  monde  et  le  juge  admirant  qu'un  vieillard  de 
120  ans  subît  le  supplice  de  la  croix.  Cependant  quel- 
ques-uns disent,  et  cela  est  exact,  que  ce  ne  fut  pas 
l'apôtre  Simon  qui  souffrit  le  martyre  de  la  croix  et 
fut  évéque  de  Jérusalem,  mais  que  ce  fut  un  autre 


234  LA    LÉGENDE    DORÉE 

Simon,  fils  de  Gléophé,  frère  de  Joseph  ;  fait  attesté 
par  Eusèbe,  ëvêque  de  Césaréc,  dans  sa  chronique. 
Isidore  et  Bède  le  disent  aussi  en  leurs  chroniques  ; 
car  Isidore  et  Eusèbe  rétractèrent,  dans  la  suite,  ce 
qu'ils  avaient  avancé  d'abord;  ceci  se  prouve  par 
l'autorité  de  Bède,  qui  se  reproche  dans  ses  rétracta- 
tions d'avoir  partagé  ce  sentiment.  Usuard  atteste  la 
même  chose  aussi  dans  son  Martyrologe. 


SAINT  QUENTIN 

Quentin,  noble  citoyen  romain,  vint  à  Amiens  où 
ayant  fait  beaucoup  de  miracles,  il  fut  pris  par  l'ordre 
de  Maximien,  préfet  de  la  ville,  et  battu  de  verges, 
jusqu'à  rentier  épuisement  des  bourreaux;  aprèsquoi 
il  fut  jeté  en  prison.  iMais  un  ange  l'ayant  délivré,  il 
alla  au  milieu  de  la  ville  prêcher  le  peuple.  Pris  une 
seconde  fois,  étiré  du  haut  du  chevalet  jusqu'à  ce  que 
ses  veines  eussent  été  rompues,  rudement  battu  à 
coups  de  nerfs  de  bœuf,  il  endura  l'huile,  la  poix,  la 
graisse  bouillante;  comme  il  se  moquait  du  président, 
celui-ci  irrité  lui  fit  jeter  dans  la  bouche  de  la  chaux, 
du  vinaigre  et  de  la  moutarde.  Mais  il  demeurait  en- 
core inébranlable;  alors  il  fut  conduit  à  Vermand,  où 
le  président  lui  fit  enfoncer  deux  broches  qui  allaient 
de  sa  tète  à  ses  cuisses,  et  dix  clous  entre  ses  onsrles 
et  sa  chair  ;  enfin  il  le  fit  décapiter.  Son  corps  jeté 
dans  un  fleuve  y  resta  caché  55  ans,  et  fut  retrouvé 
ainsi  qu'il  suit  par  une  noble  dame  romaine.  Comme 


SAINT    EUSTACIIE  235 

elle  se  livrait  assidûment  à  l'oraison,  une  nuit,  elle 
est  avertie  par  un  ange  d'aller  en  toute  h  A  te  au  camp 
de  Vermand  à  l'effet  d'y  chercher  en  tel  endroit  le 
corps  de  saint  Quentin  et  de  l'ensevelir  avec  honneur. 
Elle  se  rendit  donc,  avec  une  grande  suite,  à  l'endroit 
désigné,  et  y  ayant  fait  sa  prière,  le  corps  de  saint 
Quentin  entier  et  sain,  et  répandant  une  odeur  suave, 
surnagea  aussitôt  sur  le  fleuve.  Elle  l'ensevelit  :  et 
pour  la  récompenser  de  ce  bon  office,  elle  recouvra 
l'usage  de  la  vue.  Elle  bâtit  en  cet  endroit  une  église, 
après  quoi  elle  se  retira  dans  ses  domaines. 


SAINT  EUSTACHE* 

Eustache  s'appelait  d'abord  Placide.  C'était  le  com- 
mandant des  soldats  de  l'empereur  Trajan.  Bien  que 
adonné  au  culte  des  idoles,  il  pratiquait  avec  grande 
assiduité  les  œuvres  de  miséricorde.  Il  avait  une 
épouse  idolâtre  et  miséricordieuse  comme  lui;  il  en 
eut  deux  fils  qu'il  éleva  selon  son  rang,  avec  une  ma- 
gnificence extraordinaire;  comme  il  se  faisait  un  de- 
voir de  s'adonner  aux  œuvres  de  miséricorde,  il  mérita 
d'être  dirigé  dans  la  voie  de  la  vérité.  Un  jour  en  effet 
qu'il  se  livrait  à  la  chasse,  il  rencontra  un  troupeau 
de  cerfs,  au  milieu  desquels  il  en  remarqua  un  plus 
beau  et  plus  grand  que  les  autres,  qui  se  détacha  pour 

*  Tiré  des  actes  anciens  dans  lesquels  le  Bréviaire  romain 
a  pris  la  légende  de  l'office  du  saint. 


236  IV    LKGENDE    DORÉE 

gagner  une  foret  plus  vaste.  Tandis  que    les  autres 
militaires  courent  après  les  cerfs,   Placide  poursuit 
celui-ci  de  tous  ses  efforts  et  s'attache  à  le  prendre. 
Comme  il  le  suivait  avec  acharnement,  le  cerf  parvient 
enfin  à  gravir  la  cime  d'un  rocher;  Placide  s'approche 
et  songe  aux  moyens  de  ne  pas  le  manquer;  Or,  pen- 
dant qu'il  considère  le  cerf  avec  attention,   il  voit  au 
milieu  de  ses  bois  la  figure  de  la  SainteCroix  plus  res- 
plendissante que  les  rayons  du  soleil,  et  l'image  de 
J.-C,  qui  lui  adresse  ces  paroles  par  la  bouche  du  cerf, 
comme  autrefois  parla  l'ànesse  de  Balaam  :  «  Placide, 
pourquoi  me  persécutes-tu?  C'est  par  bonté  pour  toi  ^ 
que  je  t'apparaissur  cet  animal.  Je  suis  le  Christ  qu^^ 
tu  honores  sans   le  savoir  :  tes  aumônes  ont    mont» 
devant  moi,  et  voilà  pourquoi  je  suis  venu;  c'est  po 
te  chasser  moi-même  par  le  moyen  de  ce  cerf  que 
courais.  »  D'autres  auteurs  disent  pourtant  que  ce  f 
l'image  qui  lui  apparut  entre  les  bois  du  cerf  qui  p 
fera  ces  paroles.  En  entendant  cela,    Placide,  gran 
ment  saisi,  tomba  de  son  cheval;  revenu  à   lui  ap,*-c* 
une  heure,  il  se  releva  et  dit  :  «  Faites-moi  comprencl** 
ce  que    vous   me  dites  et  alors  je  croirai  en  vous,      a 
J.-C.  lui  dit  :  «  Placide,  je  suis  le  Christ  qui  ai  crt?*1' 
le  ciel  et  la  terre,   qui  ai  fait  jaillir  la  lumière  et  fa/ 
séparée  des  ténèbres;  j'ai  réglé  le  temps,  les  jours rt 
les  années  ;  j'ai  formé  l'homme  du  limon  de  la  terre; 
pour  sauver  le  genre  humain,  je  suis  apparu  ici-bas 
avec  un  corps,  et  après  avoir  été  crucifié  et  enseveli, 
je  suis  ressuscité  le  troisième  jour.  »  A  ces  mots,  Pla- 
cide tomba  de  nouveau  sur  terre  et   dit  :  «  Je  crois, 
Seigneur,  que  c'est  vous  qui  avez  tout  fait,  et  que  vous 


SAINT    EUSTACIIE  237 

ramenez  ceux  qui  s'égarent.  »  Alors  le   Seigneur  lui 
dit  :  «  Si  tu  crois,  va,  trouver  l'évèque  de  la  ville,  et 
fais-toi  baptiser.  »  «  Voulez-vous,  répondit   Placide, 
que  j'annonce  ces  vérités  à  ma  femme  et  à  mes  fils, 
afin  qu'eux  aussi  croient  en  vous?  »  Le  Seigneur  lui 
dit  :  a  Informe-les,  afin  qu'ils  soient  purifiés  comme 
toi  :  mais  reviens  ici  demain,  je  f  apparaîtrai  de  nou- 
veau  pour  te  dévoiler    plus  amplement    l'avenir.  » 
Quand  il  fut  rentré  à  sa  maison  et  qu'il  eut  rapporté 
ces  merveilles  à  son  épouse,  au  lit,  celle-ci  s'écria  eu 
disant  :  «  Mon  Seigneur,  et  moi  aussi,  la  nuit  passée, 
Je  lai  vu  et  il  m'a  dit  :  «  Demain  ton  mari,  tes  fils  et 
toi,  vous  viendrez  à   moi  :  Je   reconnais  maintenant 
<jue  c'est  J.-C.  »  Ils  allèrent  donc,  au  milieu  de  la  nuit, 
trouver  l'évèque  de  Rome  qui  les  baptisa  en  grande 
J°u»,  et  qui  donna  à  Placide  le  nom  d'Eustaclie,  à  sa 
femme  celui  de  Théospita  et  à  ses  fils  ceux  d'Agapct 
ct  de  Théospite.  Le  matin  arrivé,  Eustaclie  se   rendit 
k  la  chasse,  comme  la  veille,  et  parvenu  au  même  en- 
droit, il  fit  aller  de  divers  côtés  ses  soldats,  sous  pré- 
texte de  dépister  le  gibier,  et  restant  à  la  place  où  il 
avait  eu  la  première  vision,  il  en  eut  une  seconde  :  alors 
tombant  le  visage  contre  terre,  il  dit  :  «  Je  vous  sup- 
p/ie,  Seigneur,  de  manifester  à  votre  serviteur  tvque 
vous  lui  avez  promis.  »  Tu  es  bienheureux,  lui  répondit 
le  Seigneur,  d'avoir  reçu  le  bain  de  ma  grâce,  parce 
que  lu  as  alors  vaincu  le  diable.  Tu  viens  de  fouler  aux 
pieds  celui  qui  t'avait  déçu.  Tu  vas  montrer  maintenant 
ta  foi  :  car  pour  l'avoir  abandonné, le  diable  va  te  livrer 
de  grands  combats  :  il  faut  donc  que  tu  supportes  de 
rudes  épreuves  afin  de  recevoir  la  couronne  de  la  vie- 


à 


238  L\    LÉGENDE    DOREE 

toire.  Il  faut  que  lu  souffres  beaucoup  afin  que  déchu 
de  vaines  grandeurs  du  monde,  tu  sois  humilié,  pour 
être  élevé  plus  tard  aux  honneurs  spirituels.  Ne  fai- 
blis donc  pas  :  ne  reporte  pas  la  vue  sur  ta  gloire  pas- 
sée, car  il  faut  que,  par  la  voie  des  tentations,  tu  te 
montres  un  autre  Job.  Cependant  quand  tu  auras  été 
humilié,  je  viendrai  à  toi,  et  te  rendrai  ta  gloire  pre- 
mière. Dis-moi  donc,  si  tu  veux  accepter  les  tentations 
à  présent  ou  à  la  fin  de  ta  vie?  »  Eustache  répondit: 
«  Seigneur,  s'il  faut  qu'il  en  soit  ainsi,  à  l'instant  com- 
mandez que  les  tentations  nous  éprouvent,  mais  don- 
nez-nous la  vertu  de  patience.  »  Ne  perds  pas  courage, 
reprit  le  Seigneur  ;  ma  grâce  en  effet  gardera  vos 
âmes.  »  Alors  le  Seigneur  monta  au  ciel,  et  Eustache 
revint  chez  lui  donner  ces  nouvelles  à  sa  femme. 

Quelques  jours  s'étant  écoulés,  la  mort,  sous  la  forme 
d'une  peste,  se  déchaînant  sur  tous  ses  serviteurs  et 
ses  servantes,  les  moissonna  tous  :  peu  de  temps  après, 
tous  ses  chevaux  et  tous  ses  troupeaux  moururent  su- 
bi lement.  Alors  des  scélérats,  voyant  ces  ravages,  se 
ruèrent  pendant  la  nuit  sur  sa  maison,  emportèrent 
tout  ce  qu'ils  trouvèrent,  et  pillèrent  l'or,  l'argent  et 
tous  ses  autres  biens  :  lui-même,  avec  sa  femme  et  ses 
fils,  rendit  grâces  à  Dieu  et  s'enfuit  tout  nu  :  pour 
échapper  à  la  honte,  ils  allèrent  en  Egypte.  Tout  ce 
qu'il  possédait  fut  anéanti  par  la  rapine  des  méchants.. 
L'empereur  et  le  sénat  entier  regrettaient  beaucoup  la 
perte  d'un  général  aussi  distingué,  sur  lequel  on  ne 
pouvait  obtenir  aucun  renseignement.  Après  avoir 
fait  quelque  chemin,  les  fugitifs  arrivèrent  à  la  mer 
où  ayant  trouvé  un  vaisseau,  ils  s'embarquèrent.  Alors 


^ 


SAINT    EUSTACIIE  239 

le  maître  du  navire,  voyant  que  la  femme  d'Eustache 
était  fort  belle,  conçut  un  grand  désir  de  la  posséder. 
Après  la  traversée,   il  exigea  d'Eustache  le  prix  du 
passage,  et  comme  ils  n'avaient  pas  d'argent,  il  or- 
, donna  que  cette  femme  fût  retenue  pour  payement, 
dans  la  conviction  de  l'avoir  à  soi.  Eustache,  informé 
de  cela,  refusa  absolument  d'y  consentir,  et  comme  il 
persistait,  le  maître  fit  signe  à  ses  matelots  de  le  pré- 
cipiter dans  la  mer,  afin  de  pouvoir  ainsi  posséder  sa 
femme.  Eustache,  qui  s'aperçut  de  cela,  leur  abandonna 
sa  femme  tout  désolé,  et  prenant  ses  deux  enfants,  il 
s'en  alla  en  versant  des  larmes  :  «  Malheur  à  moi  et  à 
vous,  dit-il,  car  votre  mère  est  livrée  à  un  mari  étran- 
ger! »  Parvenu  sur  les  bords  d'un  fleuve,  il  n'osa  le 
passer  avec  ses  deux  fils  à  la  fois,  parce  qu'il  y  avait 
beaucoup  d'eau;  mais  en  en  laissant  un  sur  la  rive, 
il  se  mit  en  devoir  de  transporter  l'autre;  quand  il  eut 
passé  le  fleuve  à  gué,  il  posa  par  terre  l'enfant  qu'il 
avait  porté,  et  se  hâta  de  venir  prendre  l'autre.  11  était 
au  milieu  du   fleuve,  lorsqu'un  loup  accourut   tout  à 
coup,  saisit  l'enfant  qu'il  venait  de  mettre  sur  la  rive, 
ci  s'enfuit  dans  la  forêt.  Eustache,  qui  n'espérait  pas 
le  sauver,  courut  à  l'autre  :  mais  en  y  allant  survint 
un  lion  qui  s'empara  du  petit  enfant  et  s'en  alla.  Or, 
comme  il  ne  pouvait  l'atteindre,  puisqu'il  n'était  en- 
core qu'au  milieu  du  fleuve,  il  se  mit  à  gémir  et  à  s'ar- 
racher les  cheveux.  Il  se  serait  laissé  noyer,  si  la  di- 
vine   providence  ne    l'eût   retenu.   Des  bergers,  qui 
virent  le  lion  emporter  un  enfant  vivant,  le  poursuivi- 
rent avec  leurs  chiens,  et  Dieu  permit  que  l'animal 
lâchât  sa  proie  sans  lui  avoir  fait  aucun  mal.  D'un  au- 


240  LA    LÉGENDE   DORÉE 

tre  côté,  des  laboureurs  se  mirent  à  crier  après  le  lc*vii 
et  délivrèrent  de  sa  gueule  l'autre  enfant  aussi  s^ur 
et  sauf.  Or,  bergers  et  laboureurs,  tous  étaient  du 
même  village  et  ils  nourrirent  les  enfants  chez  eux. 
Eustache  de  son  côté  ignorait  cela  ;  alors  il  s'en  alla 
bien  triste.  «  Quel  malheur  pour  moi  !  disait-il  «u 
pleurant  ;  il  y  a  peu  de  temps,  j'étais  beau  comme  t»n 
arbre,  couvert  de  fruits  et  de  feuilles;  aujourd'hui   jc 

• 

suis  tout  dépouillé!  Que  je  suis  malheureux!  j'éte*l$ 
entouré  de  soldats,  et  aujourd'hui  je  suis  réduit  à  r^s< 
1er  seul,  n'ayant  pas  même  la  consolation  de  possé(S  < 
mes  enfants  auprès  de  moi  !  Je  me  souviens,  Seigneu»' 
que  vous  m'avez  dit  que  je  serais  tenté  comme  Job 
mais  je  vois  que  je  suis  traité  plus  durement  encore 
Dépouillé  de  tous  ses  biens,  il  avait  au  moins  un  fu- 
mier sur  lequel  il  pût  s'asseoir;  mais  moi,  il  ne  wi« 
reste  pas  môme  rien  qui  ressemble  à  cela.  11  eut  d^* 
amis  qui  compatissaient  à  sa  position,   pour  moi,  j  * 
n'ai  eu  que  des  botes  féroces,   qui  m'ont  enlevé  m^ 
enfants  :  sa  femme  lui  fut  laissée,  la  mienne  m'a  éE~ 
ravie.  Mettez  fin,  Seigneur,  à  mes  tribulations;  et pl^^ 
cez  une  garde  à  ma  bouche  dans  la  crainte  que  mor  J 
cœur  se  laisse  aller  à  des  paroles  de  malice,  et  que  Jf* 
mérite  d'être  rejeté  de  devant  votre  face.  »  Etouffa 
par  ses  sanglots,  il  alla  dans  un  hameau  où  s'était 
mis  à  gage,  il  garda  les  champs  des  habitants,  l'es- 
pace de   quinze  ans  ;  quant  à  ses  fils,  ils  furent  élevés 
dans  un  autre  village,  sans  savoir  qu'ils  fussent  frères. 
Le  Seigneur  conserva  aussi  la  femme  d'Eustache,  et 
l'étranger  ne  la  connut  pas;  au  contraire  il  la  renvoya 
intacte,  après  quoi  il  mourut. 


SAINT    EUSTACHE  241 

Or,  l'empereur  et  le  peuple  romain  étaient  fort  in- 
quiétés par  les  ennemis.  L'empereur,  qui  se  rappela 
Placide  et  les  victoires  que  souvent  ii  avait  rempor- 
tées par  lui  sur  les  ennemis,  s'attristait  singulièrement 
du  changement  survenu  à  la  suite  de  sa  disparition 
inattendue  ;  il  envoya  donc  des  soldats  dans  les  diffé- 
rentes parties  du   monde,  en  promettant  de  grandes 
richesses  et  des  honneurs  à  ceux  qui  l'auraient  trouvé. 
Or,  deux  soldats,  qui  avaient  servi  sous  Placide,  arri- 
vèrent au  village  où  il  demeurait.   Placide  qui,  du 
champ  où  il  se  trouvait,  les  aperçut  venir,  les  recon- 
nut aussitôt  à  leur  démarche,  et  le  souvenir  de  sa  di- 
£°ité  lui  revenant  à  la  mémoire,  il  en  fut  troublé  : 
*  Seigneur,  dit-il,  de  même  que,  contre  tout  espoir,  je 
*iens  de  voir  ceux  qui  ont  vécu  autrefois  avec  moi, 
faites  aussi  qu'un  jour  je  puisse  voir  ainsi  ma  femme; 
^r,  pour  mes  enfants,  je  sais  qu'ils  ont  été  dévorés 
pr  les  bètes  féroces.  »  Alors  il  entendit  une  voix  lui 
we  :  «  Confiance,  Eus  tache,  dans  peu  tu  seras  réta- 
"h  dans  tes  honneurs,  et  tu  retrouveras  ta  femme.  » 
"  s'avança  vers  les  soldats    qui  ne  le   reconnurent 
Point;  mais  après  l'avoir  salué,  ils  lui  demandèrent 
8  u  connaissait  un  étranger  nommé  Placide,  qui  avait 
une  femme  et  deux  enfants.    Il  avoua  n'en   rien  sa- 
voir ;  cependant  sur  la  prière  qu'il  leur  en  fit,  ils  vin- 
rent au  logis  et  Eustache  les  servit.  En  se  rappelant 
son  ancienne  position,  il  ne  pouvait  contenir  ses  lar- 
mes :  Il  fut  forcé  de  sortir  pour  se  laver  le  visage  et 
revint  les  servir.  Mais  les  soldats,  qui  le  considéraient, 
se  disaient  l'un  à  l'autre  :  «  Quelle  ressemblance  frap- 
pante entre  cet  homme  et  celui  que  nous  cherchons  !  » 
m.  10 


242  LA    LÉGENDE    DOREE 

L'un  d'eux  dit  :  «  Oui,  il  lui  ressemble  beaucoup;  ex 
minons  donc;  s'il  porte  à  la  tète  la  cicatrice  d'un* 
blessure  qu'il  a  reçue  à  la  guerre,  c'est  lui.  »  Ils  exa 
minèrent  et  ayant  distingué  cette  marque,  ils  furen 
convaincus  dès  l'instant  que  c'était  celui-là  même  qu'il: 
cherchaient.  Ils  se  jetèrent  à  son  cou  pour  l'embras- 
ser, et  s'informèrent  de  sa  femme  et  de  ses  fils.  Eu* 
tache  leur  dit  que  ses  fils  étaient  morts  et  sa  femm« 
captive.  Or,  les  voisins  vinrent  tous  voir  ce  qui  se  pas 
sait,  les  soldats  ne  manquèrent  pas  de  vanter  son  cou 
rage  et  de  publier  la  gloire  qu'il  s'était  acquise  :  alor 
ils  lui  mettent  sous  les  yeux  l'ordre  de  l'empereur,  • 
le  revêtent  d'habits  précieux.  Après  quinze  jours  c 
marche,  ils  arrivèrent  auprès  de  l'empereur  qui,  à  ceL 
nouvelle,  vint  au-devant  d'Eustache.  Il  ne  l'eut  p 
plus  tôt  vu  (ju'il  se  jeta  à  son  cou  pour  l'embrasse 
Eustache  raconta  alors  tout  ce  qui  lui  était  arriv* 
aussitôt  après,  ou  l'entraîna  au  ministère  de  la  guex 
et  on  le  contraignit  à  reprendre  ses  anciennes  foï 
lions.  Quand  il  eut  compté  ses  soldats,  et  qu'il  eut  i 
qu'ils  étaient  eu  trop  petit  nombre  relativement  à - 
multitude  des  ennemis,  il  fit  lever  des  recrues  dans/e 
jeunes  gens  de  toutes  les  villes  et  des  bourgades.  Oi 
le  pays  où  avaient  été  élevés  ses  enfants  eut  à  fourni 
deux  jeunes  soldats.  Tous  les  habitants  de  Tendrai 
désignèrent  au  commandant  militaire  les  deux  fil* 
d'Eustache  comme  les  plus  aptes  au  service.  Eusta 
che,  qui  vit  deux  jeunes  gens  de  bonne  mine  et  d'ui 
extérieur  distingué,  connut  pour  eux  une  singulier 
affection,  et  leur  donna  les  premières  places  à  sa  tî 
ble.  Il  partit  donc  pour  la  guerre,  enfonça  les  bâtai 


SAINT    Ei:STA«:ilE  213 

Ions  ennemis,   et  fit  reposer  son  armée  durant  trois 
jours,  dans  l'endroit  où  sa  femme  était  une  pauvre 
hôtelière.  Or,  par  une  permission  de  Dieu,   les  deux 
jeunes  cens  furent  lo^és  dans  la  maison  de  leur  mère, 
sans  qu'ils  sussent  qui  elle  était,  ranime  ils  se  repo- 
saient sur  le  midi,  et  qu'ils  s'entretenaient  ensemble* 
ils  vinrent  à  parler  de  leur  enfance,  de  leur  mère  : 
assise  près  de  là,  elle  écoutait  avec  attention  ce  qu'ils 
se  racontaient  l'un  à  l'autre.  L'ahié  disait  au  plus  jeune  : 
«  Moi,  de  ma  jeunesse,  je  ne  me  rappelle  rien  autre 
chose,  sinon  que  mon  pJre  était  général  «Tannée,  et 
que  ma  mère  avait   une  rare  beauté:  ils  eurent  deux 
«'s,  moi  et  un  plus  jeune  encore,  qui  lui  aussi  était  re- 
marquablement beau.  Ils  nous  prirent  et  partirent  une 
fluitde  notre  maison,  puis  ils  s'embarquèrent,  mais 
J '§"iiore  où  ils  allaient.  Comme  nous  débarquions,  je 
ne  «ais  comme  il  se  fit  que  notre  mère  resta  sur  le  na- 
v,I*o,  et  notre  père  s'en  alla,  nous  portant  tous  les  deux 
el  J>leurant.  Arrivé  sur  le  bord  d'un  fleuve,  il  le  passa 
av^c  mon  jeune  frère  et  me  laissa  sur  la  rive  :  mais 
comme  il  revenait  pour  me  prendre,  un  loup  survint 
cl  enleva  mon  frère;  mon  père  était  encore  loin  de 
moi,  quand   un   lion   sorti   de   la    foret   me  saisit  et 
m  importe  dans  le  bois,   mais  des   bergers  m'arra- 
chèrent de  la  gueule  du  lion,  et  je  fus  élevé  dans  la 
maison  que  tu  connais  ;  je  n'ai  pu  savoir  depuis  ce 
qu'était  devenu  mon  père  ainsi  que  le  petit  enfant.  » 
A  ce  récit,   le  cadet  se   prit    à   pleurer   et  à   dire   : 
h  Par  Dieu  !   d'après  ce  que  j'entends,  je  suis  ton 
frère,    puisque   ceux    qui    m'ont    élevé   me    disaient 
aussi  :  «  Nous  t'avons  arraché  à  un  loup.  »  Ils  se  je- 


244  LA    LÉGENDE    DORÉE 

tèrent  dans  les  bras  l'un  de  l'autre,  et  s'embrassèrent 
en  pleurant. 

La  mère  qui  entendait  cela  et  qui  reconnaissait  dans 
ce  récit  toutes  les  circonstances  de  ce  qui  lui  était 
arrivé,  pensa  longtemps  à  part  soi  que  ce  pourrait  bien 
être  ses  enfants.  Le  lendemain  donc,  elle  alla  trouver 
le  général  d'armée  et  lui  adressa  la  parole  en  ces 
termes  :  «  Je  vous  prie,  seigneur,  de  me  faire  recon- 
duire dans  ma  patrie  ;  car  je  suis  du  pays  des  Romains 
et  étrangère  ici.  »  En  parlant,  elle  vit  sur  lui  les  cica- 
trices que  portait  son  mari  ;  alors  elle  le  reconnut  et 
sans  pouvoir  se  contenir,  elle  se  jeta  à  ses  pieds  en 
disant  :  «  Je  vous  en  prie,  seigneur,  racontez-moi  ce 
que  vous  faisiez  autrefois  ;  car  je  pense  que  vous  êtes 
Placide,  général  d'armée  ;  vous  avez  aussi  un  autre 
nom  qui  est  Eustache  ;  ce  Placide,  le  Sauveur  Ta 
converti;  il  a  subi  telle  et  telle  épreuve;  c'est  moi  qui 
suis  sa  femme,  j'ai  été  enlevée  sur  mer;  j'ai  été  pré- 
servée de  toute  souillure  ;  c'est  moi  qui  ai  eu  deux 
fils,  A^apet  et  Théopiste.  »  En  entendant  ce  récit, 
Eustache  la  considère  attentivement  et  reconnaît  en 
elle  son  épouse  :  alors  versant  des  larmes  de  joie,  il 
l'embrassa  en  glorifiant  Dieu  le  consolateur  des  affli- 
gés. Son  épouse  lui  dit  alors  :  «  Seigneur,  où  sont  nos 
enfants?  »  «  Us  ont  été  pris  par  des  bêles  farouches, 
répondit-il.  »  Il  lui  raconta  donc  comment  il  les  avait 
perdus.  Sa  femme  lui  dit  :  «  Rendons  grâces  à  Dieu, 
car  je  pense  que  comme  il  nous  a  donné  le  bonheur 
de  nous  retrouver,  il  nous  accordera  encore  celui  de 
reconnaître  nos  enfants.  »  «Je  vous  ai  dit,  reprit  Eus- 
tache, qu'ils  ont  été   pris  par  des  bêtes  farouches.  » 


K 


SAINT    EUSTAC1IE  24o 

Elle  répondit  :  «  Hier,  comme  j'étais  assise  dans  le 
jardin,  j'ai  entendu  deux  jeunes  gens  raconter  l'his- 
toire de  leur  enfance  de  telle  et  telle  façon,  et  je  crois 
que  ce  sont  nos  enfants  ;  interrogez-les  donc,  et  ils 
vous  la  diront  eux-mêmes.  »  Alors  Eustacheles  manda 
et  après  avoir  appris  ce  qui  se  rapportait  à  leur  en- 
fance, il  reconnut  que  c'étaient  ses  fils.  Lui  et  sa  femme 
les  embrassent  en  versant  un  torrent  de  larmes  et  les 
tinrent  longtemps  sur  leur  cœur.  L'armée  entière 
était  au  comble  de  la  joie  de  ce  que  ces  enfants  étaient 
retrouvés  et  de  ce  que  les  barbares  avaient  été  vaincus. 
A  .son  retour,  Eustache  trouva  Trajan  mort,  et  ayant 
pour  successeur  Adrien,  homme  plus  scélérat  encore. 
En  raison  de  la  victoire  qu'Eustachc  avait  remportée, 
comme  aussi  à  l'occasion  de  la  rencontre  que  ce  général 
avait  faite  de  sa  femme  et  de  ses  fils,  l'empereur  les 
reçut  avec  magnificence  et  fit  préparer  un  grand  festin. 
Le  lendemain,  il  alla  au  temple  des  idoles  afin  d'ofFrir 
un  sacrifice  pour  la  victoire  remportée  sur  les  barbares. 
Or,  l'empereur  voyant  qu'Eustache  ne  voulait  pas  sa- 
crifier ni  pour  la  victoire  qu'il  avait  remportée,  ni  à 
l'occasion  de  la  découverte  de  sa  famille,  l'exhortait 
cependant  à  le  faire.  Mais  Eustache  lui  dit  :  «  Le  Dieu 
que  j'adore,  c'est  J.-C,  et  je  n'offre  de  sacrifices  qu'à 
lui  seul.  »  Alors  l'empereur,  en  colère,  ordonna  de  les 
exposer  dans  le  cirque  avec  sa  femme  et  ses  enfants, 
et  fit  lâcher  contre  eux  un  lion  féroce.  Le  lion  accou- 
rut, et  baissant  la  tête  comme  s'il  eut  adoré  ces  saints 
personnages  il  s'éloigna  d'eux  humblement.  L'empe- 
reur ordonna  aussitôt  de  faire  rougir  au  feu  un  tau- 
reau d'airain,  et  commanda  de  les  y  jeter  tout  vifs, 
m.  Ifi" 


246  LA    LÉGENDE    DOREE 

Les  saints  se  mirent  donc  en  prières  et  se  recomman- 
dant à  Dieu,  ils  entrèrent  dans  le  taureau  où  ils  ren- 
dirent leur  âme  au  Seigneur.  Trois  jours  après,  on  les 
en  tira  en  présence  de  l'empereur;  et  on  les  retrouva 
intacts  au  point  que  pas  même  leurs  cheveux,  ni  au- 
cune partie  de  leurs  membres  n'avait  été  atteinte  par 
l'action  du  feu.  Les  chrétiens  prirent  leurs  corps  et 
les  ensevelirent  en  un  endroit  fort  célèbre  où  ils  cons- 
truisirent un  oratoire.  Ils  pâtirent  sous  Adrien  qui 
commença  à  régner  vers  Tan  du  Seigneur  120,  aux 
calendes  de  novembre,  ou,  d'après  quelques  auteurs, 
le  douze  des  calendes  d'octobre  (20  septembre). 


TOUS  LES  SAINTS 

L'institution  de  la  fête  de  tous  les  saints  paraît  se 
rattacher  à  quatre  motifs  :  1°  la  dédicace  d'un  temple  ; 
2°  la  fête  des  saints  omis  dans  le  cours  de  l'année  ; 
3°  l'expiation  de  nos  négligences  ;  4°  une  plus  grande 
facilité  d'obtenir  ce  que  nous  demandons  dans  nos 
prières. 

I.  Cette  fête  fut  instituée  pour  la  dédicace  d'un 
temple.  Les  Romains,  après  s'être  rendus  maîtres  de 
l'univers,  construisirent  un  temple  magnifique  au  mi- 
lieu duquel  ils  placèrent  leur  idole,  et  autour  de  sa 
statue,  celles  des  divinités  de  chaque  province  tournées 
de  face  vers  l'idole  des  Romains.  S'il  arrivait  qu'une 
province  se  révoltât,  aussitôt,  dit-on,  par  l'artifice  du 
diable,  la  statue  de  l'idole  de  cette  province  tournait 


TOUS    LES   SAINTS  247 

e  dos  à  l'idole  de  Rome,  comme  pour  faire  entendre 
u'elle  cessait  de  reconnaître  son  haut  domaine.  Alors 
s  Romains  levaient  en  toute  hâte  une  armée  nom- 
~e  use  contre  le  pays  ré  vol  té  elle  faisaient  rentrer  sous 
lois.  Mais  ce  ne  fut  pas  assez  pour  les  Romains 
roir  dans  leur  ville  les  simulacres  des  faux  dieux 
■  toutes  les  provinces  ;  ils  firent  plus  ;  ce  fut  de  cons- 
Jire  un  temple  consacré  à  chacun  des  dieux  qui  les 
^icnt  rendus,  en  quelque  sorte,  les  vainqueurs  et 
;  maîtres  de  toutes  ces  provinces.  Cependant  comme 
-*  Les  les  idoles  ne  pouvaient  avoir  chacune  un  temple 
**s  Rome,  les  Romains,  pour  faire  parade  de  leur 
*  ^,  érigèrent,  en  l'honneur  de  tous  les  dieux,  un 


pie  plus  merveilleux  et  plus  élevé  que  les  autres 
^    ils  nommèrent  Panthéon,  mot  qui  signifie  tous  les 
e**/.z  et  forméde  Pan,  toutet  Theos,  Dieu.  Les  pontifes 
^^  idoles  avaient  en  effet  inventé,  pour  induire  le 
^Xjplc  en  erreur,* que  Cybèle,   nommée   par  eux  la 
^^re  de  tous  les  dieux,  leur  avait  ordonné  d'élever  un 
temple  magnifique  à  ses  enfants,  si  on  voulait  vaincre 
Unîtes  les  nations.  On  jeta  les  fondements  du  temple 
sur  un  plan  sphérique,  pour  mieux  démontrer  par  là 
l'éternité  des  dieux.  Mais  comme  la  largeur  de  la  voûte 
était  telle  qu'il   ne  paraissait  pas  possible  qu'elle  se 
soutînt,  quand  l'édifice  fut  un  peu  élevé  au-dessus  du 
sol,  on  en  remplit  tout  l'intérieur  avec  de  la  terre,  dans 
laquelle  on  jeta,  dit-on,  de  la  monnaie  :  et  Ton  continua 
d'en  faire  autant  jusqu'à  l'entier  achèvement  de  ce 
temple  merveilleux.  On  permit  alors  à  quiconque  vou- 
drait enlever  la  terre  de  garder  pour  soi  tout  l'argent 
qui  y  serait  trouvé  ;  la  foule  accourut  et  vida  de  suite 


248  LA    LÉGENDE    DOREE 

l'édifice.   Enfin,   les  Romains  fabriquèrent    un  globe 
d'airain  doré,  en  forme  de  pomme  de  pin,  qu'ils  pla- 
cèrent au   sommet.  On   rapporte  encore  que    sur  ce 
globe  étaient  sculptées  de  main  de   maître  toutes  les 
provinces,  dt*  telle  sorte  que  celui  qui  venait  à  Rome 
pouvait  savoir  de  quel  côté  du  monde  était  son  pays. 
Mais  dans  la  suite  des  temps  ce  globe  vint  à  tomber; 
de  là,  l'ouverture  qui  est  restée  au  sommet.  Du  temps 
donc  de  l'empereur  Phocas,  quand  Rome  avait  depuis 
longtemps  déjà  reçu  la  foi  du  Seigneur,  Boniface,  le 
quatrième  pape  après  saint  Grégoire  le  Grand,  vers 
l'an  du  Seigneur  605,  obtint  de  cet  empereur  ce  temple 
qu'il  purgea  de  ses  idoles  immondes  et  qu'il  consacra 
le  3  des  Ides  de  mai  (13  mai),  en  l'honneur  de  la  bien- 
heureuse vierge  Marie  et  de  tous   les  martyrs.  Il  lui 
donna  le  nom  de  Sainte-Marie-aux-Martyrs  (et  il  est 
connu  aujourd'hui  du  peuple  sous  celui  de  Sainte-Marie- 
de-la-Ro tonde)  ;  car  à  cette  époque,  on  ne  célébrait 
pas  encore  dans  l'Eglise  de  fêtes  pour  les  confesseurs. 
Or,  comme  à  cette  consécration  se  rendait  une  multi- 
tude de  inonde  infinie  et  que  le  manque  de  vivres  ne 
permettait  pas  de  la  célébrer,  un    pape,  du  nom  de 
Grégoire   IV,   établit  de   la   transférer  aux    calendes 
(1er)  de  novembre,  alors  que   la  moisson  et  les  ven- 
danges sont  terminées  ;  il  décida  qu'on  célébrerait  en 
ce  jour,  clans  l'univers  entier,  une  fête  solennelle  en 
l'honneur  de  tous  les  saints.  Ce  fut  ainsi  qu'un  temple 
bâti  pour  toutes  les  idoles  fut  dédié  à  tous  les  saints, 
et  (jue  l'on  adresse  de  pieuses  louanges  à  la  multitude 
des  saints  eu  un  lieu  où  l'on  adorait  une  multitude 
d'idoles. 


TOUS    LES    SAINTS  249 

II.  La  fête  de   tous  les  saints  a  été  instituée  pour 
honorer  ceux  dont  on  ne  célèbre  pas  la  fête,  et  dont 
on  ne  fait  pas  même  la  mémoire.  Nous   ne  pouvons 
pas,  en  effet,  fêter  tous  les  saints,  tant  à  cause  de  leur 
grand  nombre  qu'à  cause  de  l'impossibilité  où  nous 
réduisent  notre  faiblesse  et   notre  infirmité,  comme 
aussi  à  cause  de   l'insuffisance  du  temps,  qui  serait 
trop  court.  Car,  ainsi  que  le  dit  saint  Jérôme  dans 
l'épitre  qui  se  trouve  à  la  tète  de  son   calendrier,  il 
n'est  pas  de  jour,  excepté  celui  des  calendes  (ipr)  de 
janvier,  auquel  on  ne  puisse  assigner  cinq  mille  mar- 
tyrs, voilà  pourquoi  l'Eglise  a  sagement  disposé  que, 
ne  pouvant  célébrer  la  fête  de  tous  les  saints  chacun 
en  particulier,  nous  les  honorions  tous  ensemble  d'une 
manière  générale.  Mais,  pourquoi  célébrons-nous  sur 
la  terre  les  fêtes  des  saints?  Maître  Guillaume  d'Au- 
xerrc   en   assigne  six  raisons,  dans   sa    Somme   des 
offices.  La  première,  c'est  l'honneur  de  la  divine  ma- 
jesté ;  car  en  honorant  les  saints,  c'est  Dieu  que  nous 
honorons  et  que  nous  proclamons  admirable  en  leur 
personne,  puisque  celui  qui  fait  honneur  aux   saints 
honore   spécialement  celui   qui    les   a    sanctifiés.  La 
seconde,  c'est  pour  obtenir  aide  à  notre  misère  ;  par 
nous-mêmes,    nous    ne    pouvons    obtenir    le   salut  ; 
aussi  avons-nous  besoin  des  suffrages  des  saints,  qu'il 
est  juste  que  nous  honorions  si  nous  voulons  mériter 
leur  secours.  On  lit  au  III*  livre  des  Rois,  c.  i,  que 
Bersabée  (nom  signifiant  puits  d'abondance),  c'est- 
à-dire  l'Eglise  triomphante,  obtint,  par  ses  prières,  le 
royaume  pour  son  fils,  c'est-à-dire  pour  l'Eglise  mili- 
tante. La  troisième  augmente  notre  sécurité  et  notre 


250  LA   LÉGENDE    DOREE 

espérance,  par  la  considération  de  la  gloire  des  saints, 
qui  nous  est  rappelée  dans  la  fête  que  nous  célébrons  ; 
car  si  des  hommes  mortels,  semblables  à  nous,  ont 
pu  être  élevés  à  un  pareil  degré  de  gloire,  il  est  cer- 
tain que  nous  pourrons  ce  qu'ils  ont  pu,  puisque  le 
bras  du  Seigneur  n'est  pas  raccourci.  La  quatrième, 
c'est  comme  exemple  offert  à  notre  imitation.  Quand 
revient  la  fête  des  saints,  nous  sommes  portés  à  les 
imiter,  à  mépriser,  comme  eux,  les  choses  de  la  terre, 
et  à  soupirer  après  les  biens  du  ciel.  La  cinquième, 
c'est  pour  les  payer  de  retour;  car  les  saints  font  une 
fête  dans  le  ciel  par  rapport  à  nous,  puisqu'il  y  a 
joie  chez  les  anges  de  Dieu  et  chez  les  âmes  des 
saints,  pour  un  pécheur  qui  fait  pénitence.  Donc,  il 
est  juste  que  nous  les  payions  de  retour,  et  que,  fai- 
sant de  nous  une  fête  dans  les  cieux,  nous  célébrions 
aussi  sur  la  terre  une  fête  pour  eux.  La  sixième,  c'est 
pour  nous  acquérir  de  l'honneur  ;  en  honorant  les 
saints,  nous  travaillons  à  notre  avantage,  nous  nous 
procurons  de  l'honneur,  parce  que  leur  fête  c'est  notre 
gloire  ;  en  honorant  nos  frères,  nous  nous  honorons 
nous-mêmes.  La  charité  fait  que  tous  les  biens  soient 
communs  ;  or,  nos  biens  sont  célestes,  terrestres  et 
éternels. 

Outre  ces  raisons,  saint  Jean  Damascène,  au  li- 
vre IV,  chap.  vin,  eu  apporte  d'autres.  Il  se  demande 
pourquoi  on  doit  honorer  les  saints,  ainsi  que  leurs 
corps  ou  reliques.  Il  en  donne  des  raisons  dont  plu- 
sieurs se  tirent  de  leur  dignité,  d'autres  de  l'excellence 
de  leurs  corps.  Il  dit  donc  que  leur  dignité  a  quatre 
degrés  :  ils  sont  les  amis  de  Dieu,  les  fils  de   Dieu, 


TOUS   LES    SAINTS  251 

les  héritiers  de  Dieu  et  nos  guides.  Ses  autorités,  il 
les  puise,  quant  au  premier  degré,  dans  saint  Jean 
(xv)  :  «  Je  ne  vous  appellerai  plus  mes   serviteurs, 
mais  bien  mes  amis.  »  Quant  au  second  degré,  dans 
saint  Jean  (i)  :  «  Il  a  donné  à  ceux  qui  l'ont  reçu  le 
pouvoir  d'être  faits  enfants  de  Dieu.  »  Quant  au  troi- 
sième degré,  dans  la  troisième  épftre  aux  Romains 
(vin)  :  «  S'ils  sont  enfants,  donc  ils  sont  héritiers.  » 
Par  rapport  au  quatrième  degré,  voici  ce  qu'il  dit  : 
«  Que  de  peines  ne  vous  donneriez-vous  pas,  pour 
trouver  un  guide  qui  vous  présenterait  à  un  roi  mortel 
et  qui  parlerait  en  votre  faveur?  Eh  bien  !  les  guides 
de  tout  le  genre  humain,  nos  intercesseurs  auprès  de 
Dieu,  ne  les  honorera-t-on  pas?  Oui,  comme  on  doit 
honorer  ceux  qui  élèvent  un  temple  à  Dieu,  et  dont 
on  vénère  la  mémoire.  »  D'autres  raisons  sont  prises 
àe  l'excellence  de  leurs  corps  ;  saint  Jean  Damascène 
en    assigne  quatre   et  saint  Augustin  en  ajoute  une 
cinquième.  Les  corps  des  saints,  en  effet,  ont  été  les 
celliers  de  Dieu,  le  temple  de  J.-C,  le  vase  du  parfum 
céleste,  les  fontaines  divines  et  les  membres  du  Saint- 
Esprit.  Ils  ont  été  :  i°  les  celliers  de  Dieu,  et  Dieu 
les  a  ornés  comme  des  cénacles  ;   2°   le    temple    de 
J--C.  Dieu  a  habité  en  eux  par  l'intelligence;  J.-C.  le 
dit  aux  apôtres  :  «  Ne  savez-vous  pas  que  vos  corps 
sont  les  temples   de   l'Esprit-Saint,    qui    habite    en 
vous?  »  Or,  Dieu  est  esprit  :  et  pourquoi  donc  ne  pas 
.  honorer  des  temples,  des  tabernacles  que  Dieu  anime  ? 
Saint  Jean  Chrysostome  dit  à  ce   sujet  :  «  L'homme 
se  complaît  à  élever  des  palais,  et  Dieu  à  habiter  dans 
saints.  »  «  Seigneur,  dit  le  Psalmiste,  j'ai  beaucoup 


252  LA    LÉGENDE   DOREE 

aimé  la  beauté  de  votre  maison.»  Quelle  beauté?  Ce 
n'est  pas  celle  qu'on. obtient  avec  une  variété  de  mar- 
bres précieux,  mais  celle  qui  vient  de  l'abondance  de 
toutes  les  grâces.  La  première  flatte'  la  chair,  la  se- 
conde vivifie  l'âme.  Celle-là  ne  dure  qu'un  temps, 
trompe  les  yeux  ;  celle-ci  élève  pour  toujours  l'intel- 
ligence jusqu'au  ciel.  »  3°  Ce  sont  les  vases  pleins 
d'un  parfum  spirituel  :  «  Des  reliques  des  saints,  con- 
tinue saint  Jean  Damascène,  découle  un  parfum  qui 
répand  la  meilleure  odeur  ;  et  que  personne  ne  vienne 
me  contredire  :  car,  si  d'un  rocher,  d'une  pierre  dure, 
il  a  jailli  de  l'eau  dans  le  désert;  si,  de  la  mâchoire 
de  son  âne,  Samson  brûlant  de  soif  obtint  de  l'eau,  à 
combien  plus  forte  raison,  des  reliques  des  martyrs, 
doit-on  croire  qu'il  découlera  un  parfum  tout  odorifé- 
rant, en  faveur  de  ceux  qui  ont  soif  de  la  vertu  divine 
de  Dieu  dans  les  saints,  qui  ont  soif  de  cet  honneur 
qui  a  sa  source  en  Dieu  ?  »  4°  Ce  sont  des  fon- 
taines divines  :  ils  vivent  au  sein  de  la  vérité  et  jouis- 
sent de  la  présence  de  Dieu.  J.-C.,  notre  maître,  nous 
a  donné,  dans  les  reliques  des  saints,  des  sources  de 
salut  qui  répandent  des  bienfaits  de  toute  nature  ;  ils 
sont  l'organe  de  FEsprit-Saint. 

C'est  la  raison  qu'allègue  saint  Augustin  *  :  «  Il 
ne  faut  pas,  dit-il,  abandonner  avec  dédain  les  corps 
des  saints  qui,  pendant  leur  vie,  ont  été  l'organe 
et  l'instrument  du  Saint-Esprit  pour  toute  bonne 
œuvre.  »  Ce  qui  fait  dire  à  l'apôtre  :  «  Est-ce  que 
vous  voulez  éprouver  J.-C.   qui   parle  par  ma  bou- 

*  Cil  A  de  Dieu,  1.  I,  c.  xm. 


TOUS    LES    SAINTS  253 

che?  »  Il  est  dit  encore  de  saint  Etienne, que  ses  enne- 
mis ne  pouvaient  résister  à  la  sagesse  et  à  l'esprit  qui 
parlait  en  lui.  Saint  Ambroise  s'exprime  ainsi  dans 
son  Hexaëmeron  :  «  Voici  ce  qu'il  y  a  de  plus  pré- 
cieux, c'est  que  l'homme  soit  l'organe  de  la  voix  de 
Dieu,  et  qu'il  exprime  les  oracles  divins  avec  des 
lèvres  humaines.  » 

III.  La  fête  de  la  Toussaint  a  été  instituée  pour  ex- 
pier nos  négligences.  En  effet  bien  que' nous  ne  fas- 
sions la  fête  que  d'un  petit  nombre  de  saints,  cepen- 
dant il  s'y  mêle  beaucoup  de  négligence,   et  notre 
ignorance  comme  notre  négligence  nous  y  font  oublier 
une  multitude  de  choses.  Si  donc  nous  avons  négligé 
quoi  que  ce  soit  dans  les  autres  solennités  des  saints, 
nous  pouvons  le  suppléer  dans  cette  fête  générale,  et 
nous  purifier  des  fautes  qui  pourraient  nous  être  im- 
putées. Cette  raison  est  touchée  dans  le  sermon  qui  se 
récite  en  ce  jour  dans  l'office  de  l'Église  *.  Il  y  est 
dit  :  «  Il  a  été  décrété  qu'en  ce  jour  on  ferait  mémoire 
de  tous  les  Saints,  afin  que  si  la  fragilité  humaine  a 
quelque  chose  à  regretter  dans  la  manière  dont  elle  a 
solenuisé  les  Saints,  soit  par  ignorance  et  par  négli- 
gence, soit  par  les  embarras  des  affaires,  elle  puisse 
l'expier  en  cette  circonstance.  »  Il  faut  remarquer  qu'il 
y  a  quatre  classes  différentes  de  saints  du  Nouveau 
Testament,   que  nous  honorons  dans  le  courant  de 
l'année  et  que  nous  réunissons  aujourd'hui  tous  en- 
semble, afin  de  suppléer  à  ce  que  nous  avons  fait  avec 
négligence  :  ce  sont  les  apôtres,  les  martyrs,  les  con- 

*  11  est  du  vénérable  Bèdc,  sermon  xvm. 


254  LA    LÉGENDE    DOREE 

fesseurs  et  les  vierges.  D'après  Raban,  ils  sont  indi- 
qués par  les  quatre  parties  du  monde  :  par  l'orient,  les 
apôtres;  par  le  midi,  les  martyrs;  par  l'aquilon,  les 
confesseurs  et  par  l'occident,  les  vierges.  Les  premiers 
sont  les  apôtres  dont  la  dignité  et  l'excellence  sont  cer- 
taines, car  ils  l'emportent  en  quatre  manières  sur  tous 
les  autres  saints  :  1°  par  la  prééminence  de  leur  dignité  : 
ils  sont  en  effet  les  sages  princes  de  l'Eglise  militante, 
les  puissantsassesseurs  du  juge  éternel,  les  doux  pas- 
teurs du  troupeau  du  Seigneur.  «  C'était  convenance, 
dit  saint  Bernard,  que  le  genre  humain  eût  à  sa  t(He 
des  pasteurs  et  des  docteurs  pareils,  qui  joignissent  à 
la  douceur  la  puissance  et  la  sagesse.  Ils  doivent  pos- 
séder la  douceur,  pour  m'accueillir  avec  bonté  et 
miséricorde;  la  puissance  pour  me  proléger  efficace- 
ment ;  la  sagesse  pour  me  conduire  à  la  vie  par  la 
voie  qui  aboutit  à  la  cité  d'en  haut.  »  2°  Par  la  préé- 
minence du  pouvoir.  Saint  Augustin  en  parle  comme 
il  suit  :  <(  Dieu  a  donné  aux  apôtres  pouvoir  sur  la 
nature,  afin  de  la  guérir;  sur  les  démons,  pour  les 
renverser;  sur  les  éléments  pour  les  changer;  sur  les 
Aines,  pour  les  délier  de  leur  péché  ;  sur  la  mort,  pour 
la  mépriser;  ce  pouvoir  est  au-dessus  de  celui  des 
anges,  pour  consacrer  le  corps  du  Seigneur.  3*  Par  la 
prérogative  de  la  sainteté.  Aussi  était-ce  pour  ce  qu'ils 
excellaient  en  sainteté  et  qu'ils  étaient  remplis  de 
grâces  que  reluisaient  en  eux  comme  dans  un  miroir 
la  vie  et  la  conduite  de  J.-C,  qu'ils  reproduisaient  en 
eux,  comme  on  connaît  le  soleil  à  ses  ardeurs,  une 
rose  à  son  parfum,  et  le  feu  à  sa  chaleur.  Ce  qui  fait 
dire  à  saint  Jean  Chrysostome,  dans  son  Commentaire 


TOl'S    LES    SAINTS  235 

sur  saint  Mathieu  :  «  J.-C.  envoie  les  autres,  comme 
le  soleil  répand  ses  rayons,  comme  la  rose  rôdeur  de 
son  parfum,  comme  le   feu  ses  étincelles,    afin  que 
comme  le  soleil  brille  dans  ses  rayons,  comme  la  rose 
se  devine  à  son  parfum,  comme  le  feu  se  découvre  par 
ses  étincelles,   de  même  la  puissance  de  J.-C.  se  ma- 
nifeste par  leurs  vertus.  »  4°  Par  leur  utilité  réelle. 
Voici  ce  que  dit  saint  Augustin  à  ce  propos  :    «  Ils 
sont  des  plus  vifs,  des  plus  inhabiles,  ils  sont  en  très 
petit    nombre,  et  cependant  quelle  noblesse,   quelle 
science,  quelle  force  dans  leurs  discours  !  Les  génies 
les  plus  extraordinaires,  les  bataillons  les  plus  épais, 
les  intelligences  les  plus  merveilleuses  des  auteurs,  des 
orateurs  et  des  docteurs  sont  soumises  par  eux  au 
Christ.  »  —  La  seconde  classe  de  saints  se  compose 
des  martyrs  dont  la  dignité  et  l'excellence  sont  évi- 
dentes par  la  multiplicité,  Futilité  et  la  constance  de 
leurs  tourments.  Ils  furent  nombreux,  parce  que  outre 
le  martyre  de  sang,  il  y  en  a  encore  trois  autres  où 
le  sang  n'est  pas  répandu  :  savoir  la  modération  dans 
l'abondance,  comme  David  Ta  possédée  ;  la  largesse 
dans  la  pauvreté,  comme  chez  Tobie  et  chez  la  veuve 
de  l'Evangile;  la  chasteté  dans  la  jeunesse,  ainsi  (pie 
Joseph  la  pratiqua  en  Egypte.  D'après  saint  Grégoire 
il  y  a  trois  sortes  de  martyres  où  le  sang  n'est  pas 
versé  ;  savoir  :  la  patience  dans  l'adversité  :   «  Nous 
pouvons,  dit  ce  père,  être  martyrs  sans  subir  le  fer, 
si  nous  conservons  au  fond  du  cœur  une  vraie  pa- 
tience. »  La  compassion  pour  les  affligés  :  «  Celai  qui 
témoigne  de  la  douleur  pour  les  misères  d'autrui, 
celui-là  porte  la  croix  dans  son  esprit.  »  L'amour  des 


256  LA    LÉGENDE    DOREE 

ennemis  :  «  Supporter  les  mépris,  dit-il  encore,  aimer 
qui  vous  hait,  c'est  le  martyre  au  fond  de  la  pensée. 
Les  tourments  furent  utiles  d'abord  aux  martyrs 
eux-mêmes,  qui  par  là  obtinrent  la  rémission  de  leurs 
péchés,  une  augmentation  de  mérites,  et  la  possession 
de  la  gloire  éternelle.  Ils  se  l'acquirent  au  prix  de 
leur  sang,  et  c'est  pour  cela  que  l'on  dit  de  ce  sang 
qu'il  est  précieux,  c'est-à-dire,  plein  de  prix.  C'est  à 
ce  sujet  que  parle  ainsi  saint  Augustin  dans  la  Cité  de 
Dieu  :  «  Quoi  de  plus  précieux  que  la  mort  pour  la- 
quelle les  péchés  sont  remis  et  les  mérites  accrus  !  » 
Dans  ses  Commentaires  sur  saint  Jean  :  «  Le  sang  de 
J.-C.  est  précieux,  et  même  sans  prix  ;  cependant  il 
a  rendu  précieux  aussi  le  sang  de  ses  fidèles,  pour 
lesquels  il  a  donné  son  sang  comme  rançon.  »  En  effet 
s'il  n'avait  pas  rendu  précieux  le  sang  de  ses  servi- 
teurs, on  ne  dirait  pas  :  «  La  mort  des  saints  est  pré- 
cieuse aux  yeux  du  Seigneur.  »  «  Le  martyre,  dit  saint 
Cyprien,  c'est  la  fin  des  péchés,  le  terme  du  danger, 
le  guide  du  salut,  le  maître  de  la  patience,  la  maison 
de  vie.  »  «  Trois  choses,  dit  saint  Bernard,  rendent 
précieuse  la  mort  des  saints  :  cessation  de  travail,  joie 
de  la  situation  nouvelle,  assurance  par  rapport  à  l'é- 
ternité. »  Ils  nous  sont  d'une  double  utilité  :  i°  ce  sont 
nos  modèles  dans  la  lutte.  «  Chrétiens,  dit  saint  Chry- 
sostome,  tu  es  un  soldat  rempli  de  mollesse,  si  tu 
penses  vaincre  sans  combat,  triompher  sans  lutte  : 
exerces  hardiment  tes  forces,  combats  rudement, 
prends  bien  tes  mesures;  considère  les  conventions, 
fais  attention  à  ta  condition  ;  apprends  les  règlements 
de  cette  milice  ;  les  conventions,  c'est  ce  que  tu  as 


TOUS    LES    SAINTS  257 

promis,  la  condition,  c'est  celle  dans  laquelle  lu  t'es 
engagé  ;  cette  milice,  c'est  celle  où  tu  t'es  enrôlé.  Tous 
onl  combattu  sous  ces  conventions  ;  tous  ont  vaincu 
dans  cette  condition,  ont  triomphé  dans  cette  milice.  » 
2°  Ils  nous  ont  été  donnés  comme  des  patrons  pour 
nous  secourir  et  par  leurs  mérites  et  par  leurs  prières. 
«  0  bonté  immense  de  Dieu,  dit  saint  Augustin,  qui  veut 
que  les  mérites  des  martyrs  soient  ce  qui  nous  aide  !  11 
les  éprouve  pour  nous  instruire  ;  il  les  tourmente  pour 
nous  gagner  ;  il  veut  que  leurs  supplices  soient  notre 
profit.  »  «  Si  les  apôtres  et  les  martyrs,  dit  saint  Jérôme, 
revêtus  encore  de  leur  corps,  peuvent  prier  pour  les  au- 
tres, quand  ceux-ci  doivent  encore  être  inquiets  par  rap- 
port à  eux-mêmes,  km  plus  forte  raison  peuvent-ils  le 
faire,  après  avoir  remporté  des  couronnes,  des  victoires, 
des  triomphes  !  Moïse  seul  obtient  le  pardon  de  six  cent 
mille  hommes,  et  Etienne  demande  pardon  pour  Paul  et 
pour  beaucoup  d'autres,  et  l'obtient;  auront-ils  moins 
de  pouvoir  lorsqu'ils  seront  avec  le  Christ?  L'apôtre 
Paul  dit  que  Dieu  lui  accorda  la  vie  de  deux  cent 
soixante-seize  âmes  dans  un  navire  :  fcrmera-t-il  la 
bouche  quand  il  sera  avec  J.-C.  ?  »  3°  Ils  souffrirent 
avec  constance  ;  saint  Augustin  dit  à  ce  sujet  :  «  LMme 
du  martyre  c'est  une  épée  resplendissante  de  charité, 
aiguisée  par  la  vérité,  agitée  par  la  force  du  Dieu  des 
batailles  :  elle  a  fait  les  guerres,  elle  a  terrassé  ses 
nombreux  contradicteurs,  elle  a  frappé  ses  ennemis, 
elle  a  écrasé  ses  adversaires.   »  Saint  Chrysostome 
ajoute  :  «  Ceux  qui  étaient  torturés  sont  restés  plus 
forts  que  leurs  bourreaux  ;  et  des  membres  écorchés 
ont  vaincu  les  écorcheurs.  » 

ni.  I" 


258  LA    L  KG  EN  DE    DOREE 

La   troisième  classe  de  saints  renferme  les  confes- 
seurs, dont  la  dignité  et  l'excellence  sont  évidentes  en 
ce  qu'ils  ont  confessé  Dieu  en  trois  manières  :  de  cœur, 
de  bouche,  et  d'action.  La  confession  du  cœur  ne  suffit 
pas  sans  celle  de  la  bouche,   comme  le  prouve  par 
quatre  raisons  saint  Chrysostome,  Sur  saint  Mathieu: 
1°  «  La  racine  de  la  confession;  c'est  la  foi  du  cœur, 
et  la  confession  c'est  le  fruit  de  la  foi  ;  or,  comme  il  est 
de  toute  nécessité  que  tant  que  la  racine  est  vivante  en 
terre,  elle  produise  des  branches  et  des  feuilles,  car  si 
elle  n'en  produit  pas,  soyez  sur  que  sa  racine  est  des- 
séchée sous  terre;  de  même,  tant  que  la  foi  du  cœur 
reste  entière,    toujours,   elle    enfante   la   confession 
dans  la  bouche  :  que  si  la  confession  de  la  bouche  est 
flétrie,  tenez  pour  certain  que  la  foi  du  cœur  est  des-. 
séchée  depuis  longtemps  déjà.  »  2°  «  Si  c'est  un  avan- 
tage pour  vous  de  croire  du  fond  du  cœur,  et  de  ne 
pas  confesser  votre  foi  devant  les  hommes,  donc  un 
infidèle  hypocrite    trouvera  avantageux  de  confesser 
J.-C,  quand  bien  même  il  ne  croirait  pas  en  lui  du 
fond  du  cœur  :  Maintenant  s'il  ne  gagne  rien  à  con- 
fesser sans  avoir  la  foi,  vous  non  plus,  vous  ne  gagne- 
rez rien  à  croire,   si  vous  ne  confessez  pas.  »  3°  «  Si 
vous  croyez  avoir  fait  assez  pour  J.-C.  que  de  le  con- 
naître, sans  le  confesser  devant  les  hommes,  ce  sera 
donc  assez  pour   vous  que  J.-C.  vous  connaisse,  mais 
ne  vous  confesse  pas  devant  son  Père.  Or,  si  connaître 
Dieu  n'est  pas  chose  suffisante  pour  vous;  votre  foi 
ne  lui  suffira  pas  davantage.  »  4°  «  Si  la  foi  du  cœur 
eût  suffi,  Dieu  n'aurait  créé  que  votre  cœur  seulement; 
mais   il  a  encore  créé    votre  bouche  afin  que  vous  le 


TOUS    LES    SAINTS  259 

confessiez  de  cœur  et  de  bouche.  »  3"  Ils  ont  confessé 
Dieu  par  leurs  œuvres.  Saint  Jérôme  dans  son  com- 
mentaire sur  ce  passade  de  Pépître  à  Tite  :  «  Ils  font 
profession  de  connaître  Dieu  »,  montre  comment  on 
petit  confesser  ou  nier  Dieu  par  ses  œuvres,  «  J.-C, 
dit-il,  est  sagesse,  justice,  vérité,  sainteté,  et  courage. 
On  renie  la  sagesse  par  la  folie,  la  justice  par  l'iniquité, 
la  vérité  par  le  mensonge,  la  sainteté  par  les  turpi- 
tudes, le  courage  par  faiblesse  d'esprit,  et  chaque  fois 
que  nous  nous  laissons  vaincre  par  les  vices  et  par  les 
péchés,  tout  autant  de  fois,  renions-nous  Dieu  ;  tandis 
qu'au  contraire,  toutes  les  fois  que  nous  faisons  le 
bien,  nous  confessons  Dieu.  »  La  quatrième  classe  des 
saints  est  celle  des  vierges,  dont  la  dignité  et  l'excel- 
lence est  évidente  :  1°  parce  qu'elles  sont  les  épouses 
du  roi  éternel.  «  Imaginez,  si  .vous  le  pouvez,  dit  saint 
Ambroise,  une  beauté  plus  grande  que  la  beauté  de 
celle  qui  est  aimée  par  le  Roi,  qui  est  prisée  par  le 
Juge,  qui  est  dédiée  au  Seigneur,  qui  est  consacrée  à 
Dieu?  Toujours  épouse  et  jamais  mariée!  »  2°  Parce 
qu'elles  sont  comparées  aux  Anges.  «  La  virginité,  dit 
ailleurs  saint  Ambroise,  surpasse  la  nature  humaine, 
puisqu'elle  fait  des  hommes  les  compagnons  des  anges. 
Cependant  chez  les  vierges,  la  victoire  l'emporte  en- 
core sur  celle  des  anges  :  car  ceux-ci  vivent  sans  la 
chair,  tandis  que  les  vierges  triomphent  dans  la  chair. 
3°  Parce  qu'elles  sont  plus  illustres  que  tout  le  reste 
des  fidèles  :  «  La  virginité,  dit  saint  Cyprien,  est  la 
fleur  de  l'église,  la  beauté  et  l'ornement  de  la  grâce 
spirituelle,  l'heureuse  disposition  à  la  louange  et  i\ 
l'honneur,    qne    œuvre   intègre    et  sans  corruption, 


200  LA    LÉGENDE    DOREE 

l'image  de  Dieu,  la  plus  illustre  portion  du  troupeau 
de  J.-C.  »  1°  Parce  qu'elles  sont  préférées  aux  per- 
sonnes mariées.  Or,  cette  excellence  que  possède  la 
virginité  par  rapport  à  l'union  conjugale,  est  claire  et 
certaine  si  on  les  compare.  Le  mariage  féconde  le 
corps,  la  virginité  féconde  Pesprit.  Saint  Augustin  dit 
qu'il  y  a  plus  de  générosité  à  imiter  par  avance  avec 
la  chair  la  vie  des  anges  que  d'augmenter  dans  la 
chair  le  nombre  des  mortels.  Or,  la  fécondité  est  plus 
grande,  comme  aussi  plus  pleine  de  bonheur,  à  agran- 
dir son  esprit  qu'à  concevoir  dans  son  sein;  le  mariage 
procrée  des  enfants  de  douleurs,  et  la  virginité  des 
enfants  de  joie  et  d'allégresse.  «  La  continence,  dit 
saint  Augustin,  est  loin  d'être  stérile,  mais  c'est  une 
mère  féconde  d'enfants  de  joie  qu'elle  enfante  de  vous, 
Seigneur.  »  Le  mariage-  remplit  la  terre  d'enfants,  la 
virginité  en  remplit  le  ciel.  Saint  Jérôme  a  dit  :  «  Le 
mariage  remplit  la  terre,  la  virginité  remplit  le  para- 
dis. Le  mariage  traîne  après  soi  grand  nombre  d'in- 
quiétudes, la  virginité  engendre  le  calme.  Gilbert 
disait  :  que  la  virginité  est  l'absence  des  chagrins,  la 
paix  de  la  chair,  la  rançon  du  vice  et  la  reine  des  ver- 
tus. Le  mariage,  c'est  le  bien,  la  virginité,  c'est  le 
mieux.  «  Il  y  a  autant  de  différence  entre  le  mariage 
et  la  virginité,  dit  saint  Jérôme  à  Pammachius,  qu'il 
y  en  a  entre  ne  pas  pécher  et  bien  faire;  ou  pour 
adoucir  l'expression,  qu'il  y  en  a  entre  le  bien  et  le 
mieux.  Le  premier  est  comparé  aux  épines,  la  seconde 
aux  roses.  »  Saint  Jérôme  dit  à  Eustochium  :  «  Je 
loue  le  mariage  parce  qu'il  enfante  des  vierges.  Je 
cueille  la  rose  au  milieu  des  épines,  je  tire  l'or  de  la 


TOUS    LES    SAINTS  26 i 

terre,  et  la  perle  du  coquillage.  »  5°  Parce  qu'elles 
possèdent  de  nombreux  privilèges.  Les  vierges  en  effet 
auront  une  couronne  enrichie  d'or;  elles  seules  chan- 
teront le  cantique;  elles  seront  revêtues  comme  le 
Christ  ;  elles  marcheront  toujours  à  la  suite  de 
l'Agneau. 

IV.  Enfin,  la  fête  de  tous  les  saints  a  été  instituée 
pour  obtenir  plus  facilement  ce  que  nous  demandons 
dans  nos  prières  :  comme  nous  les  honorons,  en  ce 
jour,  tous  à  la  fois,  eux  aussi  prient  tous  ensemble 
pour  nous,  afin  que  nous  obtenions  plus  facilement 
mifciiiccide  de  Dieu.  S'il  est  en  effet  impossiblede  ne 
pas  exaucer  les  prières  d'une  multitude,  il  sera  plus 
impossible  encore  que  les  prières  réunies  de  tous  les 
saints  ne  soient  pas  exaucées.  Cette  raison  est  indiquée 
par  l'oraison  de  l'office  de  ce  jour  dans  laquelle  nous 
disons:  «  Nous  vous  supplions,  Seigneur,  d'augmen- 
ter, avec  le  nombre  de  nos  intercesseurs,  l'abondance 
de  votre  miséricorde  après  laquelle  nous  soupirons  *.  » 
Les  saints  intercèdent  pour  nous  par  mérite  et  par 
affection  :  par  mérite,  quand  leurs  mérites  nous  secon- 
dent :  par  affection,  lorsqu'ils  désirent  l'accomplisse- 
ment de  nos  souhaits  :  ce  dont  ils  s'abstiennent  toute- 
fois à  moins  qu'ils  ne  reconnaissent  la  nécessité 
d'accomplir  la  volonté  de  Dieu.  Que  tous  les  saints 
s'unissent  en  ce  jour  pour  intercéder  unanimement 
en  notre  faveur,  nous  en  avons  la  preuve  dans  une  vi- 
sion qu'on  raconte  avoir  eu  lieu  Tannée  qui   suivit 

*  C'est  l'oraison   Veneranda,  qui  reste  reléguée  dans  les  Sa- 
cramentaires. 

m.  17* 


262  LA    LÉGENDE    DOREE 

l'institution  de  cette  solennité.  A  pareil  jour,  le  coûtre 
de  l'église  de  Saint-Pierre  avait  eu  la  dévotion  de  faire 
une  station  à  chaque  autel,  et  après  avoir  imploré  les 
suffrages  de  tous  les  saints,  il  était  enfin  revenu  à  l'au- 
tel de  saint  Pierre,  où  s'étant  reposé  un  instant,  il  fut 
ravi  hors  de  lui.  Il  vit  alors  le  Roi  des  roisassis  sur  un 
trône  élevé,  et  autour  de  lui  tous  les  anges.  La  Vierge 
des  vierges  ornée  d'un  diadème  éclatant  arriva  aussi- 
tôt suivie  d'une  multitude  de  vierges  et  de  continentes: 
A  l'instant  le  roi  se  leva  pour  l'accueillir,  et  l'invita  à 
s'asseoir  sur  un  siège  qu'il  fit  placer  auprès  du  sien. 
Après  cela  vint  un  personnage,  revêtu  d'un   habit  d< 
poil  de  chameau,  suivi  par  une  multitude  de  vieillard*- 
vénérables.   Ensuite  s'en  présenta  un  autre  orné 
vêtements  pontificaux  escorté  par  un  chœur  de  pL 
sieurs  autres  revêtus  de  la  même  manière  :  En 
s'avança  une  multitude  innombrable  de  soldats,  ap 
lesquels  se  présenta   une   foule  infinie  de  nations 
verses.  Tous  étant  parvenus  jusque  devant  le  trône 
Roi,  ils  fléchirent  les  genoux  et  l'adorèrent.  Alors  n 
qui  était  orné  d'habits  pontificaux  commença  les 
tines  que  tous  les  autres  continuèrent.  Or,  l'ange 
ducleur  du  coûtre  lui  expliqua  la  vision  :  «  La  vi< 
qui   se   trouvait  au   premier  rang,   c'était  la  mèr« 
Dieu;  celui  qui  était  vêtu  de  poil  de   chameau  cW^" 
saint   Jean-Baptiste   avec  les   patriarches   et  les 
phètes;  celui  qui  était  revêtu  d'ornements  pontifie^  - 
était  saint  Pierre  avec  les  autres  apôtres,    les  sol 
étaient  les  martyrs,  et  le  reste  de  la  foule,  se  coi 
sait  des  confesseurs.  Tous  étaient  venus  en   prés 
du  roi  pour  rendre  grâces  de  l'honneur  à  eux  w^r      ~"ndu 


LA    COMMÉMORATION    DES    AMES  263 

n  ce  jour  par  les  mortels  et  pour  prier  en  faveur  de 
'univers  entier.  »  Ensuite  il  le  conduisit  dans  un 
Litre  endroit  où  il  lui  montra  des  personnes  des  deux 
kxes,  les  unes  sur  des  tapis  d'or,  d'autres  à  table, 
Ans  les  délices  :  d'autres  enfins  nus,  pauvres  et  men- 
ïanl  des  secours.  Il  lui  dit  alors  que  ce  lieu  était  le 
urçatoire,  que  les  âmes  qui  vivaient  dans  l'abon- 
ance  étaient  celles  dont  les  âmes  les  aidaient  beau- 
3up  de  leurs  suffrages,  que  les  indigentes  étaient 
^lles  dont  on  n'avait  aucun  souci.  Il  lui  ordonna  de 
apporter  toutes  ces  particularités  au  souverain  Pon- 
tfe,  afin  qu'après  la  fête  de  tous  les  saints  il  établît 
»  jour  des  âmes,  de  manière  que  l'on  adressât  des 
upplications  générales  en  faveur  de  ceux  qui  ne  pou- 
aient  en  avoir  de  particulières. 


LA  COMMÉMORATION  DES  AMES 

La  commémoration  de  tous  les  fidèles  défunts  a 
été  instituée  en  ce  jour  par  l'Eglise,  afin  de  secourir 
par  des  bonnes  œuvres  générales  ceux  qui  n'ont  pas 
le  bonheur  d'être  soulagés  par  des  prières  particu- 
lières, ainsi  qu'il  a  été  démontré  par  la  révélation  pré- 
cédente. Saint  Pierre  Damien  rapporte  encore   que 
saint  Odilon,  abbé  de  Cluny,  ayant  découvert  qu'au- 
près d'un  volcan  de  Sicile,  on  entendait  souvent  les 
cris  et  les  hurlements  des  démons  se  plaignant  que 
les  âmes  des  défunts  fussent  arrachées  de  leurs  mains 
par  les  aumônes  et  les  prières,  ordonna,  dans  ses  mo- 


264  LA    LÉGENDE    DOREE 

nastères,  de  faire,  après  la  fête  de  tous  les  saints,  I 

commémoration  des  morts.  Ce  qui,  dans  la  suite,  fi 
approuvé  par  toute  l'Eglise*.  A  ce  sujet,   on  pe 
faire  deux  considérations  générales  :  1°  sur  roux 
doivent  être  purifiés,   2°  sur  les  suffrages  que  1* 
adresse  pour  eux.  Dans  la,  première  considération, 
peut  examiner  :  i°  qui   sont  ceux  qui  sont  purifi  ^ --^s 

2°  par  qui  ils  le  sont,  3°  où  ils  le  sont.  Ceux  qui  s»« mi 

purifiés  se  divisent  en  trois  catégories.  Les  prenrkif=»rq 
sont  ceux  qui  décèdent  sans  avoir  accompli  la  sat_   .  «- 
faction  qui  leur  a  été  enjointe.  S'ils  avaient  eu  au  fo     ^nd 
du  cœur  une  contrition  suffisante  pour  effacer  lei^^^ 
péchés,  ils  seraient  librement  passés  à  la  vie,  qua^"",(' 
bien  même  ils  n'auraient  accompli  aucune  satisfactio    ^> 
puisque  la  contrition  est   la  plus  grande  satisfactic^ n 
pour  le  péché  et  qu'elle  l'efface  entièrement.  «  Die*'* 
dit  saint  Jérôme,  ne  regarde  pas  tant  à  l'espace  ciU' 
temps  qu'à  la  mesure  de  la  douleur,  ni  tant  à  l'absti- 
nence de  la  nourriture  qu'à  la  mortification  des  vices.» 
Mais  ceux  qui  ne  sont  pas  assez  contrits,  et  qui  meu- 
rent avant  l'achèvement  de  leur  pénitence,  sont  punis 
très  sévèrement  dans  le  feu  du  purgatoire,   à  moins 
toutefois  que  des  personnes  auxquelles  ils  sont  cbers 
ne  se  chargent  de  leur  satisfaction.  Or,  pour  que  cette 
commutation  ait  de  la  valeur,  quatre  conditions  sont 
requises.  La   première,   l'autorité  de  celui  qui   com- 
mue, et  cette  autorité  est  celle  du  prêtre  ;  la  deuxième, 
le  besoin  qu'éprouve  celui  en  faveur  duquel   s'opère 
la  commutation,  car  il  doit  se  trouver  dans  une  posi- 

*  loltald,   Via  rie  saint  O/iihn,  I.  II,  c.  xiii. 


V 


LA    COMMÉMORATION    DES    AMES  265 

lion,  telle  qu'il  ne  puisse  satisfaire  pour  soi-même, 
'^a.is  qu'il  ait  besoin  d'être  aidé  ;  la  troisième,  la  clia- 
ri*^  de  celui  pour  lequel  se  fait  la  commutation,  cha- 
r*t*^   qui  lui  est  nécessaire  pour  rendre  sa  satisfaction 
^«-^-itoire  et  complète;  la  quatrième,  la  proportion  à 
e*^*klir  par  rapport  à  la  peine,  en  sorte  qu'une  plus 
l>€i  *  ïte  soit  commuée  en  une  plus  grande  ;  car,  on  satis- 
ait  plus  à  Dieu  par  la  peine  personnelle  que  par  celle 
^^îtrui.  Or,  il  y  a  trois  genres  de  peines  :  1°  la  per- 
Se*  *>nelle  et  volontaire,  c'est  celle  par  laquelle  on  satis- 
^*  1  le  mieux  ;  2°  la  personnelle  qui  n'est  pas  volon- 
^  î  re,  elle  est  subie  dans  le  purgatoire  ;  3°  la  volontaire, 
lr*^is  sans  être  personnelle,  telle  qu'elle  existe  dans  la 
^^mmutation  que  l'on  traite  ici  ;  elle  satisfait  moins 
*\Vie  la  première,  par  cela  même  qu'elle  n'est  point 
personnelle,  et  elle  satisfait  plus  que  la  seconde,  parce 
Qu'elle  est  volontaire.  Cependant,  si  celui  pour  lequel 
on  se  charge  de  satisfaire  vient  à  décéder,  il  n'en 
souffre  pas  moins  dans  le  purgatoire,  quoiqu'il  soit 
délivré  plus  tôt  par  la  peine  qu'il  endure  lui-même, 
et  par  celle  que  les  autres  paient  pour  lui,  parce*  que 
le  Seigneur  compte  pour  somme  principale  sa  peine 
et  celle  des  autres.  D'où  il  suit  que  s'il  doit,  dans  le 
purgatoire,  souffrir  deux  mois,  il  pourra,  au  moyen 
du  secours  qu'il  reçoit,  être  délivré  en  un  seul.  Cepen- 
dant, jamais  il  n'en  sort  que  la  dette  ne  soit  payée. 
Que  si  elle  est  acquittée,  cette  dette  compte  pour  celui 
qui  la  paie  et  retourne  à  son  profit  ;  et  s'il  n'en  a  pas 
besoin,  elle  revient  au  trésor  de  l'Eglise,  ou  bien  elle 
vaut  pour  ceux  qui  sont  dans    le    purgatoire.  Les 
seconds,  qui  vont  dans  le  purgatoire,  sont  ceux  qui 


266  LA   LÉGENDE    DORÉE 

ont  vraiment  accompli  la  pénitence  qui  leur  a  été  en- 
jointe ;  cependant,  elle  n'a  pas  été  suffisante  par 
l'ignorance  ou  la  négligence  du  prêtre.  Alors  ceux  qui 
descendent  dans  le  purgatoire,  à  moins  qu'ils  ne  sup- 
pléent par  la  grandeur  de  leur  contrition,  y  complé- 
teront en  entier  ce  qu'ils  auront  fait  en  moins  dans 
cette  vie.  Dieu,  en  effet,  qui  sait  la  proportion  et  la 
mesure  entre  les  péchés  et  les  peines,  ajoute  quel- 
que peine  suffisante,  afin  qu'aucun  péché  ne  reste 
impuni.  D'ailleurs,  la  pénitence  imposée  est  ou  bie 
trop  forte,  ou  bien  égale,  ou  bien  trop  faible  ;  si  ell 
est  trop  forte,  elle  procure  une  augmentation  d 
gloire  dans  ce  qu'elle  a  d'excessif;  si  elle  est  égale 
elle  suffit  alors  pour  la  rémission  de  toute  la  coulpe 
si  elle  est  trop  faible,  ce  qui  reste  est  suppléé  pa: 
la  puissance  de  la  justice  divine.  Ecoutez  ici  ce  qu* 
pense  saint  Augustin  de  ceux  qui  font  pénitence  à  K 
dernière  extrémité  :  «  Celui  qui  vient  d'être  baptis* 
sort  de  ce  monde  tranquille  sur  son  sort  ;  le  fidèle  q 
vit  bien  sort  de  ce  monde  tranquille  sur  son  sort 
celui  qui  fait  pénitence  et  qui  est  réconcilié,  quand 
est  en  santé,  sort  tranquille  d'ici-bas  ;  celui  qui  fai* 
pénitence  à  la  dernière  extrémité  et  qui  s'est  récon- 
cilié, s'il  sort  d'ici-bas  tranquille,  moi,  je  ne  le  suis 
pas  :  donc,  prenez  le  certain  et  laissez  l'incertain.  » 
Si  saint  Augustin  parle  ainsi,  c'est  que  ces  personnes 
ont  coutume  de  faire  pénitence,  plutôt  par  nécessité 
(pie  par  bonne  volonté,  plutôt  par  crainte  du  châti- 
ment que  par  amour  de  la  gloire.  Les  troisièmes,  qui 
descendent  dans  le  purgatoire,  sont  ceux  qui  portent 
avec  eux  du  bois,  du  foin  et  de  la  paille,  c'est-à-dire 


LA    COMMEMORATION    DES    AMES  267 

ceux  qui  ont  une  affection  charnelle  pour  leurs  ri- 
chesses,  moins  grande  cependant  que  celles  qu'ils  ont 
Pour  Dieu.  Les  affections  charnelles  qu'ils  ont  pour 
I^urs  maisons',  leurs  femmes,  leurs  possessions,  bien 
^u^ils  ne  préfèrent  rien  à  Dieu,  sont  indiquées  par  ces 
ïs  choses  :  selon  qu'ils  auront  aimé,  ou  bien  ils 
ont  brûlés  plus  de  temps  comme  bois,  ou  moins 
^^  temps  comme  foin,  ou  très  peu  comme  paille. 
e  feu,  comme  dit  saint  Augustin,  bien  qu'il  ne  soit 
a  éternel,  est  pourtant  merveilleusement  fort  ;  il 
^  passe  toute  peine  qui  ait  jamais  été  endurée  ici-bas 
*~  personne  ;  aucune  souffrance  n'a  existé  pareille 
wis  la  chair,  tout  extraordinaires  qu'aient  été  les 
f)plices  des  martyrs.  » 

II.  Par  qui  sont-ils  purifiés?  Cette  purgation  et  cette 
nition  s'opérera  par  les  mauvais  anges  et  non  par 
bons;  car  les  bons  anges  ne  tourmentent  pas  les 
**ons;  mais  les  bons  anges  tourmentent  les  mauvais, 
*^s  mauvais  les  bons,  et  les  mauvais  ceux  qui  leur 
ressemblent.  C'est  cependant  chose  pieuse  de  croire 
que  les  bons  anges  visitent  et  consolent  fréquemment 
leurs  frères  et  concitoyens,  et  les  exhortent  à  souffrir 
avec  patience.  Ils  ont  encore  un  autre  sujet  de  conso- 
lation en  ce  qu'ils  attendent  avec  certitude  la  gloire 
future  :  car  ils  la  possèdent  certainement,  toutefois 
dans  un  moindre  degré  que  ceux  qui  sont  dans  la 
patrie,  mais  dans  un  plus  grand  que  ceux  qui  sont  eu 
chemin  pour  l'autre  vie.   La  certitude  de  ceux  qui 
sont  dans  la  patrie  est  sans  attente  et  exempte  de 
crainte,  parce  qu'ils   n'attendent  pas  la  vie  future, 
puisqu'ils  la  possèdent  réellement,  et  qu'ils  ne  crai- 


208  LA   LÉGENDE   DORÉE    . 

gîtent  pas  de  la  perdre  plus  tard,  tandis  que  c'est  le 
contraire  dans  ceux  qui  sont  en  chemin  pour  l'autre 
vie.  Mais  la  certitude  de  ceux  qui  sont  en  purgatoire 
tient  le  milieu.  Elle  est  accompagnée  d'attente  puis- 
qu'ils attendent  la  vie  future  elle-même  :  mais  elle  est 
exempte  de  crainte,  car  ayant  leur  libre  arbitre  affermi, 
ils  savent  que  désormais  ils  ne  peuvent  plus  pécher. 
Ils  ont  encore  un  autre  sujet  de  consolation,  c'est  de 
croire  que  Ton  peut  prier  pour  eux.  Cependant  il  serait 
peut-être  plus  conforme  à  la  vérité  de  croire  que  cette 
punition  ne  s'exerce  pas  par  le  ministère  des  mauvais 
anges,  mais  que  c'est  un  ordre  de  la  justice  divine  et 
par  une  conséquence  de  sa  volonté. 

III.  Où  sont-ils  purgés?  C'est  dans  un  lieu  situé  à 
côté  de  l'enfer,  qui  se  nomme  Purgatoire  ;  c'est  là  que 
le  placent  plusieurs  savants,  bien  qu'il  semble  à  d'au- 
tres qu'il  soit  situé  dans  l'air  et  dans  la  zone  torride* 
Cependant  il  entre  dans  l'économie  du  plan  divin  que 
divers  lieux  soient  assignés  à  différentes  âmes,  et  cela 
pour  plusieurs  raisons,  soit  pour  la  légèreté  de  leur 
punition,  soit  à  cause  de  leur  délivrance  prochaine, 
soit  pour  notre  instruction,  ou  bien  pour  une  faute 
commise  dans  ce  lieu,  ou  enfin  à  cause  des  prières  de 
quelque  saint  :  1°  Pour  la  légèreté  de  leur  peine,  ainsi 
il  a  été  révélé  à  quelques  personnes,  au  témoignage 
de  saint  Grégoire,  qu'il  y  a  des  âmes  punies  dans 
l'obscurité.  2°  Pour  leur  délivrance  prochaine,  afin 
qu'elles  puissent  révéler  leur  indigence  aux  autres  et 
en  impétrer  les  suffrages  pour  sortir  de  peine  plus  vile. 
On  lit  en  effet  que  des  pêcheurs  de  Saint-Théobald 
prirent  en  automne  un  énorme  bloc  déglace  dans  leur 


J 


LA   COMMÉMORATION    DES    AMES  269 

,  et  ils  en  furent  pourtant  beaucoup  plus  satisfaits 
si  c'eût  été  un  poisson,  parce  que  l'évêque  avait 
aux  pieds,  et  ils  lui  procurèrent  un  grand  soûla- 
ient en  appliquant  cette  glace  sur  ses  membres 
fixants.  Or,  une  fois  l'évêque  entendit  sortir  de  la 
«  la  voix  d'un  homme  qui  ayant  été  adjuré  de  lui 
qui  il  était,  répondit  :  «  Je  suis  une  âme,  tour- 
itée  dans  cette  glacière  pour  mes  péchés,  et  je 
irais  être  délivrée  si  vous  disiez  trente  messes  pen- 
t  trente  jours  sans  interruption.  »  L'évêque  avait 
la  moitié  de  ces  messes  et  se  préparait  à  en  célébrer 
autre,  quand  il  arriva  que,  le  diable  y  poussant, 
sédition  s'éleva  parmi  la  presque  totalité  des  fia- 
nts de  la  ville.  Alors  l'évêque,  ayant  été  appelé 
r  apaiser  la  discorde,  quitta  les  ornements  sacrés, 
e  dit  pas  la  messe  ce  jour-là.  Il  recommença  donc 
léjà  il  avait  dit  les  deux  tiers  des  messes,  quand 
grande  armée,  semblait-il,  assiégea  la  ville,  et  il 
forcé  de  ne  pas  dire  la  messe.  Il  recommença 
ic  encore  une  troisième  fois,  et  il  avait  dit  toutes 
messes  excepté  la  dernière  qu'il  allait  célébrer, 
md  la  maison  de  l'évêque  et  sa  villa  parurent  tout 
flammes.    Comme  ses  serviteurs   lui   disaient  de 
ser  passer  ce  jour  sans  dire  la  messe,  il  répondit  : 
uand  toute  la  villa  devrait  brûler,  je  la  célébre- 
.  »  Lorsqu'elle  fut  achevée,  aussitôt  la  glace  se 
lit  et  l'incendie  qu'on  croyait  voir  disparut  comme 
antôme  sans  avoir  causé  aucun  dommage.  3°  Pour 
•e  instruction  :  car  c'est  afin  que  nous  sachions 
me  grande  peine  est  infligée  après  cette  vie  aux 
leurs;  comme  on  dit  qu'il  arriva  à  Paris,  d'après 


270  LA    LEGENDE    DOREE 

ces  paroles  du  Chantre  de  Paris*  :  Maître  Silo  **  pria 
avec  instance  un  de  ses  écoliers,  qu'il  soignait  dans 
sa  maladie,  de  revenir  le  trouver  après  sa  mort,  pour 
lui  rapporter  en  quelle  situation  il  se  trouverait.  Quel- 
ques jours  après,  il  lui  apparut  avec  une  chappe  de 
parchemin,  sur  l'extérieur  de  laquelle  étaient  écrits 
partout  une  foule  de  sophismes,  et  dont  l'intérieur 
était  tout  doublé  de  flammes.  Le  maître  lui  demanda 
qui  il  était.  «  Je  suis  bien,  dit-il,  celui  qui  vous  ai  pro- 
mis de  revenir  vous  trouver.  »  Interrogé  sur  l'état 
flans  lequel  il  se  trouvait,  il  répondit  :  «  Celte  chappe 
me  pèse  et  m'écrase  plus  que  si  j'avais  sur  moi  une 
tour  ;  et  elle  m'a  été  donnée  à  porter  à  cause  de  la 
gloire  que  je  retirais  à  faire  des  sophismes.  Pour  ce 
qui  est  de  la  flamme  de  feu  dont  elle  est  doublée,  ce 
sont  les  pelleteries  délicates  et  mouchetées  que  je  por- 
tais :  cette  flamme  me  torture  et  me  brille.  »  Or,  comme 
le  maître  jugeait  cette  peine  facile  à  endurer,  le  défunt 
lui  dit  détendre  la  main  pour  apprécier  à  quel  point  ce 
châtiment  était  supportable.  Quand  il  eut  présenté  sa 
main,  le  revenant  laissa  tomber  une  goutte  de  sa 
sueur  qui  perça  la  main  de  Silo  comme  une  flèche. 
en  sorte  que  celui-ci  en  ressentit  une  douleur  prodi- 
gieuse, et  il  lui  dit  :  «  Voici  comme  je  suis  partout.  » 
Le  maître,  effrayé  de  la  sévérité  de  ce  châtiment,  ré- 
solut de  quitter  le  monde  et  d'entrer  en  religion.  L«» 
lendemain  matin  quand  ses  écoliers  furent  rassemblés, 
il  composa  ces  vers  : 


*  Pierre  le  Chantre. 
**  Ou  Siiçer  de  Brahant. 


LA    COMMÉMORATION*    DES    AMES  271 

Linquo  coax  ranis,  ira  corvis,  vu  nuque  vanis, 
Ad  logicam  pergo  qu;e  mortis  non  timet  ergo  *. 

Et  quittant  le  siècle,  il  se  réfugia  dans  un  cloître. 
4°  Pour  avoir  commis  une  faute  dans  un  endroit, 
comme  le  dit  saint  Augustin,  et  ainsi  que  le  prouve 
un  exemple  rapporté  par  saint  Grégoire**.  Un  prêtre, 
qui  fréquentait  les  bains,  y  rencontrait  un  inconnu 
toujours  disposé  à  le  servir.  Un  jour,  pour  le  bénir  et 
le  payer  de  son  labeur,  le  prêtre  lui  ayant  offert  un 
pain  bénit,  cet  homme  répondit  en  gémissant  :  «  Pour- 
quoi me  donnez-vous  cela,  mon  père  ?  Ce  pain  est 
sanctifié,  or,  je  ne  puis  le  manger;  car  autrefois  j'ai  été 
le  «naître  de  ce  lieu,  mais  pour  mes  péchés,  j'y  ai  été 
envoyé  après  ma  mort:  cependant  je  vous  prie  d'offrir 
au  Dieu  tout  puissant  ce  pain  pour  mes  péchés  :  vous 
saurez  que  vous  aurez  été  exaucé  quand  vous  ne  me 
trouverez  plus  en  revenant  ici.  »  Alors  le  prêtre  offrit 
pour  lui  tous  les  jours  pendant  une  semaine  l'hostie 
salutaire,  après  quoi,  il  ne  le  rencontra  plus  désor- 
mais. 5°  A  cause  de  la  prière  de  quelque  saint  ;  ainsi 
lil-on  de  saint  Patrice  qui  demanda  pour  quelques 
personnes  un  purgatoire  en  un  certain  lieu  sous  terre  : 
vous  en  trouverez  l'histoire  après  la  fête  de  saint 
Benoit. 

La  seconde  considération  a  rapport  aux  suffrages 

*  Je  laisse  coasser  les  grenouilles,  croasser  les  corbeaux, 
les  gens  frivoles  s'occuper  des  frivolités. 

Je  cherche  une  logique  qui  ne  craigue  point  la  mort  pour 
conclusion. 

Dialogue*,  1.  IV,  c.  xl. 


*♦ 


272  LA    LÉGENDE    DORÉE 

que  Ton  peut  adresser  pour  eux.  A  ce  propos,  trois 
considérations  se  présentent  :  1°  Les  suffrages  en  eux- 
mêmes.  2°  Ceux  pour  qui  ils  se  font.  3°  Ceux  par  qui 
ils  se  font.  I.  Il  y  a  quatre  espèces  de  suffrages  qui 
sont  très  avantageux  aux  morts,  savoir  :  la  prière  des 
fidèles  et  celle  de  leurs  amis,  l'aumône,  l'immolation 
de  Thostie  salutaire,  et  le  jeûne.  i°  Que  la  prière  de 
leurs  amis  leur  serve,  cela  est  évident  par  l'exemple 
de  Paschase  rapporté  dans  saint  Grégoire*.  Il  raconte 
qu'un  homme  d'une  sainteté  et  d'une  vertu  éminente 
existait  quand  deux  souverains  pontifes  furent  élus  à 
la  fois.  Cependant  dans  la  suite,  l'Église  ayant  reconnu 
l'un  d'eux  pour  légitime,  Paschase,  entraîné  dans  l'er- 
reur, préféra  toujours  l'autre,  et  persista  dans  son 
sentiment  jusqu'à  la  mort.  Quand  il  fut  trépassé,  un 
démoniaque  ayant  touché  la  dalmatique  posée  sur  son 
cercueil,  fut  guéri.  Or,  longtemps  après,  Germain,  évo- 
que de  Capoue,  étant  allé  au  bain  pour  sa  santé,  y 
trouva  le  diacre  Paschase  debout  et  prêt  à  le  servir. 
A  sa  vue,  il  eut  grande  peur,  et  il  lui  demanda  ce  que 
faisait  là  un  homme  si  important  que  lui.  Paschase  lui 
avoua  qu'il  n'avait  été  envoyé  en  ce  lieu  de  peine  pour 
aucun  autre  motif  que  celui  d'avoir  abondé  en  son 
sens  plus  que  de  raison  dans  l'affaire  susdite;  puis  il 
ajouta  :  «  Je  vous  en  prie,  adressez  pour  moi  des 
prières  au  Seigneur,  et  vous  saurez  que  vous  avez  été 
exaucé,  quand  vous  ne  me  trouverez  plus  lorsque  vous 
reviendrez  ici.  »  Germain  pria  donc  pour  lui  et  étant 
revenu  peu  de  jours  après,  il  ne  trouva  plus  Paschase 
en  ce  lieu. 

*  Dialogues,  1.  IV,  c.  xxxvi. 


LA   COMMÉMORATION    DES    AMES  273 

Pierre  de  Cluny  dit  qu'un  prêtre,  qui  célébrait  tous 
les  jours  la  messe  pour  les  morts,  fut  accusé  auprès 
de  son  évêqueet  suspendu  de  son  office.  Or,  un  jour 
de  grande  solennité,  comme  l'évêque  passait  par  le 
cimetière  pour  aller  à  matines,  les  morts  se  levèrent 
devant  lui  et  dirent  :  «  Cet  évêque  ne  nous  donne  pas 
une  messe  ;   de  plus,  il  nous  a  enlevé  notre  prêtre  ; 
mais  certainement,  s'il  ne  s'amende,  il  mourra.  »  Alors 
l'évêque  donna  l'absolution  au  prêtre,  et,  dans  la  suite, 
il  célébra  la  messe  de  bon  cœur  pour  les  morts.  Les 
prières  des  vivants  sont  très  agréables  aux  défunts, 
comme  on  peut  s'en  assurer  par  ce  que  rapporte  le 
Chantre    de  Paris*.  Un  homme  récitait  toujours  le 
psaume  De  profundis  pour  les  morts,  chaque  fois  qu'il 
passait  par  un  cimetière.  Un  jour  que,  poursuivi  par 
des  ennemis,  il  s'y  était  réfugié,  aussitôt  les  morts  se 
levèrent,  chacun  avec  l'instrument  de  sa  profession  à 
la  main,  et  ils  le  défendirent  vigoureusement,  forçant 
ses  ennemis  effrayés  à  prendre  la  fuite.  —  La  seconde 
espèce  de  suffrages  qui  est  utile  aux  défunts,  c'est 
l'aumône:  cela  est  évident  parce  qu'on  lit  dans  le  livre 
des  Macchabées,  que  le  vaillant  Judas, ayant  recueilli 
douze  mille  dragmes  d'argent,  les  envoya  à  Jérusalem 
dans  le  but  de  les  offrir  pour  les  péchés  des  morts  ;  car 
il  avait  de  bons  et  religieux  sentiments  touchant  la 
résurrection.  Un  exemple  rapporté  par  saint  Grégoire, 
au  IV0  livre   de  ses  Dialogues  (c.  xxxvi),  confirme 
l'avantage  de  l'aumône   en  faveur  des  défunts.   Un 
soldat  vint  à  mourir,  mais  bientôt  après  il  revint  à  la 

•  Pierre  Cantor,  moine  de  Citeaux,  f  J297. 

m.  18 


f 


â74  LA   LEGENDE    DOREE 

vie  et  raconta  ce  qui  lui  (Hait  arrivé.  Il  disait  donc 
qu'il  y  avait  un  pont  sous  lequel  coulait  un  fleuve  noir, 
bourbeux  et  fétide.  Quand  le  pont  était  passé,  se  trou- 
vaient des    prairies  agréables,   ornées  d'herbes  aux 
fleurs  odoriférantes,  au  milieu  desquelles  paraissaient 
réunis  des  hommes  velus  de  blanc  que  rassasiait  cette 
suavité  merveilleuse  et  variée  des  fleurs.  Mais  sur  ce 
pont  était  une  épreuve,  c'est-à-dire  que  si  un  homme 
injuste  voulait  le  passer,  il  tombait  dans  ce  fleuve  noir 
et  puant,    tandis  que  les  justes  d'un  pas  assuré  arri- 
vaient à  ces  prairies  charmantes.  Il  raconta  y  avoir  vu 
un  homme  appelé  Pierre,  lié,  couché  sur  le  dos  à  une 
grande  masse  de  fer.  Et  le  soldat  lui  ayant  demandé  <■ 
pourquoi   il  était  là,  on  lui  répondit  :  «  S'il  souffre^ 
ainsi,  c'est  que  quand  on  lui  commandait  Texécutioir^ 
d'un  coupable,  c'était  plus  à  la  cruauté  et  au  désir  dm  J 
faire  des  blessures  qu'à  l'obéissance  qu'il  cédait.  »  Ildif . 
sait  encore  y  avoir  vu  un  pèlerin  qui,  arrivé  sur  l^H 
pont,  le  passa  avec  une  autorité  pareille  à  la  pureté' 
sa  vie  sur  la  terre.    Un   autre,  nommé  Etienne,  qi 
avait  voulu  passer,  fit  un  faux  pas  et  fut  jeté  hors  Atz 
pont,  le  corps  restant  à  moitié  suspendu.  Alors  des 
hommes  affreusement  noirs,  sortis  du  fleuve,  le  sai- 
sirent d'en  bas   par  les  jambes,   tandis  que  d'autres 
personnages  vêtus  de  blanc  et  resplendissants  de  beauté 
le  tinrent  d'en  haut   par  les   bras.   Or,  pendant  cette 
lutte,  le  soldat  qui  eu  était  témoin  revenait  à  son  corps 
et  ne  put  savoir  quel  fut  le  résultat  de  cet  examen  et 
qui  fut  le  vainqueur.  Ce  qui  nous  donne  à  comprendre 
que  dans  Etienne  les  péchés  de  la  chair  combattaient 
avec  ses  aumônes.  Car  le  fait  d'être  tiré  d'en  bas  par 


LA    COMMÉMORATION    DES    AMES  27") 

/es  cuisses  et  celui  d'être  tiré  «l'en  haut  par  les  bras, 
"ici i que  qu'il  avait  aimé  faire  des  aumônes  et  qu'il  ifaT 
v&*  i  t  pas  su  résister  entièrement  aux  mauvais  penchants 
fie  la  terre.  La   troisième  espèce  de  suffrages,  qui  est 
J'ijiimolation  de  l'hostie  salutaire,  est  très  avantageuse 
aux  défunts;  ce  qui  est  prouvé  par  beaucoup  d'exem- 
ples. Saint  Grégoire  rapporte  au  IV*  livre  de  ses  l)ia- 
l<+*Ji£e$  (c.  lv),  qu'un  de  ses  moines,  appelé  Juste,  étant 
i    la   dernière  extrémité, iudi<pia  qu'il  avait  trois  pièces. 
d*or  cachées,  et  mourut  en  gémissant  de  cette  action; 
fcSLÏràt  Grégoire  commanda  alors  aux  frères  de  l'ense- 
vcîlirdans  le  fumier  avec  ses  trois  pièces  d'or  en  di- 
Wauit  :  «  Que  ton  argent  périsse  avec  loi.  »  Cependant 
ssùnt  Grégoire  ordonna  à  \\\\  des   frères  d'immoler 
cViaque  jour  la  sainte  Hostie  pour  lui  pendant  trente 
jours.  Quand  il  eut  exécuté  ce  que  lui  avait  intimé 
saint  Grégoire,  celui  qui  était  mort  apparut  le  tren- 
tième jour  à  un  frère  qui  lui  demanda  :    «  Comment 
es-tu?  »  Et  il  répondit  :  «  Jusqu'à  présent,  j'ai  été  mal, 
mais  maintenant  je  suis  bien,  car  j'ai  reçu  aujourd'hui 
la  communion. 

On  s'assura  encore  que  l'immolation  de  la  sainte 
hostie  était  fort  utile  non  seulement  aux  morts,  niais 
encore  aux  vivants.  Quelques  hommes  en  effet  étaient 
dans  le  creux  d'un  rocher  occupés  à  extraire  de  l'ar- 
gent, quand  tout  à  coup  le  rocher  croule  et  écrase  tous 
ceux  qui  se  trouvaient  là,  à  l'exception  d'un  seul  qui 
échappa  à  la  mort  protégé  par  un  retrait,  mais  sans 
pouvoir  en  sortir.  Sa  femme,  le  pensant  mort,  faisait 
dire  tous  les  jours  la  messe  pour  lui  et  offrait  chaque 
fois  un  pain,  un  vase  de  vin  avec  une  chandelle.  Le 


276  LA    LÉGENDE    DORÉE 

diable,  jaloux,  lui  apparut  trois  jours  de  suite  sous 
une  forme  humaine  et  lui  demanda  où  elle  allait  :  la 
femme  lui  ayant  exposé  le  motif  de  sa  démarche,  le 
diable  lui  disait  :  «  Ne  te  fais  pas  de  mal  inutilement, 
car  déjà  la  messe  est  dite  »  ;  de  sorte  que  ces  trois 
jours-là  elle  manqua  à  la  messe  et  ne  la  fit  même  pas 
dire.  Or,  un  certain  temps  après,  quelqu'un,  en  fouillant 
dans  ce  même  rocher  pour  trouver  de  l'argent,  enten- 
dit, au-dessous  de  soi,  une  voix  qui  disait  :  «  Frappez 
doucement,  car  une  grosse  pierre  va  me  tomber  sur  la 
tête.  »  Or,  comme  l'ouvrier  avait  peur,  il  appela  beau- 
coup de  monde  pour  entendre  cette  voix  ;  ensuite  il 
se  mit  à  creuser  et  il  entendit  les  mêmes  paroles.  Alors 
tous  s'approchèrent  plus  près  et  dirent:  «  Qui  es-tu?  » 
On  répondit  :  a  Allez  doucement,  car  une  grosse 
pierre  semble  tomber  sur  moi.  »  On  creusa  donc  par 
le  côté  et  on  parvint  jusqu'à  cet  homme  qu'on  retira 
bien  portant  et  sain  et  sauf;  on  lui  demandait  com- 
ment il  avait  pu  vivre  si  longtemps,  il  dit  que  chaque 
jour  on  lui  avait  donné  un  pain,  un  pot  de  vin  et  une 
chandelle  allumée,  excepté  seulement  pendant  trois 
jours.  Quand  sa  femme  apprit  cela,  elle  fut  toute  trans- 
portée, et  elle  connut  que  son  mari  avait  été  sustenté 
par  son  oblation  et  que  le  diable  l'avait  trompée  pour 
que,  ces  trois  jours-là,  elle  ne  fît  pas  dire  de  messes. 
Cet  événement  s'est  passé,  au  témoignage  de  Pierre  de 
Cluny,  dans  une  villa  nommée  Ferrières,  au  diocèse 
de  Grenoble  *.  Saint  Grégoire  rapporte  encore  qu'un 

*  Le  fait  rapporté  par  la  légende  est  bien  le  même*  quant 
au  fond,  que  raconte  Pierre  le  vénérable.  La  femme  du  mal- 
heureux faisait  dire  une  messe  chaque  semaine  à  l'intention 


LA    COMMÉMORATION    DES    AMES  277 

naulonnier  fit  naufrage,  et  qu'un  prêtre  ayant  immolé 
pour  lui  la  sainte  Hostie,  il  sortit  enfin  de  la  mer  sain 
et  sauf.  On  lui  demandait  comment  il  avait  échappé 
au  péril  ;  il  dit  qu'étant  au  milieu  de  la  mer,  déjà 
épuisé  et  presque  défaillant,  quelqu'un  s'approcha  de 
lui  et  lui  offrit  un  pain.  Quand  il  l'eut  mangé,  il  re- 
couvra aussitôt  toutes  ses  forces  et  fut  recueilli  sur  un 
navire  qui  passait  par  là.  Or,  il  reçut  le  pain  à  l'heure 
même  où  le  prêtre  disait  la  messe  pour  lui.  —  La  qua- 
trième espèce  de  suffrages  qui  est  le  jeûne,  est  avan- 
tageuse aux  défunts,  sur  le  témoignage  de  saint  Gré- 
goire, lequel  traite  de  ce  suffrage  en  même  temps  que 
des  trois  autres,  en  disant  :  «  Les  âmes  des  défunts 
sont  délivrées  de  quatre  manières,  ou  bien  par  les 
offrandes  des  prêtres,  ou  par  les  prières  des  saints,  ou 
par  les  aumônes  de  leurs  amis,  ou  par  les  jeunes  de 
leurs  parents.  La  pénitence  que  fout  pour  elles  ceux 
qui  ont  été  leurs  amis  a  beaucoup  de  valeur.  »  Le 
docteur  Solennel  *  raconte  qu'une  femme,  qui  avait 
perdu  son  mari,  se  désespérait  d'être  pauvre,  quand 
le  diable  lui  apparut  et  lui  dit  qu'il  l'enrichirait  si  elle 
consentait  à  faire  ce  qu'il  voudrait.  Elle  le  promit; 
alors  il  lui  enjoignit  :  i°  de  faire  tomber  dans  la  forni- 
cation les  ecclésiastiques  qu'elle  logerait  chez  elle  ; 
2°  d'accueillir  les  pauvres  dans  le  jour  et  de  les  chasser 

de  son  mari,  mais  elle  y  manqua  une  fuis  par  négligence.  Ce 
ne  fut  qu'au  bout  d'un  an  qu'eut  lieu  la  délivrance.  (Pierre  le 
vénérable,  De  miraculi*,  1.  II,  c.  n.)  Le  cardinal  Bossa  parle  du 
même  prodige  et  le  lit  dans  saint  Pierre  Damien,  Opp.  XXIII, 
il  serait  arrivé  auprès  du  lac  de  Cùine  apud  Clnvennam  montent. 
*  Henri  de  Gand,  j  en  1275. 

m.  IS' 


278  LA    LÉGENDE    DOREE 

la  nuit  sans  leur  laisser  rien  ;  3°  d'empêcher  de  prier — " 
dans  l'église  par  son  babil  ;  4°  de  ne  jamais  se  confesser" 
de  cela.  Arrivée  à  l'article  de  la  mort,  et  invitée  par  - 
son  fils  à  se  confesser,  elle  lui  révéla  le  fait,  en  lui  di — 
sant  qu'elle  ne  pouvait  pas  se  confesser  et  que  sa  con-  - 
fession  ne  lui  vaudrait  rien.  Mais  son  fils  insistante 
avec  larmes  et  promettant  de  faire  pénitence  pour  — 
elle,  elle  se  laissa  toucher  et  envoya  son  fils  chercher-^ 
un  prêtre.  Avant  que  celui-ci  n'arrivât,  les  démons  s^^ 
ruèrent  sur  elle,  la  saisirent  de  crainte  et  d'horreur  — 
au  point  qu'elle  en  mourut.  Son  fils  confessa  pou  ^ 
elle  le  péché  de  sa  mère  et  fit  pénitence  pendant  seprr^ 
ans  ;  après  lesquels  il  vit  sa  mère  qui  le  remerciait  d^r: 
sa  délivrance.  Les  indulgences  de  l'Eglise  font  Q,,c  ~ 
du  bien  aux  défunts.  Un  légat  du  siège  apostoliqi 
pria  un  soldat  distingué  de  combattre  au  service 
l'Eglise  dans  l'Albigeois,  en  lui  accordant  une  indu 
gence  pour  son  père  qui  était  mort;  il  y  resta  u 
quarantaine  de  jours,  après  quoi  son  père  lui  appai—* 
tout  éclatant  de  lumière  et  le  remerciant  de  sa  dél- 
vrance. 

II.  Il  reste  à  examiner  quatre  points  encore,  par" 
rapport  à  ceux  en  faveur  desquels  s'adressent  les  suf- 
frages. 1°  Quels  sont  eux  auxquels  il  sont  profita- 
bles; 2°  pourquoi  ils  doivent  leur  profiter;  3°  s'ils 
profitent  également  à  tous;  4'  comment  ils  peuvent 
savoir  qu'on  adresse  des  suffrages  pour  eux.  1°  «  Tous 
ceux  qui  sortent  de  cette  vie,  dit  saint  Augustin,  sont 
ou  très  bons  ou  très  méchants,  ou  médiocrement 
bons.  Les  suffrages  adressés  eu  faveur  de  ceux  qui 
sont   très  bons   sont    des  actions  de  grâces;  ceux  en 


LA   COMMEMORATION    DES    AMES  279 

faveur  des  méchants  sont  des  consolations  quelcon- 
ques; pour  les  médiocrement  bons,  ce  sont  des  expia- 
tions. »  On  appelle  très  bons,  ceux  qui  s'envolent 
immédiatement  au  ciel  sans  passer  par  le  feu  de  l'en- 
fer ni  du  purgatoire.  Il  y  en  a  de  trois  sortes  :  les  bap- 
tisés, les  martyrs  et  les  hommes  parfaits,  qui  ont 
amassé  dans  la  perfection,  de  l'or,  de  l'argent  et  des 
pierres  précieuses,  c'est-à-dire  qui  ont  l'amour  de 
Dieu,  l'amour  du  prochain,  et  des  bonnes  œuvres,  au 
point  de  ne  penser  pas  à  plaire  au  monde,  mais  seu- 
lement à  Dieu.  Ils  peuvent  commettre  des  péchés  vé- 
niels, mais  la  ferveur  de  la  charité  consume  en  eux 
le  péché,  comme  une  goutte  d'eau  est  totalement  absor- 
bée dans  un  foyer  incandescent  ;  en  sorte  qu'ils  n'ont 
en  eux  rien  qui  mérite  d'être  expié  par  le  feu.  Celui 
donc  qui  prierait  pour  quelqu'une  de  ces  trois  catégo- 
ries de  personnes,  ou  qui  ferait  d'autres  bonnes  œu- 
vres à  leur  intention,  leur  ferait  injure,  «  parce  que, 
dit  saint  Augustin,  c'est  faire  injure  à  un  martyr  que 
de  prier  pour  un  martyr.  »  Cependant  si  quelqu'un 
priait  pour  un  très  bon,  dans  le  doute  que  son  âme 
fût  au  ciel,  ses  oraisons  seraient  des  actions  de  grâces 
et  tourneraient  au  profit  de  celui  qui  prie,  selon  les 
paroles  de  l'Ecriture  sainte  (Ps.  xxxiv)  :  «  Ma  prière 
retourne  en  mon  sein.  »  Car  à  ces  trois  sortes  de  per- 
sonnes le  ciel  est  ouvert  immédiatement  après  leur 
mort,  et  ils  ne  passent  pas  par  le  feu  du  purgatoire. 
Ce  qui  est  indiqué  par  ces  trois  personnes  pour  les- 
quelles le  ciel  s'ouvrit.  1°  Pour  J.-C.  après  son  bap- 
tême :  «  Jésus  étant  baptisé  et  priant,  le  ciel  fut  ou- 
vert. »  (Saint  Luc,  m.)  Ce  qui  montre  que  le  ciel  s'ou- 


280  LA    LÉGENDE    DORÉE 

vre  à  tous  les  baptisés,  soit  petits  enfants,  soit  adultes, 
en  sorte  qu'aussitôt  après,  s'ils  venaient  à  décéder,  Us 
s'y  envoleraient;  car  le  baptême,  en  vertu  de  la  passion 
de  J.-C  purifie  de  tout  péché  soit  originel,  soit  mor- 
tel, soit  véniel.  2°  Le  ciel  s'ouvrit  pour  saint  Etienne 
qu'on  lapidait  :  «  Je  vois,  dit-il  (Actes,  vu)  les  cieux 
ouverts.  »  Ce  qui  montre  que  le  ciel  s'ouvre  à  tous  les 
martyrs,  en  sorte  qu'ils  y  volent  quand  ils  expirent,  et 
s'il  leur  restait  encore  quelque  faute  à  expier  par  le  feu, 
tout  est  rasé  par  la  faulx  du  martyre.  3°  Il  a  été  ouvert 
à  saint  Jean  qui  était  d'une  haute  perfection.  «  J'ai  vu, 
dit-il,  (Apocal.,  iv)  et  la  porte  du  ciel  était  ouverte.  » 
Ce  qui  signifie  que  pour  les  hommes  parfaits  qui  ont 
accompli  totalement  leur  pénitence,  et  qui  n'ont  pas 
commis  de  péchés  véniels,  ou  qui,  s'ils  en  ont  commis, 
les  ont  consumés  de  suite  par  la  ferveur  de  la  charité, 
le  ciel  môme  est  incontinent  ouvert,  et  ils  y  entrent 
de  suite  pour  y  régner  éternellement.  — Ceux  qui  sont 
très  mauvais  sont  précipités  dans  le  gouffre  de  l'en- 
fer, on  ne  devrait  jamais  faire  aucun  suffrage,  pour 
eux  si  on  était  certain  de  leur  damnation,  d'après  cette 
parole  de  saint  Augustin  :  «  Si  je  savais  que  mon  père 
est  dans  l'enfer,  je  ne  prierais  pas  plus  pour  lui  que 
pour  le  diable.  »  Que  si  on  adressait  quelque  espèce 
de  sufFraçes  en  faveur  de  certains  damnés,  sur  le  sort 
duquel  on  ne  serait  pas  certain,  cela  ne  leur  servirait 
à  rien,  ni  pour  les  délivrer  de  leurs  tourments,  ni 
pour  adoucir  ou  diminuer  leurs  peines,  ni  pour  sus- 
pendre pour  un  temps  ou  même  pour  une  heure,  leur 
damnation,  ni  pour  leur  donner  une  plus  grande  force 
afin  de  supporter  plus  aisément  leurs  tourments  ;  car, 


LA    COMMÉMORATION    DES    AMES  281 

en  aucun  cas,  dans  l'enfer,  il  n'y  a  de  rédemption.  On 
appelle  médiocrement  bons  ceux  qui  portent  avec  eux 
des  matières  à  brûler,  comme  du  bois,  du  foin,  de  la 
paille;  ou  qui,  surpris  par  la  mort,  n'ont  pu  faire  une 
pénitence  imposée  et  suffisante.  Ils  ne  sont  pas  assez 
bons  pour  n'avoir  pas  besoin  de  suffrages,  ni  assez 
mauvais  pour  que  ces  suffrages  ne  puissent  leur  être 
profitables.  Or,  les  suffrages  qu'on  adresse  pour  eux 
leur  servent  d'expiation.  C'est  donc  à  ceux-là  seule- 
ment que   ces  suffrages  peuvent  être  utiles.  Dans  la 
manière  de  faire  ces  suffrages,  l'Eglise  a  coutume  d'ob- 
server trois  sortes  de  jours  principalement  :   le  sep- 
tième, le  trentième  et  l'anniversaire,  et  la  raison  en 
est  assignée  dans  le  livre  de  l'Office  mitral  *  (ch.  l). 
On  a  égard  au  septième  jour  afin  que  les  âmes  parvien- 
nent au  sabbat  éternel   du  repos,   ou  bien  afin  que 
soient   remis  tous   les  péchés  commis  dans  la  vie  qui 
se  divise  en  sept  jours  ;  ou  bien  pour  remettre  les  pé- 
chés commis  avec  le  corps  qui  se  compose  de  quatre 
humeurs,  et  avec  l'Ame  qui  a  trois  qualités.   On  ob- 
serve le  trentième  qui  se  compose  de  trois  dizaines 
pour  les  purifier  des  fautes  commises  contre  la  foi  à  la 
Sainte  Trinité,  ou  par  la  transgression  du  Décalogue. 
On  observe  l'anniversaire  afin  que  des  années  de  ca- 
lamité,  ils  parviennent  aux  années  de  l'éternité.   De 
même  que  nous  célébrons  l'anniversaire  des  saints 
pour  leur  honneur  et  notre  utilité,  de  même  nous  cé- 
lébrons l'anniversaire  des  défunts  pour  leur  utilité  et 
notre  dévotion.  2°  On  demande  pourquoi  les  suffrages 

*  Sicardi. 


282  LA    LÉGENDE    DORÉE 

doivent  leur  servir.  On  répond  qu'ils  le  doivent  en  trois 
manières:  1°  en  faveur  de  l'unité;  car  ils  font  un  corps 
avec  l'Eglise  militante,  et  pour  cela  ses  biens  doivent 
leur  être  communs;  2°  en  faveur  de  leur  dignité,  puis- 
que, pendant  leur  vie,  ils  ont  mérité  d'en  profiter  ;  d'ail- 
leurs il  est  digne  que  ceux  qui  ont  aidé  les  autres  soient 
aidés  à  leur  tour;  3°  parce  qu'ils  en  ont  besoin  :  ils  sont 
en  effet  dans  une  position  à  ne  pouvoir  pas  se  soulager. 
3°  On  demande  si  ces  suffrages  profitent  également  à 
tous.  On  répond  que  si  ces  suffrages  se  font  spéciale- 
ment en  faveur  d'une  personne,  ils  profitent  plus  aux 
personnes  pour  qui  on  les  fait  qu'aux  autres;  s'ils  se 
font  en  commun,  ils  profitent  davange  à  ceux  qui,  dans 
cette  vie,  ont  plus  .mérité  qu'ils  leur  profitent,  selon 
qu'ils  se  trouvent  dans  une  égale  ou  une  plus  grande 
nécessité.  4°  Comment  peuvent-ils  savoir  que  ces  suf- 
frages se  font  pour  eux.  Ils  le  peuvent  savoir  en  trois 
manières,  d'après  saint  Augustin  :  1°  par  une  révéla- 
tion de  Dieu  qui  les  en  instruit;  2°  par  une  manifes- 
tation des  bons  anges,  car  eux  qui  ici-bas  sont  tou- 
jours avec  nous  et  qui  considèrent  chacune  de  nos  , 
actions,  peuvent  en  un  instant  descendre,  en  quelque- 
sorte,  auprès  de  ces  patients  et  le  leur  annoncer  aussi- 
tôt ;  3°  par  la  connaissance  que  leur  en  donnent  les 
âmes  qui  en  sortent,  puisqu'elles  peuvent  leur  annon- 
cer cela  comme  d'autres  choses  encore  ;  4°  ils  peuvent 
le  savoir  enfin  par  ce  qu'ils  éprouvent  eux-mêmes  et 
par  révélation,  car  en  se  sentant  soulagés  dans  leurs 
tourments,  ils  connaissent  qu'on  prie  pour  eux. 

III.  De  ceux  par  qui  se  font  les  suffrages.  Si  ces  suf- 
frages doivent  être  profitables,  il  faut  qu'ils  soient  faits 


LA    COMMÉMORATION    DES    AMES  283 

par  ceux  qui  sont  dans  la  charité  ;  car  s'ils  étaient  faits 
par  des  méchants  ils  ne  serviraient  à  rien.  On  lit  en 
effet  qu'un  soldat,  au  lit  avec  sa  femme,  admirait,  en 
voyant  la  lune  qui  jetait  une  grande  lumière  par  des 
crevasses,  comment  il  se  faisait  que  l'homme  doué  de 
la  raison  n'obéissait  pas  à  son  créateur,  tandis  que 
toutes  les  créatures  inintelligentes  obéissaient.  Puis  se 
mettant  à  déchirer  la  mémoire  d'un  soldat  mort  avec 
lequel  il  avait  vécu  en  bonne  union,  tout  à  coup  ce 
mort  entra  dans  la  chambre  et  lui  dit  :  «  Mon  ami,  ne 
te  permets  aucun  mauvais  soupçon  contre  personne,  et 
pardonne-moi,  si  je  t'ai  offensé  en  quoi  que  ce  soit.  » 
Interrogé  sur  sa  position,  il  dit  :  «  Je  souffre  différents 
tourments,  principalement  pour  avoir  violé  tel  cime- 
tière dans  lequel  après  avoir  blessé  quelqu'un,  je  lui 
a*  pris  son  manteau,  que  je  porte  sur  moi  et  qui  m'é- 
c**ase  plus  que  ne  ferait  une  montagne.  »  Ensuite  il  le 
Ct>»ijura  de  faire  prier  pour  lui.  Or,  comme  son  com- 
pagnon lui  demandait  s'il  voulait  qu'il  fît  faire  ces 
P'-ïéres  par  tel  ou  tel  piètre,  le  revenant  ne  répondit 
^^n,  mais  il  secoua  la  tète  comme  pour  dire  non.  Il 
u*  demanda  donc  s'il  voulait  que  tel  ermite  priât  pour 
lu*-  «  Plût  à  Dieu,  répondit-il,  que  cet  homme  priât 
P°*ir  moi  !  »  Et  quand  il  eut  reçu  la  promesse  que  sa 
c*e«ïiande  serait  exaucée,  il  ajouta  :  «  Et  moi  je  te  dis 
*V*e  d'aujourd'hui  à  deux  ans,  tu  mourras  aussi.  » 
^*Ors  il  disparut.  Le  soldat  amenda  sa  vie  et  mourut 
<***islè  Seigneur.Quand  j'ai  dit  que  les  suffrages  offerts 
Parles  méchants  ne  sont  pas  profitables,  ceci  ne  doit 
point  s'entendre  des  œuvres  sacramentelles,  telles  que 
la  sainte  messe  qui  ne  peut  perdre  de  sa  valeur  bien 


j 


284  LA    LÉGENDE    DOREE 

qu'offerte  par  un  ministre  mauvais  ;  ou  bien  si  le  dé- 
funt lui-même  ou  quelqu'un  de  ses  amis  eût  laissé 
de  bonnes  œuvres  à  faire  à  des  méchants  ;  ce  dont  ils 
doivent  s'acquitter  au  plus  tôt  de  crainte  qu'il  ne  leur 
advienne  ce  qui  est  arrivé  à  quelqu'un.  Dans  les  guerres 
de  Charlcmagne,  raconte  Turpin,un  soldat,  qui  devait 
se  battre  contre  les  Maures,  pria  un  parent  de  vendre 
son  cheval  et  d'en  donner  le  prix  aux  pauvres,  s'il 
mourait  dans  la  bataille.  11  mourut  et  le  parent,  qui 
trouva  le  cheval  fort  à  sa  convenance,  le  garda  pour 
lui.  Mais  peu  de  temps  après,  le  défunt  lui  apparut 
comme  un  soleil  brillant,  et  lui  dit  :  «  Bon  cousin, 
pendant  huit  jours  tu  m'as  fait  endurer  des  peines 
dans  le  purgatoire,  parce  que  tu  n'as  pas  donné  aux 
pauvres,  comme  je  te  l'ai  dit,  le  prix  de  mon  cheval  ; 
mais  tu  ne  l'auras  pas  fait  impunément:  car  aujour- 
d'hui les  diables  tourmenteront  ton  âme  dans  l'enfer  : 
quant  à  moi  qui  suis  purifié,  je  vais  au  royaume  de 
Dieu.  »  Et  voici  que  tout  à  coup  on  entend  dans  l'air 
un  cri  semblable  à  celui  des  lions,  des  ours  et  des 
loups  et  le  parent  fut  enlevé  par  les  diables*. 


LES  QUATRE  COURONNÉS** 

Les  quatre  couronnés  furent  Sévère,  Séverin,  Car- 
pophore  et    Victorin  qui,  par  l'ordre  de   Dioctétien, 

*  Héli nanti,  Chronique ■,  an  807. 
**  Bréviaire. 


SAINT   THÉODORE  285 

furent  fouettés  à  coups  d'escourgées  de  plomb  jusqu'à 
ce  qu'ils  en  moururent.  D'abord  leurs  noms  furent  in- 
connus, mais  longtemps  après  Dieu  les  révéla.  On  dé- 
cida donc  que  leur  mémoire  serait  honorée  sous  les 
noms  de  cinq  autres  martyrs,  Claude,  Castorius,  Sym- 
phorien,  Nicostrate  et  Simplicien,  qui  souffrirent  deux 
ans  après  eux.  Or,  ces  derniers  martyrs  étaient  d'ha- 
biles sculpteurs  qui  ayant  refusé  à  Dioclétien  de  sculpter 
une  idole,  et  de  sacrifier  aux  dieux,  furent  mis  vivants, 
par  ordre  de  cet  empereur,  dans  des  caisses  de  plomb 
et  précipités  dans  la  mer  vers  Fan  du  Seigneur  287. 
Le  pape  Melchiade  ordonna  d'honorer  sous  les  noms 
de  ces  cinq  martyrs  les  quatre  précédents  qu'il  fit  ap- 
peler les  quatre  couronnés,  avant  que  l'on  découvrît 
leurs  noms  ;  et  l'usage  en  a  toujours  prévalu,  même 
quand  on  eut  su  comment  ils  se  nommaient  réellement. 


SAINT  THÉODORE* 

Théodore  souffrit  le  martyre  dans  la  ville  des  Mar- 
marites,  sous  Dioclétien  et  Maximien.  Quand  le  pré- 
sident lui  dit  de  sacrifier  et  que  son  premier  grade  lui 
serait  rendu,  Théodore  répondit  :  a  Je  suis  le  soldat 
de  mon  Dieu  et  de  son  fils  J.-C.  »  «  Ton  Dieu  a  donc 
un  fils,  lui  demanda  le  président?  »  «  Oui,  dit  Théo- 
dore. »  Le  président  reprit  :  «  Pourrions-nous  le  con- 
naître? »  Théodore  répondit  :  «  Oui,  vous  pouvez  le 

*  Bréviaire. 


286  LA    LÉGENDE    DORÉE 

connaître  et  arrivera  lui.  »  On  remit  à  un  lemps  plus 
éloigné  de  faire  sacrifier  saint  Théodore,  qui  profit^ 
de  ce  délai  pour  entrer  de  nuit  dans  le  temple  de  la 
mère  des  dieux,  et  l'incendier.  Quelqu'un  qui  l'avait 
vu  l'accusa  ;  alors  il  fut  condamné  à  rester  enfermé 
dans  une  prison  jusqu'à  ce  qu'il  mourut  de  faim.  Le 
Seigneur  lui  apparut  et  lui  dit  :  «  Confiance,  mon  ser- 
viteur Théodore,  parce  que  je  suis  avec  toi.  »  Alors 
une  foule  d'hommes  vêtus  d'aubes  blanches  entra  dans 
la  prison,  quoique  la  porte  en  fût  restée  fermée,  et  se 
mit  à  psalmodier  avec  lui.  Les  gardes,  à  cette  vue, 
s'enfuirent  épouvantés.  On  le  tira  plus  tard  de  là  et^j 
on  l'invita  à  sacrifier.  «  Quand  bien  même,  dit  Théo — 
dore,  vous  me  brûleriez  les  chairs,  et  que  vous  m'use.^ 
riez  dans  les  supplices,  tant  qu'il  me  restera  un  souffl^f 
de  vie,  je  ne  renierai  pas  mon  Dieu.  »  Alors  par  I'ok-    . 
dre  du  président,  on  le  suspend  à  un  poteau,  et  a    ^ 
racle  ses  côtes  avec  des  ongles  de  fer  d'une  manié   .» 
tellement  cruelle,  que  ses  côtes  mêmes  étaient  anis  « . 
à  nu.  Le  président  lui  dit  :  «  Veux-tu,  Théodore,  ètr*^ 
avec  nous  ou  avec  ton  Christ  ?  »  Théodore  répondit: 
«  J'ai  été,  je  suis  et  je  serai  avec  mon  Christ.  »  Alors 
il  fut  condamné  à  être  brûlé  et  il  rendit  l'âme  dans  le 
feu.  Cependant  son  corps  resta  entier.  Ceci  se  passa 
vers  l'an  du  Seigneur  287.  Tous  les  assistants  furent 
remplis  de  l'odeur  la  plus  suave,  et  on  entendit  une 
voix  qui  disait  :  «  Viens,  mon  bien-aimé,  entre  dans 
la  joie  de  ton  Seigneur.  »  Il  y  en  eut  aussi  beaucoup 
qui  virent  le  ciel  ouvert. 


SAINT    MARTIN,    EVEQl'E 


287 


SAINT  MARTIN,  ÉVÊQUE 

Martin,  c'est  comme  si  on  disait  qui  tient  Mars,  c'est-à-dire 
la  guerre  contre  les  vices  et  les  péchés;  ou  bien  encore  l'un 
des  martyrs,  car  il  fut  martyr  au  moins  de  volonté  et  par  la 
mortification  de  sa  chair.  Martin  peut  encore  s'interpréter 
excitant,  provoquant,  dominant.  En  effet,  par  le  mérite  de  sa 
sainteté,  il  excita  le  diable  à  l'envie,  il  provoqua  Dieu  à  la 
miséricorde,  et  il  dompta  sa  chair  par  des  macérations  conti- 
nuelles. La  chair  doit  être  dominée  par  la  raison  ou  l'aine,  dit 
saint  Denys  dans  l'épltre  à  Démophile,  comme  un  maître  do- 
mine un  serviteur,  et  un  vieillard  un  jeune  débauché.  Sévère 
surnommé  Sulpicc,  disciple  de  saint  Martin,  a  écrit  sa  vie  et 
cet  auteur  est  compte  au  nombre  des  hommes  illustres  par 
Gennade. 

Martin,  originaire  de  Sabarie,  ville  <Ie  Panmmie, 
mais  élevé  à  Pavie  en  Italie,  servit  en  qualité  de  mili- 
taire avec  son  père,  tribun  des  soldats,  sous  les  césars 
Constantin  et  Julien.  Ce  n'était  pas  cependant  de  son 
propre  mouvement,  car,  tout  jeune  encore,  poussé 
par  l'inspiration  de  Dieu,  à  l'Age  de  douze  ans,  malgré 
ses  parents,  il  alla  à  l'église  et  demanda  qu'on  le 
fît  catéchumène;  et  dès  lors  il  se  serait  retiré  dans  un 
ermitage,  si  la  faiblesse  de  sa  constitution  m»  s'y  fut 
opposée. 

Mais  les  empereurs  ayant  porté  un  décret  par  le- 
quel tous  les  fils  des  vétérans  étaient  obligés  à  ser- 
vir à  la  place  de  leurs  pères,  Martin,  Agé  de  quinze 
ans,  fut  forcé  d'entrer  au  service,  se  contentant  d'un 
serviteur  seulement  qu'il  servirait  du  reste  lui-même  le 
plus  souvent,  cl  dont  il  ôtail  et  nettoyait  la  chaussure. 


288  LA    LÉGENDE   DORÉE 

Un  jour  d'hiver,  passant  à  la  porte  d'Amiens,  il 
rencontra  un  homme  nu  qui  n'avait  reçu  l'aumône 
de  personne.  Martin  comprit  que  ce  pauvre  lui  avait 
été  réservé  :  il  prit  son  épée,  et  partagea  en  deux  le 
manteau  qu'il  avait  sur  lui,  en  donna  une  moitié  au 
pauvre,  et  se  recouvrit  de  l'autre  moitié  qui  lui  res- 
tait. La  nuit  suivante,  il  vit  J.-C.,  revêtu  de  la  partie 
du  manteau  dont  il  avait  couvert  le  pauvre,  et  l'enten- 
dit dire  aux  anges  qui  l'entouraient  :  «  Martin,  qui 
n'est  encore  que  catéchumène,  m'a  couvert  de  ce  vê- 
tement. »  Le  saint  homme  ne  s'en  glorifia  point,  mais 
connaissant  parla  combien  Dieu  est  bon  il  se  fit  bap- 
tiser, à  l'âge  de  dix-huit  ans,  et  cédant  aux  instances 
de  son  tribun,  qui  lui  promettait  de  renoncer  au  monde 
à  l'expiration  de  son  tribunat,  il  servit  encore  deux  ans. 

Pendant  ce  temps,  les  barbares  firent  irruption 
dans  la  Gaule,  et  Julien  César  qui  devait  lui  livrer 
bataille,  donna  de  l'argent  aux  soldats;  mais  Martin, 
dont  l'intention  était  de  ne  plus  rester  au  service,  ne 
voulut  pas  recevoir  cette  gratification,  et  dit  à  César  : 
«  Je  suis  soldat  de  J.-C.  ;  il  ne  m'est  pas  permis  de 
me  battre.  »  Julien  indigné  répondit  que  ce  n'était  pas 
par  religion,  mais  par  peur  de  la  bataille  dont  on  était 
menacé,  qu'il  renonçait  au  service  militaire.  Martin 
répliqua  avec  intrépidité  :  «  Si  c'est  à  la  lâcheté  et 
non  à  la  foi  que  l'on  attribue  ma  démarche,  demain 
je  me  placerai,  sans  armes,  au-devant  des  rangs,  et 
au  nom  de  J.-C,  avec  le  signe  de  la  croix  pour  me 
protéger,  et  sans  bouclier,  ni  casque,  je  pénétrerai 
sans  crainte  dans  les  bataillons  ennemis.  »  On  le  fit 
garder,  pour  l'exposer  sans  armes,  comme   il  l'avait 


SAINT    MARTIN,    ÉVÊQUE  281) 

dit,  au-devant  des  barbares.  Mais  le  jour  suivant,  les 
enneiqis  envoyèrent  une  ambassade  pour  se  rendre 
eux  et  tout  ce  qu'ils  possédaient.  Il  n'y  a  pas  de  doute 
que  ce  ne  fut  aux  mérites  du  saint  personnage  que 
cette  victoire  ait  été  remportée  sans  effusion  de  sang. 
11  quitta  donc  le  service  pour  se  retirer  auprès  de 
saint  Hilaire,  évêque  de  Poitiers  qui  l'ordonna  acolyte. 

Le  Seigneur  l'avertit  dans  un  songe  d'aller  visiter 
ses  parents  qui  étaient  encore  païens.  En  partant, 
il  prédit  qu'il  aurait  à  endurer  beaucoup  d'adver- 
sités :  en  effet,  au  milieu  des  Alpes,  il  tomba  entre 
les  mains  des  voleurs,  et  l'un  d'eux  avait  levé  sa  hache 
pour  lui  frapper  la  tête,  quand  un  autre  retint  son 
bras  :  cependant  on  lui  lia  les  mains  derrière  le  dos, 
et  il  fut  livré  à  la  garde  d'un  voleur.  Celui-ci  lui  de- 
manda s'il  avait  éprouvé  quelque  crainte;  Martin  lui 
répondit  que  jamais  il  n'avait  été  si  exempt  d'inquié- 
tudes, parce  qu'il  savait  que  la  miséricorde  de  Dieu 
se  manifeste  principalement  dans  le  danger.  Alors  il 
commença  à  prêcher  le  larron  qu'il  convertit  à  la  foi 
de  J.-C.  Cet  homme  remit  Martin  sur  son  chemin,  et 
termina  dans  la  suite  sa  vie  avec  édification. 

Quand  Martin  eut  passé  Milan,  le  diable  se  présenta 
devant  lui  sous  une  forme  humaine  et  lui  demanda 
où  il  allait.  Le  saint  répondit  qu'il  allait  où  le  Seigneur 
l'appelait;  alors  le  diable  lui  dit  :  «  Partout  où  tu  iras, 
tu  rencontreras  le  diable  pour  te  contrarier.  »  Martin 
lui  répliqua  :  «  Le  Seigneur  est  mon  soutien,  et  je  ne 
craindrai  point  ce  que  l'homme  pourra  me  faire  »,  et 
à  l'instant  le  diable  s'évanouit.  Il  convertit  sa  mère, 
mais  son  père  persévéra  dans  l'erreur.  Comme  l'héré- 
iii.  ii> 


290  LA    LÉGENDE    DOREE 

sie  arienne  était  répandue  par  toute  la  terre,  et  que  le 
saint  était  presque  seul  à  la  combattre,  il  fut  fouetté 
publiquement  et  chassé  d'une  ville;  il  revint  alors  à 
Milan  où  il  se  construisit  un  monastère.  Mais  en 
ayant  été  chassé  par  les  Ariens,  il  alla  à  l'île  de  Gal- 
linaria,  accompagné  d'un  seul  prêtre  :  là,  entre  autres 
herbes,  il  mangea  de  l'ellébore  qui  est  un  poison,  et 
il  se  sentait  mourir,  quand,  par  la  force  de  sa  prière,  . 
il  fit  disparaître  tout  danger  et  toute  douleur.  »  Lors- 
qu'il apprit  que  saint  Hilaire  revenait  de  l'exil,  il 
partit  au-devant  de  lui,  et  fonda  un  monastère  auprès 
de  Poitiers. 

Au  retour  d'un  voyage  hors  de  son  monastère,  il  y 
trouva  un  catéchumène  mort  sans  baptême.  Il  le 
porta  dans  sa  cellule,  et  se  prosternant  sur  son  ca- 
davre, il  le  rappela  à  la  vie  par  sa  prière.  Cet  homme 
avait  coutume  de  dire,  qu'après  son  jugement,  il  fut 
envoyé  dans  des  endroits  obscurs,  quand  deux  anges 
suggérèrent  au  souverain  juge  que  c'était  pour  lui  que 
Martin  priait.  On  leur  ordonna  donc  de  ramener  cet 
homme  vivant  à  Martin.  Il  rendit  en  outre  à  la  vie  un 
autre  homme  qui  avait  mis  fin  à  ses  jours  en  se  pen- 
dant. 

Le  peuple  de  Tours  se  trouvait  alors  sans  évèque 
et  demanda  qu'on  promût  Martin  à  l'épiscopal,  malgré 
les  vives  résistances  du  saint  homme.  Or,  quelques-uns 
des  évoques,  qui  se  trouvaient  là  rassemblés,  y  met- 
taient opposition  parce  que  Martin  était  d'un  extérieur 
difforme  et  laid  de  visage.  Le  principal  d'entre  eux 
était  un  nommé  Défenseur  :  or,  comme  le  lecteur  s% 
trouvait  absent    pour  le    moment,    quelqu'un   prit  le. 


SAINT    MARTIN,    ÉVÊglJE  291 

sautier   et  lut  le  premier  psaume  qui  se  présenta  ; 

^^est  celui  dans  lequel  se  trouve  ce  verset  :  «  E.v  ore 

T  -*ifantium  et  lactentium,  Deus,  perfecisti  laudem,  ut 

estruas   inimicmn  et  defensorem  *.  0  Dieu,  vous 

"vez  tiré  la  louante  la  plus  parfaite  de  la  bouche  des 

etits  enfants,  et  de  ceux  qui  sont  à  la  mamelle  pour 

étruire  l'ennemi  et  son  défenseur  »  (Ps.  vin)  **.  En 

sorte  que  Défenseur  resta  confus  en  présence  de  tout 

I  e  monde. 

Quand  Martin  fut  ordonné  évèque,  comme  il  ne 
pouvait  supporter  le  bruit  que  faisait  le  peuple,  il 
établit  un  monastère  à  deux  milles  environ  de 
Tours,  et  il  y  vécut  avec  quatre-vingts  disciples  dans 
une  grande  abstinence  ;  personne  en  effet  n'y  buvait 
de  vin,  à  moins  d'y  être  forcé  par  le  besoin  :  être 
habillé  trop  délicatement  y  passait  pour  un  crime. 
Plusieurs  villes  venaient  choisir  là  leurs  évoques,  l.'n 
homme  était  honoré  comme  martyr,  et  Martin  n'avait 
pu  trouver  aucun  renseignement  sur  sa  vie  et  ses  mé- 
rites; un  jour  donc  que  le  saint  était  debout  en  prières 
sur  son  tombeau,  il  supplia  le  Seigneur  de  lui  faire 
connaître  qui  était  cet  homme  et  quel  mérite  il  pouvait 
avoir.  Et  s'étant  tourné  à  gauche,  il  vit  debout  un 
fantôme  tout  noir  qui  ayant  été  adjuré  par  Martin, 
répondit,  qu'il  avait  été  larron  et  qu'il  avait  subi  le 
supplice  pour  son  crime.  Aussitôt  donc,  Martin  fit  dé- 
truire l'autel. 

On  lit  encore  dans  le  Dialogue  de  Sévère  et  de  Gallus, 

•  C'est  le  texte  tel  qu'il  se  trouve  dans  l'ancienne  version 
des  psaumes  en  usage  alors  dans  les  Gaules,  ps.  vin. 
**  Ce  défenseur  était  l'évèque  d'Angers. 


293  LA  LÉGENDE   DORÉE 

disciples  de  saint  Martin,  livre  où  se  trouvent  rappor- 
tés une  multitude  de  faits  que  Sévère  avait  laissés 
de  côté  *,  que,  un  jour, .  Martin  fut^  obligé  d'aller 
trouver  l'empereur  Valentinien;  mais  celui-ci  sa- 
chant que  Martin  venait  solliciter  une  faveur  qu'il 
ne  voulait  pas  accorder,  lui  fit  fermer  les  portes  du 
palais. Martin,  ayant  supporté  un  premier  et  un  second 
affront,  s  enveloppa  d'uncilice,  se  couvrit  de  cendres 
pendant  une  semaine  et  se  mortifia  par  l'abstinence  dû 
boire  et  du  manger.  Après  quoi,  averti  par  un  ange, 
il  alla  au  palais,  et  sans  que  personne  l'en  empêchât, 
il  parvint  jusqu'à  l'empereur.  Quand  celui-ci  le  vit 
venir,  il  se  mit  en  colère  de  ce  qu'on  l'avait  laiss& 
passer,  et  ne  voulut  pas  se  lever  devant  lui,  jusqu'à 
moment  où  le  feu  se  mit  au  fauteuil  impérial  et  brûl 
l'empereur  lui-même  dans  la  partie  du  corps  sur  la 
quelle  il  était  assis.  Alors  il  fut  forcé  de  se  lever  de 
vant  Martin,  en  avouant  qu'il  avait  ressenti  une  for 
divine  ;  il  l'embrassa  tendrement,  lui  accorda  tou 
avant  même  qu'il  le  demandât,  et  lui  offrit  de  no 
breux  présents  que  saint  Martin  n'accepta  point.  Dans 
le  même  Dialogue  (c.  v),on  voit  comment  il  ressuscil 
le  troisième  mort.  Un  jeune  homme  venait  de  mourir 
et  sa  mère  conjurait  avec  larmes  saint  Martin  de  le 
ressusciter.  Alors  le  saint,  au  milieu  d'un  champ  où 
se  trouvait  une  multitude  innombrable  de  gentils,  se 
mit  à  genoux,  et  sous  les  yeux  de  tout  ce  monde, 
l'enfant   ressuscita.  C'est   pourquoi  tous   ces  gentils 


*  Ce  Dialogue  est  l'œuvre  de  Sulpice  Sévère  qui  y  prend  le 
nom  de  Gallus. 


•A" 


SAINT    MARTIN,    ÉVÊQUE  293 

furent  convertis  à  la  foi.  Les  choses  insensibles,  les 
végétaux,  les  créatures  privées  de  raison  obéissaient 
à  ce  saint  homme  :  1°  Les  choses  insensibles,  comme 
i'eau  et  le  feu.  Il  avait  mis  le  feu  à  un  temple,  et  la 
flamme  poussée  par  le  vent  se  portait  sur  une  maison 
voisine.  Martin  monta  sur  le  toit  de  la  maison  et  se 
mit  au-devant  des  flammes  qui  s'avançaient  :  tout  à 
coup  elles  rebroussèrent  contre  la  violence  «lu  vent,  de 
sorte  qu'il  paraissait  exister  un  conflit  entre  les  élé- 
ments qui  luttaient  l'un  contre  l'autre,  In  navire  était 
en  péril,  lit-on  dans  le  même  Dialogue 'le.  xvn»;  un 
marchand  qui  n'était  pas  encore  chrétien,  s'écria  : 
«  Dieu  de  Martin,  sauvez-nous!  »  et  aussitôt  il  se  Ht 
un  grand  calme.  2°  Les  végétaux  lui  obéissaient  aussi 
de  même.  Dans  un  bourg,  il  avait  fait  abattre  un  temple 
fort  ancien,  et  il  voulait  couper  un  pin  consacré  au 
diable,  malgré  les  paysans  et  les  gentils,  quand  l'un 
d'eux  dit:  «  Si  tu  as  confiance  en  ton  Dieu,  nous  cou- 
perons cet  arbre,  et  toi  tu  le  recevras,  et  si  ton  Dieu 
est  avec  loi,  ainsi  que  tu  le  dis,  tu  échapperas  au 
péril.  »  Martin  consentit  ;  l'arbre  était  coupé  et  tom- 
bait déjà  sur  le  saint  qu'on  avait  lié  de  ce  côté,  quand 
il  fit  le  signe  de  la  croix  vers  l'arbre  qui  se  renversa 
«le  l'autre  coté  et  faillit  écraser  les  paysans  qui  s'étaient 
mis  à  l'abri.  A  la  vue  de  ce  miracle,  ils  se  convertirent 
a  la  foi*.  3°  Les  créatures  privées  de  raison,  comme 
les  animaux,  lui  obéirent  aussi  plusieurs  fois,  ainsi 
qu'on  le  voit  dans  le  Dialogue  cité  plus  haut  (c.  x). 
Avant  vu  des  chiens  qui  poursuivaient  un  levreau,  il 

**    Sulpice  Sévère,  Vie  fie  saint  Martin,  c.  x. 

III.  !<)' 


294  LA    LÉGENDE    DOREE 

leur  commanda  de  cesser  de  le  poursuivre  :  et  aussitôt 
les  chiens  s'arrêtèrent  et  restèrent  droits  comme  s'ils 
eussent  été  attachés  par  leurs  pattes.  Un  serpent  pas- 
sait un  fleuve  à  la  nage  et  Martin  lui  dit  :  «  Au  nom 
du  Seigneur,  je  t'ordonne  de  retourner.  »  Aussitôt  et 
à  la  parole  du  saint,  le  serpent  se  retourna  et  passa 
sur  l'autre  rive.  Alors  Martin  dit  en  gémissant  :  «  Les 
serpents  m'écoutent  et  les  hommes  ne  m'écoutent  pas.  » 
Un  chien  encore  aboyait  contre  un  disciple  de  saint 
Martin  :  et  se  tournant  vers  lui,  le  disciple  lui  dit  : 
«  Au  nom  de  Martin,  je  t'ordonne  de  te  taire.  »  Et  le 
chien  se  tut  aussitôt,  comme  si  on  lui  eût  coupé  la 
langue  *. 

Le  bienheureux  Martin  posséda  une  grande  humi- 
lité; car  un  lépreux  qui  faisait  horreur,  s'élant  ren- 
contré sur  son  chemin  à  Paris,  il  l'embrassa,  le  bénit, 
et  cet  homme  fut  guéri  de  suite.  Quand  il  était  dans  le 
sanctuaire,  jamais  il  ne  se  servit  de  la  chaire,  car  per- 
sonne ne  le  vit  jamais  s'asseoir  dans  l'église  :  il  se 
mettait  sur  un  petit  siège  rustique,  qu'on  appelle  tré- 
pied. Il  jouissait  d'une  grande  considération  ;  car  on 
disait  qu'il  était  l'égal  des  apôtres,  et  cela  pour  la  grâce 
du  Saint-Esprit  qui  descendit  en  forme  de  feu  sur  lui 
afin  de  lui  donner  de  la  vigueur,  comme  cela  eut  lieu 
pour  les  apôtres.  Ceux-ci  le  visitaient  fréquemment 
comme  s'il  eut  été  leur  éjfal.  On  lit  en  effet,  dans  le 
livre**  cité  plus  haut,  qu'une  fois  saint  Martin 
étant  dans  sa  cellule,  Sévère  et  Gallus,  ses  disciples, 


*  Dialogue,  III,  c.  iv. 
**  //;/>/.,  II,  c.  xiv. 


SAINT    MARTIN,    ÉVÊQUE  295 

qui  attendaient  à  la  porte,  furent  frappés  tout  à  coup 
d'une  merveilleuse  frayeur,  en  entendant  plusieurs 
personnes  en  conversation  dans  la  cellule.  Ayant 
questionné  plus  tard  à  ce  sujet  saint  Martin  :  «  Je 
vous  le  dirai,  répondit-il,  mais  vous,  ne  le  dites  à  per- 
sonne, je  vous  prie.  Ce  sont  sainte  Agnès,  sainte 
Thècle  et  la  sainte  Vierge  Marie  qui  sont  venues  vers 
moi.  »  Et  il  avoua  que  ce  n'était  pas  ce  jour-là  seule- 
ment, ni  la  seule  fois  qu'il  eût  reçu  leur  visite.  Il  ra- 
conta que  les  apôtres  saint  Pierre  et  saint  Paul  lui 
apparaissaient  souvent.  —  Il  pratiquait  une  haute  jus- 
tice ;  car  ayant  été  invité  par  l'empereur  Maxime  et 
ayant  reçu  le  premier  la  coupe,  tout  le  monde  atten- 
dait qu'après  avoir  bu,  il  la  passerait  à  l'empereur, 
mais  il  la  donna  à  son  prêtre,  ne  jugeant  personne 
plus  digne  de  boire  après  lui,  et  pensant  commettre 
une  chose  indigne  que  de  préférer  à  ce  prêtre  ou  bien 
l'empereur,  ou  bien  ceux  qui  venaient  après  ce  der- 
nier. Il  était  doué  d'une  grande  patience.  Tout  évêque 
qu'il  fût,  souvent  les  clercs  lui  manquaient  impuné- 
ment; il  ne  les  privait  cependant  pas  de  sa  bienveil- 
lance. Personne  ne  le  vit  jamais  en  colère,  jamais 
triste,  jamais  riant.  Il  n'avait  jamais  à  la  bouche  que 
le  nom  de  J.-C.  ;  jamais  dans  le  cœur  que  la  pitié,  la 
paix,  la  miséricorde.  On  lit  encore,  dans  ce  Dialogue, 
qu'un  jour  Martin,  revêtu  d'un  habit  à  lonçs  poils 
et  couvert  d'un  manteau  noir  qui  pendait  deçà  et  de 
là,  s'avançait  monté  sur  un  petit  âne  :  des  chevaux 
venant  du  côté  opposé  s'en  étant  effrayés,  les  soldats 
qui  les  conduisaient  tombèrent  à  terre  immédiate- 
ment; puis  saisissant  Martin,  ils  le  frappèrent  rude- 


296  LA    LÉGENDE    DOREE 

ment.  Or,  le  saint  resta  comme  un  muet,  présentant 
le  dos   à  ceux   qui  le  maltraitaient  :    ceux-ci  étaient 
d'autant   plus  furieux  que   le   saint  semblait  les  mé- 
priser en  ne  paraissant  pas  ressentir  les  coups  qu'ils 
lui  portaient  :  mais  à  l'instant,  leurs  chevaux  restèrent 
attachés  par  terre  ;  on  avait  beau  les  frapper  à  coups 
redoublés,  ils  ne  pouvaient  pas  plus  remuer  que  des 
pierres,  jusqu'au  moment  où  les  soldats  revenus  vers 
saint  Martin  confessèrent  le  péché  qu'ils  avaient  com- 
mis contre  lui,  sans  le  connaître;  il  leur  donna  aussi- 
tôt la  permission  de  partir:  alors  leurs  chevaux  s'éloi- 
gnèrent d'un  pas  rapide.  Il  fut  très  assidu  à  la  prière; 
car,  ainsi  qu'on  le  dit  dans  sa  légende,  jamais  il  m 
passa  une  heure,  un   moment  sans  se  livrer  ou  à  la 
prière  ou  à  la  lecture.  Pendant  la  lecture  ou  le  travail, 
jamais  il  ne  détournait  son  esprit    de  la  prière.  Et 
comme  c'est  la  coutume  des  forgerons,  de  frapper  de 
temps  en  temps  sur  l'enclume  pendant  qu'ils  battent 
le  fer,  pour  alléger  leur  labeur,  de  même  saint  Martin, 
au  milieu  de  chacune  de  ses  actions,  priait  toujours. 
Il  exerçait  sur  lui-même  de  grandes  austérités.  Sévère 
rapporte,  en  effet,  dans  sa  lettre  à  Eusèbe,  que  Martin 
étant  venu  dans  un  village  de  son  diocèse,  ses  clercs 
lui   avaient  préparé   un  lit  avec  beaucoup  de   paille. 
Ouand  le  saint  se   fut  couché,  il  eut  horreur  de  celle 
délicatesse  inaccoutumée,   lui   qui   se  reposait  d'ordi- 
naire sur  la  terre  nue,  couvert  seulement  d'un  cilice. 
Alors  ému   de  l'injure  qu'il  croyait  avoir  reçue,  il  se 
leva,  jeta  de  côté  toute  la  paille  et  se  coucha  sur  la 
terre  nue.  Or,  vers  minuit,  cette  paille  prend  feu  ;  saint 
Martin  éveillé  cherche  à  sortir,  sans  pouvoir  le  faire; 


SAINT    MARTIN,    ÉVÉ^I.'E  207 

le  feu  le  saisit  et  déjà  ses  vêtements  brûlent.  Mais  il  a 
recours,  comme  d'habitude,  à  la  prière;  il  fait  le  siirue 
de  la  croix  et  reste  au  milieu  du  feu  qui  ne  le  louche 
pas  ;  les  flammes  lui  semblaient  alors  une  rosée,  quand 
tout  à  l'heure  il  venait  d'en  ressentir  la  vivacité.  Aus- 
sitôt les  moines  éveillés  accourent  et  tirent  dr>  flamme^ 
Martin  sain  et  sauf,  tandis  qu  ils  le  croyaient  consumé. 
Il    témoignait  une  grande  compassion   [khit  1rs   pé- 
cheurs, car  il   recevait  dans  son   sein  tous  mix  qui 
voulaient  se  repentir.  Le  diable  lui  reprochait  en  effet 
de  recevoir  à  la  pénitence  ceux  qui  étaient  tombés  uni- 
fois  ;  alors  Martin  lui  dit  :  «  Si  toi-même,  rnisérahle. 
tu  cessais  de  tourmenter  les  hommes  et  si  tu  te  repen- 
tais de  tes  actions,  j'ai  assez  de  confiance  dans  le  S»»i- 
i»"neur  pour  pouvoir  te   promettre   la  miséricorde  de 
J.-C.  »  Il  avait  une  grande  pitié  à  l'égard  des  pauwcs. 
On  lit  dans  le  même  Dialogue  i  II,  c.  i^  que  saint  Mar- 
tin, un  jour  de  fête,  allant  à  l'église,  fut  suivi  par  un 
pauvre  qui  était  nu.  Le  saint  ordonna  à  sou  archidiacre 
de  revêtir  cet  indigent;  mais  celui-là  avant  tardé  à  le 
faire,  Martin  entra  dans  la  sacristie*,  donna  sa  tu- 
nique au  pauvre  en  lui  commandant  de  sortir  aussitôt. 
Or,  comme  l'archidiacre  l'avertissait  qu'il  était  lcmp> 
de  commencer  les  saints  mystères,  saint  Martin  répon- 
dit qu'il  n'y  pouvait  aller  avant  que  le  pauvre  n'eilt 
reçu  un  habit.  C'était  de  lui-même  qu'il  parlait.  L'ar- 
chidiacre qui  ne  comprenait  pas,    parce  qu'il  voyait 
saint  Martin    revêtu  de  sa  chape  de  dessus,  sans  se 

*  Sccrelarium,  c'était  un  lieu  attenant  à  l'église  où  les  clercs 
se  réunissaient  pour  vaquer  à  la  prière  et  à  la  lecture. 


298  LA  LÉGENDE  DOr£b 

♦ 

douter  qu'il  eût  été  nu  sur  lui,  répond  qu'il  n'y  a  pas 
de  pauvre.  Alors  le  saint  dit  :  «  Qu'on  m'apporte  un 
habit,  et  il  n'y  aura  pas  de  pauvre  à  vêtir,  »  L'archi- 
diacre fut  forcé  d'aller  au  marché  et  prenant  pour  cinq 
pièces  d'argent  une  tunique  sale  et  courte,  qu'on  ap- 
pelle pénule,  comme  on  dirait  presque  nulle,  il  la  jeta 
en  colère  aux  pieds  de  Martin,  qui  se  relira  è  l'écart 
pour  la  mettre  :  or,  les  manches  de  la  pénule  n'allaient 
que  jusqu'au  coude  et  elle  descendait  seulement  à  ses 
genoux.  Néanmoins,  Martin  s'avança  ainsi  revêtu 
pour  célébrer  |a  messe.  Mais  pendant  le  saint  sacrifice, 
un  globe  de  feu  apparut  sur  sa  tète,  et  beaucoup  de 
personnes  l'y  remarquèrent.  C'est  pour  cela  qu'on  dit 
qu'il  était  l'égal  des  apôtres.  A  ce  miracle,  Maître  Jean 
Beleth  ajoute  (c.  cuan)  que  le  saint  levant  les  mains 
vers  Dieu  à  la  préface  de  la  messe,  comme  c'est  la  cou- 
tume, les  manches  de  toile  venant  A  retomber  sur  elles- 
mêmes,  parce  que  ses  bras  n'étaient  ni  gros,  ni  gras 
et  que  la  tunique  dont  il  vient  d'être  parlé,  n'allait  que 
jusqu'aux  coudes,  ses  bras  restèrent  nus.  Alors  des 
bracelets  miraculeux,  couverts  d'or  et  de  pierreries, 
sont  apportés  par  des  anges  pour  couvrir  ses  bras 
avec  décence.  En  apercevant  un  jour  une  religieuse  : 
«  Celle-ci,  dit-il,  a  accompli  le  commandement  évan- 
gélique  :  elle  possédait  deux  tuniques,  et  elle  en  a 
donné  une  à  qui  n'en  avait  point.  Et  vous,  ajouta-t-il, 
vous  devez  faire  de  même.  »  11  eut  une  grande  puis- 
sance pour  chasser  les  démons  du  corps  des  hommes. 
On  lit  dans  le  même  Dialogue  (II,  c.  ix)  qu'une  vache, 
açitée  par  le  démon,  exerçait  partout  sa  fureur,  tuait 
beaucoup  de  monde  et   accourait,  pleine  de    rage, 


SAINT    MARTIN,    EVKQUE  299 

ans  un  chemin,  contre  Martin  et  ses  compagnons: 
:     sfiinl  leva  la  main  en  lui  commandant  de  s'arrêter. 
«lie  bête  resta  immobile  et  Martin  vit  un  démon  assis 
u.r    son  dos,  et  lui  insultant  :  «  Ya-t-en,  méchant,  lui 
Lit— il;  sors  de  cet  animal  inoffensif,  et  cesse  de  lagi- 
ter-   »  Le  démon  s'en  alla  aussitôt,  et  la  vache  vint  se 
prosterner  aux  pieds    du  saint  qui  lui   commanda  de 
retourner  tranquillement  à  son  troupeau.  Il  avait  une 
grande  adresse  pour  connaître  les  démons  qui  deve- 
naient pour  lui  si  faciles  à  distinguer  qu'il  les  voyait 
sous  quelque  forme  qu'ils  prissent.  En  effet  les  démons 
se  présentaient  à  lui  sous  la  figure  de  Jupiter,  le  plus 
souvent  de  Mercure,  quelquefois  de  Vénus  et  de  Mi- 
nerve; à  l'instant  il  lesgourmandait  par  leur  nom  :  Il 
gardait  Mercure  comme  acharné  à  nuire;  il  disait 
9ue  Jupiter  était  un  brutal  et  un  hébété.  Une  fois  le 
démon  lui  apparut  encore  sous  la  forme  d'un  roi,  orné 
dc   *a  pourpre,  avec  un  diadème,  et  des  chaussures 
do>i»4&es  ;  la  bouche  sereine  et  le  visage  gai.  Tous  les 
«e^3c  se  lurent  pendant  longtemps.  «  Reconnais,  Mar- 
"**>  dit  enfin  le  démon,  celui   que  tu  adores.  Je  suis 
*c  Christ  qui  vais  descendre  sur  la  terre;  maisaupara- 
va*M  j'aivoulu  me  manifester  à  toi...  »  Et  comme  Mar- 
tlT*    étonné  gardait  encore  le  silence,  le  démon  ajouta: 
«  ^lartin,  pourquoi  hésites-tu  de  croire,   puisque    tu 
rt*^  vois  ?  Je  suis  Jésus-Christ.  »  Alors  Martin,  éclairé 
parle  Saint-Esprit,  répondit  :  «  Notre-Seigneur  J.-C. 
fia  jamais  prédit  qu'il  viendrait  revêtu  de   pourpre  et 
reint  d'un  diadème  éclatant.  Je    croirai  que  c'est   le 
Christ,  quand  je  le  verrai  avec  l'extérieur  et  la  figure 
sous  lesquels  il  a  souffert,  quand  il  portera  les  stig- 


300  LA  LÉGENDE   DORÉE 

mates  de  la  croix.  »  A  ces  paroles»  le  démon  disparut, 
en  laissant  dans  la  cellule  du  saint  une  odeur  infecte  *. 
Martin  connut  longtemps  d'avance  l'époque  de  sa 
mort,  qu'il  révéla  aussi  à  ses  frères.  Sur  ces  entre- 
faites, il  visita  la  paroisse**  de  Candé  pour  apaiser 
des.  querelles  (Sulp.  Sév.,  Ep.  à  Bassula).  Dans  sa 
route,  il  vit,  sur  la  rivière,  des  plongeons  qui  épiaient 
les  poissons  et  qui  en  prenaient  quelques-uns  :  «  C'est, 
dit-il,  la  figure  des  démons:  ils  cherchent  à  surprendre 
ceux  qui  ne  sont  point  sur  leur  garde  ;  ils  les  prennent 
sans  qu'ils  s'en  aperçoivent  ;  ils  dévorent  ceux  qu'il? 
ont  saisis,  et  plus  ils  en  dévorent  .moins  ils  sont  Tas- 
sa si  es.  »  Alors  il  commanda  à  ces  oiseaux  de  quitter 
ces  eaux  profondes  et  d'aller  dans  des  pays  déserts. 
Etant  resté  quelque  temps  dans  cette  paroisse,  ses 
forces  commencèrent  à  baisser,  et  il  annonça  à  ses 
disciples  que  sa  fin  était  prochaine.  Alors  tous  se  mi- 
rent à  pleurer  :  «  Père,  lui  dirent-ils,  pourquoi  nous 
quitter,  et  à  qui  confiez-vous  des  gens  désolés?  Les 
loups  ravisseurs  se  jetteront  sur  votre  troupeau.  » 
Martin,  ému  par  leurs  prières  et  par  leurs  larmes,  se 
mit  à  prier  ainsi  en  pleurant  lui-même  :  «  Seigneur,  si 
je  suis  encore  nécessaire  à  votre  peuple,  je  ne  refuse 
point  le  travail;  que  votre  volonté  soit  faite.  »  Il  ba- 
lançait sur  ce  qu'il  avait  à  préférer;  car  il  ne  voulait 
pas  les  quitter  comme  aussi  il  ne  voulait  pas  être  sé- 
paré plus  longtemps  de  J.-C.  La  fièvre  l'ayant  tour- 


*  Sulpice  Sévère,  Vie  de  saint  Martin,  c.  xxv. 
**  Le  texte  copié  sur  Sulpice  Sévère  porte  diœcesin ;  on  appe- 
lait ainsi  les  paroisses  éloignées  de  l'église  cathédrale. 


SAINT    MARTIN,    ÉVÊQUE  301 

^enté  pendant  quelque  temps,  ses  disciples  le  priaient 
de  leur  laisser  mettre  un  peu  de  paille  sur  le  lit  où  il 
Aaft  couché  sur  la  cendre  et  sous  le  silice  :  «  Il  n'est 
fias  convenable,  mes  enfants,  leur  dit-il,  qu'un  chré- 
Iten  meure  autrement  que  sous  un  silice  et  sur  la  cendre  : 
Sije  vous  laisse  un  autre  exemple,  je  suis  un  pécheur.  » 
■  °** jours  les  yeux  et  les  mains  élevés  au  ciel,  il  ne  sait 
**  donner  de  relâche  à  son  esprit  infatigable  dans  la 
re;  or,  comme  il  était  toujours  étendu  sur  le  dos 
*     <^ue  ses  prêtres  le  suppliaient  de  se  soulager  en 
^^■iigeant  de  position  :  «  Laissez,  dit-il,  mes  frères, 
*l^sez-moi  regarder  le  ciel  plutôt  que  la  terre,  afin 
l'esprit  se  dirige  vers  le  Seigneur.  »  Et  en  disant 
mots,  il  vit  le  diable  auprès  de  lui  :  «  Que  fais-tu, 
L^*>    dit-il,   bète  cruelle?  tu  ne  trouveras  en  moi  rien 
**^  mauvais  :  c'est  le  sein  d'Abraham  qui  me  recevra.  » 
*^**  disant   ces    mots,   sous  Ariade    et  Honorais,  qui 
Commencèrent  à  régner  vers  l'an  du  Seigneur  395,  et 
de  sa  vie  la  quatre-vingt-unième,  il  rendit  son  esprit  à 
Dieu.  Le  visage  du  saint  devint  resplendissant;  car  il 
était  déjà  dans  la  gloire.   Un  chœur  d'anges  se  fit 
entendre,  dans  l'endroit  même,  de  beaucoup  de  per- 
sonnes. A  son  trépas  les  Poitevins  comme  les  Touran- 
geaux se  rassemblèrent,  et  il  s'éleva  entre  eux   une 
grande  contestation.  Les  Poitevins  disaient  :  «  C'est 
un  moine  de  notre  pays  ;  nous  réclamons  ce  qui  nous 
a   été  confié.  »   Les  Tourangeaux  répliquaient  :  «   Il 
vous  a  été  enlevé,  c'est  Dieu  qui  nous  Ta  donné.  »  Mais 
au  milieu  de  la  nuit,  les  Poitevins  s'endormirent  tous 
sans  exception;  alors  les  Tourangeaux  faisant  passer 
le  corps  du  saint  par  une    fenêtre,  le  transportèrent 


302  LA    LÉGENDE    DOREE 

dans  une  barque,  sur  la  Loire,  jusqu'à  la  ville  de  Tours, 
avec  une  grande  joie.  Saint  Séverin,  évèque  de  Colo- 
gne, faisait  par  un  dimanche,  selon  sa  coutume,  le 
tour  des  lieux  saints,  quand,  à  l'heure  de  la  mort  du 
saint  homme,  il  entendit  les  Anges  qui  chantaient 
dans  le  ciel,  et  il  appela  l'archidiacre  pour  lui  deman- 
der s'il  entendait  quelque  chose.  Sur  sa  réponse  qu'il 
n'entendait  rien,  l'archevêque  l'engagea  à  prêter  une 
sérieuse  attention  ;  il  se  mit  donc  à  allonger  le  cou,  à 
tendre  les  oreilles  et  à  se  tenir  sur  l'extrémité  de  ses 
pieds  en  se  soutenant  sur  son  bâton  :  Et  tandis  que 
l'archevêque  priait  pour  lui,  il  dit  qu'il  entendait 
quelques  voix  dans  le  ciel,  et  l'archevêque  lui  dit  : 
a  C'est  mon  seigneur  Martin  qui  est  sorti  de  ce  monde 
et  en  ce  moment  les  anges  le  portent  dans  le  ciel.  Les 
diables  se  sont  présentés  aussi,  et  voulaient  le  retenir, 
mais  ne  trouvant  rien  en  lui  qui  leur  appartînt,  ils  se 
sont  retirés  confus.  »  Alors  l'archidiacre  prit  note  du 
jour  et  de  l'heure  et  il  apprit  qu'à  cet  instant  saint 
Martin  mourait.  Le  moine  Sévère,  qui  a  écrit  sa  vie, 
s'étant  endormi  légèrement  après  matines,  comme  il 
le  raconte  lui-même  dans  une  épître,  vit  lui  apparaître 
saint  Martin  revêtu  d'habits  blancs,  le  visage  en  feu, 
les  yeux  étincelants,  les  cheveux  comme  de  la  pourpre 
et  tenant  à  la  main  droite  le  livre  que  Sévère  avait 
écrit  sur  sa  vie  :  et  comme  il  le  voyait  monter  au  ciel, 
après  l'avoir  béni,  et  qu'il  souhaitait  y  monter  avec 
lui,  il  s'éveilla.  Alors,  des  messagers  vinrent  lui  ap- 
prendre que  saint  Martin  était  mort  cette  nuit-là. 

Le  même  jour  encore,  saint  Ambroise,  évèque  de 
Milan,  en  célébrant  la  messe,  s'endormit  sur  l'autel 


SAINT    MARTIN,    ÉVKQUE  303 

cuire  la  prophétie  et  l'épitre  :  personne  n'osait  le  ré- 
veiller, et  le  sous-diacre  ne  voulait  pas  lire  Tépîlre,  sans 
en  avoir  reçu  Tordre;  après  deux  ou  trois  heures  écou- 
lées on  éveilla  Ambroise  en  disant  :  «  L'heure  est 
passée,  et  le  peuple  se  lasse  fort  d'attendre  ;  que  notre 
Seiçneur  ordonne  au  clerc  de  lire  l'épître.  »  Saint  Am- 
broise leur  répondit  :  «  Ne  vous  troublez  point  :  car 
mon  frère  Martin  est  passé  à  Dieu  ;  j'ai  assisté  à  ses 
funérailles,  et  je  lui  ai  rendu  les  derniers  devoirs  ; 
mais  vous  m'avez  empêché,  en  me  réveillant,  d'ache- 
ver le  dernier  répons.  Alors  on  prit  note  à  l'instant  de 
ce  jour,  et  on  apprit  que  saint  Martin  était  trépassé 
en  ce  moment*.  Maître  Jean  Belelh  dit  que  les  rois 
«le  France  ont  coutume  de  porter  sa  chape  dans  les 
combats;  de  là  le  nom  de  chapelains  donné  aux  gar- 
diens de  cette  chape.  Soixante-quatre  ans  après  sa 
mort,  le  bienheureux  Perpet  ayant  agrandi  l'église  de 
saint-Martin,  voulut  y  faire  la  translation  de  son  corps, 
et  après  trois  jours  passés  dans  le  jeûne  et  l'absti- 
nence, on  ne  put  jamais  remuer  le  sépulcre.  On  allait 
renoncer  à  ce  projet,  quand  apparut  un  vieillard  ma- 
gnifique qui  dit  :  «  Que  tardez-vous  ?  vous  ne  voyez 
pas  saint  Martin  prêt  à  vous  aider,  si  vous  approchez 
les  mains?  »  Alors  ce  vieillard  souleva  de  ses  mains  le 
tombeau  avec  les  assistants  qui  l'enlevèrent  avec  la 

*  Baronius  attaqua  l'authenticité  de  cette  vision  en  se  ba- 
sant sur  ce  que,  d'après  lui,  saint  Ambroise  était  mort  lors  du 
décès  de  saint  Martin;  mais  saint  Martin  étant  mort  le  ï)  uov. 
395,  pouvait  apparaître  à  saint  Ambroise  qui  ne  mourut  qu'en 
•tt)7.  Baronius  allait  contre  la  tradition  appuyée  sur  la  liturgie, 
sur  des  historiens  dignes  de  foi.  Honorius  d'Aulun. 


304  LA    LÉGENDE    DOREE 

plus  grande  facilité,  et  le  placèrent  à  l'endroit  où  il  est 
honoré  maintenant.  Or,  après  cela  on  ne  rencontra  ce 
vieillard  en  aucun  lieu.  On  célèbre  la  fête  de  cette 
translation  le  4  juillet.  Saint  Odon,  abbé  de  Cluny, 
rapporte  *  qu'alors  toutes  les  cloches  étaient  en  branle 
dans  toutes  les  églises,  sans  que  personne  n'y  touchât, 
et  toutes  les  lampes  s'allumèrent  par  miracle.  Il  rap- 
porte encore  qu'il  y  avait  deux  camarades  dont  l'un 
était  aveugle  et  l'autre  paralytique.  L'aveugle  portait 
le  paralytique  et  celui-ci  indiquait  le  chemin  à  l'autre, 
et  en  mendiant  de  cette  façon,  ils  amassaient  beaucoup 
d'argent.  Quand  ils  apprirent  qu'une  multitude  d'in- 
firmes étaient  guéris  auprès  du  corps  de  saint  Martin, 
qu'on  conduisait  à  l'église  en  procession  ;  ils  se  pri- 
rent à  craindre  que  le  saint  corps  ne  fût  amené  vis- 
à-vis  de  la  maison  où  ils  demeuraient  et  que  peut-être 
ils  fussent  guéris  aussi  ;  car  ils  ne  voulaient  pas  recou- 
vrer la  santé  pour  ne  rien  perdre  de  leurs  bénéfices. 
Alors  ils  se  sauvaient,  d'une  rue  à  l'autre,  où  ils  pen- 
saient que  le  corps  ne  serait  pas  conduit.  Or,  au  mi- 
lieu de  leur  course,  ils  se  rencontrèrent  tout  à  coup,  à 
rimproviste  avec  le  corps  ;  et  parce  que  Dieu  accorde 
beaucoup  de  faveurs  à  ceux  qui  n'en  veulent  pas  rece- 
voir, tous  les  deux  furent  guéris  à  l'instant  malgré 
eux,  quoiqu'ils  s'en  affligeassent  grandement.  Saint 
Ambroise  s'exprime  ainsi  au  sujet  de  saint  Martin  : 
«  Saint  Martin  abattit  les  temples  de  Terreur  païenne, 
il  leva  les  étendards  de  la  piété,  il  ressuscita  les  morts, 
il  chassa  les  démons  cruels  du  corps  des  possédés  ;  il 

*  iJe  Translatione  IL  Martini  a  Burgundiay  c.  x. 


SAINT    BHICL  30 


«• 


rendit  le  bienfait  de  la  santé  à  des  malades  attaqués 
de  nombreuses  infirmités.  Il  fut  jugé  tellement  parfait 
qu'il  mérita  de  couvrir  J.-C.  dans  la  personne  d'un 
pauvre,  et  qu'il  revêtit  le  Seigneur  du  inonde  d'un 
habit  que  pauvre  il  avait  reçu  lui-même.  O  l'heureuse 
largesse  qui  couvrit  la  divinité  !  O  glorieux  partage  de 
chlamide  qui  couvrit  un  soldat  et  son  roi  tout  à  la 
fois!  O  présent  inestimable  qui  mérita  de  revêtir  la 
divinité.  Il  était  digne,  Seigneur,  que  vous  lui  accor- 
dassiez la  récompense  octroyée  à  vos  confesseurs;  il 
était  digne  que  les  barbares  ariens  fussent  vaincus 
par  lui.  L'amour  du  martyre  ne  lui  a  pas  fait  redouter 
les  tourments  d'un  persécuteur.  Que  doit-il  recevoir 
pour  s'être  offert  tout  entier,  celui  qui  pour  une  part 
de  manteau  a  mérité  de  revêtir  Dieu  et  de  le  voir?  A 
ceux  qui  avaient  l'espoir,  il  accorda  la  santé,  aux  uns 
par  ses  prières,  aux  autres  par  son  regard.  » 


saint  bkk:e* 

Brice,  diacre  de  saint  Martin,  était  jaloux  de  lui  et 
souvent  il  l'accablait  d'outrages.  Un  pauvre  en  effet 
étant  venu  demander  Martin,  Brice  lui  dit  :  «  Si  tu 
cherches  ce  radoteur,  lève  la  tète,  c'est  celui  qui  re- 
garde le  ciel  comme  un  insensé.  »  Le  pauvre  ayant 
reçu  ce  qu'il  demandait  de  saint  Martin,  le  saint  homme 

*  Toute  celle  légende  es!  prise  de  saint  (îrésçoirc  de  Tours, 
passim. 

m.  iO 


306  LA  LÉGENDE   DOREE 

appela  Brice  et  lui  dit  :  «  Je  te  semble  donc  un  rado- 
teur, Brice  ?  »  Or,  comme  il  avait  honte  d'avoir  ainsi 
parlé  et  qu'il  le  niait,  Martin  lui  dit  :  <*  Est-ce  que  mes 
oreilles  n'étaient  pas  près  de  ta  bouche  quand  tu  disais 
cela  tout  haut?  Je  te  dis  en  vérité  que  j'ai  obtenu  du 
Seigneur  de  l'avoir  pour  successeur  dans  Fépiscopat; 
mais  sache  que  tu  éprouveras  alors  bien  des  adver- 
sités. »  En  entendant  cela,  Brice  se  moquait  en  disant  : 
«  N'ai-je  pas  dit  vrai,  que  c'était  un  radoteur?  »  Après 
la  mort  de  Martin,  Brice  fut  élu  évêque,  et  depuis  es 
moment  il  se  livra  à  la  prière,  et  quoique  encore  or- 
gueilleux, il  était  toutefois  chaste  de  corps.  Or,  la  tren- 
tième année  de  son  épiscopat,  une  femme  qui  portait 
l'habit  d'une  religieuse,  et  qui  lavait  ses  vêtements, 
conçut  et  mit  au  monde  un  fils.  Alors  tout  lé  peuple 
se  rassembla  avec  des  pierres,  à  la  porte  de  Brice,  en 
disant  :  «  Par  égard  pour  saint  Martin,  nous  avons 
caché  ta  luxure;  mais  nous  ne  pouvons  plus  désor- 
mais baiser  des  mains  polluées.  »  Brice  nia  vigoureu- 
sement le  crime  qu'on  lui  imputait.  «  Amenez-moi 
l'enfant»,  dit-il. Quand  on  lui  eut  amené  cet  enfant  qui 
n'avait  que  trente  jours,  Brice  lui  dit  :  «  Je  t'adjure, 
par  le  fils  de  Dieu,  de  déclarer,  en  présence  de  tout 
le  monde,  si  c'est  moi  qui  t'ai  engendré.  »  L'enfant 
répondit  :  «  Ce  n'est  pas  toi  qui  es  mon  père.  »  Le 
peuple  pressa  alors  I'évêque  de  lui  demander  le  nom 
de  son  père,  et  il  répondit  :  «  Ceci  n'est  pas  mon  af- 
faire; j'ai  fait  ce  qui  m'intéressait.  »  Alors  le  peuple 
attribua  tout  cela  à  la  magie  en  disant  :  «  Tu  n'exer- 
ceras plus  désormais  sur  nous  le  pouvoir  sous  le  nom 
mensonger  de  pasteur.  »  Alors  Brice,  pour  se  justi- 


SAIXT    BRI  CE  307 

fier,  porta,  sous  les  yeux  de  tous,  «les  charbons  ar- 
dents jusqu'au  tombeau  «le  saint  Martin,  et  quand  il 
les  eut  jetés,  il  ne  parut  pas  «pie  son  vilement  en  ertt 
été  atteint,  et  il  dil  :  «  De  même  que  ce  vêtement,  qui 
est  le  mien,  est  rest<;  intact,  «le  même  mon  corps  est 
pur  de  tout  contact  avec  une  femme.  »  Le  peuple,  qui 
n'était  point  encore  convaincu,  accabla  saint  Brice 
d'outrages  et  d'injures,  et  lui  enleva  sa  dignité,  afin 
que  la  parole  de  saint  Martin  s'accomplît.  Brice  vint 
alors  en  pleurant  auprès  «lu  Pape,  y  resta  sept  ans,  et 
effaça  par  sa  pénitence  toutes  ses  fautes  envers  saint 
Martin. 

Le   peuple  mit    Justinicn   à   sa    place,  et   l'envoya 
à  Rome  pour  soutenir  contre  Brice  ses  droits  à  l'épis- 
copat.  Mais  il  mourut  en  route,  dans  la  ville  de  Ver- 
ce  il  :  alors  tout  le  peuple  établit  Arménius  à  sa  place. 
Sept  ans  après,   Brice  revint  par  l'autorité  du  pape, 
et  reçut  l'hospitalité  à  six  milles  de  la  ville.  Or,  cette 
nuit-là  même,  Arininius  rendit  l'Ame.  Brice,  qui  l'ajH 
prit  par  révélation,  dit  à  ses  cens  de  se  lever  pour 
aller  en  toute  hsUc  avec  lui  inhumer  l'évêquede  Tours. 
Or,  comme  Brice  entrait  dans  la  ville  par  une  porte, 
par  l'autre  on  portait  en  terre,  le  corps  d'Arminius. 
Quand  il  eut  été  enseveli,  Brice  prit  son  sièçe  qu'il 
gouverna  sept  ans  avec  une  conduite  diurne  d'éloge.  Il 
s'endormit  en  paix  la  48e  année  de  son  épiscopat. 


308  LA    LÉGENDE    DOREE 


SAINTE  ELISABETH* 

Elisabeth  veut  dire  :  Mon  Dieu  a  connu,  ou  la  septième  de 
mon  Dieu,  ou  le  rassasiement  de  mon  Dieu.  Elisabeth 
veut  dire  :  i°  Mon  Dieu  a  connu,  pa-rce  que  Dieu  l'a  con- 
nue ;  c'est-à-dire,  il  Ta  observée  à  son  souhait,  il  Ta 
approuvée  ou  connue,  c'esNà-dire,  qu'il  versa  en  elle  le 
principe  de  sa  connaissance.  2°  Elisabeth  veut  dire  :  la 
septième  de  mon  Dieu  ;  en  effet,  elle  a  possédé  la  septième 
de  Dieu,  ou  bien  parce  qu'elle  s'est  exercée  aux  sept  œuvres 
de  miséricorde,  ou  bien  parce  que  maintenant  elle  est  dans 
le  septième  Age  de  ceux  qui  reposent,  jusqu'à  ce  qu'elle  arrive 
•à  l'octave  des  ressuscites;  ou  bien  encore  à  cause  des  sept 
éclats  dans  lesquels  elle  s'est  trouvée.  Elle  se  trouva  en  effet 
1°  dans  l'état  virginal,  2°  dans  l'état  conjugal,  3°  dans  l'état 
de  veuvage,  -4*  dans  l'état  d'action,  5°  dans  l'état  de  contem- 
plation. 6°  dans  l'état  religieux,  et  7°  à  présent  dans  l'état  de 
gloire.  Et  ces  sept  différentes  sortes  d'états  sont  manifestement 
contenues  dans  sa  légende,  afin  qu'on  puisse  dire  d'elle  ce 
qu'on  a  dit  dans  Daniel  de  Nabuchodonosor  :  «  Sept  temps  se 
passeront  sur  elle.  »  3<>  Elisabeth  veut  dire  :  rassasiement  de 
mon  Dieu  :  car  Dieu  l'eut  bientôt  rassasiée  et  remplie  de  la 
splendeur  de  la  vérité,  de  la  douceur  de  la  suavité,  et  de  la  vi- 
gueur de  la  Trinité.  Ce  qui  fait  dire  à  saint  Augustin  en  par- 
lant de  la  cité  céleste,  dans  sa  Cité  de  Dieu  :  u  L'éternité  de 
Dieu  est  sa  force;  la  vérité  de  Dieu,  sa  lumière  et  la  bonté  de 
Dieu,  sa  joie. 

Elisabeth,  illustre  fille  du  roi  de  Hongrie,  noble  de 
race,  mais  plus  noble  encore  par  la  foi  et  la  religion, 
ennoblit  sa  famille  déjà  célèbre  par  ses  exemples;  elle 

*  Tous  les  faits  rapportés  dans  cette  légende  se  trouvent  ra- 
contés dans  la  Vie  de  sainte  Elisabeth,  par  M.  de  Montalembert. 
On  sait  que  cet  illustre  auteur  a  puisé  aux  sources  contem- 
poraines. 


SAINTE    ELISABETH  309 

l'illustra  par  ses  miracles,  et  elle  la  décora  de  lagrâc 
delà  sainteté.  L'auteur  de  la  nature  l'éleva,  en  quel- 
que sorte,  au-dessus  de  la  nature.  Toute  jeune  encore, 
et  nourrie  dans  les  délices  de  la  royauté,  ou  bien  elle 
méprisait  tous  les  jeux  de  l'enfance,  ou  bien  elle  les 
tournait  à  l'honneur  de  Dieu,  afin  qu'on  vît  clairement 
quelle  simplicité  exista  en  elle  dès  sa  plus  tendre  en- 
fance, et  quelle  douce  dévotion  distingua  son  premier 
âge.  Dès  ce  moment  en  effet,  elle  commença  à  s'ac- 
coutumer à  la  pratique  des  bonnes  œuvres,  à  mépriser 
les  jeux  dans  lesquels  se  mêlait  la  vanité,  à  fuir  la 
prospérité  mondaine,  et  à  se  fortifier  dans  le  respect 
pour  Dieu.  Elle  n'avait  encore  que  cinq  ans,  qu'elle 
restait  dans  l'église,  occupée  à  prier  avec  tant  d'ardeur 
que  ses  compagnes  ou  ses  servantes  pouvaient  à  peine 
la  faire  sortir.  Ses  servantes  ou  les  enfants  de  son  âge 
remarquaient  que,  dans  ses  jeux,  elle  semblait  pour- 
suivre quelqu'une  d'elles  vers  la  chapelle  pour  avoir 
occasion  d'y  pouvoir  entrer  :  elle  se  mettait  alors  à 
genoux,  ou  bien  elle  se  prosternait  entièrement  sur  le 
pavé.  Quoiqu'elle  ne  sût  pas  ses  lettres,  cependant 
elle  ouvrait  souvent  devant  elle  à  l'église  un  psautier 
dans  lequel  elle  faisait  semblant  de  lire,  afin  que  pa- 
raissant occupée,  personne  ne  vînt  la  distraire.  Quel- 
quefois encore,  sous  prétexte  de  se  jouer,  elle  se  cou- 
chait par  terre  comme  pour  se  mesurer  avec  les  petites 
filles;  et  c'était  afin  de  pouvoir  témoigner  son  respect 
à  Dieu.  Au  jeu  de  bagues  et  autres,  elle  mettait  toute 
son  espérance  en  Dieu.  Etant  encore  toute  petite, 
quand  elle  gagnait,  ou  qu'elle  se  trouvait  posséder 
quelque  chose  d'une  autre  façon,  elle  en  donnait  la 
m.  20' 


310  LA.  LÉGENDE   DORÉE 

dîme  à  de  pauvres  petites  filles,  en  les  exhortant  à  ré- 
citer souvent  l'oraison  dominicale,  comme  aussi  la  sa- 
lutation angélique.  Elle  croissait  en  âge  comme  elle 
croissait  en  dévotion,  car  elle  choisit  la  sainte  Vierge, 
Mère  de  Dieu,  pour  sa  patronne  et  son  avocate,  et  le 
bienheureux  Jean  l'évangéliste  comme  gardien  de  sa 
chasteté.  En  effet  on  mettait  sur  l'autel  des  billets  sur 
chacun  desquels  était  écrit  le  nom  d'un  des  apôtres, 
et  chaque  jeune  fille  tirait  au  sort  un  billet;  or,  Elisa- 
beth prit  trois  fois  de  suite,  après  avoir  fait  une  prière, 
le  billet  sur  lequel  était  écrit  le  nom  de  saint  Jean  *, 
comme  elle  le  souhaitait.  Et  elle  avait  tant  de  dévo- 
tion et  d'amour  pour  lui  que  jamais  elle  ne  refusait 
ce  qu'on  lui  demandait  en  son  nom.  Pour  ne  point 
se  laisser  trop  flatter  par  les  avantages  mondains, 
chaque  jour  elle  se  retranchait  quelque  chose  des 
biens  qu'elle  gagnait.  Quand  elle  avait  été  heureuse 
au  jeu,  elle  l'interrompait  en  disant  :  «  Je  ne  veux 
plus  gagner,  mais  j'abandonne  le  reste  pour  Dieu,  » 
Appelée  à  danser  avec  ses  autres  compagnes,  dès 
qu'elle  avait  fait  un  tour,  elle  disait  :  «  C'est  assez 
d'un  tour;  j'abandonne  les  autres  pour  Dieu  »  et  elle 
tempérait  ainsi  la  vanité  chez  les  jeunes  personnes. 
Elle  eut  constamment  horreur  de  se  servir  d'un  cos- 
tume peu  décent  ;  et  en  cela  elle  avait  à  cœur  de  pra- 
tiquer une  grande  honnêteté.  Il  est  certain  qu'elle 
s'assigna  aussi  un  certain  nombre  d'oraisons  à  réci- 

*  Le  texte  porte  saint  Pierre,  mais  c'est  évidemment  une 
altération  de  copiste  :  d'autant  que  l'auteur  d'après  lequel  ce 
fait  est  cité  porte  le  nom  de  saint  Jean. 


SAINTE    ELISABETH  3  I  1 

ter,  et  lorsqu'elle  avait  été  empêchée  par   quelque 
occupation  de  s'en  acquitter  et  que  ses  suivantes  Po- 
Migeaient  à  se  mettre  au  lit,  elle  veillait  pour  les  réci- 
ter avec  son  époux  céleste.  Cette  noble  jeune  fille  pas- 
sait les  jours  solennels  dans   une  si  grande  dévotion 
qu  elle  ne  souffrait,  ^'importe  sous  quel  prétexte,  qu'on 
lui  cousit  ses  manches  avant  que  la  messe  solennelle 
n'eût  été  achevée.  Elle  s'interdit  Pusage  des  gants,  les 
jours  de  dimanche,  jusqu'à  midi,  voulant  en  cela  res- 
pecter  ce  saint  jour  et  satisfaire  à  sa  dévotion.  Pour 
cela  elle  avait  coutume  de  s'obliger  par  vœu  à  d'au- 
tres pratiques    semblables,  afin   que  personne  ne  pût 
la  détourner  de  sa  résolution,  par  des  avis  opposés. 
Elle  entendait  l'office  divin  avec  un  si  grand  respect, 
qu'au  moment  où  on  lisait  l'évangile,  et  à  celui  de  la 
consécration,  elle  déliait  ses  manches,  si  par  hasard 
elles  étaient  cousues,  elle  quittait  ses  colliers,  et  elle 
déposait  les  autres  ornements  qu'elle   portait  sur  la 
tête.  Quand  elle  eut  atteint  dans  la  pratique  de  la  vertu 
et  dans  l'innocence  virginale  Page  de  puberté,  elle  fut 
contrainte  de  se  marier,  pour  obéir  aux  ordres  pres- 
sants de  soi|  père>  afin  de  recevoir  le  fruit  trentenaire 
pour  avoir  observé  avec  la  foi  en  la  Trinité,  les  pré- 
ceptes du  Décalogue.  Elle  consentit  bien  malgré  elle  à 
subir  les  obligations  imposées  à  une  épouse,  non  pour 
céder  à  la  convoitise  de  la  chair,  mais  pour  tenir  compte 
de  l'ordre  de  son  père  et  pour  mettre  au  inonde  des 
enfants  qu'elle  élèverait  dans  le  service  de  Dieu  :  car, 
bien  qu'assujettie  aux  lois  du  lit  conjugal,  elle  ne  fut 
cependant  sujette  à  aucune  volupté  coupable.  On  en 
a  la  preuve  dans  le  vœu  qu'elle  fit,  entre  les  mains  de 


312  '  LA  LÉGENDE   DORÉE 

Maître  Conrad,  de  vivre  dans  une  continence  perpé- 
tuelle, si  elle  venait  à  survivre  à  son  époux. 

Elle  fut  donc  mariée  au  landgrave  de  Thiiringe, 
ainsi  que  l'exigeait  son  origine  royale  :  et  Dieu  l'avait 
ainsi  voulu,  afin  par  là  de  porter  beaucoup  de  per- 
sonnes à  l'amour  de  Dieu,  et  d'instruire  ceux  qui  vi- 
vaient dans  l'ignorance.  Quoiqu'elle  eût  changé  de 
position,  cependant  il  n'y  eut  rien  de  changé  dans  ses 
affections.  On  verra  par  la  suite  de  ce  récit  combien 
grande  fut  sa  dévotion,  les  humiliations  qu'elle  s'im- 
posa pour  Dieu,  quelles  austérités,  quelles  abstinences 
elle  pratiqua,  comme  aussi  ses  largesses  et  sa  miséri- 
corde envers  les  pauvres.  Sa  ferveur  dans  l'oraison 
était  telle  qu'elle,  devançait  ses  suivantes  pour  se  ren- 
dre à  l'église  au  plus  vite,,  et  c'était  en  quelque  sorte 
par  des  prières  adressées  à  l'insu  de  tous,  qu'elle  obte- 
nait toute  sorte  de  grâces  de  Dieu.  Souvent,  pendant 
la  nuit,  elle  se  levait  pour  faire  oraison  ;  quand  son 
mari  la  priait  de  se  ménager  et  de  donner  un  peu  de 
repos  à  son  corps.  Elle  s'était  arrangée  avec  une  de 
seschambrières  qui  lui  était  plus  attachée  que  les  autres, 
pour  qu'elle  la  réveillât  en  lui  touchant  le  pied,  si,  ac- 
cablée par  le  sommeil,  elle  venait  à  ne  pas  se  lever. 
Or,  une  fois  qu'elle  voulut  toucher  le  pied  de  sa  dame, 
elle  poussa  le  pied  du  duc,  son  mari,  qui  se  réveilla  en 
sursaut,  mais  qui,  s'étant  aperçu  de  ce  qui  se  passait, 
souffrit  cela  avec  patience  et  eut  assez  de  prudence 
pour  le  dissimuler.  Et  afin  de  rendre  un  sacrifice 
agréable  à  Dieu  par  ses  prières,  souvent  elle  l'arrosait 
de  larmes  abondantes;  larmes  qu'elle  répandait  avec 
joie,  et  sans  que  son  visage  en  fût  changé  de  manière 


SAINTE    ELISABETH  313 

laidir;  toujours  elle  pleurait  avec   douleur,    elle 
jouissait  de  cette  douleur,  et  cependant  la  joie  ne 
ït  d'embellir  son  extérieur.  Elle  s'abaissa  jusqu'à 
L^      t.tîl  degré  d'humilité,-  que,  pour  l'amour  de  Dieu, 
.  ^   ne  se  contentait  pas  d'en  exercer  les  actes  les  plus 
NV*^  et  les   plus  abjects,  mais  qu'elle    s'en    acquittait 
^^c  un  dévouement  extrême.  Elle  posa  sur  son  sein 
^^    malade  d'une   figure  dégoûtante   et  dont   la  tête 
^xVialait  une  puanteur  affreuse,  et  après  lui  avoir  coupé 
^s  cheveux  malpropres,  elle  lui  lava  la  tête,  tandis  que 
ses  servantes  riaient.   Aux    Rogations,  toujours  elle 
suivait  la  procession  nu-pieds  et  vêtue  de  laine  ;  et  aux 
sermons  des   prédicateurs,  elle  prenait   humblement 
place  parmi  les  plus  pauvres    femmes,   comme  si  elle 
eût  été  pauvre.  Lors  de  la  purification  après  ses  cou- 
ches, elle  ne  s'ornait  jamais  comme  les  autres  femmes 
de  pierres  précieuses,  ni  ne  se  couvrait  de  vêtements 
brodés  d'or,  mais  à  l'exemple  de  la  Vierge-mère,  elle 
prenait  son  nouveau-né  entre  ses  bras,  et  l'offrait  hum- 
blement à  l'autel  avec  un  agneau  et  un    cierge,  pour 
apprendre  par  là  à  mépriser  les  pompes   du  monde, 
et  pour  se  conformer  à  la  Vierge  sans  tache.  En  reve- 
nant ensuite  chez  elle,  elle  donnait  à  quelque  pauvre 
femme  les  vêtements  avec  lesquels  elle  s'était  rendue 
à  l'église.  Pour  faire  ressortir  davantage  son  humilité, 
il  faut  dire  que  cette  sainte,  entièrement  libre  et  d'une 
haute  dignité,  se  soumit  tellement  à  l'obéissance  de 
maître  Conrad  pauvre  et  mendiant,  mais  distingué  en 
science  et  en  religion,  que,  sauf  le  droit  du  mariage, 
et  du  consentement  de  son  mari,  elle  accomplissait 
avec  grande  joie  et  révérence  tout  ce  qu'il  lui  comman- 


314  LA    LÉGENDE    DORÉE 

dait,afin  d'avoir  ainsi  le  mérite  de  l'obéissance  et  d'imi- 
ter l'exemple  de  notre  Sauveur  qui  s'est  rendu  obéissant 
jusqu'à  la  mort.  Un  jour,  il  la  fit  appeler  pour  qu'elle 
l'entendît  prêcher  :  mais  la  marquise  de  Misnie  étant 
survenue,  elle  se  trouva  empêchée.  Conrad  irrité  ne 
voulut  pas  pardonner  une  pareille  désobéissance,  et 
l'ayant  fait  dépouiller  jusqu'à  la  chemise,  il  la  fit  fouet- 
ter durement  avec  quelques-unes  de  ses  suivantes 
coupables  comme  elle. 

Elle  s'imposait  une  si  grande  abstinence  et  des  aus- 
térités telles  qu'elle  macérait  son  corps  par  les  veilles, 
la  discipline  et  le  jeûne.  Souvent  elle  quittait  le  lit  de 
son  mari,  pour  passer  la  nuit  sans  dormir,  afin  qu'elle 
put  se  livrer  à  l'oraison,  et  prier  en  secret  le  Père  cé- 
leste. Lorsqu'elle  était  vaincue  par  le  sommeil,  elle 
dormait  étendue  sur  des  tapis  :  mais  quand  son  mari 
s'absentait,  elle  passait  toute  la  nuit  en  prière  avec 
l'époux  céleste.  Souvent  elle  se  faisait  rudement 
fouetter  dans  son  lit  par  les  mains  de  ses  servantes, 
pour  imiter  le  Sauveur  flagellé  et  pour  réprimer  la 
convoitise  de  la  chair.  Telle  était  sa  tempérance  dans 
le  boire  et  dans  le  manger,  qu'à  la  table  de  son  mari, 
parmi  les  différents  plats  qu'on  servait,  elle  se  conten- 
tait quelquefois  de  pain  sec.  En  effet  maître  Conrad 
lui  défendit  de  toucher  à  ceux  des  mets  de  son  mari 
sur  l'origine  desquels  elle  ne  pouvait  se  former  une 
conscience  si\re.  Elle  pratiqua  cela  avec  tant  de  scru- 
pule, que,  quand  les  autres  se  nourrissaient  de  mets 
délicats,  elle  ne  faisait  usage,  avec  ses  suivantes,  que 
d'aliments  fort  grossiers.  Souvent  cependant  elle  se 
mettait  à   table,   et  elle  touchait  aux  aliments   en  les 


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SAINTE    ELISABETH  31 


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découpant,  pour  paraître  en  manger,  afin  de  ne  pas 
être  taxée  de  superstition,  et  sa  politesse  enchantait 
tous  les  convives.  Une  fois,  étant  accablée  par  la  fa- 
tigue d'une  longue  course,  on  avait  servi  à  son  mari 
et  à  elle  différents  mets  qu'il  était  difficile  de  croire 
avoir  été  acquis  par  un  légitime  travail,  elle  s'en  abs- 
tint tout  à  fait,  et  mangea  tranquillement  avec  ses 
suivantes  du  pain  noir  et  dur  trempé  dans  l'eau  chaude. 
Ce  fut  à  cause  de  cela  que  son  mari  lui  assigna 
quelques  revenus  légitimes  dont  elle  vivait  avec  ses 
suivantes  qui  étaient,  sur  ce  point,  en  tout  accord 
avec  elle.  Souvent  elle  refusa  les  mets  de  la  cour  pour 
demander  des  vivres  à  quelques  braves  gens.  Or,  son 
mari  supportait  tout  cela  en  patience;  il  assurait  que 
volontiers  il  en  agirait  ainsi  lui-même,  s'il  ne  craignait 
d'apporter  le  désordre  dans  sa  maison.  Au  faite  de  la 
gloire,  elle  avait  une  grande  affection  pour  l'état  de 
pauvreté  afin  de  rendre  hommage  à  J.-C.  pauvre,  et 
de  ne  laisser  découvrir  en  elle  au  monde  rien  qui  lui 
appartînt.  Aussi  arrivait-il  quelquefois,  que  se  trou- 
vant seule  avec  ses  suivantes,  elle  se  couvrait  de  vête- 
ments grossiers  et  mettait  sur  la  tête  un  voile  de 
rebut  :  «  Voici,  disait-elle  alors,  comme  je  marcherai, 
lorsque  j'aurai  atteint  à  l'état  de  pauvreté.  »  Bien 
qu'elle  se  fût  imposée  à  elle-même  de  grandes  priva- 
tions, cependant  elle  était  si  généreuse  envers  les  pau- 
vres, qu'elle  ne  souffrait  pas  que  personne  restât 
dans  la  gêne;  elle  subvenait  au  contraire  à  tous  avec 
la  plus  grande  libéralité,  au  point  qu'on  l'acclamait 
généralement  la  mère  des  pauvres.  Elle  s'appliquait 
avec  des  soins  extrêmes  à  pratiquer  les  sept  œuvres 


316  LA   LÉGENDE    DOREE 

de  miséricorde,  afin  de  pouvoir  obtenir  à  toujours  le 
royaume  éternel,  et  de  posséder  la  bénédiction  du 
Père  céleste  avec  les  bénis  de  la  droite.  D'abord  elle 
vêtait  ceux  qui  étaient  nus  en  habillant  les  pèlerins  et 
les  pauvres,  en  donnant  le  linge  nécessaire  pour  ense- 
velir les  morts  et  pour  baptiser  les  petits  enfants. 
Souvent  elle  était  elle-même  la  marraine  des  nouveau- 
nés,  cousait  leurs  vêtements  de  ses  propres  mains, 
afin  qu'avant  contracté  avec  eux  les  obligations  de  la 
maternité,  elle  fût  tenue  de  subvenir  à  leurs  besoins 
plus  largement. 

Or,  il  arriva  qu'elle  donna  à  une  pauvre  femme  un 
vêtement  assez  bon;  cdle-ci  en  voyant  un  cadeau  si 
magnifique,  fut   étouffée  par  la  joie,  en  sorte  qu'elle 
tomba  par  terre  et  qu'on  la  crut  morte.  A  cette  vue, 
Elisabeth  regretta  d'avoir  tant  donné,  dans  la  crainte 
qu'elle  ne  fût  cause  de  la  mort  de  cette  femme  :  mais 
cependant  elb  pria  pour  la  mendiante  qui  se  releva 
guérie.  Souvent  encore,  elle  filait  de  ses  propres  mains 
de  la  laine  avec  ses  suivantes,  et  elle  en  faisait  confec- 
tionner des    habits,    afin  par    là  de   recevoir  le  fruit 
plein  de  gloire  de  ses  bons  travaux,  d'offrir  l'exemple 
de  la  véritable  humilité  et  de  donner  à  Dieu  l'aumône 
de  ses  travaux  manuels.  Elle  nourrissait  ceux  qui  ont 
faim,   en  fournissant   des  aliments  aux  pauvres,    de 
telle  sorte  que,   le  landgrave  son  mari   étant  allé  à  la 
cour  de   l'empereur  Frédéric,   pour  lors  à  Crémone, 
elle  fit   ramasser  toutes    les   provisions  qu'elle   avait 
dans  ses  granges  pour  donner  le  nécessaire  aux  pau- 
vres, qui,  tous  les  jours,  accouraient  de  toutes  parts, 
parce  qu'on  était  menacé  de  cherté  de  vivres  et  d'une 


SAINTE    ELISABETH  317 

grande  famine.  Souvent  encore,  quand  l'argent  lui 
manquait,  elle  vendait  ses  ornements  pour  subvenir 
aux  nécessités  des  indigents  :  et  même  elle  avait  l'ha- 
bitude de  soustraire  bien  des  choses  à  ses  suivantes 
et  à  soi-même  et  de  les  réserver  pour  les  pauvres... 
Elle  donnait  à  boire  à  ceux  qui  avaient  soif...  Or,  une 
fois  qu'elle  avait  distribué  de  la  cervoise  aux  pauvres, 
après  en  avoir  donné  à  chacun  une  quantité  suffisante, 
il  se  trouva  que  la  boisson  n'avait  pas  diminué  dans 
le  vase,  et  qu'il  s'en  trouvait  la  même  quantité  qu'au- 
paravant. Elle  donnait  l'hospitalité  aux  pèlerins  et  aux 
pauvres.  Elle  fit  construire  au  pied  de  son  chilteau, 
qui  était  situé  fort  haut,  une  maison  très  spacieuse, 
où  elle  soignait  une  grande  multitude  de  malades  : 
elle  les  visitait  chaque  jour,  sans  être  arrêtée  par  la 
difficulté  de  monter  et  de  descendre.  Elle  leur  fournis- 
sait tout  ce  qui  leur  était  nécessaire,  et  par  ses  exhor- 
tations, elle  les  portait  à  la  patience  :  quoiqu'elle  eût 
toujours  supporté  avec  peine  le  mauvais  air,  cepen- 
dant au  milieu  du  château  de  l'été,  pour  l'amour  de 
Dieu,  elle  ne  craignait  pas  l'infection  des  malades, 
mais  elle  leur  administrait  des  médicaments,  les  es- 
suyait avec  ses  cheveux,  les  maniait  elle-même,  tandis 
que  ses  suivantes  étaient  accablées.  Dans  cette  même 
maison  encore,  elle  faisait  nourrir,  avec  le  plus  grand 
soin,  les  petits  enfants  des  pauvres  femmes  :  elle  se 
montrait  si  douce  et  si  humble  envers  eux,  que  tous  la 
nommaient  leur  mère,  et  quand  elle  entrait  dans  cette 
maison,  tous  ces  petits  êtres  la  suivaient  comme  des 
enfants  font  à  leur  mère,  et  se  plaçaient  avec  grande 
affection   par   groupes  devant   elle.  Quelquefois  elle 


318  LA    LÉGENDE    DORÉE 

faisait  acheter  de  petits  vases  en  poterie,  des  anneai 
de  verre  et  d'autres  jouets  pour  que  les  enfants  s'am 
sasscnt.  Une  fois  elle  montait  à  cheval  au  château 
portait,  dans  un  pan  de  son  manteau,  ces  objet 
qui  tombèrent  du  haut  d'un  rocher  fort  élevé,  sur  d 
pierres;  il  n'y  eut  pas  même  une  fêlure.  Elle  visiU 
les  infirmes  :  et  sa  compassion  pour  les  misérabl 
dominait  tellement  son  cœur  qu'elle  allait  à  leur  i 
cherche,  dans  leur  logis,  pour  les  visiter  avec  intén 
entrant  dans  leurs  chaumières  avec  familiarité  et  c 
vouement,  n'étant  rebutée  ni  par  la  difficulté  des  cl 
mins,  ni  par  les  fatigues  de  la  route  :  elle  leur  donn^ 
ce  dont  ils  avaient  besoin  et  leur  adressait  des  paroi* 
de  consolation.  C'est  pourquoi  elle  reçut  sa  récoir 
pense  par  cinq  considérations;  savoir  :  pour  le  mérit 
de  ses  visites,  pour  la  fatigue  du  chemin,  pour  la  sii 
cérité  de  sa  compassion,  pour  ses  paroles  de  consok 
tion,  et  pour  la  largesse  de  ses  offrandes.  Souvent  el 
assistait  aux  sépultures  des  pauvres  et  y  courait,  av< 
grande  dévotion,  après  les  avoir  ensevelis  dans 
toile  qu'elle  avait  elle- même  tissée  :  une  fois  elle  cou] 
en  morceaux  son  grand  voile  de  lin  pour  enveloppi 
le  corps  d'un  pauvre.  Elle  s'occupait  elle-même  < 
leurs  funérailles  et  elle  restait  aux  obsèques  avec  piét 
Au  milieu  de  tout  cela,  il  faut  donner  des  éloges  à 
dévotion  de  son  mari,  qui  bien  qu'embarrassé  d'u 
multitude  d'affaires,  était  fort  dévoué  au  service 
Dieu;  et  comme  il  ne  pouvait  personnellement  s'occ 
per  de  pareilles  choses,  il  avait  accordé  à  son  époi 
la  liberté  de  faire  tout  ce  qui  contribuait  à  l'honnc 
de  Dieu  et  pouvait  procurer  le  salut  de  son  âme. 


SAINTE    ELISABETH  319 

-Alors  la  bienheureuse  Elisabeth,  désirant  que  son 
*r*ari  employât  la  puissance  de  ses  armes  à  la  défense 
<Je  la  foi,  l'engagea,  par  ses  exhortations  salutaires,  à 
^ller  visiter  la  Terre-Sainte.  Comme  il  y  était,  ce  land- 
grave, prince  fidèle,  dévot  et  remarquable  par  l'inté- 
grité <le  sa  foi  et  par  son  dévouement  sincère,  rendit 
S0**     âme  à  Dieu   et  alla  recevoir  le  fruit  glorieux  de 
s<*«  «ouvres.  Elisabeth  embrassa  donc  ainsi  avec  amour 
'étsit.  du  veuvage,  pour  ne  pas  perdre  le  fruit  attaché 
a***   continence  des  veuves,  mais  pour  recevoir  ainsi  le 
soixissuite-dixième  fruit  qu'elle  avait  mérité  par  la  pra- 
liqvi^  jes  dix  commandements  et  des  sept  œuvres  de 
mis^ï%i(^orde.  Or,  quand  la  mort  de  son  mari  eut  élé 
cC***t^ue  dans  toute  la  Thurinsre,- Elisabeth  fut  chassée 
(1^  s^vji  patrie  avec  ignominie  et  violence  par  quelques 
v^^ssnux  je  son  mari,  comme  prodigue  et  dissipatrice, 
*  *r*  que  par  là  sa  patience  reçût  un  plus  brillant  éclat, 
e^  «{u'elle  pût  réaliser  le  désir  qu'elle  avait  conçu  de- 
vais longtemps  de  vivre  dans  la  pauvreté.  Quand  arriva 
*^  nuit,  elle  se  retira,  en  rendant  de  grandes  grâces  à 
*^ieu,  en  la  maison  d'un  cabaretier  ;  elle  y  resta  dans 
un  endroit  où  Ton  avait  mis  des  pourceaux.  Le  matin, 
elle  alla  chez  des  Frères  Mineurs,  qu'elle  pria  de  re- 
mercier Dieu  pour  ce  qu'elle  endurait  et  de  chanter  le 
Te  Deum  laudamus.  Le   lendemain,  elle  fut   forcée 
d'aller,  avec  ses  quatre  petits  enfants,  chez  un  de  ses 
ennemis,   où   on   lui  assigna   un   espace    fort  étroit. 
Comme  elle  était  maltraitée  par  son  hôte  et  son  hôtesse, 
elle  dit  adieu  aux  murailles  :  «  Je  remercierais  volon- 
tiers les  hommes,  disait-elle,  si  je  les  trouvais  bienfai- 
sants. »  Elle  fut  donc  forcée  de  regagner  l'endroit  où 


320  LA    LÉGENDE    DOREE 

• 

elle  s'était  arrêtée  en  premier  lieu  et  elle  envoya  ses 
petits  enfants  en  différents  pays  pour  qu'on  les  nour- 
rît. Or,  une  fois  qu'elle  passait  dans  un  sentier  étroit 
et  rempli  d'une  boue  profonde,  au  milieu  duquel  on 
avait  placé  quelques  pierres,  une  vieille  femme,  à  la- 
quelle elle  avait  fait  jadis  beaucoup  de  bien,  et  qui 
passait  sur  ces  pierres,  refusa  de  céder  le  pas  à  la 
sainte  qui  tomba  dans  ce  bourbier  profond  :  elle  se 
releva  et  essuya  ses  vêtements  avec  joie  et  en  riant. 
Dans  la  suite,  sa  tante  maternelle,  qui  était  abbesse, 
ayant  compassion  de  son  extrême  pauvreté,  la  mena 
chez  l'évèque  de  liamberg,  son  oncle,  qui  la  reçut  hon- 
nêtement et  la  garda  avec  précaution  dans  l'idée  de  la 
faire  convoler  à  de  secondes  noces.  Quand  ses  sui- 
vantes, qui  avaient  fait  avec  elle  vœu  de  continence, 
apprirent  cela,  elles  s'en  affligèrent  à  en  pleurer,  et 
en  informèrent  avec  gémissement  la  bienheureuse  Eli- 
sabeth. Elle  leur  rendit  le  courage  en  disant  :  «  J'ai 
confiance  que  le  Seigneur,  pour  l'amour  duquel  j'ai 
fait  vœu  de  continence  perpétuelle,  m'affermira  dans 
ma  résolution,  s'opposera  à  toute  violence  et  déjouera 
les  projets  des  hommes.  Et  si,  par  hasard,  mon  oncle 
voulait  me  marier,  je  m'y  opposerai  de  cœur  comme 
de  bouche.  Que  s'il  ne  me  restait  aucun  moyen  d'échap- 
per, je  me  couperai  le  nez  afin  de  devenir  un  objet 
d'horreur  à  tous  les  hommes.  »  Ayant  donc  été  con- 
duite, malgré  elle,  de  par  l'ordre  de  l'évoque,  à  un 
château,  pour  y  demeurer  jusqu'à  son  mariage,  après 
avoir  recommandé  sa  chasteté,  avec  larmes,  au  Sei- 
gneur, voici  que  par  la  providence  divine,  les  ossements 
de  son  mari  sont  rapportés  d'outre-mer.  Elle  eut  ordre 


SAINTE    ELISABETH  321 

de  l'évêquc  de  revenir  pour  aller  en  toute  dévotion  à 
la  rencontre  de  ces  précieux  restes  ;  ils  furent  reçus 
en  une  belle  procession  par  I'évêquc  et  par  elle  avec 
grand  respect  et  beaucoup  de  larmes.  Alors  elle  se 
tourna  vers  le  Seigneur  en  disant  :  «  Je  vous  rends 
gTâces,  Seigneur,  de  ce  que  vous  avez  daigné  consoler 
une  misérable  telle  que  moi,  dans  la  réception  des 
ossements  de  mon  époux  qui  vous  était  cher.  Vous 
savez,  Seigneur,  combien  j'ai  chéri  cet  époux  qui  vous 
aimait  tant;  cependant,  par  amour  pour  vous,  j'ai  été 
privée  de  sa  présence  :  je  l'ai  laissé  partir  pour  se- 
courir votre  Terre-Sainte  :  vous  savez  combien  j'aurais 
désiré  vivre  avec  lui  dans  une  condition  telle  que  je 
fusse  réduite  à  mendier  en  sa  compagnie,  comme  une 
pauvresse  à  travers  le  monde  entier;  cependant,  vous 
en  êtes  témoin,  je  ne  le  rachèterais  pas,  contre  votre 
volonté,  au  prix  d'un  seul  cheveu  de  ma  tête,  et  je  ne 
le  rappellerais  pas  à  cette  vie  mortelle  ;  eh  bien  !  je  le 
recommande,  ainsi  que  moi,  à  votre  grâce.  » 

Mais  pour  ne  perdre  pas  le  centième  fruit  accordé  à 
ceux  qui,  gardant  la  perfection  évangélique,  sont  trans- 
férés de  la  gauche  de  la  misère  à  la  droite  de  la  gloire, 
elle  revêtit  l'habit  religieux,  qui   consistait   en  vête- 
ments gris,  pauvres  et  grossiers,  gardant  une  chasteté 
perpétuelle  après  la  mort  de  son  mari,  pratiquant  l'o- 
béissance parfaite  et  embrassant  la  pauvreté  volontaire. 
Elle  voulait  encore  aller  mendier  de  porte  en  porte  ; 
mais    maître   Conrad   ne  le  permit  pas.    Ses   habits 
étaient  si  sales  qu'elle  portait  un  manteau  gris  rallongé 
avec  une  pièce  d'une  autre  couleur.  Les  manches  de 
sa  robe  qui  étaient  déchirées  furent  rapiécées  avec  des 
m.  21 


322  LA    LÉGENDE    DOREE 

morceaux  de  différentes  couleurs.  Le  roi  de  Hongrie, 
son  père,  apprenant  que  sa  fille  était  réduite  à 'un  pa- 
reil dénûment,  lui  députa  un  comte  pour  la  faire  re- 
venir à  la  maison  paternelle.  Quand  il  la  vit  habillée 
de  la  sorte,  assise  avec  humilité  et  filant,  il  s'écria 
rempli  de  confusion  et  d'admiration  :  «  Jamais  fille  de 
roi  ne  fut  vue  habillée  d'une  façon  aussi  vile,  ni  occu- 
pée à  filer  n'importe  quelle  laine.  »  Après  avoir  insisté 
fortement  pour  qu'elle  revînt,  elle  n'y  acquiesça  abso- 
lument point  ;  aimant  mieux  vivre  dans  l'indigence 
avec  les  pauvres  que  d'habiter  dans  l'opulence  avec  les 
riches.  Afin  que  son  esprit  s'attachât  tout  entier  à 
Dieu  et  qu'elle  ne  fût  jamais  dérangée  dans  sa  dévo- 
tion, elle  pria  le  Seigneur  de  lui  inculquer  le  mépris 
de  toutes  les  choses  temporelles,  d'arracher  de  son 
cœur  l'amour  de  ses  enfants  et  de  lui  accorder  le  iné- 
pris, les  affronts  et  la  constance.  Quand  elle  eutachevé 
sa  demande,  elle  entendit  le  Seigneur  lui  dire  :  «  Ta 
prière  est  exaucée.  »  Et  elle  dit  à  ses  suivantes:  «  Le 
Seigneur  a  exaucé  ma  demande,  et  je  regarde  tout  ce 
qui  est  de  la  terre  comme  fumier  :  je  ne  m'inquiète 
pas  de  mes  enfants  plus  que  de  tout  autre  prochain; 
je  compte  pour  rien  les  mépris  et  les  opprobres  ;  et  il 
me  semble  que  je  n'aime  plus  autre  chose  que  Dieu.  » 
Maître  Conrad,  de  son  côté,  lui  faisait  subir  des  con- 
trariétés et  des  duretés;  ceux  qu'elle  paraissait  affec- 
tionner davantage,  il  les  séparait  d'elle,  au  point  qu'il 
éloigna  deux  fidèles  suivantes  qu'elle  aimait  de  pré- 
dilection, nourries  avec  elle  depuis  son  enfance  :  mais 
ce  ne  fut  pas  sans  qu'il  fût  versé  beaucoup  de  larmes 
<!e  part  et  d'autre.  Or,  ce    saint  homme  en    agissait 


\ 


SAINTE    ELISABETH  323 

ainsi  pour  briser  sa  volonté,  pour  élever  son  «affection 
entièrement  à  Dieu,  et  dans  la  crainte  que  quelqu'une 
de  ses  suivantes  ne  lui  fît  revenir  à  la  mémoire  sa 
gloire  passée.  Mais  en  tout  cela,  on  la  trouvait 
prompte  à  obéir,  constante  à  endurer,  afin  que,  par  la 
patience,  elle  fut  maîtresse  de  son  âme,  et  que  par 
l'obéissance,  elle  fût  digne  de  remporter  la  victoire. 
Elle  disait  encore  :  «  Si  pour  Dieu  je  crains  tant  un 
homme  mortel,  combien  dois-jc  craindre  le  Juge  cé- 
leste. Aussi  ai-je  voulu  faire  vœu  d'obéissance  à  maî- 
tre Conrad,  pauvre  et  mendiant,  et  non  pas  à  quelque 
évêque  riche,  pour  éloigner  de  moi  toute  occasion  de 
consolation  temporelle.  »  Une  fois,  elle  avait  été  priée 
instamment  de  venir  dans  un  cloître  de  certaines  reli- 
gieuses; elle  le  fit  sans  avoir  obtenu  la  permission  de 
son  maître;  alors  celui-ci  la  fit  fouetter  si  rudement 
que  trois  semaines  après  on  voyait  encore  la  trace  des 
coups.  Elle  disait  alors  à  ses  suivantes  pour  les  con- 
soler et  se  consoler  elle-même  :  «  Lors  des  inonda- 
tions d'un  fleuve,  le  gazon  s'abat,  et  quand  l'eau  dé- 
croît, il  se  relève;  de  même  aussi  quand  il  nous  arrive 
quelque  affliction,  nous  devons  nous  soumettre  par 
esprit  d'humilité;  quand  elle  cesse,  nous  devons  nous 
élever  à  Dieu  par  une  joie  spirituelle.  »  Elle  s'abais- 
sait à  un  degré  d'humilité  tel  qu'elle  ne  souffrit  jamais 
que  ses  suivantes  l'appelassent  madame;  elle  voulait, 
quand  elles  lui  parlaient,  qu'elles  se  servissent  du 
nombre  singulier,  comme  nous  avons  coutume,  par 
exemple,  de  parler  à  un  inférieur.  Elle  lavait  les 
écuelles,  ainsi  que  les  autres  ustensiles  de  cuisine,  et 
afin  que  ses  suivantes  ne  l'en  empêchassent  pas,  elle 


324  LA  LÉGENDE   DORÉE 

les  envoyait  alors  ailleurs.  Elle  disait  aussi  :  «  Si  j'a- 
vais trouvé  un  genre  de  vie  {dus  méprisé,  je  l'aurais 
choisi  de  préférence.  » 

En  outre,  afin  de  posséder  avec  Marie  la  meilleure 
part,  elle  vaquait  assidûment  à  la  contemplation.  Dans 
cet  exercice,  elle  eut  pour  grâces  spéciales  de  répan- 
dre des  larmes,  de  jouir  souvent  de  visions  célestes 
et  d'enflammer  les  autres  à  l'amour  de  Dieu.  Il  lin 
arrivait  quelquefois  dé  paraître  plus  joyeuse  que  d'or- 
dinaire ;  alors  elle  répandait  des  larmes  de  douce  dé- 
votion, qui  semblaient  couler  de  ses  yeux  comme  dé 
la  source  la  plus  limpide,  en  sorte  qu'on  la  voyait  pleu- 
rante et  gaie  tout  à  la  fois,  et  ces  larmes  ne  laissèrent 
jamais  de  trace  de  laideur,  ni  des  rides  sur  son  visage. 
Elle  disait  de  ceux  qui  se  gâtent  le  visage  avec  leurs 
larmes  :  «  On  dirait  qu'ils  ont  peur  du  Seigneur; 
qu'ils  donnent  donc  à  Dieu  avec  joie  et  gaité  ce  qu'ils 
possèdent.  »  Dans  ses  oraisons  et  au  milieu  de  se» 
contemplations,  elle  avait  souvent  des  visions  célestes. 
Un  jour  du  saint  temps  de  carême  qu'elle  était  à  l'é- 
glise, elle  resta  les  yeux  fixés  vers  Fautel,  comme  si 
elle  y  eût  admiré  Dieu  présent;  et  pendant  un  long 
espace  de  temps,  elle  fut  consolée  et  récréée  par  une 
révélation  divine. Revenue  ensuite  à  la  maison, elle  fut 
obligée,  en  raison  de  sa  faiblesse,  de  s'appuyer  sur  le 
giron  d'une  suivante,  et  pendant  qu'elle  tenait  les  yeux 
fixés  vers  le  ciel,  en  regardant  par  la  fehêtre,son  visage 
fut  inondé  d'une  joie  si  vive  qu'elle  fut  prise  d'un  rire 
extraordinaire.  Quand  elle  eut  été  remplie  de  joie  de 
tout  ce  qu'elle  vit  d'agréable,  tout  à  coup  elle  versa  un 
torrent  de  larmes.  Mais  ayant  de  nouveau  ouvert  les 


SAINTE    ELISABETH  325 

veux,  elle  reprit  son  air  de  gaité,  puis  fermant  les 
veuA",  elle  versa  encore  d'abondantes  larmes,  et  jus- 
qu'à, l'heure  des  Complies,  elle  ressentit  des  consola- 
l'ons  divines  de  la  même  nature.  Elle  resta  longtemps 
dar*«s  un  profond  silence,  ne  prononçant  pas  un  seul 
fflot  ;  enfin  ces  paroles  lui  échappèrent  tout  à  coup  : 
((C>t_ii,  Seigneur,  vous  voulez  être  avec  moi  et  moi  je 
veu_>t  être  avec  vous,  et  n'être  jamais  séparée  de  vous.  » 
'"■s  tard  ses  suivantes  lui  demandèrent  de  leur  dire, 
pou  y  l'honneur  de  Dieu  et  pour  leur  édification,  ce 
flu  *^lle  avait  vu  :  elle  se  laissa  vaincre  par  leur  impor- 
tai*! té  :  «  J'ai  vu,  leur  dit-elle,  le  ciel  ouvert,  et  Jésus 
*1UI  »    se  penchant  vers  moi  avec  une  extrême  honte,  me 
roo  r*  trait  le  visage  le  plus  ouvert.  J'étais  donc  inondée 
~u*>e  joie  ineffable  de  le  voir;   quand  il  se  retirait, 
J^*" estais  accablée  d'une  grande  tristesse  :  alors  il  eut 
Pll*<*  de  moi,  et  me  réjouit  encore  une  fois  de  la  vue 
"e     son  visage  et  me  dit  :  «  Si  tu  veux  être  à  moi,  je 
a  r*^ux  bien  être  avec  toi.  »  Et  je  lui  ai  répondu  ce  que 
vo*x  53  m'avez  entendu  dire.  »  On  la  pria  encore  de  ra- 
eor*  ier  ja  vision  qu'elle  avait  eue  vis-à-vis  de  l'autel  ; 
m^Vs  elle  répondit  :  «  Ce  que  j'y  ai  vu,  il  n'est  pas  ex- 
Client  de  le  raconter  :  j'y  ai  ressenti  cependant  beau- 
coup de  joie,  et  j'ai  considéré  les  merveilles  de  Dieu.  ;> 
Souvent  aussi  pendant  son  oraison,  sa  face  resplen- 
dissait d'une  manière  merveilleuse  et  de  ses  veux  jail- 
lissaient  des  rayons  semblables  à  ceux  du  soleil.  Sou- 
vent encore  son   oraison  était  si  fervente  que  même 
elle  enflammait    les    autres   personnes.    Elle   appela 
chez  elle  un  jeune  homme  habillé  d'une  façon  mon- 
daine et  lui  dit  :  «  Vous  paraissez  vivre  avec  trop  peu 
m.  21- 


326  LA    LÉGENDE    DOREE 

de  retenue  au  lieu  de  servir  votre  Créateur.  Voudriez- 
vous  que  je  priasse  Dieu  pour  vous?  »  «  Je  le  veux 
bien,  répondit-il,  et  je  le  souhaite  fort.  »  Quand  elle 
se  fut  mise  en  oraison,  après  avoir  demandé  au  jeune 
homme  de  se  mettre  de  son  côté  à  prier  pour  soi,  il 
s'écria  à  haute  voix  :  »  «  Cessez,  madame,  cessez  dès 
ce  moment  de  prier.  »  Mais  comme  elle  priait  avec 
plus  d'insistance  encore,  le  jeune  homme  cria  plus 
haut  :  «  Cessez,  madame,  parce  que  je  me  meurs,  je 
suis  brûlé.  »  En  effet  il  était  brûlé  d'une  telle  chaleur, 
qu'il  était  tout  fumant  de  sueur,  et  qu'il  agitait  son 
corps  et  ses  bras  comme  un  insensé,  au  point  qu'on 
accourut  pour  le  tenir,  qu'on  trouva  ses  habits  trem- 
pés de  sueur  et  qu'on  ne  pouvait  supporter  sa  chaleur; 
il  continua  de  crier  :  «  Je  suis  tout  en  feu,  je  suis 
consumé.  »  Or,  quand  la  bienheureuse  Elisabeth  eut 
achevé  sa  prière,  le  jeune  homme  cessa  d'avoir  chaud. 
En  revenant  à  lui,  il  fut  éclairé  de  la  grâce  divine  e 
entra  dans  l'ordre  des  Frères  Mineurs.  Cette  chaleu 
manifesta  la  ferveur  ardente  de  sa  prière,  ardeur  s 
forte  qu'elle  enflamma  même  un  homme  froid.  Mai 
ce  jeune  homme,  accoutumé  à  vivre  selon  la  chair,  e 
qui  n'avait  aucun  goût  pour  la  vie  spirituelle,  ne  pou 
vait  comprendre  de  pareilles  choses. 

Parvenue  au  comble  de  la  perfection,  elle  ne  quitta 
pas  les  soins  laborieux  de  Marthe  pour  la  contempla- 
tion de  Marie,  ainsi  qu'il  a  été  montré  ci-dessus  dans 
les  sept  œuvres  de  miséricorde.  En  effet,  quand  elle 
eut  pris  l'habit  religieux,  elle  pratiqua  néanmoins  les 
œuvres  d'une  piété  active.  Elle  avait  reçu  pour  sa  dot 
deux  mille  marcs;  elle  en  distribua  une  partie  aux 


h 


SAINTE    ELISABETH  327 

pauvres,  et  avec  le  reste,  elle  fit  construire  un  grand 
hôpital  A  Marbourg.  C'est  pour  cela  que  tout  le  monde 
la  regardait  comme  dissipatrice,  comme  prodigue,  et 
qu'on  l'appelait  folle  ;  mais  parce  qu'elle  savait  ac- 
cepter avec  joie  toutes  les  injures,  on  lui  reprochait 
«avoir  chassé  bien  vite  de  son  cœur  le  souvenir  de 
^'i  mari,  puisqu'elle  était  ainsi  transportée  de  joie. 
«rUand  elle  eut  fait  construire  l'hôpital,  elle  se  dévoua 
au  service  des  pauvres  comme  une  humble  servante; 
e**e  était  remplie  de  sollicitude  à  leur  égard,  elle  les 
/,lettait  dans  le  bain,  les  portait  dans  leur  lit,  les  cou- 
f^U  :  elle  se  félicitait  auprès  de  ses  suivantes,  eu 
*sant  :  «  Quel  bonheur  nous  avons  de  baigner  et  de 
0vi  vrir  ainsi  le  Seigneur.  »  Elle  porta  son  humble  dé- 
nuement à  l'égard  des  pauvres  à  un  degré  tel  que, 
^Tis  une  nuit,  elle  porta  sept  fois,  dans  ses  bras,  aux 
^**X  secrets,  un  enfant  borgne  et  couvert  de  gale,  et 
*i**  elle  lava  sans  répugnance  ses  linges  salis.  Elle  la- 
*  ^*t  souvent  une  femme  couverte  d'une  affreuse  lèpre, 
*^  ïïiellait  dans  son  lit,  essuyant  ses  plaies  qu'elle  cn- 
^eloppait,  lui  donnait  des  médicaments,  lui  coupait 
*^s  ongles,  et  se  mettait  à  genoux  pour  délier  les  cor- 
^°**s  de  ses  souliers.  Elle  engageait  les  infirmes  à  se 
confesser  et  à  communier  ;  et  elle  obtint  cela  d'une 
vieille  femme  qui  refusait  obstinément  ;  mais  ce  fut 
ap**ès  l'avoir  corrigée  en  la  frappant.  Quand  elle  n'était 
pas  occupée  à  soigner  les  pauvres,  elle  filait  de  la  laine 
C\**on  lui  envoyait  d'un  monastère,  et  elle  partageait 
efltre  les  pauvres  le  prix  qu'elle  en  retirait.  Après  une 
grande  disette,  elle  avait  à  distribuer  aux  indigents 
cinq  cents  marcs  qu'elle  avait  reçus  de  sa  dot;  tous 


328  LA    LÉGENDE    DOREE 

avaient  été  placés  en  ordre,  et  Elisabeth,  les  reins 
ceints  d'un  linge,  passait  de  rang  en  rang  pour  les 
servir  :  il  avait  été  décidé  que  si  quelqu'un  changeait 
de  place,  au  préjudice  des  autres  pauvres,  pour  rece- 
voir deux  fois,  il  aurait  les  cheveux  coupés.  Or,  voilà 
qu'une  jeune  fille  nommée  Radegonde,  remarquable 
par  l'extrême  beauté  de  sa  chevelure,  vint  à  passer  par 
là,  non  pour  recevoir  l'aumône,  mais  pour  visiter  une 
de  ses  sœurs  malade.  On  l'amena  à  la  bienheureuse 
Elisabeth,  comme  ayant  violé  la  loi  :  elle  la  condamna 
à  avoir  les  cheveux  coupés  de  suite,  malgré  ses  pleurs 
et  sa  grande  résistance.  Or,  comme  quelqu'un  des  as- 
sistants avançait  qu'elle  était  innocente,  la  bienheu- 
reuse dit  :  «  Au  moins  dans  la  suite  elle  ne  pourra 
aller  à  la  danse  avec  tant  de  prétention  dans  les  che- 
veux, ni  en  tirer  vanité.  »  Alors  la  bienheureuse  Elisa- 
beth demanda  à  la  jeune  fille  si  elle  n'avait  jamais 
conçu  le  projet  de  mener  une  vie  sainte;  elle  répondiL 
que  depuis  longtemps  déjà  elle  serait  entrée  en  reli- 
gion, si  elle  n'eût  tant  mis  de  délectation  en  ses  che- 
veux. «  Alors,  dit  Elisabeth,  je  suis  plus  heureuse  de 
ce  qu'on  te  les  a  coupés  que  je  ne  le  serais  si  mon  fils 
était  élu  empereur  des  Romains.  »  Dès  l'instant  la 
jeune  personne  prit  l'habit  religieux,  resta  dans  l'hô- 
pital avec  la  bienheureuse  Elisabeth,  et  mena  une  vie 
édifiante.  Une  pauvre  femme  mit  au  monde  une  fille 
que  la  bienheureuse  Elisabeth  tint  sur  les  fonts  sacrés 
et  auquel  elle  donna  son  nom;  ensuite  elle  lui  fournît 
tout  ce  qui  lui  était  nécessaire,  de  telle  sorte  que, 
prenant  les  manches  de  la  pelisse  d'une  de  ses  sui- 
vantes,  elle   les   donna  à  la   mère  pour  envelopper 


SAINTE    ELISABETH  321) 

cet.  Cc3  petite  enfant  ;  elle  ajouta  encore  ses  propres  sou- 
',e:*~^-  Trois  semaines  après,  cette  femme  abandonna 
sa  j^>  c*tite  fille,  et  s'enfuit  en  cachette  avec  son  mari. 
C?1*  ^^  »~*d  on  apprit  cela  à  sainte  Elisabeth,  elle  se  mit  en 
f>r*  ^^*~es;  alors  le  mari  et  la  femme  ne  purent  marcher 
<l^^""«*  nlage  et  furent  forcés  de  revenir  lui  demander 
f>*  ^^Icn.  Elle  leur  reprocha,  comme  il  était  jusle,  leur 
i11"5^  *~^*titude,  leur  remit  la  petite  fille  à  nourrir  et  pour- 
vu *~       â  tout  ce  dont  ils  avaient  besoin. 

-^  uand  approcha  le  lemps  où  le  Seigneur  disposa 
<>  ^X*  peler  sa  bien-aimée  de  la  prison  du  inonde,  pour 
X&*     *V*.ïre  participer  au  royaume  des  anges  parce  qu'elle 
*     ^if,  méprisé  le  royaume  des  mortels,  J.-C.  lui  appa- 
^^^    r  «  Viens,   ma  bien-aimée,   lui    dit-il,   viens    aux 
^^rnacles  éternels  que  je  t'ai  préparés.  »  Or,  penT 
^fcTit  qu'elle  était  tourmentée  par  la  fièvre,  elle  s'était 
CQUchée  et  avait  la  figure  tournée  vers  la  muraille  de 
<^^  \         s°n  lit  ;  alors,  les  assistants  entendirent  une  exquise 
mélodie.  Une  des  suivantes  s'étant  informée  auprès 
d'elle  de  ce  que  c'était,  la  sainte  lui  répondit  :  «  Un 
petit  oiseau  est  venu  se  poser  entre  moi  et  la  paroi,  et 
il  a  chanté  d'une  manière  si  suave  qu'il  m'a  bien  fallu 
chanter  aussi.  »  Dans  sa  maladie,  elle  conserva  tou- 
jours sa  gaieté,  et  jamais  elle  ne  cessa  de  prier.  La 
veille  de  sa  mort,  elle  leur  dit  :  «  Que  feriez-vous,  si 
le  diable  arrivait  auprès  de  vous?»  Un  instant  après, 
elle  s'écria  à  haute  voix,  comme  si   elle  chassait    le 
diable,  en  répétant  par  trois  fois  :  «  Fuis.  »  Ensuite, 
elle  dit  :  a  Voici  minuit  qui  approche  ;  c'est  l'heure  à 
laquelle  J.-C.  a  voulu  naître  et  où  il  fut  couché  dans 
la  crèche.  »   Quand  approcha  l'heure  de  son  trépas, 


330  LA    LÉGENDE   DOREE 

elle  dit  :  «  Le  moment  arrive  où  le  Dieu  tout  puis- 
sant appelle  ses  amis  aux  noces  célestes.  »  Peu  après, 
arrivée  à  ses  derniers  instants,   elle   s'endormit  en 
paix,  Pan  du  Seigneur  1231.  Quoique  son  corps  véné- 
rable fût  resté  quatre  jours  sans  sépulture,  il  ne  s'en 
exhalait  aucune  puanteur;  bien  au  contraire,  il  s'en 
exhalait  un  délicieux  parfum  dont  on  était  embaumé. 
Alors,  on  vit  sur  le  faîte  de  l'église  grande  quantité 
de  petits  oiseaux  réunis,  que  personne  n'avait  jamais 
vus  auparavant  ;  ils  chantaient  avec  des  modulations 
si  suaves,  et  formaient  des  modes  si  variés  que  l'on 
en  était  dans  l'admiration.  Ils  semblaient  célébrer  à 
leur  façon  les  funérailles  d'Elisabeth.  Or,  il  y  eut  là 
grande  clameur  des  pauvres,  grande  dévotion  des  peu- 
ples ;  les  uns  prenaient  de  ses  cheveux,  les  autres 
coupaient  des  morceaux  de  ses  vêtements,  qu'ils  con- 
servaient commodes  reliques  extraordinaires. On  plaça 
son  corps  dans  un  monument  qu'on  trouva  plus  tard 
regorger  d'huile.  1°  Il  est  évident  que,  à  son  trépas, 
la  bienheureuse  Elisabeth  était  parvenue  à  une  grande 
sainteté;  le  chant  du  petit  oiseau  .et  l'expulsion  du 
diable  le  prouvent.  Or,  cet  oiseau  qui  se  plaça  entre 
elle  et  la  paroi,  et  qui  chanta  si  doucement  qu'il  la 
porta  elle-même  à  chanter,  nous  croyons  que  c'était 
son  ange  gardien  lui  annonçant  la  joie  éternelle.  Quel- 
quefois, il  arrive  aux  réprouvés  d'avoir,  avant  leur 
trépas,  révélation  de  leur  damnation  éternelle,  pour 
leur  plus  grande  confusion  ;  de  même,  pour  leur  plus 
grande   consolation,    les    élus   reçoivent   l'assurance 
qu'ils  seront  sauvés.  Ce  chant  qu'elle  fit  entendre  fut 
le  témoignage  de  l'immense  joie  qu'elle  conçut  pour 


SAINTE    ELISABETH  331 

11  **o    semblable  révélation;  et  l'immensité  de  cette  joie 
f"1-*  *-     Celle  qu'elle  ne  put  être  contenue  totalement  dans 
'e       cœur,  mais  qu'elle  se  manifesta  par  la  suavité  de 
1^      "Voix.  En  outre,  si  par  hasard  il  a  quelque  droit,  le 
d*^  JL>le  s'approche  aussi  des  saints  au  moment  de  leur 
f^^^x-t;  mais,  n'ayant  aucun  droit  sur  la  bienheureuse 
£-*is^beth,  il  s'enfuit  honteusement  congédié.  Par  là, 
^^        peut   donc  comprendre   quelle  sainteté    posséda 
^^H^  dont  le  diable  s'enfuit  épouvanté,  et  à  laquelle. 
1X11      ange  annonça  la  joie  éternelle.  2°  Il  est  évident 
Hu  ^lle  possédait  une  grande  pureté  et  une  giande 
XT***ocence,  comme  le  prouve  l'exhalation  de  l'odeur. 
**rce  que  son  corps  brilla  dans  sa  vie  de  toute  inno- 
t*w  ceiice  et  chasteté,  il  exhala  dans  la  mort  une  odeur 

exquise.  3°  Il  est  évident  par  le  concert  des  oiseaux, 
qu'elle  possédait  un  grand  mérite  et  une  grande  di- 
gnité ;  en  effet,  ceux  qu'on  vit  sur  le  faîte  de  l'église, 
tout  joyeux  et  chantant,  nous  croyons  que  c'étaient 
des  anges  envoyés  de  Dieu,  pour  porter  son  âme  au 
ciel  et  pour  honorer  son  corps  par  de  célestes  jubila- 
tions. Quand  les  réprouvés  meurent,  une  multitude  de 
démons  se    rassemblent    pour  les  tourmenter  et  les 
effrayer,  et  afin  d'emporter  leurs  âmes  au  tartare,  de 
même  au  décès  des  élus  affluent  une  multitude  d'anges, 
qui  les  fortifient  et  convoient  leurs  âmes  aux  célestes 
royaumes.    4°    Il    est   évident   qu'elle    posséda    une 
grande  miséricorde  et  pitié,  par  l'huile  qui  émana  de 
son  corps,  parce  que  durant  sa  vie  elle  produisit  des 
oeuvres  abondantes  de  miséricorde.  0  quelle  affluence 
de  piété  dans  les  entrailles  de  celle  dont  le  corps   fut 
trouvé  inondé  d'huile,  quand  il  gisait  en   poussière  ! 


332  LA  LÉGENDE   DORKE 

5°  Il  est  évident  qu'elle  a  beaucoup  de  pouvoir  et  de 
mérite  auprès  de  Dieu,  par  le  nombre  prodigieux  de 
miracles  dont  Dieu  la  glorifia  après  sa  mort.  Nous  en 
rapportons  quelques-uns  ci-après,  et  nous  en  omet- 
tons un  grand  nombre  pour  ne  pas  être  trop  long. 

Au  pays  de  Saxe,  dans  un  monastère  du  diocèse 
de  Hildesheim,  un  moine  de  Tordre  deCiteaux,  nommé 
Henri,  était  accablé  d'une  grande  infirmité  :  il  faisait 
.  compassion,  et  troublait  tout  le  monde  par  ses  cla- 
meurs. Une  nuit,  il  lui  apparut  une  dame  vénérable, 
revêtue  d'habits  blancs,  qui  lui  donna  avis  que  s'il  dé* 
sirait  recouvrer  la  santé,  il  se  vouât  à  la  bienheureuse 
Elisabeth.  La  nuit  suivante  il  eut  une  apparition  sem- 
blable et  reçut  les  mêmes  avis.  Or,  ce  moine,  en  l'ab- 
sence de  l'abbé  et  du  prieur,  fit  le  vœu  avec  la  per- 
mission d'un  supérieur.  La  troisième  nuit,  cette  dame 
lui  apparut,  fit  sur  lui  le  signe  de  la  croix,  et  aussitôt 
il  fut  guéri.  Quand  l'abbé  et  le  prieur  furent  de  retour 
et  qu'ils  apprirent  ces  faits,  ils  furent  étonnés  de  le 
savoir  guéri;  mais  ils  doutaient  beaucoup  s'il  devail 
accomplir  son  vœu,  puisqu'il  n'est  pas  permis  à  un 
moine  de  faire  quelque  vœu  que  ce  soit,  ni  de  s'obli- 
ger de  cette  manière.  Le  prieur  ajouta  que  souvent  les 
moines  étaient  trompés  par  l'apparition  du  démon  qui 
les  portait  sous  prétexte  de  bien  faire,  à  ces  choses 
illicites,  et  qu'il  fallait  en  conséquence  conseiller  à  ce 
moine  de  raffermir  par  la  confession  son  esprit 
ébranlé  :  or,  la  nuit  suivante,  la  même  personne  appa- 
rut au  moine  et  lui  dit  :  «  Tu  seras  toujours  infirme, 
jusqu'à  ce  que  tu  accomplisses  ce  que  tu  as  fait  vœu 
d'exécuter.  »  Et  à  l'instant  la  même  infirmité  se  saisit 


SAINTE    ELISABETH  333 

de  lui,   et  il  commença  à  être  tourmenté  des  mêmes 

souffrances.  Quand  l'abbé  eut  appris  cela,  il  lui  donna 

l'autorisation  et  lui  fit  remettre  de  la  cire  pour  en  faire 

ut*c     image.  Bientôt   il   fut  guéri,   et  il  s'appliqua  à 

a<^«^omplir  le  vœu  qu'il  avait  fait.  Dans  la  suite,  il  ne 

ressentit  plus  l'infirmité  dont  il  était  accablé.  —  Une 

j^^arie  fille,  nommée  Bénigne,  du  diocèse  de  Mayence, 

ayant  demandé  de  la  boisson  à  une  servante,  celle-ci 

l1*  ■    présenta  à  boire,  en  disant  :  «  Prends  et  bois  le 

dï»fc>le.  »  Alors  il  sembla  à  la  jeune  fille  qu'un  tison 

er^flammé  lui  descendait  par  le  gosier,  elle  criait  qu'elle 

a^v~»ït  mal  au  cou.  Aussitôt  son  ventre  enfla  comme 

UI^c  outre  et  on  aurait  dit  que  quelque  chose  courait 

<lar*K  son  ventre  d'un  côté  et  d'autre.   Elle  poussait 

^^  gémissements  pitoyables,  proférait  des  paroles  in- 
sensées, et  on  la  croyait  obsédée  par  le  démon.  Elle 

rest^  deux  ans  en  cet  état.  On  la  conduisit  donc  au 

tombeau  de  sainte  Elisabeth,  et  on  y  fit  un  vœu  pour 
e  >  pendant  qu'elle  était  placée  sur  la  tombe,  elle 

Pa*~**t  comme  inanimée;  mais  quand  on  lui  eut  offert, 

**u  *nême  endroit,  un  peu  de  pain  à  manger  et  de  l'eau 
^^ite  à  boire,  tout  à  coup,  au  saisissement  et  à  l'ad- 

[^■^^tion  de  tous  les  assistants,  elle  se  leva  çruérie.  — 

T  T  . 

**  homme  du  diocèse  d'Utrecht,  nommé  Gédéric,  avait 

J;erclu  l'usage  d'une  main  :  elle  était  paralysée  ;  deux 

0|s  il  avait  visité  le  tombeau  de  la  bienheureuse  Eli- 

'  ^**eth  sans  avoir  été  guéri  :  il  v  vint  une  troisième 

*^,  avec  beaucoup  de  dévotion,  en  compagnie  de  sa 

^^me.  Pendant  la  route,  il  rencontra  un  vieillard  d'un 

Hpect  vénérable  qu'il  salua  et  auquel  il  demanda  d'où 

tenait.  Celui-ci  répondit  qu'il  venait  de  Marbourg 


334  LA    LÉGENDE    DOREE 

où  reposait  le  corps  de  sainte  Elisabeth  et  qu'il  s'y 
opérait  une  infinité  de  miracles.  Alors  Gédéric  lui 
exposa  son  infirmité  ;  le  vieillard  leva  la  main  et  le  bé- 
nit en  disant  :  «  Va,  et  sois  stir  que  tu  recevras  la 
santé,  pourvu  que  tu  mettes  ta  main  malade  au  che- 
vet du  sépulcre,  dans  un  trou  creusé  sous  la  pierre  ; 
plus  profond  tu  l'enfonceras,  plus  vite  tu  seras  guéri. 
Alors  pense  en  toi-même  à  saint  Nicolas,  parce 
qu'il  est  comme  le  compagnon  et  l'associé  de  sainte  . 
Elisabeth  avec  laquelle  il  coopère  dans  ses  miracles.  » 
Il  ajouta  qu'il  se  trouvait  des  insensés  qui  se  retiraient 
immédiatement  après  avoir  jeté  leur  offrande,  tandis 
qu'il  est  agréable  aux  saints  qu'on  apporte  une  cer- 
taine persévérance  quand  on  implore  leurs  suffrages. 
A  l'instant  le  vieillard  disparut,  et  ils  ne  purent  plus- 
le  voir.  Après  quoi  ils  continuèrent  leur  chemin,  rem- 
plis d'admiration,  et  avec  la  confiance  d'obtenir  la 
santé.  A  peine  donc  Gédéric  eut-il  mis  la  main,  d'a- 
près l'avis  du  vieillard,  sous  la  pierre  du  monument, 
qu'il  la  retira  aussitôt  entièrement  guérie.  —  Un 
homme  du  diocèse  de  Cologne,  nommé  Hcrmann,  était 
retenu  en  prison  par  le  juçc.  11  s'en  remit  entièrement 
à  Dieu,  et  invoqua,  avec  toute  la  dévotion  possible 
sainte  Elisabeth  et  maître  Conrad  à  son  aide.  La  nuit 
suivante,  ils  lui  apparurent  tous  les  deux  ensemble, 
environnés  d'une  grande  lumière,  et  lui  donnèrent 
toute  sorte  de  consolations.  Enfin  une  sentence  le 
condamna  à  être  pendu,  et  il  fut  exécuté  à  un  gibet 
éloigné  d'un  mille  teutonique.  Cependant  le  juge 
accorda  aux  parents  de  le  détacher  et  de  l'ensevelir 
dans  un   tombeau.  On   prépara  la  fosse,  et   quand  ïf 


:  SAINTE    ELISABETH  33?) 

eut  été  détaché,  son  père  et  son  oncle  se  mirent  à  in- 
voquer, pour  le  mort,  le  patronage  de  la  bienheureuse 
Elisabeth,  et  à  l'admiration  et  à  la  stupéfaction  de  tous, 
celui  qui  était  mort  se  leva  vivant.  —  Un  écolier  du 
diocèse  de  Mayence,  nommé  Witard,  en  péchant  un 
jour  sans  précaution,  se  laissa  choir  dans  le  fleuve  ; 
son  corps  ne  fut  retiré  de  l'eau  que  longtemps  après  : 
on  le  trouva  sans  sentiment,  sans  mouvement  et  raide  ; 
comme  on  ne  rencontrait  en  lui  aucun  signe  de  vie, 
tout  le  monde  le  crut  mort.  Alors  on  implore  les  mé- 
rites de  la  bienheureuse  Elisabeth,  et  au  vu  et  à  l'admi- 
ration générale,  la  santé  et  la  vie  lui  sont  rendues.  — 
Un  enfant  de  trois  ans  et  demi,  du  diocèse  de  Mayence, 
nommé  Ugolin,  ayant  rendu  l'esprit,  sa  mère  le  porta 
roidi  et  sans  vie,  pendant  l'espace  de  quatre  milles 
teutoniques,  pour  invoquer  sainte  Elisabeth  en  toute 
dévotion,  et  elle  recouvra  son  enfant,  vivant  et  en 
bonne  santé.  —  Un  enfant  de  quatre  ans  était,  tombé 
dans  un  puits  :  quelqu'un  venu  pour  puiser  de  l'eau 
remarqua  qu'il  y  avait  au  fond  un  enfant  noyé.  11  eut 
de  la  peine  aie  retirer  et  le  trouva  mort.  Les  preuves 
de  sa  mort  étaient  la  longue  durée  du  temps  qu'il  était 
resté  dans  l'eau,  la  rigidité  du  corps,  sa  bouche  et  ses 
yeux  horriblement  ouverts,  la  peau  noire,  le  gonfle- 
ment du  ventre,  et  une  entière  absence  de  mouvement 
et  de  sentiment.  Pour  le  ressusciter,  on  fit  un  vœu  à 
sainte  Elisabeth,  et  aussitôt  il  fut  rendu  à  la  vie.  — 
Une  jeune  fille  s'était  noyée  dans  un  fleuve:  quand 
ou  l'en  retira,  elle  fut  rendue  à  la  vie  par  les  mérites 
de  la  bienheureuse  Elisabeth.  —  Un  homme  nommé 
Frédéric,  du  diocèse  de  Mayence,  très  habile  nageur, 


r 


336  LA    LÉGENDE    DOREE 

en  se  baignant  un  jour,  se  moquait  d'un  pauvre  qui 
avait  recouvré  la  vue  par  le  moyen  de  sainte  Elisabeth; 
il  lui  jetait  de  l'eau  à  la  figure  par  dérision  :  alors  le 
pauvre  agacé  dit  :  «  Que  cette  sainte  dame,  qui  m'a 
donné  guérison,  me  venge  de  toi  ;  de  telle  façon  que 
tu  ne  sortes  pas  de  là  sinon  mort  et  noyé.  »  Frédéric, 
faisant  peu  de  cas  de  l'imprécation  du  pauvre,  se  lança 
dans  l'eau  avec  délectation  ;  mais  les  forces  venant  à 
lui  manquer,  il  ne  put  s'aider,  et  il  alla  au  fond  comme 
une  pierre.  Après  l'avoir  cherché  pendant  longtemps, 
on  le  tira  de  l'eau  mort,  et  comme  on  le  pleurait  beau- 
coup, quelques-uns  de  ses  parents  se  mirent  à  faire 
un  vœu  pour  lui  à  la  bienheureuse  Elisabeth  et  à  im- 
plorer son  suffrage  avec  grande  dévotion.  Aussitôt 
l'esprit  lui  revint  et  il  se  leva  vivant  et  sain.  —  Un 
nommé  Jean,  du  diocèse  de  Mayence,  avait  été  pris  en 
compagnie  d'un  voleur  et  condamné  à  être  pendu  avec 
lui  :  il  conjura  un  chacun  de  prier  la  bienheureuse  Eli- 
sabeth de  l'aider  selon  qu'il  le  méritait.  Quand  il  fui 
pendu,  il  entendit  au-dessus  de  lui  une  voix  qui  lui 
disait:  «  Courage,  aie  confiance  en  sainte  Elisabeth, 
et  tu  seras  délivré.  »  A  l'instant,  l'autre  restant  sus- 
pendu, la  corde  cassa  et  Jean  tomba  fort  lourdement 
de  toute  la  hauteur  du  gibet  sans  se  faire  aucun  mal, 
bien  que  sa  chemise,  qui  était  neuve,  eût  été  déchirée. 
Il  se  mit  à  dire  tout  égaudi  :  «  Sainte  Elisabeth,  vous 
m'avez  délivré,  et  vous  m'avez  fait  tomber  sur  une 
place  qui  n'était  pas  dure.  »  Quelques  personnes  di- 
rent alors  qu'il  fallait  le  pendre  une  seconde  fois, 
mais  le  juge  dit  :  «  Dieu  l'a  délivré,  je  ne  permettrai 
pas  qu'on  le  pende  de  nouveau.  »  —  Unconvers  d'un 


SAINTE    ELISABETH  337 

monastère  du  diocèse  de  Mayence,  nommé  Volmar, 
homme  fort  pieux,  mortifiait  sa  chair  au  point  qu'il 
passa  environ  vingt  ans  avec  une  cuirasse  sur  le 
corps,  et  couchant  sur  des  pierres  et  des  morceaux  de 
bois;  comme  il  était  au  moulin,  la  meule  lui  saisit  la 
main  qu'elle  écrasa,  de  sorte  que  la  chair  resta  arra- 
chée d'un  côté  et  d'autre,  que  ses  os  et  ses  nerfs  fu- 
rent broyés  ;  on  eut  dit  que  la  main  avait  été  piléedans 
un  mortier:  ses  douleurs  étaient  si  aiguës  qu'il  de- 
mandait qu'on  la  lui  coupât.  Or,  comme  il  invoquait 
fréquemment  la  bienheureuse  Elisabeth  à  son  secours, 
parce  qu'elle  avait  eu  de  l'affection  pour  lui  quand  elle 
vivait,  elle  lui  apparut  une  nuit  et  lui  dit  :  «  Veux-tu 
être  guéri?  »  Le  convers  lui  répondit  :  «  Volontiers.  » 
Alors  elle  lui  prit  la  main,  lui  guérit  les  nerfs,  remit 
ses  os  en  leur  entier,  rétablit  la  chair  sur  chaque  face, 
et  lui  rendit  la  santé.  Le  matin,  il  se  trouva  parfaite- 
ment guéri,  et  montra  à  tout  ^e  couvent  stupéfait  sa 
main  en  bon  état. 

Un  enfant  de  cinq  ans,  nommé  Discret,  du  diocèse 
de  Mayence,  qui  était  venu  au  monde  aveugle,  recou- 
vra la  vue  par  les  mérites  de  la  bienheureuse  Elisa- 
beth. Sans  qu'il  eût  de  cils,  une  pellicule  qui  n'était 
pas  fendue  lui  couvrait  les  yeux  entièrement,  et  rien 
n'indiquait  que  l'organe  de  la  vue  eût  existé  chez  lui. 
Sa  mère  le  conduisit  donc  au  tombeau  de  la  bienheu- 
reuse Elisabeth,  et  lui  frotta  les  yeux  avec  la  terre  du 
sépulcre,  en  invoquant  sur  lui  les  mérites  de  la 
sainte  ;  et  voici  que  la  peau  se  déchire  par  le  milieu, 
et  qu'on  aperçoit  de  petits  yeux  troubles  et  sanguino- 
lents. Ce  fut  ainsi  que  cet  enfant  dut  aux  mérites  et 
m.  22 


338  LA    LÉGENDE    DOREE 

aux  suffrages  de  sainte  Elisabeth  de  jouir  du  bonheur 
de  la  vue.  —  Une  jeune  fille  du  même  diocèse,  nom- 
mée Béatrice,  après  avoir  été  en  proie  à  quantité 
d'infirmités  graves,  devint  bossue  par  devant  et  par 
derrière,  et  tellement  courbée  qu'elle  ne  pouvait  se 
redresser  en  aucun  sens  ;  elle  était  obligée  de  mettre 
les  mains  sur  les  genoux  pour  pouvoir  soutenir  son 
corps.  Sa  mère  la  porta  dans  une  hotte  au  tombeau 
de  sainte  Elisabeth,  où  elles  restèrent  dix  jours  sans 
que  sa  fille  éprouvât  aucun  soulagement.  La  mère, 
irritée,  murmura  contre  la  bienheureuse  Elisabeth,  en 
disant  :  «  Tu  accordes  tout  aux  autres,  et  moi  qui 
suis  misérable,  tu  ne  m'exauces  pas  ?  En  m'en  retour- 
nant, j'empêcherai  tous  ceux  queje  pourrai  de  te  visiter.» 
Or,  comme  elle  s'en  allait  en  colère,  et  que  déjà  elle  avait 
fait  un  mille  et  demi,  sa  fille  crucifiée  de  douleurs 
se  mit  à  pleurer  ;  enfin,  elle  s'endormit  et  vit  une  très 
belle  dame  au  visage  resplendissant,  qui  lui  dit,  en  la 
frottant  au  dos  et  à  la  poitrine  :  «  Lève-toi  et  mar- 
che. »  En  s'éveillant,  cette  fille  se  trouvant  guérie 
entièrement  de  sa  difformité  et  de  sa  curvature, 
raconta  sa  vision  à  sa  mère;  ce  fut  alors  grande  joie 
et  liesse.  Elles  revinrent  donc  au  tombeau  de  sainte 
Elisabeth,  pour  rendre  grâces  à  Dieu  et  à  elle  ;  après 
quoi,  elles  y  laissèrent  la  hotte  dans  laquelle  la  fille 
avait  été  apportée.  —  Une  femme,  appelée  Gertrude, 
du  même  diocèse,  était  paralysée  depuis  longues  an- 
nées des  deux  jambes,  et  avait  le  corps  tout  courbé. 
Elle  fut  avertie  en  songe  d'aller  implorer  les  mérites 
de  saint  Nicolas.  Elle  se  fit  donc  porter  à  l'église  de 
ce  saint,  et  elle  recouvra  l'usage  d'une  jambe.  Enfin, 


SAINTE    ELISABETH  339 

conduite  au  tombeau  de  la  bienheureuse  Elisabeth, 
elle  fut  posée  sur  le  tombeau  où,  après  avoir  éprouvé 
de  cuisantes  douleurs  et  être  devenue  comme  insensée, 
elle  se  releva  saine  et  sauve.  —  Une  femme,  appelée 
Scintrude,  du  même  diocèse,  était  restée  un  an  tout 
à  fait  aveugle  ;  elle  se  faisait  conduire  avec  le  secours 
des  autres  ;  amenée  pour  prier  sainte  Elisabeth  de 
tout  son  cœur,  elle  recouvra  la  vue.  —  lTn  homme,  du 
nom  de  Henri,  du  diocèse  de  Mayence,  était  entière- 
ment privé  de  la  vue  ;  il  vint  visiter  le  sépulcre  de 
sainte  Elisabeth,  et  recouvra  l'usage  de  ses  yeux. 
Dans  la  suite,  ce  même  homme  fut  affligé  d'un  flux 
de  sang  si  violent,  que  sa  famille  le  crut  près  de  mou- 
rir ;  ayant  pris  de  la  terre  du  sépulcre  de  sainte  Elisa- 
beth, il  la  mêla  avec  de  l'eau  qu'il  but,  et  recouvra 
pleine  santé.  —  Une  jeune  fille,  appelée  Mechtilde, 
du  diocèse  de  Trêves,  avait  perdu  l'usage  de  la  vue 
et  de  l'ouïe,  comme  aussi  la  parole  et  le  marcher  ;  son 
père  et  sa  mère  la  vouèrent  à  sainte  Elisabeth,  et  ils 
la  reçurent  guérie,  en  célébrant  lesjouanges  de  Dieu 
et  de  la  sainte.  —  Une  femme,  nommée  Hélibinge,  du 
diocèse  de  Trêves,  était  aveugle  depuis  un  an  ;  elle 
avait  invoqué  les  mérites  de  la  bienheureuse  Elisabeth, 
quand  elle  se  fit  conduire  à  son  tombeau  ;  elle  y  recou- 
vra l'usage  d'un  œil.  Revenue  chez  elle,  elle  ressentit 
de  fortes  douleurs  dans  l'autre.  Elle  eut  encore  recours 
à  l'intercession  de  notre  sainte,  qui  lui  apparut. 
«  Va,  lui  dit-elle,  à  l'autel,  et  fais-toi  ventiler  les 
yeux  avec  le  corporal,  et  tu  seras  guérie.  »  Elle  fit  ce 
qui  lui  avait  été  commandé,  et  fut  guérie.  —  Un 
homme,  dommé  Théodorîc,  du  diocèse  de  Mayence, 


340  LA.  LÉGENDE  DORÉE 

était  infirme  de»  genoux  et  des  jambes,  au  point  de 
ne  pouvoir  marcher  sans  être  soutenu  par  quelqu'un. 
II  fit  vœu  d'aller  visiter  le  tombeau  de  sainte  Elisabeth, 
et  d'y  faire  ses  offrandes.  Or,  quoique  son  pays  en 
f&t  éloigné  seulement  de  dix  milles,  ce  fut  à  peine 
qu'il  put  y  arriver  en  huit  jours.  Après  y  être  resté 
quatre  semaines  sans  éprouver  aucun  soulageaient,  il 
revenait  chez  lui,  quand,  une  fois  étant  couché  quel- 
que part  à  côté  d'un  autre  infirme,  il  vit  en  songe 
quelqu'un  venir  à  lui  et  l'arrosant  entièrement  avec 
de  l'eau.  Il  se  réveilla  en  colère  contre  son  compa- 
gnon :  «  Pourquoi,  lui  dit-il,  m'as-tu  couvert  d'eau  ?  » 
«Je  ne  t'ai  pas  couvert  d'eau,  repartit  l'autre,  mais 
je  crois  que  ce  sera  là  une  cause  de  santé  pour  toi.  » 
Théôdoric  se  leva  donc  et,  se  trouvant  entièrement 
guéri,  il  mit  ses  béquilles  sur  l'épaule  et  revint  au 
tombeau  de  sainte  Elisabeth  ;  et,  après  l'avoir  remer- 
ciée, il  revint  plein  de  joie  chez  lui. 


SAINTE  CÉCILE  * 


Cécile  vient  de  lys  du  ciel,  chemin  des  aveugles,  laborieuse 
pour  le  ciel  (lia).  Il  peut  encore  signifier  manquant  de  cécité  ;  il 
viendrait  encore  de  cœlo,  et  leos,  ciel  et  peuple.  Elle  fut  un  lys 
céleste  par  la  pudeur  de  virginité;  ou  bien  elle  est  appelée  lys 
parce  qu'elle  posséda  la  blancheur  de  pureté,  la  verdeur  de 
conscience  et  l'odeur  de  bonne  réputation.  Elle  fut  la  voie  des 
aveugles,  par  les  exemples  qu'elle  offrit;  le  ciel,  par  sa  con- 

*  Légende  compilée  d'après  ses  actes  regardés  comme 
authentiques,  el  qui  ont  servi  au  Bréviaire, 


SAINTE    CÉCILE  341 

templation  assidue,  et  lia,  laborieuse  par  ses  bonnes  œuvres 
continuelles.  Cécile  veut  encore  dire  ciel,  parce  que,  selon 
Isidore,  les  philosophes  ont  dit  que  le  ciel  est  tournant,  rond 
et  brûlant.  De  même,  Cécile  fut  tournante  par  assiduité  au 
travail,  ronde  par  persévérance,  brûlante  par  charité  ardente. 
Elle  manqua  de  cécité  par  l'éclat  de  sa  sagesse  ;  elle  fut  le  ciel 
du  peuple,  parce  que  dans  elle  comme  dans  un  ciel  spirituel, 
le  peuple  regarde  le  soleil,  la  lune  et  les  étoiles,  c'est-à-dire 
regarde  pour  les  imiter  et  la  perspicacité  de  sa  sagesse,  et  la 
magnanimité  de  sa  foi,  et  la  variété  de  ses  vertus. 

Cécile,  vierge  très  illustre,  issue  d'une  famille  noble 
parmi  les  Romains,  el  nourrie  dès  le  berceau  dans  la 
foi  chrétienne,  portait  constamment  l'évangile  du 
Christ  caché  sur  sa  poitrine.  Ses  entretiens  avec  Dieu 
et  sa  prière  ne  cessaient  ni  le  jour  ni  la  nuit,  et  elle 
sollicitait  le  Seigneur  de  lui  conserver  sa  virginité. 
Elle  avait  été  fiancée  à  un  jeune  homme  appelé  Valé- 
rien,  et  au  moment  où  ses  noces  devaient  être  célé- 
brées, elle  portait,  sur  sa  chair,  un  cilice  que  recou- 
vraient des  vêtements  brodés  d'or;  et  pendant  que  le 
chœur  des  musiciens  chantait,  Cécile  chantait  aussi 
dans  son  cœur  h  celui  qui  était  son  unique  soutien, 
en  disant  :  «  Que  mon  cœur,  Seigneur,  et  que  mon 
corps  demeurent  toujours  purs,  afin  que  je  n'éprouve 
point  de  confusion.  »  Elle  passa,  dans  la  prière  et  le 
jeûne,  deux  ou  trois  jours,  en  recommandant  au  Sei- 
gneur ses  appréhensions.  Enfin,  arriva  la  nuit  où  elle 
se  retira  avec  son  époux  dans  le  secret  de  l'apparte- 
ment nuptial.  Elle  adresse  alors  ces  paroles  à  Valé- 
rien  :  «  O  jeune  et  tendre  ami,  j'ai  un  secret  à  te 
confier,  si  tu  veux  à  l'instant  me  jurer  que  tu  le 
garderas  très  rigoureusement.  »  Valérien  jure  qu'au- 
iii.  22' 


342  LA    LÉGENDE    DOREE 

cune  contrainte  ne  le  forcera  à  le  dévoiler,  qu'aucun 
motif  ne  le  lui  fera  trahir.  Alors  Cécile  lui  dit  :  «  J'ai 
pour  amant  un  ange  de  Dieu  qui  veille  sur  mon  corps 
avec  une  extrême  sollicitude.  S'il  s'aperçoit  le  moins 
du  monde  que  tu  me  touches,  étant  poussé  par  un 
amour  qui  me  souille,  aussitôt  il  te  frappera,  et  tu 
perdras  la  fleur  de  la  charmante  jeunesse  ;  mais  s'il 
voit  que  tu  m'aimes  d'un  amour  sincère,  il  t'aimera 
comme  il  m'aime,  et  il  te  montrera  sa  gloire.  »  Alors 
Valérien,  maîtrisé  par  la  grâce  de  Dieu,  répondit  : 
«  Si  tu  veux  que  je  te  croie,  fais-moi  voir  cet  ange, 
et  si  je  m'assure  que  c'est  vraiment  un  ange  de  Dieu, 
je  ferai  ce  à  quoi  tu  m'exhortes  ;  mais  si  tu  aimes  un 
autre  homme,  je  vous  frapperai  l'un  et  l'autre  de 
mon  glaive.  »  Cécile  lui  dit  :  «  Si  tu  veux  croire  au 
vrai  Dieu,  et  que  tu  promettes  de  te  faire  baptiser,  tu 
pourras  le  voir.  Alors,  va  ;  sors  de  la  ville  par  la 
voie  qu'on  appelle  Appienne,  jusqu'à  la  troisième 
colonne  milliaire,  et  tu  diras  aux  pauvres  que  tu 
trouveras  là  :  «  Cécile  m'envoie  vers  vous,  afin  que 
vous  me  fassiez  voir  le  saint  vieillard  Urbain  ;  j'ai  un 
message  secret  à  lui  transmettre.  »  Quand  tu  seras 
devant  lui,  rapporte  toutes  mes  paroles,  et  après  qu'il 
t'aura  purifié,  tu  reviendras,  et  tu  verras  l'ange  lui- 
même.  »  Alors  Valérien  se  mil  en  chemin,  et,  d'après 
les  renseignements  qu'il  avait  reçus,  il  trouva  le  saint 
évèque  Urbain  caché  au  milieu  des  tombeaux  des 
martyrs.  11  lui  raconta  tout  ce  que  Cécile  lui  avait 
dit.  Urbain,  étendant  alors  les  mains  vers  le  ciel, 
s'écrie,  les  yeux  pleins  de  larmes  :  «  Seigneur  J.-C, 
rauteur  des  chastes  résolutions,  recevez  les  fruits  des 


SAINTE    CÉCILE  343 

onces  que  vous  avez  jetées  dans  le  sein  de  Cécile; 
neur  J.-C,  le  bon  pasteur,  Cécile,  votre  servante, 
*ous     a  servi   comme  une  éloquente  abeille;  car  cet 
^poux,  qu'elle  a  reçu  comme  un  lion  féroce,  elle  vous 
*  a    dressé  comme  on  fait  de  l'agneau  le  plus  doux.  » 
*k    "V'oici  que  tout  à  coup  apparut  un  vieillard  couvert 
dft     vêtements  blancs  comme  la  neige,  et  tenant  à  la 
maïix    un  livre  écrit  en   lettres  d'or.   En   le   voyant, 
^alt*i-ien,  saisi  de  terreur,  tombe  comme  mort.  Relevé 
pa**     le  vieillard,  il  lit  ces  mots  :  «  Un  Dieu,  une  foi, 
un  h>aptême  ;  un  seul  Dieu,  père  de  toutes  choses,  qui 
fca^    au-dessus  de  nous  tous,  et  au-dessus  de  tout  et 
c"U  nous  tous.  »  Quand  Valérien  eut  achevé  de  lire,  le 
v\eî\]ard  lui  dit  :  «  Crois-tu  qu'il    en   soit   ainsi,  ou 
doutes-tu  encore?  »  Valérien  s'écria  :  «  Sous  le  ciel, 
aucune  vérité  n'est  plus  croyable.  »  Aussitôt,  le  vieil- 
lard disparut,  et  Valérien  reçut  le  baptême  des  mains 
d'Urbain.  En  rentrant,    il  trouva,   dans  la  chambre, 
Cécile  qui  s'entretenait  avec  l'ange.  Or,  cet  ange  tenait 
à  la  main  deux  couronnes   tressées  avec  des  roses  et 
des  lys;  il  en  donna  une  à  Cécile  et  l'autre  à  Valé- 
rien, en  disant  :  «  Gardez  ces  couronnes  d'un  cœur 
sans  tache  et  d'un  corps  pur;  car  c'est  du  paradis  de 
Dieu   que  je  vous  les  ai   apportées.  Jamais   elles  ne 
se  faneront,  ni  ne  perdront   leur   parfum  ;    elles   ne 
seront  visibles  qu'à  ceux   qui   aimeront  la  chasteté. 
Quant  à  toi,  Valérien,  pour  avoir  suivi  un  conseil  profi- 
table, demande  ce  que  tu  voudras,  et  tu  l'obtiendras.  » 
Valérien   lui   répondit  :  «  Rien   ne  m'est  plus  doux 
en  cette  vie  que  l'affection  de  mon  unique  frère.  Je 
demande  donc  qu'il  connaisse  la  vérité  avec  moi.  » 


r 


344  LA    LÉGENDE    DOREE 

L'ange  lui  dit  :  a  Ta  demande  plaît  au  Seigneur,  et 
tous  deux  vous  arriverez  auprès  de  lui  avec  la  palme 
du  martyre.  » 

Après  quoi,  entra  Tiburce,  frère  de  Valérien,  qui, 
ayant  senti  une  odeur  de  roses  extraordinaire  :  «  Je 
m'étonne,  dit-il,  que,  dans  cette  saison,  on  respire 
cette  odeur  de  roses  et  de  lys.  Quand  je  tiendrais  ces 
fleurs  dans  mes  mains,  elles  ne  répandraient  pas  un 
parfum  d'une  plus  grande  suavité.  Je  vous  avoue  que 
je  suis  tellement  ranimé  que  je  crois  être  tout  à  fait 
changé.  »  Valérien  lui  dit  :  «  Nous  avons  des  couronnes 
que  tes  yeux  ne  peuvent  voir  ;  elles  réunissent  l'éclat 
de  la  pourpre  à  la  blancheur  de  la  neige:  et  de  même 
qu'à  ma  demande  tu  en  as  ressenti  l'odeur,  de  même 
aussi,  si  tu  crois,  tu  pourras  les  voir.  »  Tiburce  ré- 
pondit :  «  Est-ce  que  je  rêve  en  t'écoutant,  Valérien, 
ou  dis-tu  vrai?  »  Valérien  lui  dit  :  «  Jusqu'ici,  nous 
n'avons  vécu  qu'en  songe,  au  lieu  que  maintenant, 
nous  sommes  dans  la  vérité.  »  Tiburce  reprit:  «  D'où 
sais-tu  cela?  »  Valérien  répondit:  «L'ange  du  Sei- 
gneur m'a  instruit,  et  tu  pourras  le  voir  toi-même 
quand  tu  seras  purifié  et  que  tuauras  renoncé  à  toutes 
les  idoles.  »  Ce  miracle  des  couronnes  de  roses  est 
attesté  par  saint  Ambroise  qui  dit  dans  la  Préface  : 
«  Sainte  Cécile  fut  tellement  remplie  du  don  céleste 
qu'elle  reçut  la  palme  du  martyre  :  elle  maudit  le 
monde  et  les  joies  du  mariage.  A  elle  revient  l'hon- 
neur de  la  confession  glorieuse  de  Valérien,  son  époux, 
et  de  Tiburce  que  vous  avez  couronnés,  Seigneur,  de 
fleurs  odoriférantes  par  la  main  d'un  ange.  Une  vierge 
conduisit  ces  hommes  à  la  gloire.  Le  monde  connut 


SAINTE    CECILE  345 

combien  a  de  valeur  le    sacrifice    de  la    chasteté.  » 
Alors  Cécile  prouva  à  Tiburce  avec  tant  d'évidence 
que  toutes  les  idoles  sont  insensibles  et  muettes,  que 
celui-ci  répondit  :   «  Qui  ne  croit  pas  ces  choses  est 
une  brute.  »  Cécile  embrassant  alors  la  poitrine  de  son 
beau-frère,  dit  :   «  C'est  aujourd'hui  que  je  te  recon- 
nais pour  mon  frère.  De  même  que  l'amour  de  Dieu 
a  fait  de  ton  frère  mon  époux,  de  même  le  mépris  que 
tu  professes  pour  les  idoles  fait  de  toi  mon  frère.  Va 
donc  avec  ton  frère  recevoir  la  purification  ;  tu  verras 
alors  les  visages  angéliques.  »  Tiburce  dit  à  son  frère  : 
«  Je  te  conjure,  frère,  de  me  dire  à  qui  tu  vas  me  con- 
duire. »  «C'est à  l'évêque  Urbain, répondit Valérien.  » 
«  N'est-ce  pas,  dit  Tiburce,  cet  Urbain  qui  a  été  con- 
damné si  souvent  et  qui  demeure  encore  dans  des  sou- 
terrains? S'il  est  découvert,  il  sera  livré  aux  flammes, 
et  nous  serons  enveloppés  dans  les  mêmes  supplices 
que  lui.  Ainsi  pour  avoir  cherché  une  divinité  qui  se 
cache  dans  les  cieux,  nous  rencontrerons  sur  la  terre 
des  châtiments  qui  nous  consumeront.  »  Cécile  lui  dit  : 
«  Si  cette  vie  était  la  seule,  ce  serait  avec  raison  que 
nous  craindrions  de  la  perdre  :   mais  il  y  en  a  une 
autre  qui  n'est  jamais  perdue,  et  que  le  Fils  de  Dieu 
nous  a  fait  connaître.  Toutes  les  choses  qui   ont  été 
faites,  c'est  le  Fils  engendré  du  Père  qui  les  a  pro- 
duites. Tout  ce  qui  est  créé,  c'est  l'Esprit  qui  procède 
du  Père  qui  l'a  animé.  Or,  c'est  ce  Fils  de  Dieu  qui,  en 
venant  dans  le  monde,  nous  a  démontré  par  ses  pa- 
roles et  par  ses  miracles  qu'il  y  a  une  autre  vie.  » 
Tiburce  Fui  répondit  :  «  Tu  viens  de  dire,  bien  certaine- 
ment, qu'il  y  a  un  seul  Dieu,  et  comment  dis-tu  main- 


346  LA    LÉGENDE    DORÉE 

tenant  qu'il  y  en  a  trois?  »  Cécile- répliqua  :  «  De 
même  que  dans  la  sagesse  d'un  homme  il  se  trouve 
trois  facultés  :  le  génie,  la  mémoire  et  l'intelligence,  de 
même  dans  Tunique  essence  de  la  divinité,  il  peut  se 
trouver  trois  personnes.  »  Alors  elle  lui  parla  de  la 
venue  du  Fils  de  Dieu,  de  sa  passion  dont  elle  lui 
exposa  les  convenances  :  «  Si  le  Fils  de  Dieu  fut  chargé 
de  chaînes,  c'était  pour  affranchir  le  genre  humain 
des  liens  du  péché.  Celui  qui  est  béni  fut  maudit,  afin 
que  l'homme  maudit  fût  béni.  Il  souffrit  d'être  moqué 
afin  que  l'homme  fût  délivré  de  l'illusion  du  démon  ; 
il  reçut  sur  sa  tête  une  couronne  d'épines  pour  nous 
soustraire  à  h*  peine  capitale  ;  il  accepta  le  fiel  amer 
pour  guérir  dans  l'homme  le  goût  primitivement  sain  ; 
il  fut  dépouillé  pour  couvrir  la  nudité  de  nos  premiers 
parents  ;  il  fut  suspendu  sur  le  bois  pour  enlever  la 
prévarication  du  bois.  »  Alors  Tiburce  dit  à  son  frère  : 
«  Prends  pitié  de  moi  ;  conduis-moi  à  l'homme  de  Dieu 
afin  que  j'en  reçoive  la  purification.  »  Valérien  con- 
duisit donc  Tiburce  qui  fut  purifié;  dès  ce  moment, il 
voyait  souvent  les  anges,  et  tout  ce  qu'il  demandait,  il 
l'obtenait  aussitôt. 

Valérien  et  Tiburce  distribuaient  d'abondantes  au- 
mônes :  ils  donnaient  la  sépulture  aux  corps  des  saints 
que  le  préfet  Almachius  faisait  tuer.  Almachius  les  fit 
mander  devant  lui  et  les  interrogea  sur  les  motifs  qui 
les  portait  à  ensevelir  ceux  qui  étaient  condamnés 
comme  criminels.  «  Plût  au  ciel,  répondit  Tiburce,  que 
nous  fussions  les  serviteurs  de  ceux  que  tu  appelles 
clés  condamnés  !  Ils  ont  méprisé  ce  qui  paraît  être 
quelque  chose  et  n'est  rien  :  ils  ont  trouvé  ce  qui  paraît 


SAINTE    CÉCILE  347 

ne  pas  être,  mais  qui  existe  réellement.  »  Le  préfet 
lui  demanda  :  «  Quelle  est  donc  cette  chose?  »  «  Ce  qui 
paraît  exister  et  n'existe  pas,  répondit  Tiburce,  c'est 
tout  ce  qui  est  dans  ce  monde,  qui  conduit  l'homme 
à  ce  qui  n'existe  pas  :  quant  à  ce  qui  ne  parait  pas 
exister  et  qui  existe,  c'est  la  vie  des  justes  et  le  châti- 
ment des  coupables.  »  Le  préfet  reprit  :  «  Je  crois  que 
tu  ne  parles  pas  avec  ton  esprit.  »  Alors  il  ordonne 
de  faire  avancer  Valérien,  et  lui  dit:  «  Comme  la  tête 
de  ton  frère  n'est  pas  saine,  toi,  au  moins,  tu  sauras 
me  donner  une  réponse  sensée.  Il  est  certain  que  vous 
êtes  dans  une  grande  erreur,  puisque  vous  dédaignez 
les  plaisirs  et  que  vous  n'avez  d'attrait  que  pour  tout 
ce  qui  est  opposé  aux  délices.  »  Valérien  dit  alors 
qu'il  avait  vu,  au  temps  de  l'hiver,  des  hommes  oisifs 
et  railleurs  se  moquer  des  ouvriers  occupés  à  la  cul- 
ture des  champs  :  mais  au  temps  de  Tété,  quand  fut 
arrivé  le  moment  de  récolter  les  fruits  glorieux  de  leurs 
travaux,  ceux  qui  étaient  regardés  comme  des  insensés 
furent  dans  la  joie,  tandis  que  commencèrent  à  pleurer 
ceux  qui  paraissaient  les  plus  habiles.  «  C'est  ainsi 
que  nous,  poursuivit  Valérien,  nous  supportons  main- 
tenant l'ignominie  et  le  labeur;  mais  plus  tard,  nous 
recevrons  la  gloire  et  la  récompense  éternelle.  Quant 
à  vous,  vous  jouissez  maintenant  d'une  joie  qui  ne 
dure  pas,  mais  plus  tard  aussi,  vous  ne  trouverez 
qu'un  deuil  éternel.  »  Le  préfet  lui  dit  :  «  Ainsi  nous, 
et  nos  invincibles  princes,  nous  aurons  en  partage  un 
deuil  éternel,  tandis  que  vous  qui  êtes  les  personnes 
les  plus  viles,  vous  posséderez  une  joie  qui  n'aura  pas 
de  fin  ?  »  Valérien   répondit  :  «  Vous  n'êtes  que  de 


348  LA  LÉGENDE    DOREE 

pauvres  hommes  et  non  des  princes,  nés  à  notre  époque, 
qui  mourrez  bientôt  et  qui  rendrez  à  Dieu  un  compte 
plus  rigoureux  que  tous.  »  Alors  le  préfet  dit  :  «  Pour- 
quoi perdre  le  temps  en  des  discours  oiseux  ?  Offrez 
des  libations  aux  dieux,  et  allez-vous-en  sans  qu'on 
vous  ait  fait  subir  aucune  peine.  »  Les  saints  répli- 
quèrent :  «  Tous  les  jours  nous  offrons  un  sacrifice  au 
vrai  Dieu.  »  «  Quel  est  son  nom  ?  demanda  le  préfet  » 
«  Tu  ne  pourras  jamais  le  découvrir,  quand  bien  même 
tu  aurais  des  ailes  pour  voler,  répondit  Valérien.  » 
<(  Ainsi,  reprit  le  préfet,  Jupiter,  ce  n'est  pas  le  nom 
d'un  dieu?  »  Valérien  répondit  :  «  C'est  le  nom  d'un 
homicide  et  d'un  corrupteur.  »  Almachius  lui  dit  : 
«  Donc,  tout  l'univers  est  dans  l'erreur,  et  il  n'y  a  que 
ton  frère  et  toi  qui  connaissiez  le  vrai  Dieu?  »  Valé- 
rien répondit  :  «  Nous  ne  sommes  pas  les  seuls,  car  il 
est  devenu  impossible  de  compter  le  nombre  de  ceux 
qui  ont  embrassé  cette  doctrine  sainte.  »  Alors  les 
saints  furent  livrés  à  la  garde  de  Maxime.  Celui-ci  leur 
dit  :  «  0  noble  et  brillante  fleur  de  la  jeunesse  ro- 
maine !  o  frères  unis  par  un  amour  si  tendre!  Com- 
ment courez- vous  à  la  mort  ainsi  qu'à  un  festin?  » 
Valérien  lui  dit  que  s'il  promettait  de  croire,  il  ver- 
rait lui-même  leur  gloire  après  leur  mort  :  «  Que  je 
sois  consumé  par  la  foudre,  dit  Maxime,  si  je  ne  con- 
fesse pas  ce  Dieu  unique  que  vous  adorez  ;  quand  ce 
que  vous  dites  arrivera  !  »  Alors  Maxime,  toute  sa  fa- 
mille et  tous  les  bourreaux  crurent  et  reçurent  le 
baptême  dT'rbain  qui  vint  les  trouver  en  secret. 

Quand  doue  l'aurore  annonça  la  fin  de  la  nuit,  Cécile 
s'écria  eu  disant  :  «  Allons,  soldats  du   Christ,   reje- 


\ 


SAINTE    CÉCILE  349 

tez  les   œuvres    des    ténèbres,    et  revêtez-vous  des 
armes  de  la  lumière.  »  Les  saints  sont  alors  conduits 
au  quatrième  mille  hors  de  la  ville,  à  la  statue  de  Ju- 
piter; et  comme  ils  ne  voulaient  pas  sacrifier,  ils  sont 
décapités  l'un  et  l'autre.  Maxime  affirma  avec  serment, 
qu'au  moment  de  leur  martyre,  il  avait  vu  des  anges 
resplendissants,  et  leurs  âmes  comme  des  vierges  qui 
sortent  de  la  chambre  nuptiale.  Les  anges  les  por- 
taient au   ciel  dans  leur  giron.  Quand  Almachius  ap- 
prit que  Maxime  s'était  fait  chrétien,  il  le  fit  assommer 
avec  des  fouets  armés  de  balles  de  plomb,  jusqu'à  ce 
qu'il  eiU  rendu   l'esprit.  Cécile  ensevelit  son  corps  à 
côté  de  Valérien  et  de  Tiburce.  Cependant  Almachius 
fit  rechercher  les  biens  de  ces  deux  derniers  ;  et  or- 
donna  que    Cécile   comparût  devant  lui  comme    la 
femme  de  Valérien,  et  sacrifiât  aux  idoles,  sinon  qu'il 
serait  lancé  contre  elle  une  sentence  de  mort.  Comme 
les  appariteurs  la  poussaient  à  obéir  et  qu'ils  pleuraient 
beaucoup  de  ce  qu'une  jeune  femme  si  belle  et  si  noble 
se  livrât  de  plein  gré  à  la  mort,   elle  leur  dit  :  «  0 
bons  jeunes  gens,  ceci  n'est  point  perdre  sa  jeunesse, 
mais  la  changer;  c'est  donner  de  la  boue  pour  rece- 
voir de  l'or;  échanger  une  vile  habitation  et  en  prendre 
une  précieuse  :  donner  un  petit  coin    pour   recevoir 
une  place   brillamment  ornée.    Si  quelqu'un   voulait 
donner  de  l'or  pour  du  cuivre,  n'y  courriez-vous  pas 
en  toute  hâte?  Or,  Dieu  rend  cent  pour  un  qu'on  lui 
a  donné.  Croyez-vous  ce  que  je  viens  de  vous  dire?  » 
«  Nous   croyons,   répondirent-ils,  que    le  Christ  qui 
possède  une  telle  servante,  est  le  vrai  Dieu.  »  On  ap- 
pela l'évêque  Urbain  et  plus  de  quatre  cents  personnes 


1.KCESDK    DOREE 

Furent  baplisée-i.  Alors  Almachïus  se  fit  amener  sainle 
Cécile.  «  Quelle  est  ta  condition?  »  lui  dil-il.  Cécile  : 
«  .le  suis  libre  et  noble.  »  —  Almachius  :  «  C'est  au  su- 
jet de  la  religion  que  je  t'interroge.  »  —  Cécile  :  n  Ton 
interrogation  n'était  pas  exacte,  puisqu'elle  exigeait 
deux  réponses.  »  —  Almachius  :  «  Don  te  vient  tant 
de  présomption  en  me  répondant?  •>  —  Cécile  :  •<  D'une 
conscience  pure  et  d'une  conviction  sincère,  h  —  Al- 
niaetiius  ;  «  Ignores-tu  quel  est  mon  pouvoir  ?»  — 
Céeile  :  «  Ta  puissance  est  semblable  à  une  outre  rem  - 
plie  de  vent,  qu'une  aiguille  la  perce,  tout  ce  qu'elle 
avait  de  roîdeur  a  disparu,  et  toute  celte  roideur 
qu'elle  paraissait  avoir,  s'affaisse.  »  —  Almachius: 
«  Tu  as  commencé  par  des  injures  et  tu  poursuis  sur 
le  même  ton,  n  —  Cécile  :  «  On  ne  dit  pas  d'injure  à 
moins  qu'on  n'allègue  des  paroles  fausses.  Démontre 
que  j'ai  dit  une  injure,  alors  j'aurai  avancé  une  faus- 
seté :  ou  bien,  avoue  que  tu  te  trompes,  en  nie  calom- 
niant; nous  connaissons  la  sainteté  du  nom  de  Dîeu, 
et  nous  ne  pouvons  pas  le  renier.  Mieux  vaut  mourir 
pour  être  heureux  que  de  vivre  pour  être  mîsérahles.  « 
—  Almachïus  :  «  Pourquoi  parles-tu  avec  tant  d'or- 
gueil :  »  —  Cécile  :  «  Il  n'y  a  pas  d'orgueil,  il  y  a  ler- 
meté.  »  — Almachïus  :  «  Malheureuse,  ignores-tu  que 
le  pouvoir  de  vie  et  de  mort  m'a  été  confié?  »  —  Cé- 
cile :  «  Je  prouve,  et  c'est  un  fait  authentique,  que  tu 
viens  de  mentir  :  Tu  peux  ôter  la  vie  aux  vivants; 
mais  lu  ne  saurais  la  donner  aux  morts.  Tu  es  un 
ministre  de  mort,  mais  non  un  ministre  de  vie.  »  —  A1- 
machius  :  «  Laisse  là  ton  audace,  et  sacrifie  aux 
dieux.  »  —  Cécile  :  «  Je  ne  sais  où  tu  as  perdu  l'usage 


SAINTE    CÉCILE  351 

de  tes  yeux  :  car  les  dieux  dont  tu  parles,  nous  ne 
voyons  en  eux  que  des  pierres.  Palpe-les  plutôt,  et  au 
toucher  apprends  ce  que  tu  ne  peux  voir  avec  ta  vue.  » 
Alors  Almachius  la  fit  reconduire  chez  elle,   et   il 
ordonna  qu'elle  serait  brûlée  pendant  une  nuit  et  un 
jour  dans  un  bain  de  vapeur  bouillante.  Elle  y  resta 
comme  dans  un  endroit  frais,  sans  même  éprouver  la 
moindre  sueur.   Quand  Almachius  le  sut,   il  ordonna 
qu'elle  eût  la  tête  tranchée  dans  le  bain.  Le  bourreau 
la  frappa  par  trois  fois  au  cou,  sans  pouvoir  lui  cou- 
per Ja  tête.  Et  parce  qu'une  loi  défendait  de  frapper 
quatre  fois  la  victime,  le  bourreau  ensanglanté  laissa 
Cécile  à  demi  morte. 

Durant  les  trois  jours  qu'elle  survécut,  elle  donna 
tout   ce  qu'elle   possédait   aux    pauvres,    et  recom- 
manda à  révoque  Urbain    tous   ceux    qu'elle    avait 
convertis  :  «  J'ai  demandé,  lui   dit-elle,   ce  délai  de 
trois  jours   afin   de    recommander   ceux-ci    à  votre 
béatitude,  et  pour  que  vous  consacriez  celte  maison 
qui  m'appartient  afin  d'en  faire  une  église.  »  Or,  saint 
Urbain  ensevelit  son  corps  avec  ceux  des  évêques,  et 
consacra  sa  maison  qui  devint  une  église,  comme  elle 
l'avait  demandé. 

Elle  souffrit  vers  l'an  du  Seigneur  223,  du  temps 
de  ï'empereur  Alexandre.  On  lit  cependant  ailleurs 
qu'elle  souffrit  du  temps  de  Marc-Aurèle,  qui  régna 
vers  l'an  du  Seigneur  220. 


352  LA    LÉGENDE    DORÉE 


SAINT  CLEMENT  * 

Clément  veut  dire  glorieux  esprit,  venant  de  cleos,  gloire, 
et  mens,  esprit.  En  effet  son  esprit  fut  pur  de  toute  tache,  orné 
de  toute  vertu,  et  décoré  maintenant  de  toute  félicité.  Félicité 
qui  consiste,  d'après  saint  Augustin,  en  son  livre  De  la  Tri- 
nité, en  ce  que  notre  être  n'y  sera  pas  sujet  à  la  mort,  notre 
science  à  Terreur,  et  notre  amour  à  contradiction.  Ou  bien 
Clément  vient  de  clémence,  parce  qu'il  fut  clément  et  très 
miséricordieux.  Ou  bien  encore  Clément,  ainsi  qu'il  est  dit  au 
Glossaire,  signifie  doux,  juste,  mûr  et  pieux.  Il  fut  juste  dans 
ses  actions,  doux  dans  ses  paroles,  mûr  dans  sa  conduite, 
pieux  dans  ses  intentions.  11  a  intercalé  lui-même  sa  vie  dans 
son  itinéraire,  principalement  jusqu'à  l'endroit  où  il  montre 
comme  il  a  succédé  à-  saint  Pierre  dans  son  pontificat.  Le  reste 
est  recueilli  de  ses  gestes,  qui  se  trouvent  partout. 

Clément,  évoque,  était  d'une  noble  famille  de  Rome. 
Son  père  s'appelait  Faustinien  et  sa  mère  Macidiane; 
il  eut  deux  frères,  Faustin  et  Fauste.  Comme  Maci- 
diane était  douée  d'une  merveilleuse  beauté,  le  frère 

*  Dans  la  première  préface  du  Sacramentaire  attribué  a.  saint 
Léon  le  Grand,  on  trouve  indiqués  un  certain  nombre  de  faits 
de  la  légende  de  saint  Clément  :  on  y  voit  qu'il  quitta  sa  famille 
et  sa  patrie;  qu'il  parcourut  la  terre  et  la  mer  afin  de  trouver 
la  vérité  auprès  des  apôtres.  Alors  que  saint  Pierre  aurait  été 
son  maître,  il  recouvra  ses  parents  dans  un  pays  étranger.  Il 
v  est  déclaré  le  successeur  de  saint  Pierre,  et  enfin  martvr. 
C'est  le  fond  de  toute  la  légende.  Une  seconde  préface  du 
même  office  dit  qu'il  alla  à  la  recherche  de  ses  parents,  qu'il 
les  trouva  ;  qu'il  s'attacha  aux  apôtres.  Tout  cela  est  pris  de 
V Itinéraire  de  saint  Clément,  livre  sur  lequel  les  érudits  se 
sont  fort  partagés  et  que  presque  tous  font  remonter  a  la  tin 
du  u*  siècle  ou  du  moins  au  m*. 


SAINT    CLÉMENT  353 

de  son  mari  s'éprit  vivement  pour  elle  d'un  amour 
criminel.  Or,  comme  il  la  tourmentait  tous  les  jours  et 
qu'elle  ne  voulait  consentir  en  rien  en  ses  desseins, 
que  d'ailleurs  elle  n'osait  pas  révéler  ses  poursuites  à 
son  mari,  dans  la  crainte  de  susciter  des  inimitiés 
entre  les  deux  frères,  elle  pensa  un  certain  temps 
à  quitter  sa  patrie,  pour  laisser  calmer  cet  amour 
illicite,  qu'enflammait  sa  présence.  Afin  d'en  obtenir 
la  permission  de  son  mari,  elle  feignit,  avec  une 
grande  adresse,  d'avoir  eu  un  songe  qu'elle  lui  raconta 
ainsi  :  «  Un  homme  m'apparut  et  me  commanda  de 
quitter  la  ville  au  plus  tôt  avec  mes  deux  jumeaux, 
Faustinien  et  Fauste,  et  de  rester  absente  jusqu'à  ce 
qu'il  me  donnât  l'ordre  de  revenir.  Que  si  je  ne  le  fai- 
sais pas,  je  mourrais  en  même  temps  que  mes  deux 
fils.  »  En  entendant  ces  paroles,  Faustinien  fut  épou- 
vanté; il  envoya  donc  sa  femme  et  les  deux  enfants  à 
Athènes  avec  de  nombreux  serviteurs.  Quant  au  plus 
petit  qui  se  nommait  Clément,  âgé  seulement  de  cinq 
ans,  le  père  le  garda  auprès  de  soi  comme  un  sujet  de 
consolation.  Or,  comme  la  mère  naviguait  avec  ses  en- 
fants, une  nuit  que  le  vaisseau  fit  naufrage  elle  fut 
jetée  par  les  flots  sur  un  rocher  où  elle  se  sauva  sans 
eux.  Dans  la  conviction  qu'ils  avaient  péri,  elle  res- 
sentit une  si  grande  douleur  qu'elle  se  serait  préci- 
pitée au  fond  de  la  mer,  si  elle  n'eût  espéré  recueillir 
leurs  cadavres.  Mais,  quand  elle  vit  qu'elle  ne  pouvait 
les  retrouver  ni  vivants  ni  morts,  elle  se  mit  à  pousser 
des  clameurs  et  des  hurlements  extraordinaires,  se 
déchirant  les  mains  avec  les  dents;  elle  ne  voulait 
accepter  aucune  consolation  de  qui  que  ce  fût.  Il  y 
m.  23 


354  LA   LÉGENDE    DORÉE 

avait  là  beaucoup  de  femmes  qui  lui  racontaient  leurs 
propres  infortunes,  mais  sans  qu'elle  reçût  aucun  sou- 
lagement. Alors  se  présenta  une  femme  qui  dit  avoir 
perdu  dans  la  mer  son  mari  qui  était  un  jeune  mate- 
lot ;  elle  ajouta  que,  par  amour  pour  lui,  elle  avait 
refusé  de  se  remarier.  Macidiane,  ayant  ressenti  quel- 
que consolation  auprès  de  cette  femme,  resta  chez 
elle  en  se  procurant  sa  nourriture  de  chaque  jour  du 
travail  de  ses  mains.  Quelque  temps  après,  ses  mains 
qu'elle  avait  déchirées  par  ses  morsures  répétées,  de- 
vinrent insensibles  et  paralysées,  au  point  qu'elle  ne 
pouvait  plus  s'en  servir  pour  aucun  travail.  La  femme 
qui  l'avait  reçue  tomba  percluse,  et  ne  put  quitter  le 
lit.  Alors  Macidiane  fut  forcée  à  mendier,  et  elle  se 
nourrissait  avec  sou  hôtesse  de  ce  qu'elle  avait  pu 
trouver.  Un  an  après  que  Macidiane  avait  quitté  sa 
patrie  avec  ses  enfants,  son  mari  envoya  des  messa- 
gers à  Athènes  pour  les  rechercher  et  savoir  ce  qu'ils 
faisaient.  Mais  ceux  qui  avaient  été  envoyés  ne  re- 
vinrent pas.  Enfin  il  en  envoya  d'autres  qui  lui  rap- 
portèrent n'avoir  trouvé  d'eux  aucune  trace.  Alors 
Faustinien  laissa  son  fils  Clément  à  des  tuteurs,  et 
s'embarqua  lui-même  pour  aller  chercher  sa  femme 
et  ses  fils  ;  mais  il  ne  revint  pas  à  son  tour.  Pendant 
vin»l  ans,  saint  Clément  resta  abandonné  et  dans  l'im- 
possibilité d'avoir  aucun  renseignement  sur  son  père, 
sa  mère  et  ses  frères.  11  s'adonna  à  l'étude  des  lettres, 
et  devint  un  çrand  philosophe.  Il  s'appliquait  tout 
spécialement  à  savoir  comment  il  pourrait  acquérir 
la  preuve  de  l'immortalité  de  rame.  Pour  cela  il  fré- 
quentait   les   écoles  des  philosophes,   et  quand  il  en 


SAINT    CLÉMENT  35 


•* 


avait  rencontré  une  où  il  avait  découvert  une  preuve 
qu'il  était  immortel,  il  se  trouvait  dans  le  bonheur  ; 
mais  si  on  venait  à  conclure  qu'il  était  mortel,  il  se 
retirait  plein  de  tristesse. 

Enfin  saint  Barnabe  vint  à  Rome  et  prêcha  la  foi 
de  J.-C.  ;  mais  les  philosophes  se  moquaient  de  lui 
comme  d'un  fou  et  d'un  insensé.  L'un  d'eux  (quelques- 
uns  pensent  que  c'était  le  philosophe  Clément  qui  se 
moquait  de  l'apôtre  tout  d'abord  comme  les  autres,  et 
qui  méprisait  sa  prédication)  posa  cette  question  à 
saint  Barnabe  par  dérision  :  «  Le  moucheron  est  un 
tout  petit  animal  ;  comment  se  fait-il  qu'il  ait  six  pattes 
et  encore  des  ailes,  tandis  que  l'éléphant,  qui  est  si 
gros,  n'a  pas  d'ailes  et  seulement  quatre  pattes?  » 
a  Insensé,  lui  répondit  Barnabe,  je  pourrais  bien  faci- 
lement répondre  à  votre  question,  si  vous  paraissiez 
rechercher  à  connaître  la  vérité  :  mais  ce  serait  chose 
absurde  de  vous  parler  des  créatures,  puisque  leur 
créateur  vous  est  inconnu.  Que  si  vous  ne  connaissez 
pas  le  créateur,  il  est  juste  que  vous  vous  trompiez  au 
sujet  des  créatures.  »  Cette  parole  se  grava  au  fond 
du  cœur  du  philosophe  Clément  qui,  ayant  été  instruit 
par  Barnabe,  reçut  la  foi  en  J.-C,  et  s'en  alla  quelque 
temps  après  dans  la  Judée  trouver  saint  Pierre.  Cet 
apôtre  lui  expliqua  la  foi  chrétienne  et  lui  démontra 
avec  évidence  l'immortalité  de  l'âme.  En  ce  temps-là, 
Simon  le  magicien  avait  deux  disciples,  Aquila  et 
Nicolas,  qui,  reconnaissant  ses  impostures,  l'abandon- 
nèrent pour  se  réfugier  auprès  de  saint  Pierre  dont  ils 
devinrent  les  disciples.  Saint  Pierre  ayant  interrogé 
Clément  sur  sa  famille,  celui-ci  lui  raconta  tout  au 


356  LA   LÉGENDE   DORÉE 

long  ce  qu'il  savait  de  sa  mère  et  de  ses  frères,  ensuite 
de  son  père  ;  il  ajouta  qu'il  croyait  que  sa  mère  avait 
péri  dans  les  flots  avec  ses  frères,  et  que  son  père  était 
mort  de  chagrin,  ou  bien  aussi  dans  un  naufrage. 
Quand  saint  Pierre  entendit  cela,  il  ne  put  retenir  ses 
larmes.  Une  fois,  saint  Pierre  vint  avec  ses  disciples, 
à  Antandros,  et  de  là  à  une  île  éloignée  de  six  milles, 
où  restait  Macidiane,  la  mère  de  Clément,  et  où  se 
trouvaient  des  colonnes  de  verre  d'une  merveilleuse 
grandeur.  Pierre  étant  à  les  admirer  avec  les  autres, 
vit  Macidiane  qui  mendiait,  et  lui.  fit  des  reproches  de 
ce  qu'elle  ne  préférait  pas  travailler  de  ses  mains»  Elle 
répondit  :  «  Je  parais  bien  avoir  des  mains,  seigneur, 
mais  elles  ont  été  tellement  affaiblies  par  les  morsures 
qu'elles  sont  devenues  tout  à  fait  insensibles,  et  plût 
au  ciel  que  je  me  fusse  précipitée  dans  la  mer  pour 
ne  plus  vivre  davantage.  »  «  Que  dites- vous  là?  reprit 
saint  Pierre  ;  ne  savez  vous  pas  que  les  âmes  de  ceux 
qui  se  suicident  sont  gravement  punies?  »  «  Plût  à 
Dieu  qu'il  me  soit  prouvé  que  les  âmes  vivent  après 
la  mort  :  car  je  me  tuerais  bien  volontiers  afin  que  je 
puisse  voir  mes  chers  enfants,  ne  serait-ce  qu'une 
heure  !  »  Alors  saint  Pierre  lui  ayant  demandé  la  cause 
d'une  si  profonde  tristesse,  et  Macidiane  lui  ayant  ra- 
conté de  point  en  point  ce  qui  s'était  passé,  l'apôtre 
lui  dit  :  «  Il  y  a  chez  nous,  un  jeune  homme  nommé 
Clément  qui  prétend  que  ce  que  vous  racontez  est 
arrivé  à  sa  mère  et  à  ses  frères.  »  En  entendant  cela, 
elle  fut  frappée  d'une  stupeur  étrange  et  tomba  éva- 
nouie. Revenue  à  elle-même,  elle  dit  avec  larmes  : 
«  C'est  moi  qui  suis  la  mère  du  jeune  homme.  »  Et 


SAINT    CLÉMENT  357 

se  jetant  aux  pieds  de  saint  Pierre,  elle  le  pria  de  dai- 
gner lui  faire  voir  au  plus  tôt  son  fils.  Pierre  lui  dit  : 
<(  Quand  vous  verrez  ce  jeune  homme,  dissimulez  un 
Peu,  jusqu'à  que  ce  nous  soyons  sortis  de  l'île  avec 
*e  vaisseau.  »    Après  qu'elle  eut  promis  de  le  faire, 
Pierre  lui  prit  la  main  et  la  conduisit  au  vaisseau  où 
etail  Clément.  Quand  Clément  vit  saint  Pierre  condui- 
sant une  femme  par  la  main,  il  se  mit  à  rire.  Aussitôt 
^e  la  femme  fut  près  de  Clément,  elle  ne  put  se  con- 
tenir, se  jeta  à  son  cou  et  se  mit  à  l'embrasser  une 
infinité  de  fois.  Clément,  qui  la  prenait  pour  une  folle, 
la  repoussait  avec  une  grande  indignation,  et  il  ifen 
ressentit  pas  une  moins  grande  contre  saint  Pierre. 
Celui-ci  lui  dit  :  «  Que  fais-tu,  Clément,  mon  fils?  ne 
repousse  pas  ta  mère.  »  A  ces  mots,  Clément  tout  en 
larmes  tomba  dans  les  bras  de  sa  mère  qui  était  pâmée 
et  commença  à  la  reconnaître.  Pierre  se  fit  amener  la 
paralytique  qui  avait  donné  l'hospitalité  à  Macidiane 
et  la  guérit  aussitôt.  Ensuite  la  mère  s'informa  de  son 
mari   auprès  de  Clément  qui  lui  répondit  :   «  Il  est 
parti  pour  vous  chercher  et  il  n'est  plus  revenu.  »  En 
l'en  tendant  elle  poussa  un  soupir  :  car  l'extrême  joie 
d'avoir  retrouvé  son  fils  la  consolait  des  autres  dou- 
leurs. 

Sur  ces  entrefaites,  arrivèrent  Nicétas  et  Aquila  qui, 
en  voyant  une  femme  avec  saint  Pierre,  demandèrent 
qui  elle  était.  Clément  leur  dit  :  «  C'est  ma  mère  que 
le  Seigneur  m'a  rendue,  par  l'entremise  démon  maître 
Pierre.  »  Après  quoi  saint  Pierre  leur  raconta  tout  ce 
qui  était  arrivé.  Quand  Nicétas  et  Aquila  eurent  en- 
tendu ce  récit,  il  se  levèrent  subitement,  saisis  de  sur- 
m.  — * 


358  LA    LÉGENDE    DOREE 

prise,  et  commencèrent  à  dire  :  «  Seigneur  Dieu  créa- 
teur, est-ce  vrai  ce  que  nous  avons  ouï,  ou  bien  est-ce 
un  songe?  »  Pierre  leur  dit  :  «  Mes  enfants,  nous  ne 
sommes  pas  insensés,  mais  tous  ces  détails  sont  vrais.  » 
Alors  Nicétas  et  Aquila  s'embrassant  :  «  C'est  nous 
qui  sommes  Faustin  et  Faustc  que  notre  mère  croit 
avoir  été  engloutis  dans  la  mer.  »  lis  coururent  se  jeter 
dans  les  bras  de  leur  mère  et  ne  cessaient  de  l'em- 
brasser. «  Que  signifie  ceci,  reprit  Macidiane  ?  »  Pierre 
répliqua  :  «  Ce  sont  tes  fils  Faustin  et  Fauste  que  tu 
croyais  avoir  péri  dans  la  mer.  »  En  entendant  ces 
paroles,  Macidiane,  devenue  comme  insensée,  tomba 
en  pâmoison  ;  et  quand  elle  fut  revenue  à  elle-même  : 
«  Je  vous  en  conjure,  dit-elle,  mes  très  chers  enfants, 
racontez-moi  comment  vous  avez  échappé.  »  «  Après 
que  le  vaisseau  eut  été  brisé,  répondirent-ils,  nous 
nous  étions  mis  sur  une  table,  quand  des  pirates,  qui 
nous  rencontrèrent,  nous  firent  monter  sur  leur  vais- 
seau, et  après  nous  avoir  fait  changer  de  nom,  ils  nous 
vendirent  à  une  honnête  veuve  appelée  Justine,  qui 
nous  traita  comme  ses  enfants  et  nous  fit  instruire 
dans  les  arts  libéraux  ;  enfin  nous  avons  étudié  la  phi- 
losophie, et  nous  nous  sommes  attachés  à  Simon,  un 
magicien  qui  avait  été  élevé  avec  nous  :  mais  quand 
nous  avons  découvert  ses  fourberies,  nous  l'avons 
quitté  tout  à  fait  pour  devenir  les  disciples  de  Pierre 
par  l'entremise  de  Zachée.  »  Le  lendemain  saint  Pierre 
prit  les  trois  frères  et  descendit  dans  un  lieu  retiré 
pour  prier.  Un  vieillard  vénérable,  mais  d'un  extérieur 
qui  indiquait  la  pauvreté,  les  harangua  en  ces  termes  : 
<(  J'ai  compassion  de  vous,  mes  frères,  parce  que  sous 


SAINT    CLÉMENT  339 

'apparence  de  la  piété,  je  vois  que  vous  vous  trompez 
lourdement  car  il  n'existe  point  de  Dieu,  il  ne  doit 
Jonc  exister  aucun  culte  :  ce  n'est  pas  la  providence 
c'est  le  hasard  et  la  destinée  dès  le  moment  de  la  nais- 
sance qui  font  tout  dans  le  monde;  ainsi  que  je  m'en 
suis  convaincu  moi-même,  car  je  suis  bien  plus  ins- 
truit que  les  autres  dans  la  science  des  mathématiques  : 
Xe  vous  y  trompez  point,  que  vous  priiez  ou  non,  ce 
que  votre  horoscope   contient,  vous  arrivera.   »   En 
regardant  ce  vieillard,  Clément  se  sentait  intérieure- 
ment touché,  et  il  lui  semblait  qu'il  l'avait  vu  quelque 
part  ailleurs.  Or,  comme  d'après  l'ordre  de  saint  Pierre, 
Clément,  Aquila  et  Nicétas  avaient  longtemps  discuté 
avec  ce  vieillard,  et  lui  avaient  démontré  par  des  rai- 
sons évidentes  l'existence  de  la  providence,  il  leur  était 
arrivé  de  l'appeler,  par  déférence,  du  nom  de  père, 
quand  Aquila  dit  :  «  Qu'est-il  besoin  que  nous  l'appe- 
lions père,  puisque  sur  la  terre  nous  n'avons  pas  le 
droit  de  donner  ce  nom  à  personne  ?  »  Puis  regardant 
le  vieillard  :  «  Ne  prenez  pas  comme  une  injure,  père, 
le  reproche  que  j'ai  adressé   à  mon  frère  de    vous 
avoir  appelé  père  ;  car  nous  avons  l'ordre  de  ne  don- 
ner ce  nom  à  personne.  »  Comme  Aquila  parlait  ainsi 
tous  ceux  qui  étaient  présents  se  mirent  à  rire,  le 
vieillard  et  saint  Pierre  ayant  demandé  pourquoi  on 
riait  :  «  C'est,  lui  dit  Clément,  que  tu  fais  ce  que  tu 
reproches  aux  autres,  en  appelant  le  vieillard  père.  » 
Mais  Aquila  disait  que  non  :  «  Au  reste  je  ne  sais,  dit- 
il,  si  je  l'ai  appelé  père.  »  Enfin  quand  on  eut  assez 
discuté  sur  la  providence,  le  vieillard  prit  la  parole  : 
«  Je  croirais  bien  qu'il  existe  une  providence,  mais 


360  LA    LÉGENDE    DOREE 

ma  propre  conscience  m'empêche  d'adhérer  à  celte 
croyance.  En  effet  j'ai  connu  mon  horoscope  et  celui 
de  ma  femme,  et  je  sais  que  ce  qu'il  pronostiquait  à 
chacun  de  nous  est  arrivé.  Écoutez  le  thème  de  ma 
femme  et  vous  trouverez  ce  qui  devait  lui  arriver  et 
qui  lui  est  arrivé  en  effet.  Elle  eut  Mars  avec  Vénus  au 
centre,  la  lune  était  au  couchant  dans  le  rayon  de 
Mars  et  le  voisinage  de  Saturne.  Pronostic  qui  indique 
l'adultère,  l'amour  de  ses  esclaves,  les  voyages  loin- 
tains, la  mort  dans  l'eau  ;  or,  c'est  ce  qui  est  arrivé 
réellement  :  car  elle  aima  son  esclave,  et  redoutant  le 
péril  et  le  mépris,  elle  s'enfuit  avec  lui  et  périt  en  mer. 
En  effet,  d'après  ce  que  mon  frère  m'a  rapporté,  elle 
s'éprit  d'abord  de  lui-même,  mais  comme  il  ne  voulut 
point  l'écouter,  elle  reporta  son  amour  criminel  sur 
un  esclave  ;  il  ne  faut  pourtant  pas  lui  en  faire  un 
crime,  parce  que  son  horoscope  l'a  poussée  à  agir 
ainsi  ;  ensuite  il  me  raconta  qu'elle  avait  simulé  un 
songe,  les  circonstances  de  son  départ  pour  Athènes, 
avec  ses  enfants,  enfin  sa  mort  dans  la  mer.   » 

Les  enfants  voulaient  se  jeter  à  son  cou  et  lui  ex- 
pliquer ce  qu'il  en  était,  mais  saint  Pierre  les  en  em- 
pêcha. «  Restez  tranquilles,  leur  dit-il,  jusqu'à  ce  qu'il 
me  plaise.  »  Puis  il  dit  au  vieillard  :  «  Si  aujourd'hui 
je  te  montrais  ta  femme,  ayant  toujours  gardé  la  chas- 
teté, de  plus  tes  trois  fils,  croiras-tu  que  la  destinée 
n'est  rien  ?  »  «  Il  t'est  aussi  impossible,  répondit  le  vieil- 
lard, de  montrer  ce  que  tu  m'as  promis,  qu'il  est  im- 
possible que  rien  n'arrive  contre  les  lois  du  Destin.  » 
«  Eh  bien  !  lui  dit  saint  Pierre,  voici  ton  fils  Clément, 
et  voilà  tes  deux  jumeaux  Faust  in  et  Fauste.  »  A  ces 


SAINT    CLÉMENT  361 

mots  le  vieillard  tomba  pâmé  et  sans  mouvement.  Alors 
ses  fils  se  précipitèrent  pour  l'embrasser  ;  tout  en  crai- 
gnant qu'il  ne  pût  reprendre  ses  esprits.  Enfin  revenu 
à  lui,  il  écouta  les  détails  de  tout  ce  qui  était  arrivé. 
Tout  à  coup  sa  femme  arriva  en  criant  avec  larmes  : 
«  Où  est  mon  époux  et  mon  maître?  »  Et  comme  elle 
criait  cela  ainsi  que  l'aurait  fait  une  insensée,  le  vieil- 
lard accourut  et  l'embrassa  avec  larmes  en  la  pressant 
dans  ses  bras.  Or,  ils  étaient  encore  ensemble  quand 
arriva  une  personne  annonçant  qti'Apion  et  Ambion, 
deux  amis  intimes  de  Faustinien,  étaient  logés  avec 
Simon  le  magicien.  Faustinien,  très  joyeux  de  leur 
arrivée,  alla  leur  faire  visite;  à  l'instant  un  courrier 
vient  annoncer  que  le  ministre  de  César  était  à  An- 
tioche  pour  rechercher  tous  les  magiciens  et  les  punir 
de  mort.  Alors  Simon,  en  haine  des  deux  enfants  qui 
l'avaient  abandonné,  fit  prendre  les  traits  de  son  visage 
à  celui  de  Faustinien  en  sorte  que  tout  le  monde  croyait 
voir  Simon  le  magicien  et  non  pas  Faustinien.  (le  qu'il 
fit  pour  que  ce  dernier  fût  appréhendé  à  sa  place  par 
les  ministres  de  César  et  fût  mis  à  mort.  Ouaul  à  Simon 
il  quitta  le  pays.  Faustinien  étant  revenu  vers  saint 
Pierre  et  vers  ses  enfants,  ceux-ci  furent  épouvantés 
de  voir  les  traits  de  Simon,  et  d'entendre  la  voix  de 
leur  père.  Saint  Pierre  seul  voyait  le  visage  naturel 
du  vieillard.  Ses  enfants  et  sa  femme  le  fuyaient  et  le 
maudissaient,  tandis  qu'il  leur  disait  :  «  Pourquoi 
maudire  votre  père  et  le  fuir?  »  Ils  lui  répondirent 
qu'ils  le  fuyaient  parce  qu'il  apparaissait  avec  le  visage 
de  Simon  le  magicien.  Et  en  effet  Simon  avait  confec- 
tionné une  espèce  d'onguent  dont  il  avait  frotté  la  figure 


302  LA.    LÉGENDE    DORÉE 

de  Fauslinien  et  par  la  vertu  de  son  art  magique,  il 
lui  avait  fait  prendre  ses  traits.  Alors  Faustinien  se 
désolait:  «  Quel  est  donc,  disait-il,  mon  malheur  !  le 
môme  jour  que  je  suis  reconnu  par  ma  femme  et  mes 
enfants,  ne  pourrais-je  me  réjouir  avec  eux?  »  Son 
épouse,  les  cheveux  épars,  et  ses  enfants  pleuraient 
beaucoup. 

Or,  Simon  le  magicien ,  durant  son  séjour  à  Àntioche, 
avait  beaucoup  décrié  saint  Pierre,  en  publiant  que 
c'était  un  magicien  pernicieux  et  un  homicide  :  enfin 
il  avait  tant  excité  le  peuple  contre  le  saint  apôtre  que 
beaucoup  tenaient  à  le  trouver,  afin  de  déchirer  sa 
chair  avec  les  dents.  Alors  saint  Pierre  dit  à  Fausti- 
nien :  «  Puisqu'on  te  prend  pour  Simon  le  magicien, 
vas  à  Antioche,  et  là,  devant  tout  le  peuple,  disculpe- 
moi,  et  rétracte  tout  ce  qu'a  dit  Simon  de  son  propre 
chef,  a  mon  sujet  :  après  quoi  j'irai  à  Antioche,  et  je 
ferai  disparaître  ce  visage  qui  n'est  pas  le  tien,  et  de- 
vant tout  le  peuple,  je  te  rendrai  les  traits  qui  t'appar- 
tiennent. Il  est  toutefois  absolument  incroyable  que 
saint  Pierre  eut  commandé  de  mentir,  puisque  Dieu 
n'a  pas  besoin  de  nos  mensonges.  Aussi  Y  Itinéraire  de 
saint  Clément,  ou  Ton  trouve  écrits  ces  détails,  est-il 
un  livre  apocryphe,  et  on  ne  doit  pas  y  ajouter  con- 
fiance dans  des  récits  pareils,  quoi  qu'en  disent  certai- 
nes gens.  On  peut  l'excuser  néanmoins,  car  si  l'on  pèse 
bien  les  paroles  de  saint  Pierre,  on  voit  qu'il  n'a  pas 
dit  à  Faustinien  de  s'annoncer  comme  étant  Simon  le 
magicien,  mais  de  se  montrer  au  peuple  soiis  les  traits 
imprimés  en  sa  figure  et  de  recommander  saint  Pierre 
au  nom  de  Simon,  en  même  temps  qu'il  démentirait 


SAINT    CLÉMENT  363 

toutes  les  méchancetés  que  Simon  lui-même  avait  ré- 
pandues. Alors  Faustinien  dit  qu'il  était  Simon,  non 
pas  quant  à  la  réalité,  mais  quant  à  l'apparence.  Ainsi 
les  paroles  de  Faustinien  rapportées  plus  haut  :  «  Moi, 
Simon,  etc.  »  doivent  s'entendre  ainsi,  quand  à  l'ap- 
parence je  parais  être  Simon.  Ce  fut  Simon...  c'est-à- 
dire,  qu'on  le  prit  pour  Simon.  Faustinien,  père  de 
Clément,  alla  donc  à  Antioehe,  et  dit  au  peuple  con- 
voqué :  «  Moi,  Simon,  je  vous  annonce  et  vous  con- 
fesse que  je  vous  ai  trompés  en  tout  point  au  sujet  de 
Pierre  :  non  seulement  ce  n'est  pas  un  séducteur  ni  un 
magicien,  mais  il  a  été  envoyé  pour  le  salut  du  monde. 
En  sorte  que  s'il  m'arrivait  encore  de  parler  contre 
lui,  chassez-moi  comme  un  séducteur  et  un  malfaisant; 
aujourd  hui  je  fais  pénitence,  et  reconnais  avoir  mal 
parlé.  Je  vous  avertis  donc  de  le  croire,  dans  la  crainte 
que  vous  et  tous  vos  concitoyens  ne  périssiez  ensem- 
ble. »  Après  avoir  exécuté  tous  les  ordres  de  saint 
Pierre,  en  faveur  duquel  il  avait  excité  la  bienveillance 
du  peuple,  l'apôtre  vint  le  trouver,  et  après  une  prière 
il  fit  disparaître  à  l'instant  de  sa  figure  le  masque  du 
visage  de  Simon.  Or,  le  peuple  d'Antiochc  ayant  reçu 
saint  Pierre  avec  bonté  et  avec  de  grands  honneurs, 
Téleva  sur  la  chaire  épiscopale.  Quand  Simon  en  fut 
instruit,  il  alla  à  Antioehe,  convoqua  le  peuple  et  dit  : 
«  Je  m'étonne  que  vous  ayant  donné  des  avis  salu- 
taires, et  vous  ayant  prémuni  contre  Pierre,  non  seu- 
lement vous  ayez  reçu  ce  séducteur,  mais  encore  que 
vous  l'ayez  élevé  sur  le  siège  épiscopal.  »  Alors  tous 
lui  dirent  avec  colère  :  «  Tu  n'es  pour  nous  qu'un 
monstre;  il  y  a  trois  jours  tu  nous  disais  que  tu  te 


304  LA    LEGENDE    DOREE 

repentais,  et  aujourd'hui  tu  voudrais  nous  entraîner 
avec  toi  dans  le  précipice  !  »  Ils  se  jetèrent  donc  sur 
lui  et  le  chassèrent  aussitôt  avec  ignominie.  Voilà  tout 
ce  que  raconte  de  soi  Clément,  dans  son  livre,  où  il 
rapporte  cette  histoire. 

Plus  tard,  saint  Pierre  étant  venu  à  Rome  et  voyant 
qu'il  était  menacé  d'être  mis  à  mort,  ordonna  Clément 
pour  être  évoque  après  lui.  Quand  donc  le  prince  des 
apôtres  fut  mort,  Clément,  en  homme  prévoyant  et 
craignant  que  plus  tard  chaque  pape  ne  voulût,  ap- 
puyé sur  cet  exemple,  se  choisir  un  successeur  et 
posséder  le  sanctuaire  comme  un  héritage,  céda  le 
siège  pontifical  d'abord  à  Lin,  ensuite  à  Clet.  Quel- 
ques-uns avancent  que  ni  Lin,  ni  Clet  ne  furent  sou- 
verains pontifes,  mais  seulement  les  coadjuteurs  de 
l'apôtre  saint  Pierre;  de  là  vient  qu'ils  n'ont  pas  l'hon- 
neur de  figurer  dans  le  catalogue  des  papes.  Après 
eux  fut  élu  Clément  qui  fut  forcé  de  présider  l'Eglise. 
Telle  était  la  douceur  de  ses  mœurs  qu'il  était  aimé 
des  Juifs  et  des  Gentils  comme  de  tous  les  chrétiens. 
Il  avait  par  écrit  le  nom  des  pauvres  de  toutes  les  pro- 
vinces et  ceux  qu'il  avait  purifiés  dans  les  eaux  saintes 
du  baptême,  il  ne  souffrait  pas  qu'ils  fussent  réduits 
à  vivre  de  la  mendicité  publique.  Après  avoir  donné 
le  voile  sacré  à  la  vierge  Domitille,  nièce  de  l'empe- 
reur Uomitien,  et  avoir  converti  à  la  foi  Théodora,  la 
femme  de  Sisinnius,  l'ami  de  l'empereur,  cette  dernière 
avant  promis  de  vivre  dans  la  chasteté,  Sisinnius  se  fit 
conduire  à  l'église  où  il  entra  en  cachette  à  la  suite 
de  sa  femme,  dans  l'intention  de  savoir  pour  quel 
motif  elle   fréquentait  ainsi  l'église.  Saint  Clément  fit 


SAINT    CLÉMENT  3()5 

alors  une  prière  à  laquelle  le   peuple  répondit,  et  à 
l'instant  Sisinnius  devint  aveugle  et  sourd.  Aussitôt  il 
dit  à  ses  esclaves  :   «  Prenez-moi  vite  et  me  mettez 
dehors.  »  Or,  ses  esclaves  le  faisaient  tourner  autour 
de  l'église,  sans  en  pouvoir  trouver  la  porte.  Théodora, 
qui  les  voyait  ainsi  égarés,  commença  par  éviter  leur 
rencontre  dans  la  pensée  que    son  mari  la   pourrait 
reconnaître.  Mais  enfin  elle  leur  demanda  ce  que  cela 
signifiait  :    «  C'est,   dirent-ils,   que   notre  maître,  en 
voulant  voir  et  entendre  ce  qui  lui  est  défendu,  est 
devenu  aveugle  et  sourd.  »  Elle  se  mit  alors  en  prières 
pour  que  son  mari  pût  sortir,  et   quand  elle   eut  fini 
de  prier,  elle  dit  aux  esclaves  :  «  Allez  maintenant  et 
conduisez  votre  maître  à  la  maison.  »  Quand  ils  furent 
partis,  Théodora  fit  savoir  à  saint  Clément  ce  qui  était 
arrivé.  Alors  le  saint,  à  la  demande  de  Théodora,  vint 
trouver  Sisinnius,  qui   avait   les  yeux  ouverts,    sans 
pouvoir  rien  distinguer,  et  qui   n'entendait  rien,  Clé- 
ment pria  pour  lui,  et  Sisinnius  recouvra  l'ouïe  et  la 
vue;  mais  en  voyant  Clément  à  côté  de  sa  femme,  il 
devient  furieux  et  soupçonne  qu'il  est  le  jouet  de  la 
magie;  il  commande  à  ses  esclaves  de  mettre  la  main 
sur  Clément  en  disant  :  «  C'était  pour  avoir  commerce 
avec  ma  femme  qu'il   m'a  rendu  aveugle  par  ses  sor- 
tilèges. »   Alors  il  ordonna  à  ses  sicaires  de  lier  Clé- 
ment et  après  l'avoir  lié  de  le  traîner.  Mais  ces  esclaves 
se  mirent  à  lier  des  colonnes  qui  étaient  couchées  par 
terre  et  même  les  pierres,  pensant  et  Sisinnius  aussi, 
qu'ils  garrottaient  et  traînaient  saint  Clément  avec  ses 
clercs.  Clément  dit  à  Sisinnius  :    «  Pour  avoir  appelé 
dieux  ce  qui  n'est  que  des  pierres,  tu  as  mérité  de 


366  LA   L&iWfDE  DORfc 

traîner  des  pierres.  »  Mais  Sisinnios  qui  le  pensait 
réellement  garrotté,  lui  dit  :  «  Je  te  ferai  tuer.  »  Alors 
Clément  se  retira  et  pria  Théodore  de  ne  pas  discon- 
tinuer ses  prières  jusqu'à  ce  que  le  Seigneur  eût  visité 
son  mari.  Or,  pendant  que  Théodore  était  en  prières, 
l'apôtre  saint  Pierre  lui  apparut  et  lui  dit  :  «  Par  toi* 
ton  mari  sera  sauvé,  afin  que  s'accomplisse  ce  qu'a 
dit  mon  frère  Paul  :  «  Le  mari  infidèle  sera  sauvé  par 
«  sa  femme  fidèle.  »En  disant  ces  mots,  il  disparut.  A 
l'instant,  Sisinnius  fit  venir  .sa  femme  auprès  de  lui  et 
la  conjura  de  prier  pour  lui  et  de  (aire  venir  saint 
Clément.  Celui-ci  vint,  l'instruisit  dans  la  foi  et  le 
baptisa  avec  trois  cent  treize  personnes  de  sa  maison. 
Par  l'entremise  de  Sisinnius,  beaucoup  de  nobles  et 
d'amis  de  l'empereur  Nerva  crurent  au  Seigneur.  Alors 
celui  qui  était  chargé  des  récompenses  sacrées  dis* 
tribua  de  l'argent  à  beaucoup  de  personnes  et  excita 
contre  saint  Clément  une  très  violente  sédition. 

Mamertin,  préfet  de  la  ville,  qui  voyait  avec  peine 
une  sédition  semblable,  se  fit  amener  Clément.  Comme 
il  le  tançait  et  qu'il  essayait  de  lui  faire  partager  ses 
sentiments,  Clément  lui  dit  :  «  Je  désirerais  bien  te 
faire  entendre  raison.  En  effet,  des  chiens  en  grand 
nombre  auraient  beau  aboyer  après  nous  et  nous  dé- 
chirer par  leurs  morsures,  jamais  ils  ne  nous  pourront 
enlever  cette  prérogative  d'être  des  hommes  doués  de 
la  raison,  tandis  qu'ils  ne  sont,  eux,  que  des  chiens 
privés  de  raison.  Or,  la  sédition  qui  a  été  excitée  par 
des  insensés  ne  repose  sur  aucun  prétexte  certain  ni 
vrai.  »  Mamertin  en  référa  par  écrit  à  l'empereur  Tra- 
jan  qui  lui  fit  répondre  que  Clément  devait  sacrifier, 


SAINT    CLÉMENT  367 

ou  bien  qu'il  fallait  l'envoyer  en  exil  au  delà  du  Pont- 
Euxin,  en  un  désert  proche  de  la  ville  de  Chersonèsc. 
Ce  fut  alors  que  le  préfet  dit  en  pleurant  à  saint  Clé- 
ment :  «  Que  ton  Dieu  que  tu  honores  si  dignement, 
te  soit  en  aide  !  »  Ensuite  il  lui  fournit  un  navire  et 
tout  ce  qui  lui  était  nécessaire.  Or,  un  grand  nombre 
de  clercs  et  de  laïques  suivirent  le  saint  en  exil. 
Arrivé  dans  l'île,  il  y  trouva  plus  de  deux  mille  chré- 
tiens condamnés  depuis  longtemps  à  scier  le  marbre. 
Quand  ils  virent  saint  Clément,  ils  poussèrent  des  gé- 
missements mêlés  de  larmes.  Il  leur  dit  pour  les  con- 
soler :  «  Ce  n'est  pas  à  mes  mérites  que  je  dois  d'avoir 
été  envoyé  vers  vous  par  le  Seigneur,  pour  partager 
votre  couronne.  »  Et  quand  ils  lui  curent  raconté 
qu'ils  étaient  obligés  de  porter  de  l'eau  sur  leurs 
épaules  d'un  endroit  éloigné  de  six  milles,  il  leur  dit  : 
a  Prions  tous  Xotre-Seigneur  J.-C.  d'ouvrir  en  ce  lieu 
une  fontaine  et  des  veines  d'eau.  Que  celui  qui  a  or- 
donné de  frapper,  dans  le  désert  de  Sinaï,  le  rocher 
d'où  ont  jailli  des  torrents,  daigne  nous  accorder  une 
source  abondante,  afin  que  nous  puissions  le  remercier 
de  ses  bienfaits.  »  Il  fit  donc  une  prière  et  ayant  re- 
gardé çà  et  là  autour  de  lui,  il  vit  un  agneau  debout 
qui  levait  le  pied  droit  comme  pour  indiquer  un  lieu 
à  l'évoque.  Il  comprit  alors  que  c'était  Notre-Seigneur 
J.-C.  qui  se  faisait  voir  seulement  à  lui  ;  il  alla  à  cet 
endroit  et  dit  :  «  Au  nom  du  Père,  et  du  Fils,  et  du 
Saint-Esprit,  frappez  ici.  »  Mais  comme  aucun  ne  tou- 
chait à  l'endroit  où  se  tenait  l'agneau,  il  prit  lui-même 
un  petit  sarcloir  et  frappa  un  léger  coup  sous  le  pied 
de  l'agneau,  et  à  l'instant  jaillit  une  très  grande  fon- 


3W8  LA    LKGESDE    DORÉE 

laine  qui  devint  un  fleuve  *.  Alors  tous  furent  rempl 
d«  JOÙ  cl  sainl  Clément  dit  :  «  Un  Neuve  itnpéluei 
réjouit  la  cité  de  Dieu  (Ps.  xiv).  »  A  Mlle  nouvcll 
uni-  multitude  de  personnes  accourut,  cl  plus  de  cii 
cents  refurenl  le  baptême  des  mains  du  saint  :  I 
li'iujilcs  des  idoles  furent  détruits  dans  toute  la  pr 
vînee  et  dans  l'espace  d'un  an,  quatre-vinçl-cinq  ét;lis 
furent  conslmile-*.  Trois  ans  après,  l'empereur  Traji 
(qui  commença  à  régner  l'an  du  Seigneur  1(M>),  inforn 
de  cela,  y  envoya  un  général.  Celui-ci,  voyant  que  loi 
KDuH'rnienl  ht  morl  de  plein  ^ré.laissa  là  la  iiiullitui 
et  fil  précipiter  dans  la  Hier  saint  Clément  seul,  apr 
l'avoir  lié  par  le  eou  ù  une  ancre,  a  Maintenant,  «lit— 
ils  ne  pourront  pas  l'adorer  comme  un  Dieu.  »  Tou 
la  multitude  se  tenait  sur  le  rivage;  alors  Corneille 
IMiclius,  disciples  du  saint,  commandèrent  à  tous  |i 

chréUesi  de  h  mettre  en  prières,  afin  que  k  Beignet 

leur  montrai  le  corps  de  son  martyr.  Aussitôt  la  m 
se  retira  de  trois  milles  ;  tous  alors  entrèrent  à  pii 
sec  et  trouvèrent  un  édifice  de  marbre  ayant  la  foro 
d'un  temple  que  Dieu  avait  disposé,  où  était,  sous  uj 
voûte,  le  corps  de  saint  Clément  et  l'ancre  à  côté  • 
lui.  Mais  il  fut  révélé  à  ses  disciples  de  ne  point  en  r 
tirer  son  corps,  et  chaque  année,  au  temps  de  st 
martyre,  pendant  sept  jours,  la  mer  se  retire  à  ui 
distance  de  trois  milles  et  offre  un  chemin  à  sec  poi 
ceux  qui  se  rendent  au  tombeau. 

Or,  dans  une  de  ces  solennités,  une  femme  y  vi 
avec  son  tout  petit  enfant,  et,  la  fête  étant  terminé 


SAINT    CLÉMENT  309 

l'enfant  s'endormit,  quand  le  bruit  des  eaux  qui  reve- 
naient se  fit  entendre  tout  à  coup.  La  mère,  effrayée, 
oublie  son  enfant  et  s'enfuit  sur  le  rivage  avec  la  foule 
qui  se  trouvait  là,  Mais  aussitôt,  le  souvenir  de  son 
fils  se  présente  à  son  esprit  ;  elle  pleure  en  poussant 
des  gémissements  étranges  ;  ses  cris  lamentables  mon- 
taient jusqu'au   ciel  ;  elle  courait  sur  le  rivage,    en 
jetant  des  clameurs  et  des  plaintes,  pour  voir  si,  par 
hasard,  les  flots  ne  rejetaient  pas  le  corps  de  son  fils  ; 
mais,  ayant  perdu  tout  espoir,  elle  revint  chez  elle, 
où   elle  passa  toute  cette  année  dans  le  deuil  et  les 
larmes.  L'année  suivante,  quand  la  mer  se  fut  retirée, 
elle  devança  tous  les  pèlerins  pour  accourir  en  toute 
hâte  au  tombeau  de  saint  Clément,  dans  l'espérance 
d'y  trouver  quelque  reste  de  son   fils.  S'étant  donc 
mise  en  prière  devant  le  tombeau,  en  se  levant,  elle 
vit  son  enfant  qui  dormait  à  l'endroit  où  elle  l'avait 
laissé.  Dans  la  pensée  qu'il  était  mort,  elle  s'approcha 
de  plus  près,  comme  pour  ramasser  un  cadavre  ;  mais 
s'étant  aperçue  qu'il  n'était  qu'endormi,  elle  réveilla 
avec  précipitation,    et,  aux  yeux  de  tout  le  peuple, 
elle  le  leva  sain  et  sauf  dans  ses  bras,  puis  elle  lui  de- 
manda où  il  avait  été  pendant  cette  année-là.  L'en- 
fant répondit  qu'il  ne  savait  pas  si  une  année  entière 
s'était  écoulée,  mais  qu'il  pensait  avoir  dormi    très 
tranquillement  l'espace  d'une  nuit.  —  Saint  Amhrnise 
dit  dans  sa  préface  :  «  La  rage  du  persécuteur,  excitée 
par  le  diable,  à  accabler  saint  Clément  dans  les  sup- 
plices, ne  lui  infligea  pas  les  tortures,  mais  lui  procura 
le  triomphe.  Le  martyr  est  jeté  dans  les  flots,  pour 
être  noyé,  et  c'est  de  là  qu'il  reçoit  sa  récompense, 
m.  21 


370  LA   LÉGENDE  DOItis 

comme  saint  Pierre,  son  maître*  gagne  le  ciel.  Tous 
les  deux,  au  milieu  de  la  mer,  reçoivent  les  encoura- 
gements de  J.-C.,  qui  appelle  saint  Clément  du  fond 
des  eaux,  pour  le  Cadre  jouir  des  honneurs  du  mar- 
tyre, et  qui  soutient  saint  Pierre  sur  les  flots,  pour 
qu'il  ne  fût  pas  englouti,  afin  de  l'élever  jusqu'au 
royaume  des  cieux.  »  — -Léon,  évêque  d'Ostie*,  rap- 
porte que  du  temps  de  Michel,  empereur  de  la  nou- 
velle Rome,  un  prêtre  qui,  i  cause  de  la  sagacité  de 
son  esprit  dès  son  jeune  âge,  avait  reçu  le  nom  de 
Philosophe,  vint  à  Chersonèse,  et  s'informa  auprès 
des  habitants  de  ce  pays  de  ce  qui  est  rapporté  dans 
l'histoire  de  saint  Clément.  Ils  lui  répondirent  qu'ils 
l'ignoraient,  car  ils  étaient  plutôt  étrangers  qu'indi- 
gènes. En  effet,  depuis  longtemps  le  miracle  de  la 
mer  qui  se  retirait  n'avait  plus  lieu,  par  la  faute  des 
habitants  ;  et,  à  l'époque  où  il  s'opérait,  les  barbares 
vinrent  faire  une  incursion  ;  alors;  le  temple  Ait  dé- 
truit, et  la  châsse  fut  engloutie  avec  le  corps  dans  les 
flots  de  la  mer,  en  punition  des  crimes  des  habitants. 
Philosophe,  étonné  de  cela,  vint  en  une  petite  ville 
nommée  Géorgie,  avec  Pévêque,  le  clergé  et  le  peuple, 
et  se  dirigea  vers  une  île  où  Ton  pensait  que  se  trou- 
vait le  corps  du  martyr,  afin  d'en  rechercher  les  pré- 
cieux restes.  On  se  mit  à  fouiller,  en  chantant  des 
hymnes  et  des  prières,  et  Dieu  permit  qu'on  trouvât 
le  corps  de  saint  Clément  et  l'ancre  avec  laquelle  il 
avait  été  jeté  à  la  mer  ;  on  les  porta  à  Chersonèse. 
Dans  la  suite,  Philosophe  vint  à  Rome  avec  le  corps 

*  Baronius  rapporte  ce  passage  en  entier  dans  ses  Annales, 
an.  807. 


J 


SAINT    CHRYSOGONE  371 

de  saint  Clément,  qui  opéra  une  quantité  de  miracles, 
et  qui  fut  placé  avec  honneur  dans  l'église  portant 
aujourd'hui  le  nom  du  saint.  On  lit,  cependant,  dans 
une  autre  chronique,  que  la  mer,  ayant  laissé  le  lieu 
à  sec,  le  corps  de  saint  Clément  fut  porté  à  Rome  par 
le  bienheureux  Cyrille,  évêque  des  Moraves. 


SAINT  CHRYSOGONE  * 

Chrysogone  fut  renfermé,  par  Tordre  de  Dioclétien, 
dans  une  prison  où  sainte  Anastasic  pourvoyait  à  sa 
nourriture.  Mais  le  mari  de  cette  sainte  l'ayant  fait 
surveiller  d'une  manière  très  rigoureuse,  elle  écrivit  la 
lettre  suivante  à  saint  Chrysogone,  qui  l'avait  ins- 
truite :  «  Au  saint  confesseur  Chrysogone,  Anastasie. 
Je  subis  le  joug  d'un  mari  sacrilège  ;  mais,  par  la 
miséricorde  de  Dieu,  j'ai  toujours  évité  d'avoir  com- 
merce avec  lui,  en  prétextant  une  infirmité,  et,  le  jour 
comme  la  nuit,  je  m'attache  à  suivre  les  traces  de 
N.-S.  J.-C.  Mon  patrimoine,  au  moyen  duquel  il  jouit 
d'une  belle  considération,  il  le  dissipe  d'une  manière 
indigne,  avec  d'infâmes  idolâtres,  tandis  qu'il  me 
tient  sous  une  garde  très  étroite,  comme  il  ferait  à 
une  magicienne  et  à  une  sacrilège  ;  aussi,  je  ne  doute 
pas  que  bientôt  je  doive  perdre  cette  vie  temporelle. 
Il  ne  me  reste  plus  qu'à  succomber  sous  les  coups  de 
la  mort.  Elle  serait  glorieuse  pour  moi,  bien  que  mou 

•  Bréviaire. 


372  LA    LÉGENDE    DORÉE   • 

esprit  fût  très  tourmenté  de  voir  dissipées,  par  c 
infâmes,  mes  richesses  que  j'avais  consacrées  à  DU 
Salut,  homme  de  Dieu,  et  souvenez-vous  de  moi, 
Chrysogone  lui  adressa  cette  réponse  :  «  Prenez  gar 
de  vous  troubler,  si  l'on  vous  fait  éprouver  des  adve 
versités  dans  l'exercice  de  la  piété  à  laquelle  voe 
consacrez  votre  vie.  On  ne  vous  trompe  pas,  mais  a 
vous  éprouve.  Bientôt,  J.-C.  vous  accordera  des  joui 
comme  vous  les  désirez,  et  après  les  ténèbres  de  1 
nuit,  il  vous  semblera  voir  la  douce  lumière  de  Diei 
et  aux  glaces  de  l'hiver  succéderont  des  instan 
dorés  et  sereins.  Salut  dans  le  Seigneur,  et  priez  poi 
moi.  »  Enfin,  la  bienheureuse  Anastasie  étant  de  pi 
en  plus  resserrée  dans  sa  prison,  car  c'était  à  pei 
si  on  lui  donnait  un  quart  de  pain,  crut  qu'elle  ail; 
mourir  ;  elle  écrivit  alors  une  seconde  lettre  à  sa: 
Chrysogone,  en  ces  termes  :  «  Au  confesseur  du  Chi 
Chrysogone,  Anastasie.  La  fin  de  mon  corps  est  i 
rivée.  Daigne  recevoir  mon  âme  au  moment  où  e 
en  sortira,  celui  pour  l'amour  duquel  je  supporte  ci 
maux  dont  je  vous  donne  connaissance  moi-mênn 
au  terme  de  ma  vie.  »  Saint  Chrysogone  lui  récrivit 
«  Il  ne  reste  plus  qu'une  chose  :  c'est  que  les  ténèbre 
précèdent  la  lumière  ;  car,  ce  n'est  qu'après  la  malad 
que  revient  la  santé,  et  la  vie  est  promise  après 
mort.  Une  seule  et  même  fin  met  un  terme  aux  a< 
versités  de  et*  inonde  et  à  ses  prospérités,  afin  quel 
malheureux  ne  se  laissent  pas  dominer  par  le  désc 
poir,  ni  les  heureux  par  l'orgueil.  Les  nacelles  < 
notre  corps  voguent  sur  la  même  mer,  et  nos  âm 
s'acquittent  des  fonctions  du  matelot,  sous  les  ordr 


SAINTE    CATHERINE  373 

du  pilote  qui  gouverne  seul  notre  corps.  Quelques- 
uns  possèdent  des  vaisseaux  d'une  solidité  extrême, 
(/ni bravent  sans  périls  les  flots  irrités;  d'autres,  sur 
quelques  planches  à  peine  assemblées,  arrivent  tran- 
quillement au  port,  après  s'être  vus  près  du  trépas. 
Pour  vous,  ô  servante  du  Christ,  embrassez  de  tout 
votre  esprit  le  trophée  de  la  croix,  et  préparez- vous  à 
J  œuvre  de  Dieu.  »  Or,  Dioclétien,  qui  se  trouvait  alors 
dans  le  pays  d'Aquilée,  fait  tuer  les  autres  chrétiens, 
puis  amener  devant  lui  saint  Chrysogone.  Alors,  il  lui 
dit  :  «  Accepte  le  pouvoir  de  préfet  et  la  dignité  con- 
sulaire qui  appartient  à   ta    famille,  et   sacrifie   aux 
dieux.  »   Mais  Chrysogone  lui  répondit  :  «  C'est   le 
Dieu  qui  est  dans  le  ciel  que  j'adore  seul  ;  quant  à 
tes  dignités,  je  les  méprise  comme  de  la  houe.  »  Dio- 
clétien le  condamna  à  avoir  la  tête  tranchée,  dans  un 
endroit    désert.   Ce    qui    eut    lieu  vers  Tan   du   Sei- 
gneur 287.  Saint  Zélus,   prêtre,  "ensevelit  son  corps 
avec  sa  tête. 


SAINTE  CATHERINE 

Catherine  vient  de  catha%  qui  signifie  universel,  et  de  ruina, 
ruine,  comme  si  on  disait  ruine  universelle  :  en  effet,  dans 
elle,  l'édifice  du  diable  fut  entièrement  ruiné  :  savoir:  l'orgueil, 
par  l'humilité  qu'elle  posséda  ;  la  concupiscence  de  la  chair. 
parla  virginité  qu'elle  conserva;  et  la  cupidité  mondaine, 
par  le  mépris  qu'elle  eut  pour  toutes  les  vanités  du  monde. 
Ou  bien  Catherine,  vient  de  chaînette  (catena)  :  car  par  ses 
bonnes  œuvres,  elle  se  fit  comme  une  chaîne  au  moyen  de  la- 

iii.  24" 


374  LA    LÉGENDE    DOREE 

quelle  elle  monta  au  ciel.  Et  cette  chaîne  ou  échelle  est  for- 
mée de  quatre  degrés  qui  sont  :  l'innocence  d'action,  la  pureté 
du  cœur,  le  mépris  de  la  vanité,  et  le  langage  de  la  vérité  ; 
degrés  que  le  prophète  a  disposés  par  ordre  quand  il  dit 
(Ps.  xxi n)  :  «  (Jui  est-ce  qui  montera  sur  la  montagne  du  Sei- 
gneur?... Ce  sera,  répond-il,  celui  dont  les  mains  sont  inno- 
centes, et  qui  a  le  cœur  pur,  qui  n'a  point  pris  son  âme  en 
vain,  et  qui  n'a  pas  fait  de  faux  serments  contre  son  pro- 
chain. »  Ces  quatre  degrés  ont  existé  dans  sainte  Catherine, 
ainsi  qu'on  le  voit  dans  sa  légende. 

Catherine,  fille  du  roi  Costus,  fut  instruite  dans  l'é- 
tude de  tous  les  arts  libéraux.  L'empereur  Maxence 
avait  convoqué  à  Alexandrie  les  riches  aussi  bien  que 
les  pauvres,  afin  de  les  faire  tous  immoler  aux  idoles, 
et  pour  punir  les  chrétiens  qui  ne  le  voudraient  pas. 
Alors,  Catherine,  âgée  de  18  ans,  était  restée  seule 
dans  un  palais  plein  de  richesses  et  d'esclaves  ;  elle 
entendit  les  mugissements  des  divers  animaux  et  les 
accords  des  chanteurs;  elle  envoya  donc  aussitôt  un 
messager  s'informer  de  ce  qui  se  passait.  Quand  elle 
l'eut  appris,  elle  s'adjoignit  quelques  personnes,  et  se 
munissant  du  signe  de  la  croix,  elle  quitta  le  palais  et 
s'approcha.  Alors  elle  vit  beaucoup  de  chrétiens  qui, 
poussés  par  la  crainte,  se  laissaient  entraîner  à  offrir 
des  sacrifices.  Blessée  au  cœur  d'une  profonde  dou- 
leur, elle  s'avança  courageusement  vers  l'empereur  et 
lui  parla  ainsi  :  «  La  dignité  dont  tu  es  revêtu,  aussi 
bien  que  la  raison  exigeraient  de  moi  de  te  faire  la 
cour,  si  lu  connaissais  le  créateur  du  ciel,  et  si  tu  re- 
nonçais au  culte  des  dieux.  »  Alors  debout  devant  la 
porte  du  temple,  elle  discuta  avec  l'empereur,  à  l'aide 
des  conclusions  syllogistiques,  sur  une  infinité  de  su- 


SAINTE    CATHERINE  375 

jets  qu'elle  considéra  au  point  de  vue  allégorique, 
métaphorique,  dialectique  et  mystique.  Revenant  en- 
suite à  un  langage  ordinaire,  elle  ajouta  :  «  Je  me 
suis  attachée  à  t'exposer  ces  vérités  comme  à  un  sa- 
vant :  or,  maintenant  pour  quel  motif  as-tu  inutilement 
rassemblé  cette  multitude  afin  qu'elle  adorât  de  vaines 
idoles?  Tu  admires  ce  temple  élevé  par  la  main  des 
ouvriers;  tu  admires  des  ornements  précieux  que  le 
vent  envolera  comme  de  la  poussière.  Admire  plutôt 
le  ciel  et  la  terre,  la  mer  et  tout  ce  qu'ils  renferment, 
admire  les  ornements  du  ciel,  comme  le  soleil,  la  lune 
et  les  étoiles  :  admire  leur  obéissance,  depuis  le  com- 
mencement du  monde  jusqu'à  la  fin  des  temps  ;  la 
nuit  et  le  jour,  ils  courent  à  l'occident  pour  revenir  à 
l'orient,  sans  se  fatiguer  jamais  :  puis  quand  tu  auras 
remarqué  ces  merveilles,  cherche  et  apprends  quel  est 
leur  maître  ;  lorsque,  par  un  don  de  sa  grâce,  tu  l'au- 
ras compris  et  que  tu  n'auras  trouvé  personne  sem- 
blable à  lui,  adore-le,  glorifie-le  :  car  il  est  le  Dieu 
des  dieux  et  le  Seigneur  des  seigneurs.  »  Quand  elle 
lui  eut  exposé  avec  sagesse  beaucoup  de  considérations 
touchant  l'incarnation  du  Fils,  l'empereur  stupéfait  ne 
sut  que  lui  répondre.  Enfin  revenu  à  lui  :  «  Laisse,  ô 
femme,  dit-il,  laisse-nous  terminer  le  sacrifice,  et  en- 
suite nous  te  répondrons.  »  Il  commanda  alors  de  la 
mener  au  palais  et  de  la  garder  avec  soin;  il  était 
plein  d'admiration  pour  sa  sagesse  et  sa  beauté.  En 
effet  elle  était  parfaitement  bien  faite,  et  son  incroya- 
ble beauté  la  rendait  aimable  et  agréable  à  tous  ceux 
qui  la  voyaient.  Le  César  vint  au  palais  et  dit  à  Cathe- 
rine :  «  Nous  avons  pu  apprécier  ton  éloquence  et  ad- 


376  LA  LÉGENDE  DOREE 

mirer  ta  prudence,  mais  occupés  à  sacrifier  aux  dieux, 
nous  n'avons  pu  comprendre  exactement  tout  ce  que 
ta  as  dit  :  or,  avant  de  commencer,  nous  te  deman- 
dons ton  origine.  »  À  cela  Catherine  répondit  :  «  Il  est 
écrit  :  «  Ne  te  loues  pas  ni  ne  te  déprécies  toi-même  a, 
ce  que  font  les  sots  que  tourmente  la  vaine  gloire. 
Cependant  j'avoue  mon  origine,  non  par  jactance, 
mais  par  amour  pour  l'humilité!  Je  •  suis  Catherine, 
fille  unique  du  roi  Costus.  Bien  que  née  dans  la  pour- 
pre et  instruite  assez  à  fond  dans  les  arts  libéraux, 
j'ai  méprisé  tout  pour  me  réfugier  auprès  du  Seigneur 
J.-C.  Quant  aux  dieux  que  tu  adores,  ils  ne  peuvent 
être  d'aucun  secours  ni  à  toi,  ni  i  d'autres.  Oh  I  qu'ils 
sont  malheureux  les  adorateurs  de  pareilles  idoles 
qui,  au  moment  où  '  on  les  invoque,  n'assistent  pas 
dans  les  nécessités,  ne  secourent  pas  dans  Ja  tribula- 
tion  et  ne  défendent  pas  dans  le  péril  I  a  Le  roi  :  «  S'il 
en  est  ainsi  que  tu  le  dis,  tout  le  monde  est  dans  l'er- 
reur, et  toi  seule  dis  la  vérité  :  cependant  toute  affir- 
mation doit  être  confirmée  par  deux  ou  trois  témoins. 
Quand  tu  serais  un  ange,  quand   tu  serais  une  puis- 
sance céleste,  personne  ne  devrait  encore   te  croire  ; 
combien  moindre  encore  doit  être  la  confiance  en  toi, 
car  tu  n'es  qu'une  femme  fragile  !  »  Catherine  :  «  Je 
t'en  conjure,  César,  ne  te  laisse  pas  dominer  par  ta 
fureur  ;  l'âme  du  sage  ne  doit  pas  être  le  jouet  d'un 
funeste  trouble,  car  le  poète  a  dit  :  «  Si  l'esprit  te  çou- 
«  verne,  tu  seras  roi,  si  c'est  le  corps,  tu  seras  esclave.  » 
L'empereur  :  «Je  m'aperçois  que  tu  te  disposes  à  nous 
enlacer  dans  les  filets  d'une  ruse  empoisonnée,  en  ap- 
puyant tes  paroles  sur  l'autorité  des  philosophes.  » 


SAINTE    CATHERINE  377 

Alors  l'empereur,  voyant  qu'il  ne  pouvait  lutter  con- 
tre la  sagesse  de  Catherine,  donna  des  ordres  secrets 
pour  adresser  des  lettres  de  convocation  à  tous  les 
grammairiens  et  les  rhéteurs  afin  qu'ils  se  rendissent 
de  suite  au  prétoire  d'Alexandrie,  leur  promettant 
d'immenses  présents,  s'ils  réussissaient  à  rempor- 
ter par  leurs  raisonnements  sur  cette  vierge  discou- 
reuse. 

On  amena  donc,  de  différentes  provinces,  cinquante 
orateurs  qui  surpassaient  tous  les  mortels  dans  tous 
les  genres  de  science  mondaine.  Ils  demandèrent  à 
l'empereur,  pourquoi  ils  avaient  été  convoqués  de  si 
loin;  le  césar  leur  répondit  :  «  Il  y  a  parmi  nous  une 
jeune  fille  incomparable  par  son  bon  sens  et  sa  pru- 
dence; elle  réfute  tous  les  sages,  et  affirme  que  tous 
les  dieux  sont  des  démons.  Si  vous  triomphez  d'elle, 
vous  retournerez  chez  vous  comblés  d'honneurs.  » 
Alors  l'un  d'eux  plein  d'indignation  répondit  avec 
colère  :  «  Oh!  la  grande  détermination  d'un  empereur 
qui,  pour  une  discussion  sans  valeur  avec  une  jeune 
fille,  a  convoqué  les  savants  des  pays  les  plus  éloignés 
du  monde,  quand  l'un  de  nos  moindres  écoliers  pou- 
vait la  confondre  de  la  façon  la  plus  leste  !  »  L'empe- 
reur dit  :  «  Je  pouvais  la  contraindre  par  la  force  à 
sacrifier,  ou  bien  l'étouffer  dans  les  supplices  ;  mais  j'ai 
pensé  qu'il  valait  mieux  qu'elle  restât  tout  à  fait  confon- 
due par  vos  arguments.  »  Us  lui  dirent  alors  :  «  Qu'on 
amène  devant  nous  la  jeune  filleet  que,  convaincue  dé 
sa  témérité,  elle  avoue  n'avoir  jusqu'ici  jamais  vu  des 
savants.  »  Mais  la  vierge  ayant  appris  la  lutte  à  la- 
quelle elle  était  réservée,  se  recommanda  toute  à  Dieu  ; 


378  LA    LÉGENDE    DOREE 

et  voici  qu'un  ange  du    Seigneur  se  présenta  devant 
elle  et  l'avertit  de  se  tenir  ferme,  ajoutant  que  non 
seulement  elle  ne  pourra  être  vaincue  par  ses  adver- 
saires,  mais  qu'elle   les    convertira  et    qu'elle    leur 
frayera  le  chemin  du  martyre.  Ayant  donc  été  amenée 
devant  les  orateurs,  elle  dit  à  l'empereur  :  «  Est-il 
juste  que  tu  opposes  une  jeune  fille  à  cinquante  ora- 
teurs auxquels  tu  promets  des  gratifications  pour  la 
victoire,  tandis  que  tu  me  forces  à  combattre   sans 
m'offrir  l'espoir  d'une  récompense?  Cependant,  pour 
moi,  cette  récompense  seraN.-S.  J.-C.  qui  est  l'espoir 
et  la  couronne  de  ceux  qui  combattent  pour  lui.  » 
Alors  les  orateurs  ayant  avancé  qu'il  était  impossible 
que  Dieu  se  fît  homme  et  souffrît,  la  vierge  montra 
que  cela  avait  été   prédit  même  par  les  Gentils.  Car 
Platon  établit  que  Dieu  est  un  cercle,  mais  qu'il  est 
échancré.  La  svbille  a   dit  aussi  :  «  Bienheureux  est 
ce  Dieu  qui  est  suspendu  au  haut  du  bois.  »  Or,  comme 
la  vierge  discutait  avec  la  plus  grande  sagesse  contre 
les  orateurs  qu'elle  réfutait  par  des  raisons  évidentes, 
ceux-ci,  stupéfaits,  et  ne  sachant  quoi  répondre,   fu- 
rent réduits  à  un  profond  silence.  Alors  l'empereur, 
rempli  contre  eux  d'une  grande  fureur,  se  mit  à  leur 
adresser  des  reproches   de    ce  qu'ils  s'étaient   laissé 
vaincre  si    honteusement  par  une  jeune  fille.   L'un 
d'eux  prit  la   parole  et  dit  :  «  Tu  sauras,  empereur, 
que  jamais   personne  n'a   pu    lutter  avec  nous,  sans 
Cju'il  n'eût  été  vaincu  aussitôt  :  mais  cette  jeune  fille, 
dans  laquelle  parle  l'esprit  de  Dieu,  a  tellement  excité 
notre  admiration,  que   nous   ne   savons,  ni    n'osons 
absolument    dire    un    mot  contre   le  Christ.     Alors, 


SAINTE    CATHERINE  371) 

prince,  nous  avouons  fermement  que  si  tu  n'apportes 
pas  de  meilleurs  arguments  en  faveur  des  dieux  que 
nous  avons  adorés  jusqu'à  présent,  nous  voici  disposés 
à  nous  convertir  tous  à  la  foi  chrétienne.  »  Le  tyran, 
entendant  cela,  fut  outré  de  colère  et  ordonna  de  les 
faire  brûler  tous  au  milieu  delà  ville.  Mais  la  vierge 
les  fortifia,  et  leur  inspira  la  constance  du  martyre; 
puis  elle  les  instruisit  avec  soin  dans  la  foi.  Et  comme 
ils  regrettaient  de  mourir  sans  le  baptême,  la  vierge 
leur  dit  :  «  Ne  craignez  rien,  car  l'effusion  de  votre 
sang  vous  tiendra  lieu  de  baptême  et  de  couronne.  » 
Après  qu'ils  se  furent  munis  du  signe  de  la  croix,  on 
les  jeta  dans  les  flammes,  et  ils  rendirent  leur  ;lmc  au 
Seigneur  :  ni  leurs  cheveux,  ni  leurs  vêtements  ne 
furent  aucunement  atteints  par  le  feu.  Quand  ils  eu- 
rent été  ensevelis  par  les  chrétiens,  le  tyran  parla  à  la 
"vierge  en  ces  termes  :  «  O  vierge  généreuse,  ménage 
ta  jeunesse;  après  la  reine,  tu  tiendras  le  second  rang 
dans  mon  palais  ;  ta  statue  sera  élevée  au  milieu  de  la 
ville,  et  tu  seras  adorée  de  tous  comme  une  déesse.  » 
La  vierge  lui  répondit  :  «  Cesse  de  parler  de  choses 
qu'il  est  criminel  même  de  penser,  je  me  suis  livrée 
au  Christ  comme  épouse  :  il  est  ma  gloire,  il  est  mon 
amour,  fl  est  ma  douceur,  et  l'objet  de  ma  tendresse; 
ni  les  caresses,  ni  les  tourments  ne  pourront  me  faire 
renoncera  son  amour.  »  Alors  l'empereur  furieux  la 
fit  dépouiller  et  fouetter  avec  des  cordes  garnies  de 
fers  tranchants  (scorpions);  puis  quand  elle  eut  été 
broyée,  il  ordonna  de  la  traîner  dans  une  prison  obs- 
cure où  elle  devrait,  pendant  douze  jours,  souffrir  le 
supplice  de  la  faim. 


380  LA    LÉGENDE    DOREE 

Des   affaires   pressantes    ayant  appelé  l'empereur 
hors  du  pays,  l'impératrice,  qui  s'était  éprise  d'une 
vive  affection  pour  Catherine,  vint  en  toute   hâte  la 
trouver  en  son  cachot,  au  milieu  de  la   nuit,  avec  le 
général  des  armées,  nommé  Porphyre.  A  son  entrée, 
l'impératrice  vit  la  prison  resplendissante  d'une  clarté^ 
ineffable,  et  des  anges  qui  pansaient  les  plaies  de  la^ 
vierge.  Alors  Catherine  commença  à  lui  vanter  le&  : 
joies  éternelles,  et  quand  elle  l'eut  convertie  à  la  foif 
elle  lui  prédit  qu'elle  obtiendrait  la  couronne  du  mai — z 
tyre.  Elles  prolongèrent  ainsi  leur  entretien  jusqu'    «^ 
une  heure  avancée  de  la  nuit.  Porphyre,  ayant  entend*/ 
tout  ce  qu'elles  avaient  dit,  se  jeta  aux  pieds  de  la 
vierge  et  reçut  la  foi  de  J.-C.  avec  deux  cents  soldats. 
Or,  comme  le  tyran  avait  condamné  Catherine  à  rester 
douze  jours  sans   nourriture,  J.-C.,  pendant  ce  laps 
de  temps,  envoya  du  ciel  une  colombe  blanche  qui  la 
rassasiait  d'un  aliment  céleste  ;  ensuite  le  Seigneur 
lui  apparut  accompagné  d'une  multitude  d'anges  et  de 
vierges,  et  lui  dit  :  «  Ma  fille,  reconnais  ton  créateur 
pour  le  nom  duquel  tu  as  subi  une  lutte  laborieuse  : 
sois  constante,  car  je  suis  avec  toi.   »  A  son  retour, 
l'empereur  se  la  fit  amener;  mais  la  voyant  brillante 
de  santé,  alors  qu'il  la  pensait  abattue  par  un  si  long 
jeûne,  il  crut  que  quelqu'un  lui  avait  apporté  des  ali- 
ments dans  le  cachot;  plein  de  fureur,  il  commanda 
qu'on  mît  les  gardiens  à  la  torture.   Mais  Catherine 
dit  :    «  Je   n'ai    pas    reçu    de   nourriture   de     main 
d'homme,  c'est  J.-C.  qui  m'a  nourrie  par  le  ministère 
d'un  ange.    »  L'empereur  lui  répondit  :  «  Recueille 
dans    ton    cœur,   je   t'en    prie,   les  conseils    que  je 


SAINTE    CATHERINE  381 

t'adresse;  et  ne  me  réponds  plus  d'une  manière  am- 
biguë :  Nous  ne  désirons  pas  le  traiter  en    esclave, 
mais  en  reine  puissante  et  belle,  qui  triomphera  dans 
mon  empire.  »  La  viergedit  à  son  tour  :  «  Fais  atten- 
tion, toi-même,  je   t'en  conjure,  et  décide,   après  un 
mûr  et  sage  examen,  quel  est  celui  que  jedois  choisir 
de  préférence,  ou  bien  de  quelqu'un  puissant,  éternel, 
glorieux,  et  beau,  ou  d'un    autre   infirme,    mortel, 
ignoble    et  laid.    »   Alors   l'empereur    indigné   dit  : 
«  Choisis  de  deux  choses  l'une,  ou  de  sacrifier  et  de 
vivre,  ou  bien  de  subir  les  tourments  les  plus  cruels, 
et  de  périr.  »  «  Quels  que  soient  les  tourments  que  tu 
puisses  imaginer,  reprit  Catherine,  hâte-toi,   car  je 
désire  offrir  ma  chair  et  mon  sang  au  Christ,  comme 
il  s'est  offert  lui-même  pour  moi.  Lui,  c'est  mon  Dieu, 
mon  amant,  mon   pasteur  et  mon    unique  époux.  » 
Alors  un  officier  conseilla   à  l'empereur  furieux    de 
faire  préparer,  dans  le  courant  de  trois  jours,  quatre 
roues  garnies  de  scies   de  fer  et  de  clous  très  aigus, 
afin  que  cette  machine  la  broyât   par  morceaux,  et 
que  l'exemple  d'une  mort  si  cruelle  effrayât  le  reste 
des  chrétiens.  On   disposa  deux  roues  qui  devaient 
tourner  dansunsens,  en  môme  temps  que  deux  autres 
roues  seraient  mises  en    mouvement  dans   un  sens 
contraire,  de  manière  que  celles  de  dessous  devaient 
déchirer  les  chairs  que  les  roues  de  dessus  en  venant 
se    placer   contre   les    premières,    auraient    rejetées 
contre   celles-ci.    Mais  la    bienheureuse    vierge    pria 
le  Seigneur  de  briser  celte  machine  pour  la  gloire  de 
son  nom  et  pour  la  conversion  du  peuple  qui  se  trou- 
vait là.  Aussitôt  un    ange  du   Seigneur  broya  cette 


382  l*  iifonroi  dorée 


meule  et  en  dispersa  les  morceaux  avec  lanl  do  force 
<]iir  qutn  mille  Gentils  en  furent  tués. 

Or,  la  reine,  qui  regardait  d'un  lieu  élevé  el  qui 
jusque-là  s'était  cachée,  descendit  aussitôt  et  adressa 
de  durs  reproches  I  l'empereur  pour  rette  étranire. 
cruauté.  Mais  l'empereur,  plein  de  fureur,  sur  le  refus 
de  l'impératrice  de  sacrifier,  la  condamna  à  avoir  les 
seins  arrachés,  puis  a  être  décapitée.  Comme  on  la 
menait  au  nuirtyre.elle  demanda  a  Catherine  de  prier 
pour  elle  le  Sciçnenr.  Catherine  répondit  :  «  Ne  crains 
rieit,  A  reine  chérie  de  Dieu,  car  aujourd'hui  à  la  place 
d'un  royaume  qui  passe,  lu  en  recevras  un  autre  qui 
sera  éternel,  et  à  la  place  d'un  époux  mortel,  tu  en 
auras  un  immortel.  »  Alors  l'impératrice  affermie 
exhorta  les  bourreaux  à  ne  point  différer  de  faire  OC 
qui  leur  avait  été  commandé.  Ils  la  conduisirent  liors 
de  la  ville  et  après  lui  avoir  arraché  les  mamelles  avec 
des  fers  de  lance,  ils  lui  coopèrent  ensuite  la  télé. 
Porphyre  put  soustraire  son  corps  et  l'ensevelir.  Le 
lendemain,  comme  on  cherchait  le  corps  de  l'impéra- 
trice, et,  qu'à  ce  sujet,  le  tyran  donnait  l'ordre  de 
traîner  au  supplice  beaucoup  de  personnes,  Porphyre 
se  présenta  tout  a  coup  sur  la  place  en  s'écrianl  :  a  C'est 
moi  qui  ai  enseveli  la  servante  du  Christ  dont  j'ai 
embrassé  la  foi.  m  Alors  Maxence  égaré  s'écria  en 
poussant  un  rugissement  terrible  :  «  Oh  !  je  suis  le 
malheureux  le  plus  à  plaindre  !  Voici  qu'on  a  séduit 
Porphyre,  l'unique  appui  de  mon  âme  et  ma  conso- 
lation dans  mes  peines!  »  Et  comme  il  faisait  part  de 
cela  à  ses  soldats,  ils  lui  répondirent  aussitôt  :  «  Et 
nous  aussi,  nous  sommes  chrétiens  et  prêts  à  mourir.  » 


SAINTE    CATHERINE  383 

Alors  le  césar,  enivré  de  fureur,  commanda  qu'on  leur 
coupât  la  tête  en  même  temps  qu'à  Porphyre  et  qu'on 
jetât  leurs  corps  aux  chiens.  Ensuite,  il  fit  comparaître 
Catherine  et  lui  dit  :  «  Bien  que  tu  aies  fait  mourir 
l'impératrice  par  art  magique,  cependant  si  tu  viens  à 
résipiscence,  tu  seras  la  première  dans  mon  palais  : 
aujourd'hui  donc,  ou  tu  offriras  des  sacrifices  aux 
dieux,  ou  tu  auras  la  tête  coupée.  »  Catherine  lui  ré- 
pondit :  «  Fais  tout  ce  que  tu  as  résolu  :  tu  me  verras 
prête  à  tout  souffrir.  »  Alors  Maxime  prononça  son 
arrêt  et  la  condamna  à  être  décapitée.  Quand  elle  eut 
été  amenée  au  lieu  du  supplice,  elle  leva  les  yeux  au 
ciel  et  fit  cette  prière  :  «  0  vous  qui  êtes  l'espérance  et 
le  salut  des  croyants  !  l'honneur  et  la  gloire  des  vierges  ! 
u  Jésus,  ô  bon  roi,  je  vous  en  conjure,  que  quiconque, 
en  mémoire  de  mon  martyre,  m'invoquera  à  son  heure 
dernière,  ou  bien  en  toute  autre  nécessité,  vous  trouve 
propice  et  obtienne  ce  qu'il  demande  !  »  Cette  voix 
s'adressa  alors  à  elle  :  «  Viens,  ma  bien-aimée,  mon 
épouse  ;  voici  la  porte  du  ciel  qui  t'est  ouverte.  Tous 
ceux  qui  célébreront  la  mémoire  de  ton  martyre  avec 
dévotion,  je  leur  promets  du  ciel  les  secours  qu'ils 
réclameront.  »  Quand  elle  fut  décapitée,  il  coula  de 
son  corps  du  lait  au  lieu  de  sang.  Alors  les  anges 
prirent  son  corps  et  le  portèrent,  de  cet  endroit, 
jusqu'au  mont  Sinaï,  éloigné  de  plus  de  vingt  jours 
de  marche,  et  l'y  ensevelirent  avec  honneur  *.  De  ses 
ossements  découle  sans  cesse  une  huile  qui  a  la  vertu 

*  La  légende  et  l'oraison  du  Jirèriaire  romain  consacrent  le 
fait  du  transport  du  corps  de  la  sainte  parles  anges  au  mont 
Sinai. 


384  LA    LÉGENDE    DOREE 

de  guérir  les  membres  de  ceux  qui  sont  débiles.  Elle 
souffrit  sous  le  tyran  Maxence  ou  Maximin  qui  com- 
mença à  régner  vers  Tan  du  Seigneur  310.  On  peut 
voir  dans  V Histoire  de  l'Invention  de  la  sainte  Croix 
comment  ce  tyran  fut  puni  pour  ce  crime  et  pour 
d'autres  encore  qu'il  commit.  —  On  dit  qu'un  moine 
de  Rouen  alla  au  mont  Sinaï  où  il  resta  pendant  sept 
ans  au  service  de  sainte  Catherine.  Comme  il  la  sup- 
pliait avec  grande  instance  de  lui  donner  quelque 
parcelle  de  son  corps,  tout  à  coup  un  de  ses  doigts  se 
détacha.  Le  moine  reçut  avec  joie  ce  don  de  Dieu  et 
l'apporta  en  son  monastère  *.  —  On  rapporte  encore 
qu'un  homme  fort  dévot  à  sainte  Catherine  qu'il  invo- 
quait fréquemment  à  son  aide,  se  relâcha  par  la  suite 
et  perdit  toute  dévotion  du  cœur,  en  sorte  qu'il  cessa 
d'invoquer  la  martyre.  Un  jour  qu'il  était  en  prières, 
il  vit  passer  devant  lui  une  multitude  de  vierges  dont 
l'une  paraissait  plus  resplendissante  que  les  autres. 
Quand  elle  approcha  de  lui,  elle  se  couvrit  le  visage 
et  passa  ainsi.  Or,  comme  il  admirait  extrêmement  son 
éclat  et  demandait  qui  elle  était,  Tune  d'elles  lui  ré- 
pondit :  «  C'est  Catherine  que  tu  aimais  à  connaître 
autrefois;  aujourd'hui  que  tu  parais  ne  plus  t'en  sou- 
venir, elle  a  passé  devant  toi,  la  figure  voilée,  comme 
si  elle  était  pour  toi  une  inconnue.  » 

Il  est  bon  de  remarquer  que  sainte  Catherine  est 
admirable  :  1°  dans  sa  sagesse  ;  II0  dans  son  éloquence  ; 
111°  dans  sa  constance  ;  IV0  dans  l'excellence  de  sa 
chasteté  ;  V°  dans  le  privilège  de  sa  dignité.    1°  Elle 

*  Des  reliques  do  sainte  Catherine  furent  en  effet  apportées 
à  Rome  en  1027.  Cf.  Iluçues  de  Flaviçny,  en  sa  Chronique. 


SAINTE    CATHERINE  38") 

parait  admirable  dans  la  science.  Car  en  elle  se  trouva 
réunie  toute  la  philosophie.    La   philosophie  ou   la 
science  se  divise  en  théorique,  en  pratique  et  en  lo- 
gique. D'après  quelques  auteurs,  la  science  théorique 
se  divise  en  trois  parties  :  l'intellectuelle,  la  naturelle 
et  la  mathématique.  Or,   sainte  Catherine  posséda  : 
1°  la  science  intellectuelle  dans  la  connaissance  des 
choses  divines,  et  s'en  servit  avec  avantage  dans  sa 
dispute  avec  les  rhéteurs,  auxquels  elle  prouva  qu'il 
n'y  a  qu'un  seul  Dieu  et  que  les  autres  sont  tous  de 
faux  dieux.  2°  Elle  posséda  la  science  naturelle  dans 
la  connaissance  de  tous  les  êtres  inférieurs  ;  elle  en 
usa  à  l'égard  de  l'empereur,  ainsi  qu'on  Ta  vu  plus 
haut.  3°  Elle  posséda  la  science  mathématique,  par  le 
mépris  qu'elle  fit  des  choses  de  la  terre.  Cette  science, 
d'après  Boëce,  traite  abstractivement  des  formes  dé- 
gagées de  la   matière.  Sainte  Catherine  la  posséda, 
quand  elle  dépouilla  son  cœur  de  tout  amour  maté- 
riel ;  et  elle  prouva  qu'elle  l'avait  en  répondant  ainsi 
aux  interrogations  de  l'empereur:  «  Je  suis  Catherine, 
fille  du  roi  Costus,  bien  que  je  sois  née  dans  la  pour- 
pre..., etc.  »   Elle  en  fit  principalement  tisane  quand 
elle   excita   l'impératrice  à   se   mépriser  ainsi  que  le 
monde  pour  désirer  le  roi  éternel.  La  science  pratique 
se  divise  en  trois  parties,  qui  sont  :  l'ethnique,  l'éco- 
nomique et  la  publique  ou  politique.  La  première  en- 
seigne à  former  les  mœurs,   à   s'orner  des  vertus  et 
convient  à  tous.  La  seconde  apprend  à  bien  gouverner 
sa  famille,  elle  est  du  ressort  des  pères  de  famille.  La 
troisième  enseigne  à  bien  régir  les  villes,  les  peuples 
et  la  république.  C'est  la  partie  des  gouverneurs  des 
m.  -:> 


3KIÎ  t..\    LÉGENDE    DORÉE 

villes.  Sainte  Catherine  posséda  encore  celle  ti 
science  :  la  première  en  composant  ses  mœurs  en  t 
ho&Dètatéî  la  seconde  en  gouvernail!  avec  méril 
famille  qui  était  nombreuse  ;  la  troisième  en  don; 
de  sages  avis  à  l'empereur.  La  logique  se  divisi 
trois  parties  :  la  démonstrative,  la  probative  e 
sophistique.  La  première  appartient  aux  pliilosop 
la  seconde  aux  rhéteurs  et  aux  dialecticiens,  la 
sièmc  aux  sophistes.  On  voit  que  sainte  Cathe 
posséda  aussi  cette  triple  science,  puisqu'on  ditd't 
"  Elle  discuta  avec  l'empereur,  A  l'aide  de  conclus 
sjr  Holistiques,  une  infinité  de  sujets  qu'elle  consii 
au  point  de  vue  allégorique,  métaphorique,  dis 
tique  et  mystique.  »  II.  Elle  fut  admirable  d 
quenee  ;  car  elle  eut  de  belles  paroles  dans  ses  pr 
calions,  comme  on  l'a  vu  ;  elle  s'exprima  avec 
grande  clarté  dans  ses  raisonnements,  alors  qu 
disait  à  l'empereur  :  «  Tu  admires  ce  temple  fabrî 
par  la  main  des  ouvriers.  »  Elle  fut  très  habile  à 
gner  ceux  auxquels  elle  s'adressait,  témoins  Porpl 
et  l'impératrice  qu'elle  attira  à  la  foi  par  la  sua  vit 
son  élocution.  Elle  fut  très  puissante  pour  convain 
par  exemple,  les  rhéteurs  qu'elle  força  à  cro 
III.  Elle  fut  admirable  de  constance  d'abord,  ma 
les  menaces  qu'on  lui  fit  et  qu'elle  méprisa,  puisqu' 
répondit  à  l'empereur:  «Quels  que  soient  les  lounnt 
que  tu  puisses  l'imaginer,  hâte-toi,  car  je  désire  of 
au  Christ  et  ma  chair  et  mon  sang.  »  Et  plus  loin 
core  :  «  Fais  tout  ce  que  lu  peux  concevoir  en 
esprit,  tu  me  verras  disposée  à  loul  supporter.  »  1 
suite  elle  repoussa  les  biens  qu'on  lui  offrit.  C'est  jm 


SAINTE    CATHERINE  387 

cela  que  Pempereur  lui  promettant  le  second  rang 
dans  le  palais,  elle  répondit  :  «  Cesse  de  dire  de 
pareilles  choses  ;  c'est  un  crime  môme  de  les  pen- 
ser, etc..  »  En  troisième  lieu,  elle  surmonta  les  tour- 
ments qu'on  lui  infligea,  cela  est  évident,  parce  qu'elle 
fut  mise  en  prison  et  sur  la  roue.  IV.  Elle  fut  très 
constante  dans  la  conservation  de  sa  chasteté  quoi- 
qu'elle eût  été  exposée  à  des  épreuves  où  la  chasteté 
succombe  d'ordinaire.  Ces  épreuves  sont  au  nombre 
de  cinq  :  l'abondance  qui  amollit,  l'occasion  qui  en- 
traîne, la  jeunesse  qui  aime  à  folâtrer,  la  liberté  qui 
n'a  pas  de  frein  et  la  beauté  qui  provoque.  Malgré 
tout  cela  la  bienheureuse  Catherine  conserva  la  chas- 
teté. Car  elle  eut  des  richesses  en  abondance,  puisqu'elle 
succéda  à  de  très  riches  parents.  Elle  avait  des  occa- 
sions puisque,  maîtresse  d'elle-même,  elle  passait  tous 
ses  instants  au  milieu  de  ses  serviteurs.  Elle  était 
jeune,  elle  jouissait  de  sa  liberté  puisqu'elle  restait 
seule  et  libre  dans  un  palais.  C'est  pour  cela  qu'il  est 
dît  d'elle  ci-dessus  :  «  Catherine,  à  l'âge  de  18  ans, 
resta  seule  dans  un  palais  rempli  d'esclaves  et  de  ri- 
chesses. »  Elle  était  belle  puisqu'on  dit  :  «  Elle  était 
parfaitement  bien  faite,  et  son  incroyable  beauté  la 
rendait  aimable  et  agréable  à  tous  ceux  qui  la  voyaient.  » 
V.  Elle  fut  admirable  dans  le  privilège  de  sa  dignité. 
Quelques  saints  ont  été  honorés  de  privilèges  parti- 
culiers au  moment  de  leur  trépas,  comme  la  visite  de 
J.-C.  dans  saint  Jean  l'évangéliste  ;  l'huile  qui  émane 
de  leurs  ossements  dans  saint  Nicolas  ;  le  lait  qui 
coule  de  leurs  plaies  dans  saint  Paul  ;  le  tombeau  dis- 
posé dans  saint  Clément;  les  demandes  exaucées  dans 


388  LA    LBGEXDK    DORÉE 

sainl^  Marguerite,  quand  elle  pria  en  faveur  de  ceux 
qui  foraient  mémoire  d'elle.  Or,  lous  ces  privilèges  se 
trouvent  réunis  dans  sainte  Catherine,  tels  qu'on  n 
pu  le  voir  dans  sa  légende.  LTn  doute  s'est  fait  jour 
chez  quelques  écrivains,  celui  de  savoir  si  elle  a  été 
martyrisée  par  Maxence  ou  par  Ma  xi  min.  A  cette 
époque,  trois  gouvernaient  l'empire,  savoir:  Constan- 
tin qui  succéda  à  son  père,  Maxence,  fils  de  Maximien, 
nommé  Auguste  par  les  soldais  prétoriens  de  Rome 
et  Maxiinin  qui  fut  créé  césar  en  Orient.  D'après  les 
chroniques,  Maxence  exerçait  sa  tyrannie  contre  les 
chrétiens  a  Rome  et  Maxiinin  en  Orient.  D'autres 
auteurs  pansent  que  c'est  une  faute  de  copiste,  si  on_ 
a  mis  Maxence  au  lieu  de  Maximin. 


SAINT  JACQUES  L'INTERCIS* 

Jacques,  martyr,  surnommé  Tinteras,  noble  d'ori- 
gine, mais  plus  noble  encore  par  sa  foi,  était  origi- 
naire du  pays  des  Perses  et  de  la  ville  d'Elape.  Il 
naquit  de  parents  très  chrétiens,  et  il  eut  une  femme 
aussi  chrétienne  que  lui.  Il  était  fort  connu  du  roi  des 
Perses  et  le  premier  parmi  les  grands.  Or,  il  se  laissa 
séduire  par  la  faveur  singulière  de  ce  prince,  et 
adorâtes  idoles.  Quand  sa  mère  et  son  épouse  l'appri- 
rent, elles  lui  écrivirent. aussitôt  ainsi  :  «  En  obéissant 
à  un  mortel,  vous  avez  abandonné  celui  avec  lequel 

•  Nicéphore  Catliale,  Histoire  ecclètiattiqut,  1.  XIV,  c.  xx. 


SAINT   JACQUES    l'iNTERCIS  389 

est  la  vïej  en  voulant  plaire  à  qui  sera  bientôt  pour- 
riture,    vous  avez  abandonné  celui  qui  est  le  parfum 
éternel  .  vous  avez  échangé    la   vérité  pour  le   men- 
songe,   et  en  cédant  à  un  mortel,  vous  avez  délaissé 
le  juge  des  vivants  et  des  morts.  Vous  saurez  donc 
qua  partir  de  ce  jour,  nous  vous  serons  étrangères, 
et  que  dorénavant  nous  n'habiterons  plus  avec  vous.  » 
Quand  Jacques  eut  lu  cette  lettre,  il  dit  en  versant 
«es  larmes  amères  :  «  Si  ma  mère  qui  m'a  engendré, 
si  mon  épouse  sont  devenues  pour  moi  des  étran- 
ges, combien  plus  étranger  devra  être   mon   Dieu 
P°ur  moi  !  »  Or,  tandis  qu'il  s'affligeait  extrêmement 
e  son  erreur,  un  messager  vint  dire  au  prince  que 
aCc{ues  était  chrétien.  Le  prince  le  manda  et  lui  dit  : 
(<  ^is-moi  si  tu  es  Nazaréen  ?  »  «  Oui,  lui  répondit 
a°*~jues,  je  suis  Nazaréen.  »  Le  prince  :  «  Alors,  tu  es 
mî* ^çicien  ?  »  Jacques  :  «  A  Dieu  ne  plaise  que  je  sois 
m^^icien  !  »  Et  comme  le  roi  le  menaçait  de  lui  faire 
sl,t>îr  de  nombreuses  tortures,  Jacques  lui  dit  :  «  Je 
nfe  suis  pas  effrayé  de  tes  menaces,  car  ta  fureur  passe 
avissj  vîte  Slir  mes  oreilles  que  le  vent  qui  souffle  sur 
la  pierre.  »  Le  prince  :   «  Ne  commets  pas  d'impru- 
dence, de  peur  de  périr  d'une  mort  cruelle.  »  Jacques  : 
tf  Ce  n'est  pas  mort  qu'il  faut  dire,  mais  bien  plutôt 
sommeil,  puisque  peu  de  temps  après  est  accordée  la 
résurrection.  »  Le  prince  :  «  Que  les  Nazaréens  ne  te 
séduisent  point  en  disant  que  la  mort  est  un   som- 
meil, quand  les  plus  grands  empereurs  la  craignent.  » 
Jacques  :  «  Nous,  nous   ne   craignons  pas  la   mort, 
puisque  nous  espérons  passer  de  la  mort  à  la  vie.  » 
Alors  le  prince,  de  l'avis  de  ses  amis,  porta  cette  sen- 


390  I-A    LKCENDE    DOHKt: 

tence  contre  Jacques,  savoir:  que,  pour  imprimer  la 
terreur  dans  le  cœur  des  autres,  il  fût  condamné  à 
être  coupé1  par  morceaux.  Or,  comme  il  se  trouvait 
plusieurs  personnes  qui,  par  compassion,  pleuraient 
sur  lui  :  a  Ne  pleurez  pas  sur  moi,  dit-il,  mais  pleu- 
rez sur  vous-mêmes,  parce  que  je  vais  à  la  vie,  et  que 
des  supplices  éternels  vous  sont  réservés.  »  Alors,  les 
bourreaux  lui  coupèrent  le  pouce  de  la  main  droite», 
et  Jacques  s'écria  :  a  Jésus  de  Nazareth,  mon  libéra— 
leur,  recevez  ce  rameau  de  l'arbre  de  votre  miséri- 
corde ;  car,  celui  qui  cultive  la  vigne  en  coupe  le  sar- 
ment, afin  qu'elle  pousse  de  plus  beaux  jets  et  qu'elle 
produise  avec  plus  d'abondance.  »  Le  bourreau  lui 
dît  :  «  Si  lu  veux  obéir,  je  puis  encore  L'épargner,  cl 
je  te  donnerai  des  médicaments.  •■  Jacques  répondît  : 
«  N'as-tu  pas  vu  un  cep  de  vigne?  Quand  on  coupe 
les  sarments,  le  nœud  qui  reste  produit  de  nouvelles 
brandies,  a  choque  taille,  quand  le  temps  est  venu  et 
que  la  terre  commence  à  s'échauffer;  si  donc  on 
taille  la  vigne  à  différentes  époques,  pour  qu'elle  pro- 
duise des  jets,  à  combien  plus  forte  raison  le  chrétien 
fidèle  en  donnera-I-il,  lui  qui  es!  enté  sur  la  véritable 
vigne  qui  est  le  Christ?  «  Alors,  le  bourreau  vint  lui 
couper  le  second  doigt.  Et  le  bienheureux  Jacques 
dit  :  «  Recevez,  Seigneur,  ces  deux  rameaux  qu'a 
plantés  votre  droite.  »  Il  coupa  encore  le  troisième, 
et  saint  Jacques  dit  :  «  Délivré  d'une  triple  tentation, 
je  bénirai  le  Père,  le  Fils  et  le  Saint-Esprit,  et  avec 
les  trois  enfants  préservés  dans  la  fournaise,  je  vous 
confesserai,  Seigneur,  et  en  union  avec  le  choeur  des 
martyrs,  je  chanterai  des  cantiques  à  votre  nom,  ô 


SAINT   JACQUES    l'iNTERCIS  391 

Jésus-Christ  !  »  Le  quatrième  doigt  fut  coupé  aussi, 
et  Jacques  dit  :  «  Protecteur  des  enfants  d'Israël,  qui 
avez  béni  jusqu'à  la  quatrième  génération,  recevez  de 
votre  serviteur  le  témoignage  de  ce  quatrième  doigt, 
comme  ayant  été  béni  en  Juda.  »  Quand  le  cinquième 
doigt  fut  coupé,  il  dit  :  c  Ma  joie  est  complète.  » 
Alors,  les  bourreaux  lui  dirent  :  «  Epargne  mainte- 
nant ta  vie  ;  ne  meurs  pas,  ni  ne  te  contriste  point 
d'avoir  perdu  une  main  ;  car  il  y  en  a  beaucoup  qui 
n'en  ont  plus  qu'une,  et  qui  possèdent  beaucoup  de 
richesses  et  d'honneurs.  »  Le  bienheureux  Jacques 
répondit  :  «  Quand  les  bergers  se  mettent  à  tondre 
leurs  troupeaux,  enlèvent-ils  seulement  la  toison  de 
droite,  et  laissentrils  celle  qui  est  à  gauche?  El  moi 
qui  suis  un  homme  raisonnable,  dois-je  moins  dédai- 
gner d'être  tué  pour  Dieu  ?  »  Alors,  ces  impies  s'appro- 
chèrent et  coupèrent  le  petit  doigt  de  la  main  gauche, 
et  Jacques  dit  :  «  Vous,  Seigneur,  vous  étiez  grand, 
et  vous  avez  voulu  vous  faire  tout  petit  et  chétif  pour 
nous;  c'est  pour  cela  que  je  vous  rends  le  corps  et 
l'âme,  que  vous  avez  créés  et  rachetés  de  votre  propre 
sang.  »  Ou  coupe  ensuite  le  septième  doigt,  et  il  dit  : 
«  Sept  fois  le  jour,  j'ai  célébré  les  louanges  du  Sei- 
gneur. »  On  coupe  le  huitième,  et  il  dit  :  «  Le  hui- 
tième jour,  fut  circoncis  Jésus,  et  le  huitième  jour, 
on  circoncit  l'hébreu,  afin  de  l'admettre  aux  cérémo- 
nies légales;  faites  donc,  Seigneur,  que  l'esprit  de 
votre  serviteur  se  sépare  de  ces  incirconcis  qui  con- 
servent leur  souillure,  afin  que  je  vienne  à  vous  et  que 
je  voie  votre  face,  Seigneur.  »  On  coupe  ensuite  le 
neuvième  doigt,  et  il  dit  :  «  A  la  neuvième  heure,  le 


392  LA    LÉGENDE    DORÉE 

Christ  rendit  Pcsprit  sur  la  croix  ;  ce  qui  me  fait  con- 
fesser votre  nom  et  vous  rendre  grâces  par  la  douleur 
de  ce  neuvième  doigt.  »  On  coupe  le  dixième,  et  il  dit  : 
a  Le  nombre  dix  est  celui  des  commandements,  et 
Y  Iota  *  est  la  première  lettre  du  nom  de  Jésus.  Alors, 
quelques-uns  de  ceux  qui  étaient  là  lui  dirent  :  «  O 
vous,  qui  avez  été  autrefois  notre  ami  intime,  faites 
votre  déclaration  seulement  devant  le  consul,  et  vous 
vivrez  ;  car,  quoique  vos  mains  soient  coupées,  il  y  a 
cependant  de  très  habiles  médecins  qui  pourront  gué- 
rir vos  douleurs.  »  Jacques  leur  dit  :  «  Loin  de  moi 
une  si  infâme  dissimulation  !  car  quiconque,  ayant  mis 
sa  main  à  la  charrue,  regarde  derrière  soi,  n'est  point 
propre  au  royaume  de  Dieu.  »  (Luc,  ix.)  Alors,  les 
bourreaux  indignés  s'approchèrent  et  lui  coupèrent  le 
pouce  du  pied  droit,  et  Jacques  dit  :  «  Le  pied  du 
Christ  a  été  percé,  et  il  en  est  sorti  du  sang.  »  On 
coupe  le  second  doigt  du  pied,  et  il  dit  :  «  Ce  jour  est 
grand  pour  moi,  en  comparaison  de  tous  les  autres 
de  ma  vie  ;  car  aujourd'hui,  j'irai  vers  le  Dieu  fort.  » 
Ils  coupèrent  aussi  le  troisième,  qu'ils  jetèrent  devant 
lui  ;  alors  Jacques  dit  en  souriant  :  «  Va,  troisième 
doigt,  rejoindre  tes  compagnons  ;  et  de  même  qu'un 
grain  de  froment  rapporte  beaucoup  de  fruits,  de 
même  aussi,  au  dernier  jour,  lu  reposeras  avec  tes 
compagnons.  »  On  coupe  le  quatrième,  et  il  dit  : 
«  Pourquoi  es- tu  triste,  ô  mon  âme,  et  pourquoi  te 
troubles-tu  ?  Espère  en  Dieu,  car  je  lui  rendrai  en- 
core des  actions  de  grâce;  il  est  mon  Sauveur  et  mon 

fi  En  grec,  l'I  représente  le  nombre  10. 


SAINT   JACQUES    i/lNTERCIS  393 

Dieu.  »  (Ps.  xlii.)  On  coupe   le  cinquième,  et  il  dit  : 
v  Je  puis  dire  maintenant  au  Seigneur  qu'il  m'a  rendu 
«ligne  d'être  associé  à  ses  serviteurs.  »  Alors  ils  pri- 
rent le  pied  gauche,  et  en  coupèrent  le  petit  doigt,  et 
Jacques  dit  :  «  Petit  doigt,  console-toi,  car  le  petit  et 
le  grand  ressusciteront  également  ;  si  un  petit  cheveu 
de  la  tête  ne  périra  pas,  pourquoi  serais-tu  séparé  de 
tes  compagnons  ?  »  On  coupe  le  second,  et  Jacques 
dit  :  «  Détruisez   cette  vieille  maison,  car  on   m'en 
prépare  une  plus  belle.  »   On   coupe  le  troisième,  et 
Jacques  dit  :  «  L'enclume  s'endurcit  sous  les  coups.  » 
On  coupe  encore  le  quatrième,  et  il  dit  :  «  Fortifiez- 
moi,  Dieu  de  vérité,  parce  que  mon  âme  se  fie  en 
vous  et  que  j'espérerai  à  l'ombre  de  vos  ailes,  jusqu'à 
ce   que  l'iniquité   soit  passée.  »  (Ps.  lvi.)  On  coupe 
aussi  le  cinquième,  et  il  dit  :  «  Voici,  Seigneur,  que 
je  m'immole  pour  vous  vingt  fois.  »  Alors  ils  lui  pri- 
rent   le  pied  droit   et  le  coupèrent  ;  Jacques   dit  : 
«  J'offre  ce  présent  au  roi  du  ciel,  pour  l'amour  de 
qui  j'endure  ces  tourments.  »  Ils  coupèrent  ensuite  le 
pied  gauche,  et  le  bienheureux  Jacques  dit  :  «  C'est 
vous,  Seigneur,  qui   faites  des  merveilles  ;  exaucez- 
moi  et  me  sauvez.  »  Ils  coupèrent  la  main  droite,  et 
il  dit  :  «  Que  vos  miséricordes  me  viennent  en  aide, 
Seigneur  !  »  A  la  gauche,  il   dit  :  «  C'est  vous,  Sei- 
gneur, qui  opérez  des  merveilles.  »   Ils  coupèrent   le 
bras  droit,  et  il  dit  :  «  0  mon  t\me,  louez  le  Seigneur. 
Je  louerai  le  Seigneur  pendant  ma  vie  ;  je  célébrerai 
la  gloire  de  mon  Dieu,  tant  que  je  vivrai.  »  (Ps.  cxlv.) 
Après  quoi,  ils  coupèrent  le  bras  gauche,  et  il  dit  : 
«  Les  douleurs  de  la  mort  m'ont  environné  ;  au  nom 


394  LA    LKGENDE    DOREE 

du  Seigneur,  j'en  serai  vengé.  »  Alors  ils  s'approchè- 
rent, et  coupèrent  la  jambe  droite  en  la  sciant  jus- 
qu'aux reins.  Le  bienheureux  Jacques,  accablé  par 
une  douleur  inexprimable,  s'écria  :  «  Seigneur  Jésus- 
Christ,  aidez-moi,  car  les  gémissements  de  la  mort 
m'ont  environné.  »  Puis,  il  dit  aux  bourreaux  :  ce  Le 
Seigneur  me  recouvrira  d'une  nouvelle  chair,  que  vos 
blessures  ne  sauront  souiller.  »  Les  bourreaux  étaient 
épuisés,  parce  que,  depuis  la  première  heure  du  jour 
jusqu'à  la  neuvième,  ils  avaient  sué  aie  trancher.  Enfin 
ils  prirent  sa  jambe  gauche,  et  la  coupèrent  jusqu'aux 
reins.  Alors  saint  Jacques  s'écria  :  «  Souverain  Sei- 
gneur, exaucez  un  homme  à  demi  mort;  vous  êtes  le 
maître  des  vivants. et  des  morts.  Des  doigts,  Seigneur, 
je  n'en  ai  plus  pour  les  lever  à  vous;  des  mains  non 
plus,  pour  les  étendre  vers  vous  ;  mes  pieds  sont 
coupés  et  mes  genoux  sont  abattus,  je  ne  puis  plus 
les  fléchir  devant  vous  ;  je  suis  comme  une  maison 
qui  a  perdu  ses  colonnes  et  qui  va  crouler.  Exaucez- 
moi,  Seigneur  J  -C,  et  ôtez  mon  âme  de  prison.  » 
Après  ces  mots,  un  des  bourreaux  s'approcha  et  lui 
coupa  la  tète.  Les  chrétiens  vinrent  en  cachette  pour 
ravir  son  corps,  auquel  ils  donnèrent  une  sépulture 
honorable.  Or,  il  souffrit  le  S  des  calendes  de  décem- 
bre (27  novembre). 

SAINT  SATURNIN,  SAINTES  PERPÉTUE, 
FÉLICITÉ  ET  LEURS  AUTRES  COMPAGNONS 

Saturnin,  ordonné  évoque  par  les  disciples  des  Apô- 
tres, fut  envoyé  dans  la  ville  de  Toulouse.  Or,  comme, 


SAINT    SATURNIN,    SAINTES    PERPÉTUE    ET    FELICITE       395 

à  son  entrée,  les  démons  cessèrent  de  rendre  des  ré- 
ponses, un  des  gentils  déclara  que  si  on  ne  tuait  Satur- 
nin, on  n'obtiendrait  certainement  rien  de  leurs  dieux. 
On  se  saisit  donc  du  saint  qui  ne  voulait  pas  sacrifier, 
on  le  lia  aux  pieds  d'un  taureau  qu'on  pressa  à  coups 
d'aiguillons  et  on  le  précipita  du  haut  de  l'escalier  du 
capitole  ;  le  saint  eut  la  tête  brisée,  la  cervelle  écrasée 
et  consomma  ainsi  heureusement  son  martyre.  Deux 
femmes  prirent  son  corps  à  la  dérobée,  et  l'enterrèrent 
dans  un  endroit  profond  par  crainte  des  gentils  ;  ses 
successeurs  en  firent  dans  la  suite  une  translation  dans 
un  lieu  plus  convenable.  —  Il  y  eut  un  autre  Saturnin 
que  le  préfet  de  Rome  retint  longtemps  en  prison  et 
qu'il  fit  mettre  sur  le  chevalet  où  il  fut  déchiré  à  coups 
de  nerfs,  de  cordes,  et  de  fouets  garnis  de  fer  ;  en- 
suite on  lui  brûla  les  côtes,  on  le  détacha  du  chevalet 
et  il  fut  décapité  vers  l'an  du  Seigneur  28f>,  sous  Maxi- 
mien. —  Il  y  eut  un  troisième  Saturnin  en  Afrique. 
Il  était  frère  de  saint  Satyre  et  souffrit  le  martyre  avec 
lui,  Révocat  et  Félicité,  sa  sœur,  nommée  Révocate  et 
avec  Perpétue  d'une  race  noble.  On  fait  la  mémoire 
de  leur  martyre  dans  un  autre  temps.  Le  proconsul 
leur  ayant  dit  de  sacrifier  aux  idoles,  ils  s'y  refusèrent 
obstinément,  ils  furent  alors  mis  en  prison.  Le  père 
de  Perpétue,  voyant  cela,  accourut  à  la  prison  et  dit  : 
«  Ma  fille,  qu'as-tu  fait?  tu  as  déshonoré  ta  famille; 
jamais  aucun  de  tes  ancêtres  n'a  été  incarcéré.  »  Mais 
ayant  appris  que  sa  fille  était  chrétienne,  il  se  jeta  sur 
elle,  et  il  voulut  lui  arracher  les  yeux  avec  les  doigts  ; 
puis  il  sortit  en  poussant  des  exclamations.  Or,  la 
bienheureuse  Perpétue  eut  une  vision  qu'elle  raconta 


;t9U  t.A  LHMMM   douée 

ainsi  11-  lendemain  à  ses  compagnons  :  «  J'ai  vu  uni* 
Miellé  d'or  d'une  grandeur  admirable  ;  elle  allait  jus- 
qu'au l'ifl,  el  élait  si  étroite  qu'une  personne  seule  el 
petite  pouvait  la  mouler.  A  droite  et  à  gauche  riaient 
fixées  îles;  lames  el  desépéesde  fer  aiguës  el  luisantes, 
de  sorte  que  celui  rpii  montait  ne  pouvait  regarder  ni 
autour,  ni  au-dessous  de  lui  ;  mais  il  était  forcé  de  se 
tenir  toujours  droit  vers  le  ciel.  Sous  l'échelle,  se  te- 
nait un  dragon  hideux  el  énorme  faisant  peur  à  celui 
qui  voulait  monter.  J'ai  vu  aussi  Satyre  sur  les  degrés 
d'en  haut  qui  regardait  vers  nous  en  disant  :  «  Ne 
craignez  point  ce  dragon,  mais  moulez  avec  confiance 
afin  île  pouvoir  étM  avec  moi.  <>  En  entendant  ces 
choses,  tous  rendirent  grâces,  parce  qu'ils  connurent 
qu'ils  iraient  appelés  au  martyre*. 

Ils  lurent  amenés  devanl  le  juge,  el  comme  ils  ne 
voulaient  pas  sacrifier,  il  fil  séparer  Saturnin  et  les 
autres  nommes  des  femmes,  et  dit  à  Félicité  :  «  As-tu 
un  mari?  »  Elle  répondit  :  «  J'en  ai  un,  mais  je  n'en 
ai  souci.  »  Il  lui  dit  :  «  Aie  pitié  de  toi,  jeune  femme, 
afin  de  vivre,  surtout  puisque  tu  portes  un  eufant 
dans  Ion  sein.  »  Elle  lui  répondit  :  «  Fais  de  moi  tout 
ce  que  lu  veux,  car  tu  ne  sauras  jamais  m'entraîner  à 
céder  à  la  volonté.  »  Alors  les  parents  de  Perpétue 
accoururent  avec  son  mari  et  lui  amenèrent  son  petit 
enfant    encore   à  la  mamelle  :  en   la   voyant    debout 

"  Doihvel,  dons  sa  Dmtrtation  tur  la  huitième  èpilre  de  saint 
Ci/prien,  où  il  est  question  des  visions  prophétiques,  parle  de 
celle  de  sainte  Perpétue  cl  reconnaît  que  les  actes  de  ces  saints 
martyrs  ont  été  écrits  par  un  contemporain.  Ces  actes  ont  clé 
ici  compilés  par  le  Bienheureux  Jacques  de  Voragine. 


SAINT  SATURNIN,    SAINTES    PERPÉTUE    ET    FÉLICITÉ       397 

devant  le  préfet,  son  père  tomba  la  face  contre  terre 
et  dit  :  «  Ma  très  chère  fille,  aie  pitié  de  moi,  de  ta 
malheureuse  mère  que  voici  et  de  ce  mari  infortuné 
qui  ne  pourra  pas  te  survivre.  »  Mais  Perpétue  restait 
immobile.  Alors  le  père  jeta  son  enfant  à  son  cou  et 
lui-même  sa  mère  et  son  mari,  lui  tenant  les  mains  et 
pleurant,  l'embrassaient  en  disant  :  «  Aie  pitié  de  nous, 
ma  fille,  et  vis  avec  nous.  »  Mais  Perpétue  rejetant 
son  fils  et  les  repoussant  :  «  Éloignez-vous  de  moi, 
dit-elle,  ennemis  de  Dieu,  car  je  ne  vous  connais  pas.  » 
Le  préfet,  voyant  la  constance  des  martyrs,   les   fit 
fouetter  très  durement,   puis  mettre  en  prison.   Les 
saints  très  affligés  par  rapporta  Félicité  qui  était  dans 
le  huitième  mois  de  sa  grossesse,  prièrent  pour  elle; 
alors  les  douleurs  de  l'enfantement  la  saisirent  tout  à 
coup  et  elle  accoucha  d'un  fils  vivant.  Or,  un  des  gardes 
lui  dit  :  «  Que  feras-tu,  quand  tu  seras  en  présence 
du  préfet,  si  maintenant  tu  souffres  si  cruellement  ?  » 
Félicité  répondit  :  «  Maintenant  c'est  moi  qui  souffre, 
mais  là,  ce  sera  Dieu  qui  souffrira  à  ma  place.  »  On 
les    tira  de  la  prison,  les  mains  liées  derrière  le  dos, 
et   on  les  dépouilla  de  leurs  habits  pour  les  conduire 
à  travers  les  rues.  Les  bêtes  furent  lâchées.  Satyre  et 
Perpétue   furent  dévorés   par  les  lions,    Révoeat   et 
Félicité  mangés  par  les  léopards.  Quant  à  saint  Satur- 
nin il  eut  la  tête  tranchée  vers  Pan  du  Seigneur  256, 
sous  les  empereurs  Valérien  et  Galien. 


398  LA    LÉGENDE    DOREE 


SAINT  PASTEUR* 

Saint  Pasteur  passa  de  longues  années  dans  le  dé- 
sert, se  mortifiant  par  une  grande  abstinence  :  il  était 
recommandable  par  son  éminente  sainteté  et  par  sa 
dévotion.  Or,  comme  sa  mère  désirait  le  voir,  ainsi 
que  ses  frères,  elle  passa  toute  une  journée  à  l'atten- 
dre sans  le  voir,  et  quand  ils  vinrent  à  l'église,  tout  à 
coup  elle  se  présenta  devant  eux.  Alors  ils  se  mirent 
à  fuir,  entrèrent  dans  une  cellule  et  lui  en  fermèrent 
la  porte  à  la  figure.  Elle  resta  à  l'entrée  et  criait  en 
pleurant  beaucoup.  Mais  Pasteur  vint  lui  dire  :  «  Qu'as- 
tu  à  crier  ainsi,  ô  vieille  ?  »  Quand  elle  entendit  sa 
voix,  elle  criait  encore  plus  haut  en  pleurant  et  en  di^ 
sant  :  «  Je  veux  vous  voir,  mes  enfants,   quel  gran 
malheur  de  vous  voir!  Est-ce  que  je  ne  suis  pas  votr*  — 
mère,  je  vous  ai  nourris  de  mon  lait?  et  d'ailleurs  j^S 
suis  déjà  toute  couverte  de  cheveux  blancs.  »  Son  fir 
lui  dit  :  «  Voulez-vous  nous  voir  ici-bas,  ou  dans  l'a 
tre  inonde?  »  Elle  répondit  :  «  Mais  si  je  ne  vous  v 
pas  ici-bas,  vous  verrai-je  là,  mes  enfants?  »  Il  di   *» 
<(  Si  vous  pouvez  vous  résigner  à  ne  pas  nous  voir  i«?i 
il  n'est   pas  douteux  que  vous  nous  voyiez   là  pï*#.* 
tard.  »  Elle  se  retira  pleine  de  joie  en  disant  :  «  Si  je 
dois  vous  voir  là,  je  ne  veux  pas  vous  voir  ici  **.  »  — 
Le  juge  de  la  province  désirait  voir  l'abbé  Pasteur, 
mais  comme  il  ne  le  pouvait,  il  fit  saisir  et  mettre  en     \ 

*  Tiré  des  Vies  des  Pères  du  désert. 
•*   Vies  des  Pères,  1.  V,  libell.  iv,  n°  33. 


SAINT    PASTEUR  399 

prison  le  fils  de  sa  sœur  comme  malfaiteur  :  «  Si  Pas- 
teur veut  venir  intercéder  pour  lui,  dit-il,  je  le  relâ- 
cherai, jo  La  mère  du  jeune  homme  vint  à  la  porte  du 
vieillard  en  pleurant,  et    comme  il   ne  lui  répondait 
nen,  elle  dit  :  «  Quand  bien  même  vous  auriez  des  en- 
trailles de  fer,  et  qu'aucune  compassion  ne  puisse  vous 
émouvoir,  au  moins,  par  compassion  pour  votre  sang, 
laissez-vous  fléchir;  vous  savez  bien  que  c'est  le  seul 
fils  que  j'aie.  »  Alors  l'abbé  lui  fit  dire  :  «  Pasteur  n'a 
point  d'enfants,  c'est  pour  cela  qu'il  n'a  point  de  com- 
passion. «  Et  comme  celte  mère  se  retirait  toute  do- 
lente, le  juge  lui  dit  :  «  Qu'au  moins  il  médise  un  mot 
1uc  je  regarderai  comme  un  ordre  et  je  le  .mettrai  en 
liberté.  »  Alors  Pasteur  lui  envoya  dire  :  «  Examine 
a  cause  d'après  la  loi,  et  s'il  est  digne  de  mort,  qu'il 
meure  aussitôt,  sinon,  fais  comme  il  te  plaît  *.  »  —  Il 
'^truisait  ainsi  ses  frères  en  disant  :  «  Se  garder,  et 
' e  considérer  soi-même,  et  être  discret,  sont  des  opé- 
l,ons  de  l'âme.  La  pauvreté,  la  tribulation  et  la  dis- 
,    ^tïon  sont  les  œuvres  de  la   vie  solitaire.  (  lar  il  est 
***t  fEzech.,  xrv)  :  Si  ces  trois  hommes,  Noé,   Da- 
1  ^i  et  Job  se  trouvent  au  milieu  de  ce   pays-h\,  ils 
livreront  leurs  Ames  par  leur  propre  justice.  Noé  re- 
*  v^Sente  ceux  qui  ne  possèdent   rien,   Job  ceux  qui 
^°*U  en  butte  à  la  tribulation,  et  Daniel  les  discrets.  Si 
^*  moine  hait  deux  choses,  il  peut  être  délivré  de  ce 
^onde.  »  Un  frère  lui  ayant  demandé  quelles  étaient 
ces  choses,  il  dit  :  «  Les  convoitises  de  la  chair  et  la 
vaine  gloire.  Si   vous  voulez   trouver  le   repos  en  ce 

m 

•  Vies  de*  Pères,  1.  V,  libell.  mu,  n"  13. 


100  t(V    I.KliKNUE    DORÉE 

nioinle  et  60  l'autre,  dites-vous  en  toute  ci  irons  lance  : 
.1  Qui  suis-jc-ï  »  et,  :  «  Ne  jugez  personne.  "  Un  frère 
lie  h  riimmuuauté,  ayant  commis  une  faute,  l'abbé, 
rie  l'avis  d'un  solitaire,  le  chassa.  El  comme  il  pleu- 
rait et  se  désespérait,  l'abbé  Pasicur  se  le  fit  amener. 
Il  le  reçut  avec  bonté  et  l'envoya  chez  ce  solitaire  en 
riisanl  :  <i  .l'ai  entendu  parler  de  toi  et  je  désire  le 
voir:  prends  donc  la  peine  de  venir  jusqu'à  moi.  « 
Quand  il  fut  venu,  Pasteur  lui  dit  :  s  II  y  avait  deux 
hommes  <pii  avaient  chacun  leurs  morts.  L'un  d'eux 
laissa  le  sien  pour  venir  pleurer  le  mort  de  l'autre.  ■ 
En  entendant  cela,  le  solitaire  comprit  ce  qu'il  voulait 
dire,  et  il  eut  regret  de  son  action  *.  Un  frère  dit  A 
Pasteur  qu'il  élail  troublé  et  qu'il  voulait  quitter  la 
solitude,  parce  qu'il  avait  entendu,  sur  le  compte  d'un 
frère,  certains  propos  qui  ne  l'avaient  pas  édifié.  Pas- 
teur lui  dit  de  n'y  pas  ajouter  foi  parce  qu'il  n'y  avait 
là  rien  de  vrai.  Or,  le  frère  assurait  que  ces  propos 
étaient  véritahles,  car  le  frère  Fidèle  les  lui  avait  rap- 
portés. Pasteur  reprit  :  «  Celui-là  qui  le  les  a  dits, 
n'est  pas  fidèle,  car  s'il  était  fidèle,  jamais  il  ne  l'au- 
rait raconté  choses  pareilles.  »  Alors  le  frère  lui  dit  : 
«  Je  l'ai  vu  de  mes  yeux.  »  Et  Pasteur  lui  ayant  de- 
mandé ce  que  c'étaient  qu'une  poutre  et  une  paille,  le 
frère  lui  répondit  qu'une  paille  était  une  paille,  et  une 
poutre  une  poutre.  Alors,  lui  dit  Pasteur  :  «  Mettez 
ceci  dans  votre  cœur  :  Que  vos  péchés  sont  comme 
cette  poutre  cl  les  péchés  de  l'autre  comme  ce  petit 
brin  de  paille,  n 


SAINT    PASTEUR  401 

Un  frère  qui  avait  commis  un  péché  énorme  et  qui 
en  voulait  faire  pénitence  pendant  trois  ans,  demanda 
à  Pasteur  si  c'était  beaucoup.  «  C'est  beaucoup,  dit 
Pasteur.  »  Interrogé  s'il  le  condamnerait  à  une  année, 
il  dit  :  «  C'est  beaucoup.  »  Ceux  qui  étaient  là  di- 
saient quarante  jours.  «  C'est  beaucoup,  reprit  Pas- 
teur :  »  et  il  ajouta  :  «  Je  pense  que  si  un  homme  se 
repent  de  tout  son  cœur  et  ne  retombe  pas  dans  son 
péché,  le  Seigneur  se  contentera  même  d'une  pénitence 
de  trois  jours.  »  On  lui  demandait  ce  qu'il  pensait  de 
cette  parole  de  J.-C.  :  «  Celui  qui,  sans  motif,  s'irrite 
contre  son  frère,  mérite  d'être  condamné.  »  11  dit  : 
«  Quoi  que  fasse  ton  frère  pour  t'affligcr,  ne  te  fâches 
pas  contre  lui,  jusqu'à  ce  qu'il  t'ait  arraché  l'œil  droit  ; 
que  si  tu  fais  autrement,  tu  t'irrites  sans  motif  contre 
lui  ;  mais  si  quelqu'un  voulait  te  séparer  de  Dieu, 
pour  cela  irrite-toi  contre  lui.  »  Pasteur  dit  encore  : 
«  Celui  qui  est  querelleur,  n'est  pas  moine;  celui  qui 
garde  de  la  malice  dans  son  cœur,  n'est  pas  moine  ; 
celui  qui  est  prompt  à  se  fâcher,  n'est  pas  moine  ; 
celui  qui  rend  le  mal  pour  le  mal,  n'est  pas  moine; 
celui  qui  est  orgueilleux  et  bavard,  n'est  pas  moine  ; 
mais  celui  qui  est  vraiment  moine,  est  toujours  hum- 
ble, doux,  plein  de  charité,  et  toujours  et  en  tout 
lieu,  il  a  la  crainte  de  Dieu  sous  les  yeux  pour  ne 
point  pécher.  » 

Il  dit  encore  que  si  de  trois  personnes,  il  y  en  a 
une  qui  se  porte  bien,  l'autre  malade  et  remerciant  Dieu, 
et  la  troisième  qui  a  soin  des  deux  premières  du  fond 
du  cœur,  elles  sont  toutes  les  trois  semblables,  comme 
si  elles  ne  faisaient  qu'une  même  œuvre.  In  frère  se 
m.  2  > 


402  LA   LÉGENDE    DORÉE 

plaignait  à  lui  d'être  assailli  par  une  infinité  de  pen- 
sées dangereuses.  Pasteur  le  poussa  en  plein  air  et 
lui  dit  :  «  Ouvre  la  poitrine  et  prends  le  vent.  »  «  Je 
ne  puis,  dit  le  frère.  »  «  Tu  ne  peux  pas  davantage 
empêcher  les  pensées  d'entrer,  mais  c'est  ton  devoir 
de  leur  résister.  »  Un  frère  lui  demanda  ce  qu'il  ferail 
d'un  héritage  qui  lui  avait  été  laissé.  Pasteur  lui  dit 
de  revenir  dans  trois  jours.  Quand  il  revint,  l'abbé  lui 
dit  :  «  Si  je  te  dis  de  le  donner  aux  clercs,  ils  en  fe- 
ront des  festins;  si  je  te  dis,  donne-le  à  tes  parents, 
il  n'y  en  aura  pas  de  récompense  pour  toi  ;  si  je  dis, 
donne-le  aux  pauvres,  tu  seras  en  sûreté.  Fais  donc 
tout  ce  que  tu  veux  ;  pour  moi,  ce  n'est  pas  mon  af- 
faire. » 


SAINT  JEAN,  ABBÉ* 

Jean,  abbé,  demanda  à  Episius,  qui  avait  habité  qua- 
rante ans  dans  le  désert,  quel  progrès  il  y  avait  fait. 
Et  il  lui  dit  :  «  Depuis  que  j'ai  commencé  à  mener  la 
vie  solitaire,  le  soleil  ne  m'a  jamais  vu  manger.  »  «  Ni 
moi,  reprit  Jean,  me  mettre  en  colère.  »  On  lit  **  quel- 
que chose  de  semblable  dans  le  même  endroit  ;  quand 
l'évêque  Epiphane  offrit  de  la  viande  à  l'abbé  Hilarion, 
celui-ci  lui  dit  :  «  Excusez-moi  ;  depuis  que  j'ai  pris 
cet  habit,  je  n'ai  mangé  rien  qui  ait  été  tué.  »  «  Et 
moi,  reprit  l'évêque,  depuis  que  j'ai  pris  cet  habit,  je 

*   Vies  des  Pères  du  désert. 
**  Ibid,  1.  V,  iv,  15. 


SAINT   JEAN,    ABBÉ  403 

n'ai  laissé  s'endormir  personne  qui  eût  eu  quelque 
chose  contre  moi,  ni  ne  me  suis  endormi  ayant  quoi 
que  ce  soit  contre  un  autre.  »  Hilarion  dit  alors  : 
«  Excusez-moi,  car  vous  êtes  meilleur  que  je  ne  le 
suis.  » 

Jean  voulait,  à  l'exemple  des  anges,  ne  rien  faire 
que  de  vaquer  sans  cesse  au  service  de  Dieu  ;  alors  il 
se  dépouilla  et  alla  dans  le  désert  où  il  passa  une  se- 
maine. Or,  comme  il  était  en  danger  de  mourir  de  faim 
et  qu'il  était  couvert  de  piqûres  de  mouches  et  de  guê- 
pes, il  revint  frapper  à  la  porte  de  son  frère.  Celui-ci 
lui  demanda  :  «  Qui  es-tu?  »  Et  il  répondit  :  «  Je  suis 
Jean.  »  Alors  le  frère  lui  dit  :  «  Pas  du  tout;  car  Jean 
est  devenu  un  ange,  et  il  n'est  plus  parmi  les  hom- 
mes. »  «  C'est  vraiment  moi,  reprit  Jean.  »  Mais  le  frère 
ne  lui  ouvrit  pas  et  le  laissa  s'affliger  jusqu'au  malin. 
Après  quoi  il  lui  ouvrit  en  disant  :  «  Si  vous  êtes  un 
homme,  vous  avez  encore  besoin  de  travailler  pour 
vous  nourrir  et  vivre  ;  mais  si  vous  êtes  un  ange, 
pourquoi  demander  à  entrer  dans  la  cellule  ?  »  Jean 
lui  répondit  :  «  Pardonnez-moi,  mon  frère,  ce  en  quoi 
j'ai  péché.  » 

Quand  il  fut  près  de  mourir,  les  frères  le  prièrent 
de  leur  laisser  pour  héritage  quelque  parole  salutaire 
et  succincte.  Et  il  dit  eu  gémissant  :  «  Jamais  je  n'ai 
fait  ma  propre  volonté,  et  je  n'ai  jamais  enseigné 
rien  que  je  n'eusse  pratiqué  d'abord  moi-même.  » 


404  LA    LÉGENDE    DORÉE 


SAINT  MOÏSE,  ABBÉ*. 

L'abbé  Moïse  dit  à  un  frère  qui  lui  demandait  une 
instruction  :  «  Restez  dans  votre  cellule  et  elle  vous 
enseignera  tout.  »  —  Un  vieillard  infirme  voulait  aller 
en  Egypte  pour  ne  pas  être  à  charge  aux  frères,  et 
l'abbé  Moïse  lui  dit  :  «  N'y  allez  pas,  car  vous  tom- 
berez en  fornication.  »  Le  vieillard  répondit  tout  af- 
fligé :  «  Mon  corps  est  mort,  et  vous  me  dites  choses 
semblables?  »  Il  y  alla  et  une  vierge  le  servit  par  dé- 
vouement ;  et  quand  il  eut  recouvré  la  santé,  il  lui  fit 
violence.  Quand  elle  eut  mis  un  fils  au  monde,  le  vieil- 
lard prit  l'enfant  dans  ses  bras  le  jour  d'une  grande 
fête  célébrée  dans  l'église  de  Sixte,  et  y  entra  devant 
une  multitude  de  frères.  Et  comme  tous  pleuraient,  il 
dit  :  «  Voyez-vous  cet  enfant  !  c'est  un  fils  de  déso- 
béissance, prenez  donc  garde  à  vous,  mes  frères,  car 
j'ai  fait  cela  dans  ma  vieillesse,  et  priez  pour  moi.  » 
Alors  il  revint  à  sa  cellule  et  reprit  son  ancien  genre 
de  vie.  —  Un  vieillard  ayant  dit  à  quelqu'un  :  «  Je 
suis  mort,  »  celui-ci  répondit  :  «  Ne  vous  fiez  pas  à 
vous-même  jusqu'à  ce  que  vous  sortiez  de  votre  corps; 
car  si  vous  dites  que  vous  êtes  morl,  néanmoins  Satan 
n'est  point  mort.  »  —  Un  frère  ayant  commis  une 
faute,  on  l'envoya  dire  à  l'abbé  Moïse  qui  prit  une 
corbeille  pleine  de  sable  et  vint  trouver  les  frères. 
Ceux-ci  lui  demandant  ce  que  cela  voulait  dire,  il  ré- 

*    Vif  s  des  Ilèves  du  désert. 


SAINT    MOÏSE,    ABBÉ  405 

pondit  :  «  Ce  sont  mes  péchés  qui  courent  derrière 
moi,  et  je  ne  les  vois  pas,  et  je  suis  venu  aujourd'hui 
juger  les  péchés  des  autres.  »  Alors  eux,  entendant 
cela,  pardonnèrent  au  frère. 

On  lit  un  fait  semblable  de  l'abbé  Pasteur.  Un  jour 
que  les  frères  parlaient  d'un  frère  coupable,  Pasteur 
se  taisait.  Alors  il  prit  un  sac  plein  de  sable  dont  il 
portait  la  plus  grosse  partie  derrière  lui,  et  une  petite 
par  devant.  On  lui  demanda  ce  que 'c'était,  et  il 
dit  :  «  Ce  sable  que  je  porte  en  grande  quantité 
derrière  moi,  ce  sont  mes  péchés  que  je  ne  considère 
pas  et  dont  je  ne  me  tourmente  pas.  Cette  autre 
partie  en  petite  quantité,  ce  sont  les  péchés  des  frè- 
res qui  sont  devant  moi,  que  je  considère  toujours 
puis  je  le  juge,  quand  au  contraire  je  devrais  toujours 
porter  mes  péchés  devant  moi,  y  penser,  et  prier 
Dieu  de  me  les  pardonner.  »  —  Quand  l'abbé  Moïse 
fut  ordonné  clerc  on  lui  mit  un  vêtement  sur  les 
épaules;  alors  l'évêque  lui  dit  :  «  L'abbé  est  devenu 
éclatant  de  blancheur.  »  Et  Moïse  répondit  :  «  Est- 
ce  en  dehors,  seigneur  pape*,  ou  en  dedans?  » 
Mais  l'évêque  voulant  l'éprouver,  dit  à  ses  clercs,  que 
quand  Moïse  monterait  à  l'autel,  ils  le  repoussassent 
en  lui  adressant  des  injures,  puis  de  le  suivre  pour 
entendre  ce  qu'il  dirait.  Ils  le  poussèrent  donc  dehors 
en  disant  :  «  Va-t-en  dehors,  Ethiopien.  »  Alors  Moïse 
dit  en  sortant  :  «  C'est  bien  fait  à  toi,  bis  et  noir  que 

*  Du  temps  de  saint  Jérôme,  tous  les  évêques  s'appelaient 
ainsi.  Ce  ne  fut  que  sous  Grégoire  VII,  qu'un  concile  de  Rome 
réserva  ce  nom  au  souverain  pontife  romain.  Cf.  Baronius, 
10  janvier. 

m.  2ti' 


406  LA    LÉGENDE    DOREE 

tu  es  :  puisque  tu  n'es  pas  un  homme,  pourquoi  as-tu 
la  présomption  de  te  présenter  au  milieu  des  hommes?» 


SAINT  ARSÈNE,  ABBÉ*. 

Arsène  était  encore  à  la  cour,  quand  il  fit  une 
prière  afin  d'être  dirigé  dans  la  voie  du  salut.  Et  il 
entendit  qu'on  lui  disait  :  «  Fuis  les  hommes,  et  tu 
seras  sauvé.  »  Alors  il  se  fit  moine  et  adressant  la 
même  prière  à  Dieu,  il  entendit  encore  une  voix  lui 
dire  :  «  Arsène,  fuis,  tais-toi,  et  demeure  en  repos.  » 
On  lit  au  même  endroit,  par  rapport  à  la  recherche 
du  repps,  que  trois  frères  s'étant  faits  moines,  le  pre- 
mier choisit  pour  sa  tâche  de  réconcilier  ceux  qui  au- 
raient quelques  différends,  le  second  de  visiter  les  ma- 
lades et  le  dernier  se  retira  dans  la  solitude  afin  d'y 
vivre  en  repos.  Le  premier,  qui  s'employait  à  assoupir 
les  différends,  ne  put  plaire  à  tout  le  monde,  et,  vaincu 
par  l'ennui,  il  vint  trouver  le  second  qu'il  rencontra 
abattu  et  dans  l'impuissance  d'exécuter  son  dessein. 
Alors  ils  résolurent  tous  les  deux  d'aller  voir  le  troi- 
sième qui  était  dans  la  solitude  ;  et  lui  ayant  raconté 
leurs  tribulations,  il  mit  de  l'eau  dans  une  coupe  et 
leur  dit  :  «  Considérez  celte  eau.  »  Or,  elle  était  agitée 
et  trouble.  Quelques  instants  après  il  leur  dit  encore  : 
«  Regardez  maintenant  comme  elle  est  claire  et  lim- 
pide. »  Ils  la  regardèrent  et  se  virent  leur  visage  de- 

*    Vies  des  Pères  du  désert. 


SAINT    ARSÈNE,    ABBE  407 

dans.  Alors  il  ajouta  :  «  Il  en  est  de  même  de  ceux 
qui  restent  au  milieu  des  hommes.  La  foule  les  em- 
pêche de  voir  leurs  péchés  ;  mais  qu'ils  se  tiennent  en 
repos,  aussitôt  ils  pourront  les  voir.  »  —  Un  homme 
ayant  rencontré  dans  le  désert  quelqu'un  qui  mangeait 
de  l'herbe  comme  les  animaux  et  qui  était  nu,  courut 
après  lui  pour  l'atteindre,  car  il  fuyait  ;  et  cet  homme 
lui  dit  :  <c  Attends-moi,  car  je  te  suis  pour  Dieu.  » 
«  Et  moi,  répondit  le  fuyard,  je  te  fuis  pour  Dieu.  » 
Alors  celui  qui  courait  lui  jeta  son  manteau,  et  l'autre 
l'attendit  en  disant  :  «  Puisque  tu  t'es  dépouillé  de  ce 
qui  appartient  au  monde,  je  t'ai  attendu.  »  Et  l'autre 
lui  dit  :  «  Enseignez-moi  comment  je  pourrai  être 
sauvé.  »  Il  répondit  :  «  Fuis  les  hommes  et  tais-toi.  » 
—  Une  dame  noble  et  vieille  vint  par  dévotion  voir 
l'abbé  Arsène.  Celui-ci  fut  prié  par  l'archevêque  Théo- 
phile de  se  laisser  voir,  mais  il  n'y  consentit  pas.  Ce- 
pendant cette  dame  alla  à  la  cellule  de  l'abbé,  où  elle 
le  trouva  devant  la  porte  et  se  prosterna  à  ses  pieds. 
L'abbé  la  releva  avec  une  extrême  indignation  en  di- 
sant :  «  Si  vous  voulez  voir  ma  figure,  regardez.  »  Or, 
cette  dame  confuse  et  intimidée  ne  considéra  pas  la 
figure  du  vieillard  qui  lui  dit  :  «  Comment  une  femme 
comme  vous  a-t-elle  osé  entreprendre  une  si  longue 
traversée?  Vous  allez  rentrer  k  Rome  et  vous  raconte- 
rez aux  autres  femmes  que  vous  avez  vu  l'abbé  Arsène  ; 
et  elles  viendront  aussi  pour  me  voir.  »  Elle  lui  ré- 
pondit :  «  Si  Dieu  veut  que  je  rentre  à  Rome,  je  ne 
laisserai  venir  aucune  femme  ici  ;  je  vous  conjure  seu- 
lement de  prier  pour  moi  et  de  me  conserver  toujours 
en  votre  mémoire.  »  «  Je  prie  Dieu,  lui  répartit  le 


408  LA    LÉGENDE    DOREE 

saint,  qu'il  efface  la  vôtre  de  mon  cœur.  »  En  enten- 
dant ces  paroles,  cette  femme  troublée  revint  à  la  ville 
et  prit  la  fièvre.  Ce  qu'apprenant  l'archevêque,  il  vint 
la  consoler,  mais  elle  disait  :  «  Voici  que  je  meurs  de 
douleur  !  »  «  Ne  savez-vous  pas,  lui  répondit  l'ar- 
chevêque, que  vous  êtes  femme,  et  que  c'est  par  les 
femmes  que  l'ennemi  attaque  les  saints?  Voici  pour- 
quoi le  vieillard  vous  a  parlé  ainsi  ;  mais  il  prie  sans 
cesse  pour  votre  âme.  »  Elle  fut  consolée  par  ces  pa- 
roles et  revint  chez  elle.  —  On  lit  dans  un  autre  père 
qu'un  de  ses  disciples  lui  dit  :  «  Vous  voilà  vieux, 
Père  ;  allons  un  peu  dans  le  monde  »,  l'abbé  lui  ré- 
pondit :  «  Allons  où  il  n'y  a  point  de  femmes.  »  Le 
disciple  dit  :  «  Et  quel  est  l'endroit  où  il  n'y  ail  point 
de  femmes,  si  ce  n'est  peut-être  la  solitude.  »  «  Eh 
bien!  reprit  le  vieillard,  menez-moi  dans  la  solitude.  » 

Un  autre  frère  encore  devait  porter,  au  delà  d'un 
fleuve,  sa  mère  qui  était  vieille  ;  alors  il  se  couvrit  les 
mains  de  son  manteau.  Sa  mère  lui  demanda  :  «  Pour- 
quoi, mon  fils,  avez- vous  ainsi  couvert  vos  mains?  » 
C'est,  lui  répondit-il,  que  le  corps  d'une  femme  est 
un  feu,  et  en  vous  touchant  le  souvenir  des  autres 
femmes  me  venait  à  l'esprit.  » 

Or,  pendant  tout  le  temps  qu'il  vécut,  Arsène,  assis 
pour  travailler,  avait  continuellement  sur  lui  un  linge 
afin  d'essuyer  les  larmes  qui  coulaient  fréquemment 
di1  ses  yeux.  Il  passait  la  nuit  entière  sans  dormir. 
L',»  matin,  quand  le  besoin  de  dormir  se  faisait  sentir, 
il  disait  au  sommeil  :  «  Viens,  méchant  serviteur.  » 
Alors  il  cédait  à  un  léger  sommeil,  en  s'asseyant,  et 
aussitôt  après   il  se  levait.  Il  disait  encore  :  «  C'est 


SAINT    ARSÈNE,    ABBÉ  409 

assez  pour  un  moine  de  dormir  une  heure,  si  toutefois 
il  sait  combattre.  »  Le  père  d'Arsène,  sénateur  très 
distingué,  vint  à  mourir  et  fit  son  testament  en  faveur 
de  son  fils  qui  se  trouva  ainsi  posséder  un  grand  hé- 
ritage. Un  homme  d'affaires  apporta  ce  testament  à 
Arsène  qui  le  prit  et  voulut  le  déchirer.  Mais  l'homme 
d'affaires  se  jeta  à  ses  genoux  en  le  priant  de  n'en 
rien  faire,  car  il  y  allait  de  sa  tête.  Arsène  lui  dit  :  «  Je 
suis  mort  avant  lui  :  pourquoi  donc,  puisqu'il  est 
mort,  il  n'y  a  qu'un  instant,  m'a-t-il  fait  son  héri- 
tier? m  Et  il  lui  remit  le  testament  sans  vouloir  rien 
accepter. 

Un  jour,  cette  voix  se  fit  entendre  à  lui  :  «  Viens, 
je  te  montrerai  quelles  sont  les  œuvres  des  hom- 
mes. »  Et  elle  le  fit  aller  en  un  endroit  où  elle  lui 
montra  un  Ethiopien  coupant  du  bois  dont  il  faisait 
une  lourde  charge  qu'il  ne  pouvait  porter.  Ensuite  il 
coupait  encore  d'autre  bois  qu'il  ajoutait  à  sa  charge  : 
Et  il  continua  cela  pendant  longtemps.  Alors  elle  lui 
fit  voir  aussi  un  autre  homme  occupé  à  puiser  de  I  Vau 
dans  un  lac  et  à  la  mettre  dans  une  citerne  percée  qui 
laissait  revenir  l'eau  dans  le  lac,  et  cependant  il  vou- 
lait emplir  la  citerne.  Elle  lui  montra  encore  un  tem- 
ple et  deux  hommes  à  cheval  qui  portaient  une  perche 
en  travers  ;  ils  voulaient  entrer  dans  le  temple,  ce 
qu'ils  ne  pouvaient  parce  que  cette  perche  les  en  em- 
pêchait. Ensuite  elle  lui  expliqua  ainsi  ce  que  tout 
cela  signifiait  :  «  Ce  sont  des  gens  qui  portent  comme 
le  joug  de  la  justice  avec  orgueil  et  sans  s'humilier; 
c'est  pourquoi  ils  restent  toujours  hors  du  royaume 
de  Dieu.  Celui  qui  coupe  du  bois  c'est   l'homme  qui 


410  LA    LÉliENDE    DOREE 

vit  fcVCC  beaucoup  de  péchés,  et  au  lieu  de  faire  péflt- 
lenec,  il  ne  diminue  rieu  de  ses  fautes,  mais  il  ajoute 
iniquités  sur  iniquités.  Quanta  celui  qui  puise  de  f'eau, 
c'est  l'Iiumme  qui  fait  de  bonnes  œuvres,  mais  comme 
elles  sont  accompagnées  de  beaucoup  de  mauvaises 
actions,  il  perd  ses  bonnes  œuvres,  u 

Quand  arrivait  le  soir  du  samedi,  pour  attendre  le 
dimanche,  il  laissait  coucher  le  soleil  derrière  lui  el 
étendait  les  mains  vers  le  ciel,  jusqu'au  malin  du 
dimanebe  que  le  soleil  levant  venait  éclairer  sa  figure, 
et  il  reslail  ainsi. 


SAINT  AGATHON,  AUBE* 


Agathon,  abbé,  conserva  pendant  trois  ans  une 
pierre  dans  la  bouche,  pour  apprendre  a  se  taire.  — 
Un  frère,  étant  entré  en  communauté,  se  dit  en  lui- 
même  :  «  Toi  el  I'ane,  c'est  tout  un.  Or,  comme  Fane 
est  battu  et  ne  parle  pas,  supporte  les  injures  et  ne 
répond  rien,  faisde  même.  »  —  Un  autre  frère  fut 
chassé  de  table  el  ne  répondit  rien.  Comme  on  lui  en 
demandait  la  raison  il  répondit  :  «  Jeme  suis  mis  dans 
le  cœur  celle  pensée  que  je  suis  semblable  à  un  chien. 
Quand  on  le  poursuit,  il  se  sauve.  »  — On  demandait 
à  l'abbé  Agathon  quel  mérite  il  y  avait  à  travailler,  il 
répondit  :  «Je  pense  que  travailler  ne  vaul  pas  autant 
que  prier  Dieu;  car  ses  ennemis  ne  s'attachent  qu'à 
détruire  la  prière.  Dans  les  autres  travaux,  l'homme 

*   Via  des  Pire»  du  désert. 


SAINT    AGATHON,    ABBE  411 

peut  prendre  quelque  relâche,  mais,  celui  qui  prie  fait 
une  œuvre  de  longue  haleine.  »  —  Un  frère  demanda 
à  l'abbé  Açathon  comment  il  devait  se  comporter 
avec  les  frères  :  il  répondit  :  «  Comme  le  premier 
jour,  et  ne  te  fies  pas  à  toi-même,  car  il  n'est  pas  de 
passion  pire  que  la  confiance  :  c'est  la  mère  de  tous 
les  vices.  »  Il  dit  encore  :  «  L'homme  colère,  quand 
bien  même  il  ressusciterait  des  morts,  ne  plaît  à  per- 
sonne, pas  même  à  Dieu  à  cause  de  son  penchant  à 
la  colère.  » 

Un  frère  qui  était  irascible  se  dit  à  part  soi  : 
«  Si  je  restais  seul,  je  ne  me  mettrais  pas  si  vile 
en  colère.  »  Une  fois  qu'il  emplissait  d'eau  un  petit 
vase,  il  le  renversa  ;  il  l'emplit  une  seconde  fois  et  le 
renversa  encore  ;  une  troisième  fois  il  le  remplit,  et 
le  renversa;  alors  il  s'irrita  et  brisa  le  vase.  Enfin, 
revenu  à  lui-même,  il  reconnut  avoir  été  le  jouet  du 
démonde  la  colère,  et  dit  :  «  Me  voici  seul,  et  cepen- 
dant la  colère  m'emporte  :  je  retournerai  donc  à  la 
communauté,  car  partout  il  y  a  labeur,  partout  pa- 
tience, et  il  est  nécessaire  d'avoir  Dieu  pour  aide.  » 

D'un  autre  côté,  deux  frères  avaient  vécu  longues 
années  ensemble  et  n'avaient  jamais  pu  se  fâcher.  Une 
fois  l'un  dit  à  l'autre  :  «  Disputons-nous,  comme  les 
hommes  font  dans  le  monde.  »  L'autre  répondit  :  «Je 
ne  sais  pas  comment  on  se  dispute.  »  Et  le  frère  lui 
dit:  «  Voici  une  petite  brique  que  je  mets  entre  nous 
deux;  et  je  dis  :  «  Elle  est  à  moi.  »  Vous  au  contraire 
dites  :  «  Non,  mais  elle  est  à  moi  »,  et  ainsi  commen- 
cera la  dispute.  »  Ils  mirent  donc  cette  brique  entre 
eux.  Alors  le  premier  dit  :  «  Ceci  est  à  moi.  »  «  Non, 


412  LA   LÉGENDE    DORÉE 

repartit  le  second,  mais  c'est  à  moi.  d  Oui,  reprit  le 
premier,  c'est  à  vous,  prenez  donc  et  allez.  »  Et  ils  se 
retirèrent  sans  pouvoir  se  fâcher  l'un  contre  l'autre. 
—  Or,  l'abbé  Agathon  était  d'une  intelligence  rare  et 
sage,  infatigable  au  travail,  et  ménager  dans  ses  habits 
et  sa  nourriture.  Il  disait  :  «  Je  n'ai  jamais  voulu 
m'endormir  en  conservant  dans  le  cœur  une  méchan- 
ceté contre  quelqu'un  :  je  n'ai  jamais  laissé  dormir 
personne  qu'il  eût  quelque   chose   contre    moi.  » 

Étant  près  de  mourir,  Agathon  resta  pendant  trois 
jours  immobile,  les  yeux  ouverts.  Les  frères  le  pous- 
sèrent; alors  il  dit  :  «  J'assiste  au  jugement  de  Dieu.  » 
Ils  répondirent  :  «  Est-ce  que  vous  craignez  aussi  ?  » 
«  J'ai  travaillé  comme  je  l'ai  pu,  reprit-il,  à  garder 
les  commandements,  par  la  grâce  de  Dieu;  mais  je 
suis  homme,  et  ne  sais  si  mes  œuvres  ont  plu  au 
Seigneur.  »  Ils  lui  dirent  :  «  Est-ce  que  vous  n'avez 
pas  confiance  que  vos  œuvres  sont  selon  Dieu?  »  Je 
ne  présume  rien,  jusqu'au  moment  où  je  serai  venu 
devant  lui;  car  autres  sont  les  jugements  de  Dieu, 
autres  sont  les  jugements  des  hommes.  » 

Et  comme  ils  voulaient  encore  lui  adresser  quel- 
ques questions,  il  dit  :  «  Faites  preuve  de  charité, 
et  ne  me  parlez  pas,  car  je  suis  occupé.  »  En  disant 
cela,  il  rendit  l'esprit  avec  joie.  Ils  le  voyaient  en 
effet  se  recueillir  comme  quelqu'un  qui  salue  ses  plus 
chers  amis. 


SAINTS    BARLAAM    ET   JOSAPIIAT  413 


SAINTS  BARLAAM  ET  JOSAPIIAT* 

Barlaam,  dont  Jean  Damascène  a  compilé  l'histoire 
avec  beaucoup  d'intérêt,  convertit  à  la  foi  le  roi  saint 
Josaphat,  parl'opération  de  la  grâce  de  Dieu.  En  effet, 
comme  l'Inde  entière  était  pleine  de  chrétiens  et  de 
moines,  il  s'éleva  un  roi  puissant,   nommé   Avennir, 
qui  persécuta  beaucoup  les  chrétiens,   mais   particu- 
lièrement les  moines.  Or,  il  arriva  qu'un  ami  du  roi 
elle  premier  de  la  cour,    touché  de  la  grâce  divine, 
quitta    le  palais  du  roi  pour  entrer   dans  un  ordre 
monastique.  En  apprenant  cette  nouvelle,  le   roi  fut 
fou  de  colère  :  il  le  fit  chercher  dans  chaque  désert, 
avec  ordre  de  le  lui  amener  aussitôt  qu'on   l'aurait 
trouvé.  Quand  il  le  vit  couvert  d'une  vile  tunique  et 
exténué  par  la  faim,  lui  qui  d'ordinaire  était  revêtu 
de  riches  habits,  et  qui  nageait  dans  les    richesses,  il 
lui  dit  :  «  0  le  fou  et  l'insensé  !  pourquoi  as-tu  échangé 
l'honneur  pour  la  honte?  Tu   t'es  réduit  à   être  un 
jouet  d'enfants.  »  Le  moine  répondit  :  «  Si  tu  veux 
que  je  t'en  dise  la  raison,  chasse  loin  de  toi  tes  enne- 
mis. »  Le  roi  lui  demanda  quels  étaient  ces  ennemis, 
il  répondit  :  «  Ce  sont  la  colère  et  la  concupiscence  : 
elles  empêchent  de  distinguer  la  vérité;  mais  pour  que 
tu    puisses  écouter  ce  que  j'ai   à  dire,  il  te  faut  pru- 
dence et  équité.   »   Le  roi   lui  dit  :  «   Eh  bien  soit, 
parle.   »  Et  il  reprit  :  «  Les  insensés  méprisent   les 

*  Saint  Jean  Damascène  a  écrit  cette  vie  fort  au  I0114Ç,  elle 
se  trouve  ici  en  abrégé. 


414  la  bioenns  dorée 

choses  qui  sont,  comme  sï  elles  n'étaient  pas,  et  ils 
s'efforcent  fie  saisir  les  choses  qui  ne  sont  pas  comme 
si  elles  étaient.  Or,  qui  n'a  pas  ganté  fat  douceur  des 
choses  qui  sont  ne  pourra  apprendre  la  vérité  des 
choses  qui  ne  sont  pas.  k  Et  comme  il  continuait  à 
parler  en  expliquant  les  mystères  de  l'Incarnation  et 
de  la  foi,  le  roi  dit  :  «  Si  je  ne  l'avais  promis  dès  le 
commencement  d'écarter  tout  mouvement  de  coïèreda 
mon  esprit,  je  livrerais  en  ce  moment  tes  chairs  au* 
llammes.  Va,  fuis  de  mes  yeux;  que  je  ne  te  voie 
plus,  ou  je  le  fais  périr  de  malemort.  »  Mais  l'homme 
de  Dieu  se  relira  trislc,  parce  qu'il  n'avaïl  pas  enduré 
le  martyre.  Jusque-la  le  roi  n'avail  point  eoeore  d'en- 
fants, mais  il  lui  en  naquit  un  très  beau  qui  fut  nommé 
Josapliiit.  Le  roi  réunit  alors  une  multitude  infinie 
pour  sacrifier  aux  dieux  à  l'occasion  de  la  naissance 
de  son  fils  :  il  convoqua  soixante  astrologues  auprès 
desquels  il  s'informa  avec  soin  de  ce  qui  devait  arri- 
ver à  cet  enfant.  Tons  lui  répondirent  qu'il  serait 
grand  en  puissance  et  en  richesses;  mais  le  plus  sage 
d'entre  eux  dit  :  a  Gel  enfant,  ô  roi,  ne  régnera  pas 
dans  ton  royaume,  mais  dans  un  autre  incomparable- 
ment meilleur  :  car  la  religion  chrétienne  que  tu  per- 
sécutes sera,  je  pense,  celle  qu'il  pratiquera.  »  Or,  il  ne 
parla  pas  ainsi  de  lui-même,  mais  par  l'inspiration  de 
Dieu.  En  l'entendant,  le  roi  resta  tout  stupéfait;  il  fit 
construire  à  l'écart  dans  la  ville  un  palais  magnifique 
pour  servir  d'habitation  à  son  fils  et  y  mil  avec  lui  des 
jeunes  gens  d'une  grande  beauté,  en  leur  ordonnant 
de  ne  pas  prononcer  devant  Josaphat  les  noms  de  mort, 
de  vieillesse,  d'infirmité,  de  pauvreté,  ni  de  rien  qui 


SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPHAT  415 

pût  lui  causer  de  la  tristesse;  mais  de  ne  lui  mettre 
^Us  les  yeux  que  des  sujets  agréables,  en  sorte  que 
8011  esprit,  tout  occupé  de  plaisirs,  ne  piU  penser  rien 
"es  choses  à  venir.  S'il  arrivait  que  l'un  de  ceux  qui 
*e  servaient  vînt  à  être  malade,  aussitôt  le  roi  donnait 
1  °rdre  de  le  mettre  dehors,  et  de  le  remplacer  par  un 
ai*treen  bonne  santé.  Il  commanda  encore  qu'on  ne 
'u*  fît  aucune  mention  du  Christ. 

Use  trouvait,  à  la  même  époque,  auprès  du  roi,  un 
komme  secrètement  très  chrétien,  qui  était  le  premier 
des  princes  de  la  cour.  Un  jour  qu'il  était  allé  à  la 
cnasse  avec  le  prince,  il  rencontra  un  pauvre  blessé  à 
Ul*  pied  par  une  bête,  et  étendu  par  terre,  qui  lui  de- 
manda de  le  recueillir,   car  il  pourrait  bien  lui  être 
"^leen  quelque  chose.  Le  chevalier  lui  dit  :  «  Volon- 
,e*s,  je  veux  bien  te  recueillir,   mais  j'ignore  ce  en 
1uoi  tu  pourras  être  utile.  »  Et  cet  homme  reprit  : 
Je  suis  médecin  de  paroles  ;  si  quelqu'un  est  blessé 
j  *r  propos,  je  sais  employer  le  remède  convenable.  » 
e^  chevalier  compta  pour  rien  ce  que  cet  homme  di- 
^t;  cependant,  pour  l'amour  de  Dieu,  il  le  recueillit 
1  fca  eut  soin.  Quelques  hommes,  jaloux  et  pleins  de 
aHce,  voyant  que  ce  chevalier  était  en  aussi  grande 
^veur  auprès  du  roi,  l'accusèrent  à  ce  dernier  non 
^^lemenl  d'être  attaché  à  la  foi  chrétienne,  mais  de 
c"fcrcher  à  lui  ravir  le  trône,  en  corrompant  la  foule 
^  en  la  gagnant  à  ses  intérêts.  «Mais,  ajoutèrent-ils, 
W  tu  désires,  ô  roi,  t'assurer  que  ceci  est  la  vérité, 
fais-le  venir  en  particulier,  dis-lui  que  cette  vie  est  de 
peu  de  durée,  que  tu  veux  quitter  la  gloire  du  trône 
et  prendre  l'habit  des  moines   auxquels,  jusqu'à  ce 


416  LA    LÉGENDE    DOREE 

jour,  et  par  ignorance  tu  as  infligé  des  persécutions, 
et  tu  verras  alors  ce  qu'il  te  répondra.  »  I-e  roi  fit 
tout  ce  qui  lui  avait  été  suggéré:  le  chevalier  qui  ne 
se  doutait  pas  de  la  ruse,  loua  le  projet  du  roi,  en 
répandant  des  larmes;  et  lui  rappelant  les  vanités  du 
monde,  il  lui  conseilla  d'accomplir  aussitôt  son  des- 
sein. Quand  le  roi  entendit  cela,  il  crut  que  ce  qu'on 
lui  avait  dit  était  la  vérité  ;  alors  il  fut  rempli  de  fu- 
reur, sans  cependant  rien  répondre  à  son  courtisan. 
Mais  celui-ci  réfléchissant  sur  ce  que  le  roi  avait  ac- 
cueilli ses  paroles  avec  gravité,  se  retira  en  tremblant, 
et  se  rappelant  qu'il  avait  un  médecin  de  paroles,  il 
alla  tout  lui  raconter.  Cet  homme  lui  dit  :  «  Sache  que 
le  roi,  par  ce  que  tu  as  dit,  te  soupçonne  de  vouloir 
l'emparer  de  son  royaume  ;  va  donc  te  couper  les 
cheveux,  dépouille-toi  de  tes  habits,  revêts  un  cilice 
et  de  grand  matin,  va  trouver  le  roi.  Et  quand  il  te 
demandera  ce  que  cela  veut  dire,  tu  lui  répondras  : 
Me  voici,  ô  roi,  prêt  à  te  suivre  ;  et  bien  que  la  voie 
dans  laquelle  tu  désires  marcher  soit  rude,  avec  toi 
cependant  elle  me  deviendra  facile  ;  car,  de  même  que 
tu  m'as  eu  pour  compagnon  dans  la  prospérité,  tu  me 
trouveras  encore  avec  toi  dans  l'adversité  :  aujourd'hui 
donc  me  voici  prêt;  que  tardes-tu?  »  Le  chevalier 
avant  exécuté  cela  de  point  en  point,  le  roi  fut  frappé 
de  surprise,  et  pour  prouver  aux  dénonciateurs  qu'ils 
n'étaient  que  des  fourbes,  il  combla  son  courtisan  de 
nouveaux  honneurs.  Or,  le  fils  du  roi,  qui  était  élevé 
dans  le  palais7  parvint  à  l'âge  adulte  et  fut  complète- 
ment instruit  dans  toute  sorte  de  science.  Mais  étonné 
de  ce  que  son  père  l'eût  ainsi  renfermé,  il  interrogea, 


SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPHAT  417 

en  particulier,  à  ce  sujet,  un  de  ses  serviteurs  les  plus 
intimes,  et  lui  dit  que,  ne  pouvant  sortir  du  palais,  il 
était  dans  une  position  tellement  triste  que  le  boire  et 
le  manger  lui  paraissaient  insipides.  Le  père,  qui  apprit 
cela,  en  fut  chagriné.  Cependant,  il  fit  préparer  pour 
son  fils  des  chevaux  bien  dressés,  et  disposant  sur  ses 
devants  des  groupes  pour  l'applaudir,  il  prit  toutes  les 
mesures  afin  qu'il  ne  rencontrât  aucun  objet  désa- 
gréable. Un  jour  que  le  jeune  homme  s'avançait  ainsi 
équipé,  un  lépreux  et  un  aveugle  se  rencontrèrent  sur 
son  passage.  En  les  voyant,  il  fut  saisi  et  s'informa  de 
ce  qu'ils  avaient,  qui  ils  étaient  ;  ses  officiers  lui  dirent: 
«  Ce  sont  des  maladies  dont  souffrent  les  hommes.  » 
«  Cela,  reprit-il,  arrive-t-il  ordinairement  à  tout 
homme?  »  Ils  lui  dirent  que  non  :  il  leur  demanda  en- 
core :  «  On  connaît  donc  ceux  qui  doivent  souffrir 
.ainsi  ou  bien  cela  vient-il  à  quelqu'un  indistincte- 
ment ?  »  Ils  répondirent  :  «  Qui  peut  savoir  ce  qui 
doit  arriver  aux  hommes?»  Il  resta  alors  tout  inquiet 
d'un  spectacle  si  inaccoutumé.  Une  autre  fois,  il  ren- 
contra un  vieillard  dont  la  figure  était  couverte  de 
rides,  le  dos  courbé  et  dont  les  dents  tombées  lui  per- 
mettaient à  peine  de  balbutier.  Il  en  fut  stupéfait,  et 
voulut  connaître  la  cause  de  ce  prodige.  Ouand  il  eut 
appris  que  cela  était  venu  à  la  suite  d'un  grand  nom- 
bre d'années,  il  dit  :  «  El  comment  fiuira-l-il?  »  Ils 
lui  répondirent  :  «  Par  la  mort.  »  Et  il  dit  :  «  La  mort 
atteint-elle  tous  les  hommes  ou  seulemeiil  quelques- 
uns?  »  Or,  quand  il  eut  appris  que  tous  doivent  mou- 
rir, il  demanda  :  «  Et  après  combien  d'années  ceci 
arrive-t-il?  »  «  La  vieillesse,  lui  répondit-on,  arrive  à 
m.  27 


HH  la  i.£UKM>k  itottÉF. 

qoatre-virigta  *o  à  eeiit  ans,  ensuite  vient  la  mort,  u 

Le  jeune  homme,  ruminant  fréquemment  ces  faits  à 
pari  soi,  était  dans  une  profond!  désolation;  cepen- 
dant, en  la  présence  de  son  père,  il  all'eeUiil  la  joie, et 
il  désirait  beaucoup  être  fixé  et  instruit  sur  ces  sortes 
de  choses. 

Or,  un  moine  d'une  réputation  consommée,  nommé 
Uarlaam,  qui  habitait  dans  le  désert  de  la  terre  de 
Senmtar,  connut,  par  révélation,  ce  qui  se  passait  au- 
tour <bi  (ils  du  roi  ;  alors,  prenant  le  costume  d'un 
marchand,  il  vint  à  la  capitale  d'Avenuir  et,  s'étanl 
rendu  uu près  du  précepteur  du  fils  du  prince,  il  lut 
parla  ainsi  :  «  Je  suis  marchand,  et  j'ai  à  vendre  une 
pierre  précieuse  qui  donne  la  lumière  aux  aveugles, 
ouvre  les  oreilles  des  sourds,  fait  parler  les  muets,  et 
communique  la  sagesse  aux  insensés.  Conduis-moi 
donc  au  fils  du  roi,  et  je  la  lui  donnerai.  »  Le  précep- 
teur lui  répondit  :  n  Tu  parais  être  d'une  prudence 
consommée,  mais  tes  paroles  ne  s'accordent  pas  avec 
la  prudence.  Néanmoins,  comme  je  me  connais  en 
pierreries,  montre-moi  cette  pierre  et,  s'il  est  prouvé 
qu'elle  est  (elle  que  tu  l'avances,  tu  obtiendras  du  fils 
du  roi  les  plus  grands  honneurs.  »  Alors  Barlaam 
ajouta  :  «  Ma  pierre  a  encore  celle  vertu  :  c'est  que 
celui  qui  n'a  pas  la  vue  saine,  et  qui  ne  conserve  pas 
une  chasteté  intègre,  perd  lui-même  la  vue  en  la  re- 
gardant. Or,  comme  je  suis  expert  en  médecine,  je 
vois  que  lu  n'as  pas  les  yeux  sains,  mais  j'ai  entendu 
dire  que  le  fils  du  roi  est  chaste  et  qu'il  a  de  très 
beaux  et  bous  yeux,  a  Le  précepteur  lui  dit  :  et  S'il  en 
est  ainsi,   ne  me  la  montre  pas,   puisque  je  n'ai   pas 


SAINTS    BARLAAM    KT    J0SAP11AT  411) 

yeux   sains   et,  qu'en   outre,  je  croupis  dans  le 
crlié.  »  Il   annonça  donc  ces  choses  au  fils  du  roi, 
***  près  duquel  il  le  conduisit  aussitôt.  Après  avoir  été 
^troduit    et    reçu    avec    respect,   Barlaam    lui   dit: 
*     ï^rince,  en  ne  faisant  pas  attention  à   l'apparence 
5 ^  t. Prieure,   vous  avez  bien  agi.  Un  roi  puissant  qui 
allait  dans  un   char  couvert    d'or,  avant   rencontré 
*V*olques  personnes  revêtues  d'habils  déchirés,  et  exté- 
^^«^cs  de  maigreur,  sauta  aussitôt  à  bas  de  son  char 
^"»     se  prosternant  à  leurs  pieds,  il  les  adora  ;   puis, 
8  *^tant  levé,  il  se  jeta  à  leur  cou  pour  les  embrasser. 
^**  grands  qui   l'accompagnaient   furent   indignés; 
ro^is,  n'osant  pas  reprocher  celte  action  au  roi   lui- 
fl^me,  ils  racontèrent  à  son  frère  comment  le  monar- 
que avait    dérogé   par   des.  actions    indignes    de   la 
fliajesté  royale.  Le  frère  du  roi  lui  en  fil  des  repro- 
ches. Or,  le  roi  avait  coutume,  quand  un  particulier 
était  condamné  à  mort,  d'envoyer  devant  la  porte  du 
coupable  un  héraut  avec  une  trompette  destinée  à  cet 
usage,  et  quand  le  soir  fut  venu,  il  fit  sonner  de  la 
trompette  devant  la  porte  de  son  frère.  Celui-ci,  en 
l'entendant,  désespéra  de  conserver  sa  vie  sauve  ;  il 
passa  toute  la  nuit  sans  dormir  et  fit  son  testament. 
Le  matin  arrivé,  il  se  revêtit  d'habits  noirs  et  alla  en 
pleurs,  avec  sa  femme  et  ses  enfants,  aux  portes  du 
palais.  Le  roi  le  fit  entrer  et  lui  dit  :  «  0  insensé,  si 
tu  as  eu  une  pareille  crainte  du  héraut  de  ton  frère, 
auquel  tu  sais  bien  n'avoir  manqué  en  rien,  pourquoi 
ne  dois-je  pas  craindre  les  hérauts  de  mon  Seigneur, 
envers  lequel  j'ai  tant  péché,  hérauts  qui  m'appellent 
à  la  mort  avec  une  trompette  plus  éclatante  encore, 


t2ll  U  p£6BJ*H  DoiUH 

i-l  <|tii  m'annoncent  l'arrivée  Irrriblc  du  juge?  »  Après 
quoi,  il  lii  Italre  quatre  coffres,  dont  don  recouverts 
cnlièieincnl  (l'or  BU  pourtour  furent  remplis  d'ossc- 
menls  de  morts  ru  putréfaction,  et  deux  enduits  de 
poix  qui  furent  remplis  de  perles  et  de  pierres  pré- 
cieuses. Il  iît  appeler  alors  les  seigneurs  qu'il  savait 
moir  porté  des  plaintes  à  son  frère,  et  plaça  ces  cof- 
fres devant  eux  en  leur  demandant  quels  étaient  les 
plus  préckfUX.  Ils  jugèrent  (pie  061*1  qui  étaient  dorés 
étaient  de  grand  prix,  et  «pie  les  autres  u'avai.Til  au- 
riini'  Valeur.  La  mi  commanda  donc  d'ouvrir  les  cof- 
fres dorés,  6(  à  l'instant  il  s'en  exhala  une  puanteur 
intolérable.  Le  roi  leur  dit  ensuite  ;  n  Ils  reSMuhlefll 
à  ceux  qui  sont  recouverts  d'habité  luxueux,  et  dont 
l'iiitérieur  est  souillé  de  toute  espère  de  vices.  »  Pins 
il  lit  ouvrir  les  inities,  donl  il  s'c.xhala  une  odeur  ad — 
■niralile.  «   Ceux-ci,  dit  le  mi,  sont  semblables  à  ees-s 

hommes  excessiveoRtH  pauvres  que  j'ai  honorés,  eu 
qui,  couverts  de  haillons,  resplendissent  intérieure- 
ment de  l'odeur  de  toutes  les  vertus.  Quant  à  vous, 
vous  faites  attention  à  ce  qui  est  extérieur,  sans  con- 
sidérer ce  qui  existe  à  l'intérieur.  »  «  Vous  avez  fait 
comme  ce  roi,  prince,  en  bien  me  recevant.  »  Alors, 
liarlaam  se  mit  à  parler  longuement  sur  la  création 
du  monde,  la  chute  de  l'homme,  l'incarnation  du  Fils 
de  Dieu,  sa  passion  et  sa  résurrection.  Après  quoi,  il 
s'étendit  sur  le  jour  du  jugement,  sur  ce  qui  serait  ac- 
cordé aux  bons  et  aux  méchants;  puis  il  s'éleva  avec 
force  contre  ceux  qui  servent  les  idoles,  et  il  apporta, 
en  preuve  de  leur  impertinence,  l'exemple  suivant  : 
«  In  archer  avait  pris  un  petit  oiseau  qu'on  appelle 


SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPIIAT  421 

rossignol,  et  voulait  le  tuer,  quand  le  rossignol  parla 
ct  dï  t.  à  l'archer  :  «  A  quoi  bon  me  tuer?  tu  ne  sauras 
remplir  ton  estomac  de  ma  chair  ;  mais  si  lu  voulais 
me    lâcher,  je   te  donnerais  trois  avis,  qui  pourront 
tétine  fort  utiles,  si  tu  les  mets  soigneusement  en  pra- 
tique.»  Cet  homme,  stupéfait  d'entendre   parler  un 
oise,5^Uj  promit  de  le  lâcher  s'il  lui  faisait  connaître  ces 
trois»   avis.  Alors,  l'oiseau  lui  dit  :  «  Ne  cherche  jamais 
à  entreprendre  une  chose  impossible;  ne  te  chagrine 
Pas     de  la  perte  d'une  chose  que  tu  ne  saurais  recou- 
w*"   ;  n'ajoute  jamais  foi    à   une   parole  incroyable. 
Observe  ces  trois  recommandations,  et  lu  l'en  Irou- 
\crusbien.  »  Alors,  l'archer  lâcha  le  rossignol,  ainsi 
quil  l'avait  promis.  Or,  le  rossignol  dit  en  s'en  volant 
dans  les  airs  :  «  Malheur  à  toi,  à  homme  !  tu  as  reçu 
Wl  mauvais  conseil,  et  tu   as  perdu  aujourd'hui  un 
çnind  trésor,  car  il  y  a  dans  mes  entrailles  une  perle 
*1UI  1  emporte  en  grosseur  sur  un  œuf  d'autruche.  >» 
Quand  l'archer  entendit  cela,  il  fut  fort  triste  d'avoir 
lâché  le   rossignol,  et   il   tâchait  de   le  reprendre  en 
disant:  «  Viens  dans  ma  maison,  je  serai  très  bon  à 
ton  égard  ;  je  te  renverrai  avec  honneur.  »  Le  rossi- 
gnol lui  répondit:  «  C'est  maintenant  que  je  suis  cer- 
tain que  tu  es  un  fou,   puisque  tu    ne  retires  aucun 
profit  des  conseils  que  je  t'ai  donnés  ;  car  tu  te  dé- 
soles de  m'avoir  perdu  et  de  ne  pouvoir  me  reprendre, 
puis  tu  essaies  de  me  ravoir,  quand   tu  ne  peux  pas 
suivre  ma  route;  en  outre,  tu  as  cru  qu'il  y  avait  une 
grosse  perle  dans  mes  entrailles,  quand  en  tout  je  ne 
suis  pas  si  gros  qu'un  œuf  d'autruche.  »  lis  sont  in- 
sensés comme  cet  archer,  ceux  qui  mettent  leur  con- 
iii.  27' 


422  LA    LÉGENDE    DOREE 

fiance  dans  les  idoles,  puisqu'ils  adorent  l'ouvrage  de 
leurs  mains,  et  ils  appellent  leurs  gardiens  ceux  qu'ils 
gardent  eux-mêmes.   Alors,   il  commença  à  discuter 
longuement  sur  les  plaisirs  et  les  vanités  du  monde, 
en   appuyant    ses    paroles    de    plusieurs    exemples, 
«  Ceux,  disait-il,  qui  convoitent  les  délectations  cor- 
porelles et  qui  laissent  mourir  leur  âme  de  faim,  res- 
semblent à  un  homme  qui   s'enfuirait  au  plus   vite 
devant  une  licorne  qui  va  le  dévorer,  et  qui  tombe 
dans  un  abîme  profond.  Or,  en  tombant,  il  a  saisi 
avec  les  mains  un  arbrisseau  et  il  a  posé  les  pieds  sur 
un  endroit  glissant  et  friable  ;  il  voit  deux  rats,  l'un 
blanc  et  l'autre  noir,  occupés  à  ronger  sans  cesse  la 
racine  de  l'arbuste  qu'il  a  saisi,  et  bientôt  ils  l'auront 
coupée.   Au   fond  du  gouffre,  il  aperçoit  un  dragon 
terrible  vomissant  des  flammes  et  ouvrant  la  gueule 
pour  le  dévorer  ;  sur  la  place  où  il  a  mis  les  pieds,  il 
distingue  quatre  aspics  qui  montrent  la  tête.  Mais,  en 
levant  les  yeux,  il  voit  un  peu  de  miel  qui  coule  des 
branches  de  cel  arbuste  ;  alors  il  oublie  le  danger  au- 
quel il  se  trouve  exposé,  et  se  livre   tout   entier   au 
plaisir  de  goûter  ce  peu   de  miel.  La  licorne  est  la 
figure  de  la  mort,  qui  poursuit  l'homme  sans  cesse  et 
qui  aspire  à  le  prendre;  l'abîme,  c'est  le  monde  avec  . 
tous  les  maux  dont  il  est  plein.  L'arbuste,  c'est  la  vie 
d'un  chacun  qui  est  rongée  sans  cesse  par  toutes  les 
heures  du  jour  et  de  la  nuit,  comme  par  un  rat  blanc 
et   un  noir,  et  qui  va  être  coupée.  La  place  où    sont 
les  quatre  aspics,  c'est  le  corps  composé  de  quatre 
éléments,  dont  les  désordres  amènent  la  dissolution  de 
ce  corps.  Le  dragon  terrible  est  la  gueule  de  l'enfer, 


SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPHAT  423 

<]iù  convoite  de  dévorer  tous  les  hommes.  Le  miel  du 
hameau,  c'est  le  plaisir  trompeur  du  monde,  par  le- 
quel l'homme  se  laisse  séduire,  et  qui  lui  cache  abso- 
lument le  péril  qui  l'environne.  » 

Iiarlaam  continua  encore  ainsi  :  «  Ceux  qui  aiment 
te  monde  sont  semblables  à  quelqu'un  qui  a  Irois  amis. 
"  aime  le  premier  plus  que  soi,  le  second  autant  que 
^i,  et  le  troisième  moins  que  soi  et  comme  rien.  Si» 
Pouvant  donc  en  un  grand  danger,  et  cité  par  le  roi, 
"  court  au  premier,  lui  demande  aide,  en  lui  rappe- 
lant combien  il  le  chérit.  Celui-ci  lui  répond  :   «  Je 
ne  sais  qui  tu  es  ;  j'ai  d'autres  amis  avec  lesquels  je 
dois  faire  aujourd'hui  une  partie  de  plaisir  ;  je  les 
aurai  toujours  pour  amis;  cependant  voici  deux  petits 
morceaux  d'étoffe,  pour  que  tu  aies  de  quoi  travailler.  » 
Alors  il  s'en  alla  tout  confus  trouver  son  second  ami 
et  lui  demanda  aide  comme  à  l'autre  ;  or,  il  reçut  cette 
réponse  :  «  Je  n'ai  pas  le  temps  de  m'oceuper  de  ton 
débat;  je  suis  accablé  de  soucis  nombreux,  cependant 
je  ferai  quelques  pas  pour  l'accompagner  jusqu'à  la 
porte  du  palais,  et  aussitôt  je  reviendrai   chez  moi 
m'oceuper  de  mes  propres  affaires.  »  Alors  triste  et 
le  désespoir  dans  l'âme,  il  alla  trouver  son  troisième 
ami,  et  se  présentant  devant  lui,  la  tète  basse,  il  lui 
dit  :  «  Je  ne  sais  comment  le  parler,  car  je  ne  l'ai  pas 
aimé  ainsi  que  je  le  devais  :  mais  plongé  dans  la  tri- 
bulation  et  privé  de  mes  amis,  je  te  prie  de  venir  à 
mon  aide  et  de  recevoir  mes  excuses.  »  Or,  ce  troi- 
sième lui  dit  avec  un  visage  riant  :  «  Certainement  je 
te  reconnais  pour  un  ami  très  cher,  et  me  souviens  du 
service  que  tu  m'as  rendu,  bien  qu'il  fût  léger  :  je  vais 


424  LA    LÉGENDE    DORKE 

aller,  en  avant,  chez  le  roi  auprès  duquel  j'intervien- 
drai en  ta  faveur,  afin  qu'il  ne  te  livre  pas  entre  les 
mains  de  tes  ennemis.  »  Le  premier  ami,  c'est  la  pos- 
session des  richesses  pour  lesquelles  l'homme  est  ex- 
posé à  bien  des  dangers  :  or,  quand  arrive  le  moment 
de  la  mort,  il  n'en  reçoit  rien  que  quelques  mauvais 
lambeaux  pour  s'ensevelir.  Le  second,  c'est  ta  femme, 
ce  sont  les  enfants,  les  parents,  qui  vont  seulement 
jusqu'à  ta  tombe  et  qui  reviennent,  aussitôt  après,  va- 
quer à  leurs  affaires.  Le  troisième  ami,  c'est  la  foi, 
l'espérance  et  la  charité,  et  encore  l'aumône,  puis  toutes 
les  autres  bonnes  œuvres,  qui,  au  moment  où  nous 
quittons  notre  corps,  peuvent  aller  en  avant,  interve- 
nir pour  nous  auprès  de  Dieu,  et  nous  délivrer  de  nos 
ennemis  qui  sont  les  démons.  »  Il  continua  à  parler 
encore  en  ces  termes  :  «  C'était  une  coutume,  dans 
une  grande  ville,  de  choisir,  chaque  année,  pour  prince 
un  étranger  inconnu.  Quand  il  avait  reçu  le  pouvoir, 
il  lui  était  permis  de  faire  tout  ce  qu'il  voulait  ;  il  gou- 
vernait le  pays  sans  ombre  de  constitution.  Pendant 
qu'il  passait  le  temps  dans  les  délices,  en  pensant  qu'il 
en  serait  toujours  ainsi  pour  lui,  tout  à  coup  les  ci- 
tovens  se  révoltaient  :  alors  ils  le  traînaient  tout  nu 
par  la  ville  et  ils  l'exilaient  dans  une  tic  éloignée,  où 
ne  trouvant  ni  vivres,  ni  vêtements,  il  était  la  proie 
de  la  faim  et  du  froid.  Cependant  un  autre  homme 
élevé  sur  le  trône,  ayant  appris  ce  que  les  citoyens 
faisaient  d'ordinaire,  fit  passer  des  trésors  immenses 
dans  cette  île,  où  ayant  été  relégué,  après  son  année 
expirée,  il  se  trouvait  en  possession  d'immenses  ri- 
chesses, quand  les  autres  mouraient  de  faim.  Cette 


SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPHAT  423 

ville,  c'est  le  monde  ;  les  citoyens  sont  les  princes  des 
ténèbres  qui  nous  allèchent  par  les  faux  plaisirs  d'ici- 
V)as  ;  puis  la  mort  vient  nous  surprendre,  au  moment 
où  nous  nous  y  attendons  le  inoins,  et  nous  sommes 
plongés  dans  les  ténèbres  :  mais  les  richesses  que 
nous  envoyons  dans  l'éternité,  passent  par  les  mains 
des  indigents.  » 

Barlaam  ayant  donc  parfaitement  instruit  le  fils  du 
roi,  celui-ci  voulut  quitter  son  père  pour  suivre  le 
saint.  Mais  Barlaam  lui  dit  :  «  Si  vous  faites  cela,  vous 
serez  semblable  à  un  jeune  homme  qui  ne  voulant  pas 
épouser  une  personne  noble,  refuse  de  donner  son 
consentement  et  s'enfuit  :  il  vient  dans  un  pays  où  il 
trouve  une  jeune  vierge  fille  d'un  pauvre  vieillard,  oc- 
cupée à  travailler  et  à  prier  Dieu.  Il  s'adresse  à  elle 
et  lui  dit  :  «  Que  faites-vous  là,  femme  ?  Quoique  vous 
soyez  pauvre,  vous  ne  laissez  pas  que  de  remercier 
Dieu,  comme  si  vous  eussiez  beaucoup  reçu  de  lui.  » 
Elle  lui  répondit  :  «  De  même  qu'un  léger  remède  dé- 
livre souvent  d'une  grave  langueur,  de  même  la  re- 
connaissance, pour  des  dons  légers,  suffit  pour  en 
obtenir  de  plus  grands.  Les  choses  extérieures  ne 
nous  appartiennent  pas,  il  n'y  a  que  les  choses  qui 
sont  en  nous,  qui  nous  appartiennent.  Dieu  m'a  ac- 
cordé de  grands  bienfaits  ;  il  m'a  créée  à  son  image,  il 
m'a  donné  l'intelligence,  il  m'a  appelée  à  partager  sa 
çloire  et  m'a  ouvert  déjà  la  porte  de  son  royaume  ; 
pour  tant  et  de  si  grands  bienfaits,  il  est  donc  conve- 
nable de  le  louer.  »  Le  jeune  homme,  voyant  la  pru- 
dence de  cette  vierge,  la  demanda  en  mariage  à  son 
père.  Celui-ci  lui  répondit  :  «  Vous  ne  pouvez  pas 


426  LA    LÉGENDE    DOREE 

épouser  ma  fille,  car  vous  êtes  le  fils  de  parents  nobles 
et  riches,  tandis  que  je  ne  suis  qu'un  indigent.  »  Mais 
comme  le  jeune  homme  insistait,  le  vieillard  lui  dit  :  c 
«  Je  ne  puis  vous  la  donner  pour  que  vous  l'emmeniez^ 
dans  la  maison  de  votre  père,  puisqu'elle  est  ma  fill^  § 
unique.  »  Alors  il  répondit  :  «  Je  resterai  chez  vou$^=»j 
et  me  conformerai  en  tout  à  vos  habitudes.  »  Alors  :     * 
quitta  ses  ornements  précieux,  pour  revêtir  les  habiri- 
du  vieillard,  chez  lequel  il  demeura  et  dont  il  épous-  m 
la  fille.  Après  l'avoir  éprouvé  longtemps,  le  vieillai 
le  conduisit  dans  sa  chambre  et  lui  fit  voir  une  quai 
(ité  immense  de  richesses  telle  qu'il  n'en  avait  jama    /s 
vu  jusque-là,   et  il  lui  en  donna  la  totalité.   »  Alor^ 
Josaphat  dit  :  «  Cette  narration  convient  parfaitement 
à  ma  situation  et  je  pense  que  ce  que  vous  venez  de 
me  dire  esta  mon  adresse  :  mais,  dites-moi,  mon  père, 
quel  âge  avez-vous,  et  où  vivez-vous?  parce  que  je  ne 
veux  jamais  me  séparer  de  vous.  »  «  J'ai  quarante- 
cinq  ans,  répondit  Barlaam,  et  je  demeure  dans  les 
déserts  de  la  terre  de  Sennaar.  »  Josaphat  lui   dit  : 
<(  Vous  me  paraissez  avoir  plus  de  soixante-dix  ans.  » 
Barlaam  reprit  :  «  Si  vous  cherchez  à  savoir  le  nom- 
bre exact  de  mes  années  depuis  ma  naissance,   vous 
ne  vous  êtes  point  trompé;   mais  je  ne  compte  pas 
pour  ma  vie,  toutes  celles  que  j'ai  dépensées  dans  les 
vanités  du  monde.  Alors  l'homme  intérieur  était  mort 
et  je  n'appellerai  jamais  les  années  de  mort  des  années 
de  vie.   »  Or,  comme  Josaphat  voulait  raccompagner 
au  désert,  Barlaam  lui  dit  :  «  Si  vous  faites  cela,  je 
serai  privé  de  votre  présence,  et  serai  la  cause  que 
mes  frères  seront  persécutés.   Attendez  que  les  cir- 


SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPUAT  427 

constances  soient  favorables,  alors  vous  viendrez  me 
trouver.  »  Barlaam  baptisa  donc  le  fils  du  roi,  puis 
après  l'avoir  instruit  complètement  dans  la  foi,  il  l'em- 
brassa et  il  retourna  au  lieu  où  il  habitait. 

Quand  le  roi  eut  appris  que  son  fils  avait  été  fait 
chrétien,  il  fut  en  proie  à  une  grande  douleur.  Ara- 
chis,  un  de  ses  amis,  lui  dit  pour  le  consoler  :  «  0  roi, 
je  connais  un  vieil  ermite  qui  est  de  notre  religion, 
ressemblant  en  tout  point  à  Barlaam  ;  il  se  fera  donc 
passer  pour  lui  et  commencera  par  défendre  la  foi  des 
chrétiens,  puis  il  se  laissera  vaincre  et  rétractera  tout 
ce  qu'il  avait  enseigné,  ainsi  le  fils  du  roi  reviendra 
à  nous.  »  Arachis  se  mit  donc  à  la  tête  d'une  nom- 
breuse armée  pour  aller  chercher  le  faux  Barlaam  ;  il 
prit  l'ermite  dont  on  vient  de  parler  et  revint  en  di- 
sant qu'il  avait  pris  Barlaam.  Quand  le  fils  du  roi  en- 
tendit dire  que  son  maître  avait  été  pris,  il  pleura 
amèrement;  mais  peu  après,  une  révélation  de  Dieu 
lui  fit  connaître  que  ce  n'était  pas  lui.  Sur  ces  (mire- 
faites,  le  père  alla  trouver  son  fils  et  lui  dit  :  «  Mon 
fils,  vous  m'avez  jeté  dans  un  profond  chagrin,  vous 
avez  déshonoré  mes  cheveux  blancs,  et  vous  m'avez 
privé  de  la  lumière  de  mes  yeux.  Pourquoi,  mon  fils, 
vous  être  comporté  ainsi,  et  avoir  abandonné  le  culte 
de  mes  dieux?  »  Josaphat  répondit  :  «  Ce  sont  les  té- 
nèbres que  j'ai  fui,  mon  père;  j'ai  couru  à  la  lumière, 
j'ai  abandonné  l'erreur,  et  j'ai  connu  la  vérité.  Ne 
prenez  pas  une  peine  inutile,  car  jamais  vous  ne  pour- 
rez me  faire  renier  le  Christ.  De  même  qu'il  vous  est 
impossible  de  toucher  de  la  main  les  hauteurs  du  ciel, 
et  de  dessécher  une  mer  profonde,   sachez  qu'il  en 


428  LA    LÉGENDE    DOREE 

sera  de  même  de  ce  que  j'avance.  »  Alors  le  roi  dit.: 
«  Et  quel  est  donc  l'auteur  de  tous  les  malheurs  qui 
fondent  sur  moi,  si  ce  n'est  moi-même,  qui,  pour  toi, 
ai  fait  des  choses  merveilleuses  comme  jamais  père 
n'en  a  fait  à  son  fils?  C'est  la  perversité  de  ta  volonté 
et  ton  entêtement  effréné  qui  t'a  fait  rêver  tout  cela 
pour  abréger  mes  jours.  Les  astrologues  avaient  bien 
raison  de  me  dire,  lors  de  ta  naissance,  que  tu  serais 
arrogant,  et  que  tu  désobéirais  à  tes  parents;  or,  au- 
jourd'hui, si  lu  n'acquiesces  à  mes  désirs,  je  te  trai- 
terai comme  un  étranger  :  de  père  que  je  suis,  je  de- 
viendrai ton  ennemi,  et  je  te  ferai  ce  que  je  n'ai  pas- 
encore  fait  à  mes  ennemis.  »  Josaphat  lui  répondit  : 
«  Pourquoi,  ô  roi,  vous  attrister  de  ce  que  je  suis  en- 
tré en  possession  de  ce  qui  est  bon?  Où  a-t-on  jamais 
rencontré  un  père  qui  eût  été  chagriné  de  la  prospé- 
rité de  son  fils?  Désormais,  je  ne  vous  donnerai  plus 
le  nom  de  père;  mais,  si  vous  devenez  mon  ennemi, 
je  vous  fuirai  comme  un  serpent.  »  Le  roi  le  quitta 
en  colère,  et  fit  part  à  Arachis  son  ami  de  l'opiniâ- 
treté de  son  fils.  Arachis  lui  conseilla  de  ne  pas  user 
envers  Josaphat  de  paroles  dures,  car  l'enfant  se  lais- 
serait plutôt  gagner  par  les  caresses  et  la  douceur. 
Le  lendemain,  le  roi  vint  chez  son  fils  et  le  tenant 
serré  sur  son  cœur,  il  l'embrassait  en  disant:  «  Mon 
très  cher  enfant,  respecte  les  cheveux  blancs  de  ton 
père  ;  honore  ton  père,  mon  fils,  ne  sais-tu  pas  quel 
bien  c'est  d'obéir  à  son  père  et  de  lui  apporter  de  la 
joie,  comme  au  contraire  c'est  un  mal  de  l'irriter? 
Tous  ceux  qui  l'ont  fait  ont  mal  fini.  »  Josaphat  lui 
répondit  :  «  II  y  a  un  temps  pour  aimer  et  un  temps 


SAINTS    BARLAAM    ET   JOSAPHAT  429 

pour  haïr,  comme  il  y  a  un  temps  pour  obéir;  un 
temps  pour  la  paix  et  un  temps  pour  la  guerre.  Nous 
ne  devons  jamais  obéir  à  ceux  qui  nous  détournent 
de  servir  Dieu,  fût-ce  notre  père,  fût-ce  notre  mère.  » 
Le  père  de  Josapliat,  voyant  la  constance  de  son 
fils,  lui  dit  :  «  Puisque  tu  es  si  obstiné  à  ne  vouloir 
pas  m'obéir,  viens  au  moins  avec  moi,  et,  croyons  tous 
les  deux  la  vérité.  Barlaam,  qui  t'a  séduit,  est  en  mon 
pouvoir.  Que  les  nôtres  et  les  vôtres  avec  Barlaam  se 
réunissent,  et  j'enverrai  un  héraut  pour  que  les  Gali- 
léens  n'aient  aucune  crainte  de  venir.  Quand  la  dis- 
cussion aura  été  engagée,  si  votre  Barlaam  l'emporte, 
nous  croirons  ce  que  vous  croyez  ;  si  ce  sont  les  nôtres 
qui  ont  l'avantage,  vous  vous  rangerez  de  notre  côté.  » 
Ceci  avant  convenu  au  fils  du  roi,  on  rétcla  avec  le 
faux  Barlaam  la  méthode  qu'on  emploierait  pour  pa- 
raître défendre  tout  d'abord  la  foi  des  chrétiens;  puis 
ou  se  promit  d'avoir  le  dessous.  Tous  donc  s'étant 
réunis  au  même  endroit,  Josaphat  s'adressa  à  Nachor 
(le  faux  Barlaam)  et  lui  dit  :  «  Tu  sais,  Barlaam,  com- 
ment tu  m'as  instruit  :  si  tu  défends  la  foi  que  tu  m'as 
enseignée,  je  persévérerai  jusqu'à  la  fin  de  ma  vie 
dans  ta  doctrine,  mais  si  tu  es  vaincu,  je  vengerai  sur 
toi  cet  affront,  en  arrachant  de  mes  mains  ton  coeur 
et  ta  langue  pour  la  donner  aux  chiens,  afin  que  dé- 
sormais personne  n'ait  plus  la  présomption  d'induire 
en  erreur  les  fils  des  rois.  »  En  entendant  ces  paroles, 
Nachor  devint  grandement  triste  et  craintif,  car  il  se 
voyait  tombé  dans  la  fosse  qu'il  avait  creusée,  et  pris 
clans  son  propre  piège.  Il  réfléchit  qu'il  était  plus  avan- 
tageux pour  lui  de  se  mettre  du  côté  du  fils  de  son 


à 


430  LA    LÉGENDE    DOREE 

roi  afin  de  pouvoir  se  soustraire  à  la  mort  qui  le  me- 
naçait. Or,  le  roi  lui  avait  dit  en  particulier  de  défen- 
dre sa  croyance  sans  rien  craindre.  Alors  un  des  rhé- 
teurs se  leva  et  prit  ainsi  la  parole  :  «  C'est  toi  qui  es 
Barlaam  qui  as  séduit  le  fils  du  roi?  »  Et  il  répondit  : 
«  Je  suis  Barlaam  ;  je  n'ai  point  induit  le  fils  du  roi 
en  erreur,  mais  je  l'ai  délivré  de  l'erreur.  »  Le  rhé- 
teur :  «  Puisque  des  hommes  distingués  et  dignes  d'ad- 
miration ont  adoré  nos  dieux,  comment  donc  oses-tu 
t'élever  contre  eux?  »  Nachor:  «  Les  Chaldéens,  les 
Grecs  et  les  Egyptiens  se  sont  trompés  en  disant  que 
les  créatures  sont  des  dieux  :  car  les  Chaldéens  ont  cru 
que  les  éléments  étaient  des  dieux,  tandis  qu'ils  n'ont 
été  créés  que  pour  Futilité  des  hommes,  pour  être  sou- 
mis à  leur  puissance,  et  qu'ils  sont  gâtés  par  de  nom- 
breuses altérations.  Les  Grecs  regardent  comme  dieux 
des  hommes  abominables,  par  exemple,  Saturne  qu'ils 
disent  avoir  mangé  ses  enfants,  s'être  coupé  les  parties 
de  la  génération  qu'il  jeta  dans  la  mer  d'où  est  née 
Vénus,  que  Jupiter,  son  fils,  le  lia  et  le  lança  dans  le 
tartare.  Jupiter  est  aussi  représenté  comme  le  roi  des 
autres  dieux,  et  cependant  on  dit  qu'il  s'est  souvent 
transformé  en  animal  pour  commettre  des  adultères. 
Us  soutiennent  encore  que  Vénus  est  une  déesse  adul- 
tère; car  elle  eut  tantôt  Mars,  tantôt  Adonis  pour 
complices.  Quant  aux  Egyptiens,  ils  ont  adoré  les 
animaux,  comme  la  brebis,  le  veau,  le  porc,  etc.  Mais 
les  chrétiens  adorent  le  Fils  du  Très-Haut,  qui  est 
descendu  du  ciel  et  a  pris  une  chair.  »  Ensuite  Nachor 
commença  à  défendre  avec  évidence  la  foi  des  chré- 
tiens, et  à  l'appuyer  par  des  raisons  telles  que  les  rhé- 


SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPHAT  431 

leurs  réduils  au  silence  ne  surent  absolument  que  ré- 
pondre. Or,  Josaphat  était  dans  la  joie  de  ce  que  le 
Seigneur  défendait  la  vérité  par  un  ennemi  de  la  vé- 
rité; mais  le  roi  fut  rempli  de  fureur.  Il  fit  ajourner 
l'assemblée,  comme  s'il  devait  s'occuper  le  lendemain 
de  cette  affaire.  Josaphat  dit  alors  à  son  père  :  «  Per- 
mettez que  mon  maître  passe  cette  nuit  avec  moi,  afin 
que  nous  conférions  ensemble  des  réponses  que  nous 
aurons  à  donner  demain  :  vous,  de  votre  coté,  prenez 
vos  gens  pour  conférer  entre  eux  ;  ou  bien  encore 
laissez,  venir  vos  docteurs  avec  moi,  et  prenez  le  mien; 
autrement  vous  n'useriez  pas  de  justice,  mais  de  vio- 
lence. »  En  conséquence  le  roi  lui  accorda  d'emmener 
Nachor  avec  lui  ;  car  il  avait  encore  l'espoir  qu'il  le 
séduirait.  Le  fils  du  roi  étant  donc  rentré  dans  son 
palais  avec  Nachor,  Josaphat  lui  dit  :  «  Ne  pense  pas 
que  j'ignore  qui  tu  es  :  je  sais  que  tu  n'es  point  Bar- 
laam,  mais  l'astrologue  Nachor.  »  Alors  Josaphat 
commença  à  lui  montrer  la  route  du  salut,  le  conver- 
tit à  la  foi,  et  le  matin  il  l'envoya  dans  le  désert,  où 
il  reçut  le  baptême,  et  mena  la  vie  érémitique.  Un 
mage,  du  nom  de  Théodas,  apprenant  ce  qui  se  pas- 
sait, vint  trouver  le  roi,  et  lui  promit  de  faire  rentrer 
son  fils  sous  ses  lois.  Le  roi  lui  dit  :  «  Si  tu  fais  cela, 
je  t'érige  une  statue  d'or,  à  laquelle  j'offrirai  des  sa- 
crifices comme  à  nos  dieux.  »  Théodas  lui  dit  :  «  Eloi- 
gne de  ton  fils  tous  les  hommes,  fais  entrer  chez  lui 
de  belles  femmes  bien  parées,  afin  qu'elles  soient  tou- 
jours avec  lui,  qu'elles  le  servent,  qu'elles  s'entretien- 
nent, et  qu'elles  demeurent  avec  lui,  alors,  j'enverrai 
vers  lui  un  de  mes  esprits,  qui  l'enflammera  pour  les 


432  LA   LÉGENDE    DORÉE 

plaisirs  :  il  n'y  a  rien  en  effet  de  plus  séducteur  pour 
les  jeunes  gens  que  l'aspect  des  femmes.  Un  roi  n'a- 
vait qu'un  fils,  et  des  médecins  fort  habiles  lui  dirent 
qu'il  perdrait  la  vue,  s'il  ne  restait  jusqu'à  l'âge  de 
dix  ans  sans  voir  le  soleil  ni  la  lune.  Le  roi  fit  donc 
creuser  une  caverne  dans  la  roche,  et  y  fit  rester  ce  fils 
jusqu'à  l'âge  de  dix  ans.  Quand  ils  furent  écoulés,  le 
roi  ordonna  qu'on  mît  sous  les  yeux  de  son  fils  toute 
espèce  de  choses,  afin  qu'il  pût  les  connaître  par  leur 
nom.  On  lui  présenta  donc  de  l'or,  et  de  l'argent, 
des  pierres  précieuses,  des  vêtements  splendides,  des 
chevaux  dignes  d'un  roi,  et  enfin  toute  sorte  de  cho- 
ses ;  quand  il  demandait  à  ses  officiers  le  nom  de  cha- 
cune, ceux-ci  le  lui  disaient.  Or,  comme  il  cherchait 
avec  impatience  à  connaître  le  nom  des  femmes,  celui 
qui  portait  Pépée  du  roi  dit  en  badinant  que  c'étaient 
des  démons  qui  séduisent  les  hommes.  Le  roi  ayant 
enfin  demandé  à  son  fils  quelle  était  de  toutes  les  cho- 
ses qu'il  avait  vues,  celle  qu'il  aimait  le  mieux,  il  ré- 
pondit :  «  Mon  père  qu'y  aurait-il  autre  chose  que  ces 
démons  qui  séduisent  les  hommes?  mon  âme  ne  s'est 
éprise  de  rien  comme  de  ceci.  »  Eh  bien,  continua  le 
mage,  ne  comptes  pas  pouvoir  vaincre  ton  fils  par  au- 
cun autre  moyen  que  celui-là.  Le  roi  congédia  donc 
tous  ceux  qui  étaient  attachés  au  service  de  son  fils, 
et  lui  donna  pour  société  de  belles  jeunes  filles  qui  le 
provoquaient  à  chaque  instant  au  péché  :  il  ne  lui  laissa 
personne  autre  à  voir,  avec  qui  parler,  et  manger.  Or, 
un  malin  esprit,  envoyé  par  le  mage,  s'empara  du  jeune 
homme  et  alluma  au  dedans  de  lui  un  foyer  ardent; 
qui   enflammait  son   cœur    intérieurement  en   même 


SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPHAT  433 

temps  que  les  jeunes  filles  excitaient  à  l'extérieur  des 
ardeurs  étranges.  En  se  sentant  tourmenté  avec  une 
pareille  violence,  Josaphat  était  troublé,  mais  il  se  re- 
commanda à  Dieu  qui   lui  envoya  de  la  consolation  ; 
alors  toute  tentation  disparut.  Ensuite  on  lui  envoya 
une  jeune  personne  d'une  beauté  extraordinaire;  elle 
était  la  fille  d'un  roi,  mais  elle  avait  perdu  son  père. 
Comme  l'homme   de  Dieu    l'instruisait,  elle  lui  dit  :, 
«  Si  tu  désires  m'em pêcher  d'adorer  les  idoles,  marie- 
toi  avec  moi,  puisque  les  chrétiens  n'ont  pas   le  ma- 
riage en  horreur,  mais  qu'au  contraire  ils  le  louent  : 
d'ailleurs  leurs  patriarches,  leurs  prophètes,  et  Pierre 
leur  apôtre  ont  été  mariés.  »  Josaphat  lui  répondit  : 
«  C'est  en  vain  que  tu  m'apportes  ces  raisons;  il  est 
permis  à  la  vérité  aux  chrétiens  de  se  marier,   mais 
c'est  seulement  à  ceux  qui  n'ont  pas  promis  de  con- 
server la  virginité.  »  Elle  repartit  :  «  Soit,  comme  tu 
veux  ;  mais  si  tu  désires  sauver  mon  âme,  accorde-moi 
une  simple  demande  que  je  te  vais  faire;  couche  seu- 
lement cette  nuit  avec  moi,   et  je  te  promets  de  me 
faire  chrétienne  au  point  du  jour,  car  si,  comme  vous 
le  dites,  il  y  a  joie  dans  le  ciel  pour  un  pécheur  qui 
fait  pénitence,  une  grande  récompense  n'est-elle  pas 
due  à  celui  qui   est  l'auteur  d'une  conversion?  Fais 
seulement  une  fois  ce  que  je  le  demande,  et  de  cette 
manière  tu  me  sauveras  moi-même.  »  Elle  se  mit  donc 
à   battre  vigoureusement  en   brèche    la  tour  de  son 
âme.  Le  démon,  qui  vit  cela,  dit  à  ses  compagnons  : 
«  Voyez  comment  elle  ébranle  ce  que  nous  n'avons  pu 
ébranler;  venez  donc,  ruons-nous  courageusement  sur 
lui,  nous  en  avons  une  occasion  favorable.  »  Ouand  le 
m.  28 


43t  LA    LÉGENDE    DOtlKE 

jeune  homme  se  vit  cerné  si  hardiment,  puisque  d'un 
coté  la  concupiscence  le  prenait  et  d'un  autre  coté,  le 
diable  aidant,    le   salut  de  la  jeune  fille  l'ébraulait,  il 
SQ  mil  en  oraison  en  versant  des  larmes.  Pendant  cette 
oraison,   il  s'endormît,  et  se   vil  conduire   dans  une 
prairie  ornée  de  belles  fleurs,  où  un  vent  doux  faisait 
rendre  aux  feuilles  des  arbres  des  accords  charmants, 
en   même   temps   qu'il   remplissait   l'air   de   parfums 
extraordinaires;    aux   arbres   étaient    suspendus  des 
fruits  admirables   à   la  vue,   et  délicieux  an  gortl.  Il 
voyait  encore  des   sièges  couverts  d'or   et  de  perles 
placés  eà   et  la,  des  lits  resplendissants  de  draperies 
et  d'ornements  les  plus  précieux,  et  des  ruisseaux  qui 
roulaient  une  eau   très  limpide.  De  là  on  le  lit  entrer 
dans  une  ville  dont  les   murs  étaient  d'or  fin  et  bril- 
laient d'un  éclat   merveilleux,  des  chœurs    réleMesv 
chaulaient  nu  cantique  qi»  jamais  l'oreille  d'un  mor- 
tel n'a  entendu.  Alors  on  lui  dît  :  «  T.' est  ici  le  séjour 
des  bienheureux.  •>  Or,  comme  les  hommes  qui  condui- 
saient Josaphat   voulaient  le  ramener,  il  les  priait  de    - 
lui  permettre  de  rester.    Ils  lui   dirent  :  «  Il  te  faul_* 
encore  beaucoup  travailler  pour  venir  ici,  si  pourtant* 
tu  peux  te  faire  violence.  »  Ensuite  ils  le  conduisirent* 
dans  des  lieux  affreux  et  remplis  de  toute  sorte  de  sa— j 
lelés  ;  et  on  lui  dît  :  «  C'est  ici  le  séjour  des  méchants,  «e* 
A  son  réveil,  la  beauté  de  cette  jeune  fille  et  des  au — 
très   lui  semblait  plus  repoussante  que  de  l'ordure— 
Quand  les  esprits  malins  revinrent  trouver  Théodas^*» 
il  leur  adressa  des  reproches,  mais  ils  dirent  :  «  AvanV 
qu'il  n'ait  faille  sisrne  de  la  croix,  nous  nous  étions' 
jetés  sur  lui  et  l'avions  troublé  singulièrement,  mais 


SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPHAT  43  ;> 

dès  qu'il  s'est  muni  de  ce  signe,  il  nous  a  poursuivis 
en  colère.  »  Alors  Théodas,  avec  le  roi,  alla  trouver 
Josaphat  dans  l'espoir  de  pouvoir  le  persuader;  mais 
le  mage  fut  pris  par  celui  qu'il  voulait  prendre.  II  fut 
converti  par  Josaphat,  reçut  le  baptême  et  vécut  d'une 
manière  édifiante. 

Le  roi,  au  désespoir,  céda  à  son  fils,  de  l'avis  de  ses 
^urtisans,  la  moitié  de  son   royaume.  Or,  bien  que 
Josaphat  désirât  de  toute  son  âme  vivre  dans  le  dé- 
Sçrt,  néanmoins  pour  l'extension  de  la  foi,  il  se  charges! 
ou  gouvernement  pour  un  temps;  et  dans  les  villes,  il 
*r,gca  des  temples  et  des  croix  :  il  convertit  tout  son 
P^ple  à  J.-C.  Le  père,  enfin,  se  rendant  aux  raisons 
c'aUx  exhortations  de  son  fils,   reçut  la  foi  du  Christ 
*Vec  le  baptême,  puis  abandonnant  tout  le  royaume 
^asaphat,  il  s'appliqua  aux  œuvres  de  miséricorde, 
Pr^s  quoi,  il  termina  dignement  sa  vie.  Pour  Josaphat, 
^Uî*ïeurs  fois  il  avait  nommé  Bararhias  pour  régner 
.    ^5*  place,  avec  l'intention  de  s'enfuir,  mais  toujours 
toupie   le  retenait.   Enfin    il    réussit  à  s'évader  et 
^  me  il  se  dirigeait  vers  le  désert,  il   donna  à  un 
^l*"Vreses  vêtements  royaux  et  se  contenta  des  plus 
*  ^Vres  habits.  Mais  le  diable  lui  tendait  une  infinité 
er*lbûches:  quelquefois,  en  effet,  il  se  jetait  sur  lui 
^^  une  épée  nue   et  le   menaçait  de   le  frapper,  s'il 
c   ^e  désistait  de  sa  résolution  ;   d'autres  fois,   il  lui 
Pt*Braissait  sous  la  forme  de   bêtes  féroces,  en  «rin- 
Ç^tdes  dents  et  poussant  des  mugissements  horribles. 
™**s  Josaphat  disait:  «  Le  Seigneur  est  mon  soutien 
Je  ne  craindrai  point  ce  qu'une  créature  pourra  me 
faite  »  (Ps.  cxvii).  II  passa  donc  deux  ans  à  errer  dans 


43IÏ  LA    (.■tHStSI    DOREE 

le  désert  sans  pouvoir  trouver  Barlaani.  Enfin,  il  dé- 
couvrit une  caverne  a  la  porte  île  laquelle  il  dit  : 
a  Bénissez,  père,  bénissez.  »  Barlaani  reconnut  sa  voix 
et  couru!  dehors:  alors  ils  s'cin  brassèrent  l'un  et  l'autre 
avec  la  plus  gronde  efFiision  d  se  tenaienl  si  étroite- 
ment seiréfi  qu'ils  ne  pomuienl  se  séparer.  Josaphal, 
raconta  alors  »  Barliiam  tout  ce  qui  lui  était  arrivé, 
celui-ci  rendit  à  Dieu  d'iniinenses  actions  de  grâces. 
Josapliat  demeura  là  de  nombreuses  années,  se  livrant 
au\  pratiques  de  la  vertu  el  d'une  abstinence  éton- 
nante. Enfin  Barluam,  parvenu  au  terme  de  ses  jours, 
reposa  en  pai.\  vers  l'an  du  Seigneur  380.  Josaphal 
qui  avait  quille  son  royaume  à  l'âge  de  vingt-cinq  ans, 
se  soumit  aux  labeurs  île  la  \ie  éréinitique  pendant 
(rente-cinq  ans;  alors  orné  d'une  multitude  de  vertus, 
il  reposa  en  paix  et  fui  enseveli  à  côté  de  Barlaaiu. 
Le  roi  Baracbias,  qui  l'apprit,  vint  avec  une  année 
nombreuse  a  leur  tombeau  où  il  prit  leurs  corps  avec 
respect  et  en  fil  la  translation  dans  sa  capitale.  H 
s'opéra  beaucoup  de  miracles  à  leur  sépulture. 


SAINT  PELAGE,  PAPE 

Pelage,  pape,  s'éleva  à  une  haute  sainteté  :  après 
avoir  acquis  l'estime  générale  dans  le  pontificat,  il 
reposa  en  paix,  les  mains  pleines  de  bonnes  œuvres. 
Ce  Pelage  ne  fut  point  le  prédécesseur  de  saint  Gré- 
goire, mats  le  troisième  avant  lui.  Le  Pelage  dont 
nous  parlons  eut  pour  successeur  Jean  III  ;  à   Jean 


SAINT    PELAGE,    PAPE  437 

succéda  Benoît,  à  Benoit  Pelage  et  à  Pelage  Grégoire. 
Du  temps  du  premier  Pelage,  les  Lombards  vinrent 
eu  Italie,  et  comme  il  est  probable  que  beaucoup  de 
gens  ignorent  leur  histoire,  je  me  suis  décidé  à  l'in- 
sérer ici  d'après  les  Gestes  de  ce  peuple  compilés  par 
Paul,  leur  historien,  et  d'après  différentes  chroniques. 
Il  y  avait  dans  la  Germanie  un  peuple  fort  nombreux 
qui,  sorti  des  rivages  de  l'Océan  septentrional,  vint 
de  l'île  de  Scandinave  à  la  suite  de  grandes  batailles 
et  de  courses  en  différents  pays,  dans  la  Pannonie,  et 
n'osant  s'avancer  plus  loin,  il  choisit  cette  province 
pour  s'y  fixer  à  toujours.  D'abord  on  les  appela  Wi- 
nules  et  ensuite  Lombards.  Or,  tandis  qu'ils  résidaient 
dans  la  Germanie,  Agilinud,  leur  roi,  trouva  dans  un 
abreuvoir  sept  enfants  qu'une  femme  de  mauvaise  vie 
avait  eus  d'une  seule  couche  ;  elle  les  y  avait  jetés 
pour  les  faire  périr.  Le  roi  qui  était  venu  là  par  hasard 
fut  frappé  de  surprise  et  les  retournait  avec  sa  lance, 
quand  l'un  de  ces  enfants  saisit  l'arme  du  roi  avec  sa 
main.  A  cette  vue,  le  roi,  stupéfait,  le  fit  nourrir  et  le 
nomma  Lamission,  en  annonçant  que  ce  serait  un 
grand  homme.  Sa  probité  fut  telle,  qu'après  la  moit 
d'Agilmud,  les  Lombards  le  choisirent  pour  leur  roi*. 
Environ  à  la  même  époque,  c'est-à-dire  l'an  de  l'in- 
carnation du  Seigneur  480,  au  rapport  d'Eutrope,  un 
évêque  arien  voulant  baptiser  un  nommé  Barba,  dit  : 
«  Barba,  je  te  baptise,  au  nom  du  Père,  par  le  Fils 
dans  le  Saint-Esprit  »  (il  voulait  montrer  par  là  que  le 
Fils  et  le  Saint-Esprit  étaient  inférieurs  au  Père),  mais 

*  Sïpcbert,  Chronique,  an  47!). 

m.  28' 


438  LA    LÉGENDE    DORÉE 

tout  à  coup  l'eau  disparut,  et  Barba  se  réfugia  dans 
l'église.  —  A  peu  près  dans  le  même  temps,  floris- 
saiont  saint  Médard  et  saint  Gildard,  frères  utérins, 
qui  naquirent  le  même  jour,  furent  consacrés  évêques 
le  même  jour  et  moururent  en  J.-C.  le  même  jour.  — 
Or,  quelque  temps  auparavant,  c'est-à-dire  vers  l'an 
du  Seigneur  450,  Sigebert  raconte  dans  sa  chronique 
que  l'hérésie  d'Anus  était  répandue  dans  les  Gaules, 
mais  que  l'unité  de  substance  des  trois  personnes  fut 
démontrée  par  un  miracle  remarquable.  Un  évêque, 
célébrant  la  messe  dans  la  ville  de  Bazas,  vit  tomber 
sur  l'autel  trois  gouttes  très  limpides,  d'une  égale 
grandeur,  qui,  se  réunissant  ensemble,  formèrent  une 
perle  d'une  rare  beauté.  L'évêque  l'ayant  mise  au  mi- 
lieu d'une  croix  d'or,  les  autres  perles  qui  s'y  trou- 
vaient en  tombèrent  aussitôt.  Sigebert  (433)  ajoute 
encore  que  cette  perle  paraît  terne  aux  impies  et  lim- 
pide à  ceux  qui  sont  purs:  qu'elle  donne  la  santé  aux 
infirmes  et  qu'elle  augmente  la  dévotion  de  ceux  qui 
adorent  la  croix. 

Ensuite  les  Lombards  eurent  pour  roi  Alboin,  homme 
brave  et  intrépide,  qui  fit  la  guerre  au  roi  des  Gé- 
pides,dontil  défit  Farinée  et  qu'il  tua  dans  la  bataille. 
Alors  le  fils  de  ce  roi,  qui  lui  avait  succédé,  s'avança 
à  main  armée  contre  Alboin,  pour  venger  son  père. 
Alboin  fit  marcher  son  année  contre  lui,  le  défît  et  le 
tua  ;  de  plus,  il  fil  captive  Rosemonde,  sa  fille,  et 
Fépousa.  Il  fit  faire,  avec  le  crâne  de  ce  roi,  une  coupe 
qui  fut  entourée  d'argent,  et  dans  laquelle  il  buvait. 
En  ce  temps- là,  Justin  le  jeune  gouvernait  l'empire  ; 
or,  il  avait  pour  général  un  eunuque,  nommé  Narsès, 


SAINT    PELAGE,    PAPE  439 

homme  noble  et  courageux  ;  celui-cî  marcha  contre  les 
Goths  qui  avaient  fait  invasion  dans  toute  l'Italie,  les 
battit,  tua  le  roi  des  Goths  et  rendit  la  paix  à  tout  le 
pays.  Pour  les  services  immenses  qu'il  avait  rendus,  il 
eut  à  souffrir  dé  l'envie  des  Romains.  Accusé  à  tort 
auprès  de  l'empereur,  celui-ci  le  déposa.  L'épouse  de 
l'empereur,  nommée  Sophie,  lui  fit  l'affront  de  l'obliger 
à  filer  avec  ses  servantes  et  de  lui  faire  dévider  de  la 
laine.  Narsès  fit  répondre  à  l'impératrice  :  «  Eh  bien  ! 
j'aurai  soin  de  te  filer  une  toile  tellement  solide  que, 
dans  ta  vie  entière,  lu  ne  pourras  l'user.  »  Narsès  se 
retira  donc  à  Naples  et  manda  aux  Lombards  d'aban- 
donner les  misérables  champs  de  la  Pannonie  et  de 
venir  en  foule  s'emparer  du  sol  fertile  de  l'Italie.  Quand 
Alboin  apprit  cela,  il  quitta  la  Pannonie,  en  l'an  de 
Tincarnation  du  Seigneur  508  ;  il  entra  en  Italie  avec 
les  Lombards.  Or,  c'était  la  coutume  chez  eux  de 
porter  la  barbe  longue;  et  une  fois,  dit-on,  que  des 
espions  devaient  venir  chez  eux,  Alboin  ordonna  que 
toutes  les  femmes  déliassent  leurs  cheveux  pour  en- 
suite les  faire  passer  sous  leur  menton,  afin  que  les 
espions  les  prissent  pour  des  hommes  à  barbe  ;  de  là 
le  nom  de  Lombards  qui  leur  fut  donné  dans  la  suite 
pour  leurs  longues  barbes  ;  car  barda  en  leur  langue 
signifie  barbe.  D'autres  disent  que  les  Winules  étant 
sur  le  point  de  se  battre  avec  les  Vandales,  allèrent 
trouver  un  personnage  qui  avait  l'esprit  de  prophétie, 
afin  qu'il  priât  pour  qu'ils  fussent  vainqueurs  et  qu'il 
les  bénît.  D'après  le  conseil  de  sa  femme,  ils  se  pla- 
cèrent vis-à-vis  la  fenêtre  à  laquelle  il  se  mettait  pour 
prier  tourné  vers  l'Orient,  et  ils  commandèrent  à  leurs 


LA    LÉGENDE    DORÉE 


femmes  de  se  faire  [tasser  les  cheveux  autour  du  men- 
ton. Quand  ci'  personnage  ouvrit  sa  fenélrr,  il  s'écria 
en  les  vovanl  :  «  Qui  sont  ecs  Lombards?  »  Et sa  femme 
ajouta  que  la  victoire  resterait  à  ceux  auxquels  son 
mari  avait  donné  M  nom.  Étant  entrés  en  Italie,  ils  se 
rendirenl  mailres  de  presque  toutes  les  villes,  dont  ils 
massacrèrent  les  habitants.  Ils  restèrent  trois  ans  au- 
tour de  Pavie  pour  en  faire  le  liège,  enfin  ils  s'en  ren- 
direnl les  maîlres.  Or,le  roi  Alboin  avait  juré  de  hier 
tons  les  chrétiens.  Il  allait  entrer  dans  Pavie,  quand 
son  cheval  tondis  sur  les  genoux,  malgré  les  coups 
d'éperon  qu'il  lui  enfonçait  dans  les  flancs, cl  l'animnl 
ne  put  se  relever  qu'après  que  le  roi  eut  rétracté  son 
serment,  selon  l'avis  d'un  ebrélien.  Les  Lombards 
étant  entrés  dans  Milan,  t.oule  l'Italie  fut  subjugué*- 
en  peu  de  temps,  a  l'e.xception  de  Rome  et  de  Roma- 
uila,  «pli  reçut  ce  nom  parce  que  c'était  comme  un- 
autre  Rome  et  qu'elle  était  toujours  restée  unie  ■> 
Rome. 

Le  roi  Alboin,  étant  à  Vérone,  (il  préparer  un  grain 
festin   et,  faisant  apporter  sa  coupe  qu'il   avait  Fai 
faire  avec  le  crâne  du  roi,  il  y  but  et  y  fit  boire  s 
femme  Rosemondc,  en  disant  :  «  Bois  avec  Ion  père. 
Rosemonde,  ayant  compris  ce  que  cela  voulait  clir 
conçut  contre   le  roi   une  haine  violente.  Or,  le  j 
avait  un  général   qui  vivait  criminellement  avec  i 
des  suivantes  de  la  reine,  et,  une  nuit  que  le  roi  é' 
absent,  Rosemonde  entra  dans  la  chambre  de  sa  : 
vente  et,  se  faisant  passer  pour  cette  dernière,  elle 
au  général  de  venir  la  trouver  cette  nuit-là.  Il  y  « 
et  la  reine,   qui  avait  pris  la  place  de  la  suivante 


SAINT    PELAGE,    PAPE  441 

un  instant  après  au  général  :  «  Sais-lu  qui  je  suis?  » 
11  répondit  qu'elle  était  une  telle,  son  amie,  et  la  reine 
ajouta  :  «  Pas  du  tout,  je  suis  Rosemonde  ;  il  est  cer- 
tain que  tu  viens  aujourd'hui  de  faire  une  action,  après 
laquelle  il  fautque  tu  tues  Alboin  ouqu'Alboin  têtue. 
Je  veux  donc  que  tu  me  venges  de  cet  homme,  qui  est 
mon  époux,  qui  a  tué  mon  père  et  qui,  de  son  crâne, 
s'élant  fait  une  coupe,  m'y  a  présenté  à  boire.  »  Le 
général  ne  voulut  point  consentir,  mais  il  promit  d'en 
trouver  un  autre  qui  accomplirait  son  projet.  Alors, 
la  reine  ôta  toutes  les  armes  du  roi,  à  l'exception 
d'une  épéc  placée  à  la  tète  du  lit,  quelle  lia  solide- 
ment pour  qu'on  ne  pût  ni  l'enlever,  ni  la  dégainer. 
Or,  pendant  que  le  roi  dormait  sur  une  litière,  le 
meurtrier  fit  quelques  efforts  pour  entrer  dans  sa 
chambre.  Le  roi,  qui  s'en  aperçut,  sauta  de  sa  litière 
et  se  jeta  sur  son  épée;  mais,  ne  pouvant  la  tirer,  il 
se  défendit  vigoureusement  avec  une  escabelle.  Toute- 
fois, le  meurtrier,  qui  était  très  bien  armé,  se  préci- 
pita sur  le  roi  et  le  tua.  S'emparanl  alors  de  tous  les 
trésors  du  palais,  il  s'enfuit,  dit-on,  à  Ravenne,  avec 
Rosemonde.  Mais  celle-ci  distingua,  en  cette  ville,  le 
préfet,  jeune  homme  d'une  grande  beauté,  et  voulut 
l'épouser  ;  elle  donna  un  poison  dans  une  coupe  à  son 
mari  qui,  sentant  l'amertume  du  breuvage,  commanda 
à  sa  femme  d'avaler  le  reste.  Et,  comme  elle  s'v  refu- 
sait,  il  tira  son  épée  et  la  força  à  boire  ;  et  ainsi  péri- 
rent-ils tous  deux  dans  le  même  lieu.  Enfin,  un  roi 
des  Lombards,  du  nom  d'Adalaolh  accepta  la  foi  de 
J.-C.,  et  fut  baptisé.  Theudeline,  reine  des  Lombards, 
chrétienne  fort  pieuse,  fit  construire  un  magnifique 


442  LA   LÉGENDE    DOREE 

oratoire  à  Modifia  *.   Ce  fut  à  elle  que    saint   Gré- 
goire adressa  ses  Dialogues.  Son  mari  Âigiluphe,  qui 
fut  en  premier  lieu  duc  de  Turin,  puis  roi  des  Lom- 
bards, fut  converti  par  elle  à  la  foi,  et  elle  lui  fit  ob- 
tenir la  paix  avec  l'empire  romain  et  l'Eglise.  La  paix 
fut  conclue,  entre  les  Romains  et  les  Lombards,  le 
jour  de  la  fêle  des  saints  Gervais  et  Protais,  et  ce  fut  _ 
la  raison  pour  laquelle  saint  Grégoire  établit  qu'ouïr 
chanterait  à  celte  fête,  à  V Introït  de  la  messe  :  Loquetur* 
Dominus  pacem,  etc.  Et  à  la  fête  de  la  Nativité  doj 
saint  Jean-Baptiste,  la  paix  et  la  conversion  des  Lom 
bards  furent  plus  amplement  confirmées.  Theudelin 
avait  en  saint  Jean  une  dévotion  particulière,  car  e\\M M 
attribuait   à  ses  mérites  la  conversion  de  sa  natio 
elle  fit  donc  construire  l'oratoire  dont  il  a  été  parf 
plus  haut,  à  Moditia,  et  il  fut  révélé  à  un  saint  pe 
sonnage  que  saint  Jean  était  le  patron  et  le  défense»- 
de  ce  peuple. 

Saint  Grégoire  étant  mort,  Sabinien  lui  succédai   #' 
Sabiuien,  Boniface  III,  et  à  Boni  face  III,  Boniface  IV. 
Aux  prières  de  ce  dernier,  l'empereur  Phocas  donna 
à   l'Eglise  de  J.-C.   le  Panthéon,  vers  l'an    du    Sei- 
gneur 610,  et  auparavant,  à  la  sollicitation  de  Boni- 
face  III,  il  décréta  que  le  siège  de  Rome  était  le  chef  de 
toutes  les  Eglises,  car  l'Eglise  de  Constantinople  s'intitu- 
lait la  première  de  toutes.  Du  tempsde  ce  Boniface,  après 
la  mort  de  Phocas  et  sous  le  règne  d'Héraclius,  vers 
l'an  du  Seigneur  610,  Mahomet,  faux  propbète  et  ma- 


*  C'est  un  endroit  à   12  milles  de  Milan,  qui   est  nommé 
Modoetia,  Modicia  et  Modica,  dans  Paul,  diacre. 


SAINT    PELAGE,    PAPE  443 

gicien,  séduisit  les  Agaréniens  ou  Ismaélites,  autre- 
ment dit  Sarrasins,  de  la  manière  suivante,  d'après 
ce  qu'on  lit  dans  son  histoire  et  dans  une  chronique  : 
Un  clerc  très  fameux,  n'ayant  pu  obtenir  à   la  cour 
romaine  les  honneurs  auxquels  il  prétendait,  se  retira 
furieux  aux  pays  d'outre-mer,  et,  par  ses  fourberies,  il 
gagna  une  multitude  innombrable  de  inonde.  Rencon- 
trant  Mahomet,  il  lui  dit  qu'il  voulait  le  mettre  lui- 
même  à  la  tête  de  ce  peuple.  Il  nourrit  une  colombe 
«vec  différentes  sortes  de  grains,  qu'il  plaçait  dans  les 
oreilles  de  Mahomet.   La   colombe   se  tenait  sur  les 
épaules  de  celui-oi,  prenait  sa   nourriture   dans  ses 
oreilles,  et  elle  y  était  si  bien  habituée,   qu'aussitôt 
qu'elle  voyait  Mahomet,  elle  sautait  sur  ses  épaules  et 
lui  mettait  le  bec  dans  l'oreille.  Or,   le  clerc  dont  il 
"vient  d'être  parlé,  réunissant  le  peuple,  dit  qu'il  vou- 
lait établir  à  sa  tête  celui  que  l'Esprit-Saint  désigne- 
rait en  se  montrant  sous  la  forme  d'une  colombe.  A 
l'instant,  il   lâcha  l'oiseau  sans   qu'on  s'en  aperçût; 
celui-ci  s'envola  sur  les  épaules  de  Mahomet,  placé  au 
milieu  de  la  foule,  et  lui  mit  le  bec  dans  l'oreille.  A 
cette  vue,  le  peuple  crut  que  l'Esprit-Saint  descendait 
sur  Mahomet  et  lui  apportait  dans  l'oreille  les  paroles 
de  Dieu.  Ce  fut  ainsi   que  ce   séducteur  trompa   les 
Sarrasins.  Ils  s'attachèrent  à  lui,   et  firent  invasion 
dans  le  royaume  de  Perse  et  dans  l'empire  d'Orient, 
jusqu'à  Alexandrie.  Voilà  ce  qu'on  dit  vulgairement, 
mais  le  récit  qu'on  va  lire  est  plus  certain.  Mahomet, 
en  rédigeant  ses  lois,  prétendait  faussement  les  avoir 
reçues  du  Saint-Esprit,  qui  souvent  venait  voler  sur 
lui,  sous  l'apparence  d'une  colombe,  à  la  vue  du  peu- 


444  '-A    I.ÉfiENOE    DORÉE 

pie.  Dans  ces  lois,  il  inséra  quelques  récils  des  pre- 
miers âges,  lires  de  l'Ancien  et  du  Nouveau-Testa- 
ment. Car,  comme  il  Taisait  le  commerce  dans  H 
jeunesse,  en  allant  avec  ses  chameaux  en  Egypte  el 
en  Palestine,  il  avait  souvent  des  rapports  avec  les 
rliréliens  el  les  juifs,  qui  lui  firent  connaître  l'un  et 
l'attlK  Testament.  De  là,  le  rite  qu'observent  les  Sar- 
r  iisins  comme  les  juifs,  de  se  circoncire  et  de  ne  point 
manger  de  ta  chair  de  porc  Mahomet,  voulant  assi- 
gner une  cause  de  cette  défense,  dît  qu'après  le  &- 
luge,  [e  DOTE  fut  procréé  île  la  fiente  du  chameau,  rt 
que  c'était  pour  cela  qu'un  peuple  pur  devait  s'en 
abstenir  comme  d'un  animal  Immonde.  Ils  sonl  aussi 
d'accord  avec  les  chrétiens,  en  ce  qu'ils  croient  un 
seul  Dieu  tout-puissant  el  créalenr  de  toutes  rtrotCO. 
Ce  faux  prophète  avança  encore,  en  mêlant  le  vrai 
avec  le  faux,  que  Moïse  fut  un  grand  prophète,  maïs 
qui'  le  Christ  est  plus  grand,  que  c'est  le  premier  des 
proplièles,  qu'il  est  né  de  la  vierge  Marie,  par  la  vertu 
de  Dieu  el  sans  la  coopération  de  l'homme.  II  dît  en- 
core, dans  son  Alchoran,  que  J.-C,  étanl  encore 
enfant,  créa  des  oiseaux  du  limon  de  la  terre;  maïs  à 
tout  cela,  il  mêla  du  poison.cn  disanl  que  J.-C.  n'avait 
pas  réellement  souffert,  el  qu'il  n'était  point  vraiment 
ressuscité  ;  mais  c'était  un  autre  homme  qui  lui  res- 
semblait qui  avait  fait  cela  et  avait  souffert. 

Une  dame,  nommée  Cadigan,  qui  était  à  la  tète 
d'une  province  nommée  Corocanica,  vovant  cet  homme 
admis  dans  la  société  des  Juifs  el  des  Sarrasins  et 
protégé  par  eux,  pensait  que  la  majesté  divine  était 
cachée  en    lui.  Or,  comme  elle  élail  veuve,  elle  le  prit 


SAINT    PELAGE,    PAPE  445 

pour  mari  ;  ce  fui  ainsi  que  Mahomet  obtint  la  princi- 
pauté de  toute  cette  province.   Par  ses  prestiges,  il 
enchanta  non  seulement  cette  femme,  mais  encore  les 
Juifs  etles  Sarrasins,  au  point  qu'il  avouait  publique- 
ment être  le  Messie  promis  dans  la  loi.  Dans  la  suite, 
Mahomet  eut  de  fréquentes  attaques  d'épilepsie.  Cadi- 
gjan,  qui  s'en  aperçut,  s'attristait  fort  d'avoir  épousé 
un  homme  très  impur  et  épileptique.  Pour  calmer  sa 
femme,  Mahomet  la  flattait  en  lui  disant  :  «  Je  con- 
temple  l'archange  Gabriel  qui  s'entretient    fréquem- 
ment avec  moi,  et  comme  je  ne  puis  supporter  la  splen- 
deur de  son  visage,  je  tombe  en   défaillance  et  en 
convulsions.  »  Sa  femme  et  les  autres  crurent  qu'il  en 
était  ainsi.  Cependant  on  lit  autre  part  que  celui  qui 
instruisit  Mahomet  fut  un  moine,  nommé  Sergius,  qui 
ayant  été  chassé  de  son  monastère  pour  avoir  em- 
brassé l'erreur  de  Nestorius,  vint  en  Arabie  et  s'atta- 
cha à  Mahomet,  bien  qu'on  lise  ailleurs  que  c'était  un 
archidiacre  demeurant  dans  les  environs  d'Antiocheet, 
(lit-on,  de  la  secte  des  Jacobites,  qui  recommandent 
la  circoncision,  et  qui  assurent  que  le  Christ  n'était  pas 
un  Dieu,  mais  seulement  un  homme  juste   et   saint, 
conçu  du   Saint-Esprit  et   né    d'une   vierge   :   toutes 
choses  que  les  Sarrasins  croient  et  affirment.  Ce  Ser- 
gius donc  enseigna,  dit-on,  à  Mahomet  bien  des  choses 
du  nouveau  et  de  l'ancien  Testament.  En  effet  Maho- 
met, orphelin  de  père  et  de  mère,  passa  les  années  de 
son  enfance  sous  la  tutelle  de  son  oncle,  et  fut  attaché 
longtemps,  ainsi  que  toute  sa  nation,  au  culte  des  idoles 
des  Arabes,    comme  il   l'assure  dans   son  Alchoran 
quand  il  prétend  que  Dieu  lui  dit  :  «  Tu  as  été  orphe- 


446  L\    I.ÉGKNDK    DQM$fl 

lin  cl  je  l'ai  pris  sous  ma  protection.  Tu  es  reslé 
longtemps  dans  l'erreur  de  l'idolâtrie  et  je  t'en  ni 
relire;  In  étais  pauvre  et  je  t'ai  enrichi.  »  Toule  la 
nation  arabe,  ainsi  que  Mahomet,  adorait  Venus 
comme  déesse,  cl  c'est  l'origine  du  grand  respecl  dos 
sarrasins  pour  le  vendredi,  comme  les  juifs  gardent, 
le  samedi  et  les  chrétiens  ledîmanclie.  Mahomet,  de- 
venu maître  des  richesses  de  Cadigan,  arriva  a  ce 
comble  d'audace  qu'il  songea  a  usurper  pour  lui  le 
royaume  des  Arabes;  mais  comme  il  prévoyait  ne  pou- 
voir réussir  par  la  violence  et  que  surtout  il  était  mé- 
prisé parcen.vde  sa  tribu  qui  avaient  joui  d'un  plus 
grand  crédit  que  lui,  il  voulul  se  faire  passer  pour 
prnphcle,  afin  d'attirer  au  moins  par  une  saintel.'- 
simulée  ceux  qu'il  ne  pouvait  subjuguer  parla  force. 
Il  suivait  les  conseils  de  ce  Sergius  qui  était  Fort  pru- 
dent ;  car  il  le  faisait  rester  caché,  lui  demandait  loul 
pour  le  reporter  Ml  peuple,  et  lui  donnait  le  nom  <lc 
l'archange  Gabriel.  Ce  fut  ainsi  que  Mahomet, se  faisant 
passer  pour  prophète-,  obtint  d'être  le  chef  de  tout- 
celle  nation  :  el  tous  crurent  en  lui,  soit  de  bon  gré, 
soit  par  crainte  du  glaive.  Ce  dernier  récit  esl  plus 
exact  que  celui  où  il  esl  question  de  la  colombe,  et, 
c'est  celui  auquel  il  faut  tenir. 

Or,  comme  ce  Sergîus  était  moine,  il  voulul  que 
les  Sarrasins  se  servissent  de  l'habit  monacal,  savoir 
de  la  coule  sans  le  capuce,  et  qu'à  l'exemple  des 
moines,  ils  fissent  grand  nombre  de  génuflexions,  à 
des  heures  réglées,  comme  aussi  des  prières.  Et  parce 
que  les  Juifs  priaient  tournés  vers  l'occident  et  les 
chrétiens  vers  l'orient,  il  voulut  que  les  siens  priassent 


SAIXT    PELAGE,    PAPE  447 

tournés  vers  le  midi,  pratique  encore  en  usage  chez 
les  Sarrasins.  Mahomet  promulgua  grand  nombre  de 
lois  que  lui  enseigna  Sergius,  qui  les  avait  trouvées 
dans  la  loi  de  Moïse.  Ainsi  les  Sarrasins  se  lavent 
souvent,  mais  principalement  quand  ils  doivent  prier; 
ils  se  nettoient  les  parties  secrètes,  les  mains,  les  bras, 
la  figure,  la  bouche  et  tous  les  membres  du  corps,  afin 
de  pouvoir  prier  avec  plus  de   pureté.  En    priant,  ils 
confessent  un  seul  Dieu,  qui  n'a  ni  égal  ni  semblable, 
et  ils  reconnaissent  que   Mahomet    est  son  prophète. 
Dans  Tannée,  ils  jeûnent  un  mois  entier  :  et  quand 
ils  jeûnent,  ils  mangent  seulement  pendant  la  nuit, 
mais  jamais  le  jour  :  en  sorte  que,  depuis  l'instant  du 
jour  qu'ils  peuvent  distinguer  le   noir  du  blanc  jus- 
qu'au coucher  du  soleil,  personne  n'oserait  manger 
ni    boire  ou    se  salir  en  ayant    accoin tance    avec    sa 
femme.  Après  le  coucher  du  soleil  jusqu'au  crépuscule 
du  jour  suivant,  toujours  il  leur  est  permisde  manger, 
de  boire  et  d'avoir  commerce  avec  leurs  femmes  :  ce- 
pendant  les   infirmes   n'y   sont   pas  tenus,    une   fois 
chaque  année,  ils  sont  obligés  de  venir  visiter  la  mai- 
son de  Dieu  qui  est  à  la  Mecque,  et  de  l'y  adorer,  d'en 
faire  le   tour  avec  des  vêtements  qui   ne   sont  point 
cousus,  et  de  jeter  entre  leurs  jambes  des  pierres  pour 
Japider  le  diable.  Cette  maison  construite,  disent-ils, 
par   Adam,  servit  de  lieu  de  prière   à  Abraham  et  à 
Ismaël  ;  ensuite  elle  a  été  donnée  à  Mahomet  et  à  tous 
ses  sectaires.  Ils  peuvent  manger  toute  sorte  de  chair, 
A  l'exception  du  porc,   du   sang  et  des   animaux   qui 
n'ont  pas  été  tués  de  main  d'homme.  Il  leur  est  per- 
mis d'avoir  quatre  femmes  légitimes   à  la  fois,  et  de 


448  LA    LÉGENDE    DOREE 

répudier  chacune  d'elles  jusqu'à  trois  fois,  puis  de  la 
reprendre,  de  manière  cependant  à  ne  pas  dépasser 
quatre  fois.  Ils  peuvent  avoir  autant  de  femmes  ache- 
tées ou  captives  qu'ils  veulent,  et  il  leur  est  permis  de 
les  vendre  à  volonté,  à  moins  qu'elles  ne  soient  de- 
venues enceintes  de  leurs  œuvres.  Il  leur  est  aussi 
accordé  de  prendre  des  épouses  de  leur  famille,  afin 
que  leur  race  s'augmente,  et  qu'ils  resserrent,  entre 
eux,  le  lien  de  l'amitié.  Quand  ils  réclament  une  pro- 
priété, il  suffit  que  le  demandeur  prouve  par  témoins 
et  que  l'accusé  affirme  son  innocence  par  serment. 
Celui  qui  est  surpris  en  adultère  est  lapidé  avec  sa 
complice  ;  celui  qui  a  forniqué  avec  une  autre  est  con- 
damné à  recevoir  quatre-vingts  coups  de  bâton.  Ce- 
pendant Mahomet  prétendit  que  le  Seigneur  lui  avait 
permis,  par  l'entremise  de  l'ange  Gabriel,  d'approcher 
des  femmes  des  autres,  afin  d'engendrer  des  hommes 
de  vertu  et  des  prophètes.  Or,  un  sien  serviteur  avait 
une  belle  femme  à  laquelle  il  avait  interdit  de  parler 
à  son  maftre,  et  un  jour  qu'il  la  trouva  causant  avec 
lui,  il  la  répudia  à  l'instant.  Mahomet  la  prit  et  la  mit 
au  nombre  de  ses  autres  femmes  :  mais  dans  la  crainte 
d'exciter  les  murmures  du  peuple,  il  fabriqua  une 
charte  qu'il  dit  lui  avoir  été  apportée  du  ciel,  par  la- 
quelle il  était  déclaré  que  quand  quelqu'un  répudierait 
une  femme,  celle-ci  serait  l'épouse  de  celui  qui  l'aurait 
recueillie  :  observance  qui  est  encore  aujourd'hui  une 
loi  chez  les  Sarrasins.  Le  voleur  surpris  une  première 
et  une  seconde  fois  est  frappé  de  coups  ;  la  troisième 
fois,  il  a  la  main  coupée,  et  la  quatrième,  on  lui  enlève  le 
pied.  Il  leur  est  commandé  d:».  ne  jamais  boire  devin. 


SAINT  i»klac;k,   pape  441) 

Dieu  a  promis,  assurent-ils,  à  ceux  qui    observent 
cespraliques  et  les  autres  commandements,  le  paradis, 
c est-à-dire,  un  jardin  de  délices  arrosé  par  des  eaux 
courantes,  où  ils  auront  des  sièges  éternels,  sans  être 
exposés  ni  au  chaud,  ni  au  froid,  où  ils  seront  nourris 
<te  toutes  sortes  de  mets;  tout  ce  qu'ils  demanderont, 
*ls  le  trouveront  à  l'instant  devant  eux  :  ils  seront  re- 
vêlus  d'habits    de  soie   de  toute  couleur,  ils  seront 
unis  à  des  vierges  admirables  de  beauté,  et  ils  nage- 
ront dans  toutes  les  délices.  Des  anges  se  promèneront 
comme  les  échansons,  avec  des  vases  d'or  el  d'argent  ; 
dans  les  vases  d'or  ils  porteront  du   lait  et  dans  les 
vases  d'argent  du  vin  en  disant  :  «   Mangez  et  buvez 
en  liesse.  »  Mahomet  avance  que,  dans  le  paradis,  il  y 
a  trois  fleuves,  l'un  de  lait,  l'autre  de  miel,  et  le  troi- 
sième d'un  vin   exquis  aromatisé,  qu'on  y  verra  des 
anges  de   toute  beauté  et  (Tune  telle   taille  que  d'un 
oeil  d'un  ange  à  l'autre,  il  y  a  l'espace  dune  journée 
de  marche.  Mais,  disent-ils,  à  ceux  qui  ne  croient  pas 
à  Dieu  et  à  Mahomet,  est  réservé  un  enfer  où  il  y  aura 
des    peines  sans  terme.  Quels  que  soient   les   péchés 
qu'un  homme  ait  commis,  si,  au  jour  de  sa  mort,  il  a 
cru  à  Dieu  et  à  Mahomet,  par  l'intercession  de  Maho- 
met, au  jour  du  jugement,    ils   prétendent  qu'il   sera 
sauvé.  Les  Sarrasins  qui  sont  ensevelis  dans  les  ténè- 
bres affirment  que  ce  faux  prophète  a  possédé  l'esprit 
de  prophétie  par  excellence,  el  ils  proclament  qu'il  a 
eu  des  anges  pour  le  favoriser  et  le  garder.  Ils  ajou- 
tent que,  avant  de  créer  le  ciel  et  la  terre,   Dieu  avait 
en  sa  présence  le  nom  de  Mahomet,  et  que  si  Maho- 
met n'eût  pas  dû  venir  au  monde,  il  ny  aurait    eu  ni 

m.  an 


48fl  l-A    l.li'iENI'K    DORÉE 

ciel,  ni  terre,  Iti  paradis.  Ils  nul  l'audace  de  dire  que 
la  lune  vint  le  trouver,  qu'il  la  reçut  dans  son  sein  el 
qu'il  la  coupa  en  deux  el  en  réunit  ensuite  les  parties. 
Ils  prétendent  encore  qu'on  lui  servit  du  poison  dans 
de  la  cliair  d'agneau;  mais  l'agneau  parla  el  lui  dit  : 
«  Prends  s;arde,  ne  niante  pas,  car  il  y  a  ilu  poison  en 
moi.  »  Et  pourtant,  plusieurs  années  après,  il  mourut 
empoisonné*'  Mais  revenons  à  l'histoire  des  Lombards. 
Quoique  ceux-ci  eussent  reçu  la  foi  en  J.-C,  cepen- 
dant ils  étaient  un  grand  sujet  d'embarras  pour  l'em- 
pire romain.  Après  la  m. ni  du  prince  Pépin,  maire  du 
pidais  du  roi  des  Francs,  l'.liai'ii's.  surnommé  Martel, 
sontils,  luisuccéda.  Après  uvuir  l'acné  beaucoup  de  vic- 
toires, il  laissa  deux  princes  de  la  eour.C.harleset  Pépin. 
Mais  Charles  renonça  aux    pompes  du  siècle    pour  se, 

faïra  taxants,  au  mont  Caastn,  et  Pépin  gouverna   le 

royaume  avec  éclat.  Or,  couirne  l.iliildéric  était  inutile 
et  lâche,  Pépin  consulta  le  pape  Zacliarie  pour  savoir  si 
celui-là  devait  être  roi  qui  se  contentait  seulement  d'en 
avoir  le  nom.  Le  pape  lui  répondit  que  l'on  devait 
appeler  roi  celui  qui  gouvernait  bien  l'étal.  Les  Francs, 
excités  par  cette  réponse,  renfermèrent  Childéric  dans 
un  monastère,  el  créèrent  roi  Pépin,  vers  l'an  du  Sei- 
gneur 7('0.  Alors  le  roi  Aslolplie,  roi  des  Lombards, 
avait  dépouillé  l'Eglise  romaine  de  ses  possessions  et 
de  son  domaine;  le  pape  Etienne,  qui  avait  succédé  à 
Zacliarie,  alla  donc  réclamer  le  secours  de  Pépin,  roi 
de  Fiance,  contre  les  Lombards. 

Pépin,  après  avoir  rassemblé  une  nombreuse  armée, 
vint  en  Italie,  el  assiégea  le  roi  Aslolplie.  M  en  reçut 
quarante  otages,   en  garantie  de  ce  qu'il  rendrait  à 


SAINT    PKLAftR,     PAPK  iî>i 

Fé^lise  romaine  toutes  les  terres  qu'il  lui  avait  enle- 
vées et  de  ce  qu'il  ne  l'inquiéterait  plus  dans  la  suite. 
Toutefois,  quand  Pépin  se  fut  retiré,  Astolphe  ne  tint 
aucun  compte  de  tout  ce  qu'il  avait  promis  :  mais  peu 
après,  comme  il  allaita  la  chasse,  il  mourut  subitement 
et  Didier  lui  succéda.  Dans  le  même  temps,  Théodoric, 
roi  des  Goths,  gouvernait  l'Italie  avec  l'autorisation 
de  l'empereur.  Il  était  infecté  de  l'hérésie  arienne  ;  le 
philosophe  Boêce,  personnage  consulaire,  et  Patrice 
avec  Symmaque  pour  collègue,  dont  il  était  le  cendre, 
illustrait  l'état  et  défendait  l'autorité  du  sénat  romain 
contre  Théodoric  ;  mais  ce  prince  envoya  Boéce  en 
exil  à  Pavie  (ce  fut  là  que  ce  philosophe  composa  son 
livre  de  la  Consolation)  et  ensuite  il  le  fit  périr.  Sa 
femme,  nommée  Elpis,  passe  pour  avoir  composé,  en 
Phonneur  des  saints  apAtres  Pierre  et  Paul,  l'hymne 
qui  commence  par  ces  mots  :  Feli.r  per  omnes  festum 
mnndi  cardines.  Ce  fut  elle  aussi  qui  se  fit  cette  épi- 
taphe: 

Elpes  dicta  fui,  Sicilia*  résinais  ulumnu, 
Quain  procul  à  pallia  conju^is  eqit  umor; 

Porticîbus  sacris  jàm  mine  perc^rina  quiesco, 
Judicis  re terni  teslificalu  thronnm  *. 

Théodoric,  qui  mourut  subitement,  fut  vu  par  un 
saint  ermite,  par  le  pape  Jean  et  par  Symmaque,  qu'il 
avait  tués,  nu  et  déchaussé,   plongé  dans  le  cratère 

*  J'ai  eu  nom  Elpis,  j'ai  été  <;levée  en  Sicile  ;  l'amour  de 
mon  époux  m'a  jetée  loin  de  ma  patrie.  Je  repose  mainte- 
nant en  paix,  sous  ces  portiques  sacrés,  après  m 'être  justifiée 
devant  le  trône  du  souverain  Juçe. 


4!î2  i.\  l&BSKBM  DORÉE 

d'un  volcan,  niiisi  que  le  rapporte  saint  Grégoire  en 
sou  IVtnttHjne.  Vers  l'an  du  Seigneur  077,  d'après 
une  chronique,  Daçobcrt,  roi  des  Francs  qui  avait 
régné  longtemps  avant  Pépin,  avail  une  grande  véné- 
ration pour  saint  Denvs;  car  quand  il  avait  a  redouter 
la  colère  de  Lolhaire.  son  père,  il  venait  se  réfugier  à 
l'église  de  ce  saint.  Après  avoir  été  roi,  il  vint  à  mou- 
rir et   un  saint    persuiniaife   vil    son    il  me.   Indnée  au 

jugement  du  beaucoup  de  saints  l'accusaient  d'avoir 

dépouillé  leurs  églises.  Déjà  les  mauvais  anses  vou- 
laient   la  i ICT  ans    enfei's,  quand  K  présenta   saint 

Dpnya  qui  le  délivra  en  intervenant  pour  elle  el  la  fit 
échapper  au  châtiment,  l'eut-èlre  son  :lme  revint-elle 
animer  sou  eorps  et  fîl-il  |iénileriec.  Le  roi  Gloria  dé- 
rouvrit religieusement  le  eorps  de  saint  Denvs  et 
rompil  un  de  ses  os  qu'il  enleva  par  cupidité  :  mais 
bjealdt  après  il  tombe  en  démence,  —  Vers  l'an  du 
Seigneur  787.  Bède  le  Vénérable,  prêtre  et  moine, 
illustrait  l'Angleterre.  Bien  qu'il  soit  compté  parmi  les 
saints,  cependant  il  n'est  pas  appelé  dans  l'Eglise, 
saint,  mais  vénérable,  et  cela  pour  deux  motifs.  Le 
premier,  c'est  que  dans  sa  vieillesse  ses  yeux  s'étaient 
éteints,  et  il  avait,  dit-on,  un  conducteur,  par  lequel 
■  il  se  faisait  mener  dans  les  villes  el  dans  les  châteaux 
où  partout  il  prêchait  la  parole  du  Seigneur.  Une  fois 
qu'ils  passaient  dans  une  vallée  couverte  de  grosses 
pierres,  son  disciple  lui  dit,  par  dérision,  qu'il  y  avait 
là  beaucoup  de  monde  rassemblé,  attendanten  silence 
et  avec  avidité  sa  prédication.  Alors  Bède  prêcha  avec 
ardeur,  et  ayant  fini  son  sermon  par  ces  paroles  : 
«  Per  oninia  sœcula  sœcnhrtcn,  dans  tous  les  siècles 


SAINT    PELAGE,    PAPE  4ÎJ.3 

des  siècles  »,  aussitôt  les  pierres,  dit-on,  répondirent 
en  criant  :  «  Amen,  venerabilis  Pater,  ainsi  soit-il, 
vénérable  Père.  »  Or,  parce  que  les  pierres  l'avaient, 
par  miracle,  appelé  vénérable,  c'est  pour  cela  qu'on 
l'appelle  Père  vénérable.  Il  y  en  a  d'autres  qui  assurent 
que  les  auges  lui  répondirent:  «  Vous  avez  bien  parlé, 
Père  vénérable.  »  Le  second  motif  est,  qu'après  sa 
mort,  un  clerc,  qui  lui  était  dévoué,  voulait  composer 
un  vers  pour  le  faire  graver  sur  son  tombeau;  or,  ce 
vers  commençait  ainsi  : 

HAc  sunt  in  fossA 

et  le  clerc  voulait  le  terminer  par  ces  mots  : 

Beda»  sanoti  ossa. 

Mais  comme  ces  mots  ne  pouvaient  pas  terminer  le 
vers  avec  la  quantité,  il  s'étudia  à  chercher,  mais  sans 
la  trouver,  une  fin  convenable.  Après  y  avoir  pensé 
longtemps  pendant  une  nuit,  il  se  leva  le  matin  pour 
aller  au  tombeau  et  il  y  trouva  gravé,  par  les  mains 
des  anges,  le  vers  ainsi  terminé  : 

Hâc  sunt  in  fossii  Beda»  venerabilis  ossa*. 

Le  jour  de  l'Ascension,  sur  le  point  de  mourir,  il  se 
fit  porter  à  l'autel,  et  là  il  récita  jusqu'à  la  fin  Tan- 
tienne  0  liex  (/loriœ,  Domine  virlutum  **.  Quand  il  l'eut 
achevée,  il  s'endormit  en  paix.  Une  odeur  si  grande 

•  Dans  cette  fosse,  sont  les  os  du  vénérable  Bède. 
••  C'est  l'antienne  de  Magnificat  des  Iles  vêpres  de  cette  fête, 
dans  le  Bréviaire  romain. 

in.  ±W 


454  LA    LÉGENDE    DOUEE 

embauma  tous  ceux  qui  se  trouvaient  dans  l'église, 
qu'ils  se  croyaient  en  paradis.  Son  corps  est  honoré 
à  Gênes  avec  une  dévotion  singulière.  —  Dans  le  même 
temps,  c'est-à-dire  vers  l'an  du  Seigneur  700,  Rachord, 
roi  des  Frisons,  allait  recevoir  le  baptême,  et  déjà  il 
avait  mis  un  pied  dans  les  fonts  quand,  en  retenant 
l'autre  pied,  il  demanda  où  étaient  la  plus  grande 
partie  de  ses  ancêtres,  si  c'était  en  enfer  ou  en  paradis. 
Et  quand  il  apprit  que  la  plupart  étaient  en  enfer,  il 
relira  le  pied  qui  Mail  mouillé  :  «  C'est  chose  plus 
sainte,  dit-il,  de  fcuivre  le  plus  grand  nombre  que  le 
plus  petit.  »  C'était  le  démon  qui  l'avait  joué  en  pro- 
mettant de  lui  donner,  trois  jours  après,  des  biens  in- 
comparables. Or,  il  périt  subitement  et  mourut  de  la 
mort  éternelle  le  quatrième  jour.  On  rapporte  qu'en 
Italie,  dans  la  Campanic,  il  y  eut  des  pluies  de  fro- 
ment, d'orge  et  de  légumes.  Dans  le  même  temps, 
c'est-à-dire  vers  l'an  du  Seigneur  740,  comme  on  avait 
transporté,  du  Mont-Cassin  au  monastère  de  Fleury  *, 
le  corps  de  saint  Benoît  et  au  Mans  celui  de  sa  sœur 
sainte  Scholastiquc,  Charles,  moine  du  Mont-Cassin, 
voulant  transporterie  corps  de  saint  Benoît  au  château 
de  Cassin,  en  fut  empêché  par  les  miracles  que  Dieu 
opéra  et  par  les  Francs  qui  s'y  opposèrent. 

En  ce  même  temps,  vers  Tan  du  Seigneur  740,  il  y 
eut  un  grand  tremblement  de  terre,  qui  renversa  des 
villes  ;  d'autres,  dit-on,  furent  transportées  des  mon- 
tagnes dans  les  plaines  voisines,  avec  leurs  murailles 
et  leurs  habitants,  à  une  distance  de  six  milles,  sans 


t*     l  y      • 


Saiiit-Bcnoit-sur-Loirc. 


SAINT    PELAGE,    PAPE  4i)5 

qu'il  en  résultât  aucun  accident.  On  fil  la  translation 
du  corps  de  sainte  Pétronille,  fille  de  l'apôtre  saint 
Pierre,  qui  avait  écrit  lui-même  sur  son  tombeau  en 
marbre  cette  inscription:  Aureœ  Pelvonellœ  dileclis- 
simœ  filice.  «  A  AurePetronelle,  ma  fille  bien  aimée.  » 
C'est  le  récit  de  Sigebcrt  (an  758).  En  ce  même  temps, 
les  Tyriens  infestèrent  l'Arménie.  Autrefois,  il  y  eut 
une  peste  dans  leur  pays,  et  les  chrétiens  leur  per- 
suadèrent de  se  couper  les  cheveux  en  forme  de 
croix,  et  comme  la  salubrité  leur  fut  rendue  par  ce 
moyen,  ils  ont  conservé  l'usage  de  se  raser  ainsi. — 
Pépin  étant  mort  après  de  nombreuses  batailles  ga- 
gnées, Charlemagne,  son  fils,  lui  succéda  au  trône  ; 
c'était  alors  Adrien  qui  était  Souverain  Pontife  à 
Rome.  Il  envova  des  légats  à  Charlemasrne  lui  deman- 
der  du  secours  contre  Didier,  roi  des  Lombards,  qui, 
comme  l'avait  fait  Astolphe,  son  père,  vexait  beaucoup 
l'Eglise.  Charles  lui  obéit,  rassembla  une  grande 
armée,  entra  en  Italie  par  le  mont  Cenis,  et  assiégea 
vigoureusement  Pavie,  capitale  du  royaume.  Il  y  prit 
Didier,  sa  femme,  ses  enfants  et  les  princes,  qu'il  relé- 
gua en  exil  dans  les  Caules,  et  restitua  à  Adrien 
tous  les  droits  de  l'Eglise  que  les  Lombards  avaient 
usurpés.  Il  y  avait  pour  lors,  dans  l'armée  de  Charles, 
deux  soldats  intrépides  de  J.-C,  Amiens  et  Amélius, 
dont  les  Actes  rapportent  des  faits  merveilleux.  Ils 
périrent  à  Mortaria,  où  Charles  défit  les  Lombards. 
Là  finit  le  royaume  de  ces  derniers,  car  ils  n'eurent 
plus  d'autre  roi  désormais  que  celui  que  leur  don- 
naient les  empereurs.  Charles  étant  parti  pour  Rome, 
le  pape  y  rassembla  un  concile   de  cent    cinquante- 


quatre  évèques.  Dons  ce  concile,  le  pape  donna  ;'i 
Charles  le  ilroil  d'élire  le  Souverain  Pontife  et  de  con- 
férer le  siège  apostolique.  ;  il  définit  encore  que  le* 
archevêques  el  les  évéques  de  chaque  province,  avant 
leur  consécration,  recevraient  de  Charles  l'investiture. 
Ses  fils  aussi  furent  sacrés  rois  à  Rome,  Mvoir  : 
Pépin,  de  l'Italie;  Louis,  de  l'Aquitaine.  C'était  alors 
que  flurissait  Alcuin,  matlre  de  Charles.  Pépin,  fils 
île  Charles,  convaincu  d'avoir  conspiré  contre  KM 
père,  fut  tonsuré  dans  un  monastère.  Vers  l'an  du 
Séigfletir  780,  c'est-à-dire  du  temps  de  l'impératrice 
Irène  el  de  son  (ils  Constantin,  un  homme,  en  fonil- 
lanl  le  long  des  murs  de  Thraee.  trouva,  au  récit 
{l'une  chronique,  un  coffre  en  pierre;  l'ayant  débar- 
rassé et  nettoyé,  il  trouva  un  homme  dessus  et  celte 
inscription  :  Cltmtus  nascetur  e.r  Marin  Virgin,',  et 
credo  in  enm.  Sul>  Constanlino  et  Irène  tanpwîbtut, 
o  sol,  iteriim  me  videbis*.  «  Le  Christ  naîtra  de  la 
vierge  Marie,  et  je  crois  en  lui.  Sous  l'empire  de  (Cons- 
tantin et  d'Irène,  soleil,  tu  me  verras  une  fois  en- 
core. »  Quand  Adrien  mourut,  Léon  fut  élevé  sur  le 
siège  de  Rome.  C'était  un  homme  respectable  à  tous 
égards,  dont  les  proches  d'Adrien  virent  avec  peine 
l'exaltation,  el  comme  il  célébrait  les  Litanies  majeu- 
res**, ils  soulevèrent  le  peuple  contre  lui,,  lui  arra- 
chèrent les  yeux  et  lui  coupèrent  la  langue.  Mais  Dieu 
lui  rendit  miraculeusement  la  parole  et  la  vue.  Alors, 

*  Ordéric  Vital,  1,  I,  c.  xxiv.  -  Sigebert,  Chronique,  an  780. 
Ces  deux  auteurs  disent  que  cette  inscription  fut  trouvée  i 
Constat)  tînople. 

"  La  procession  de  saint  Marc, 


SAINT    PKLAUE,    PAPE  457 

Léon  se  réfugia  auprès  de  Charles,  qui  le  rétablit  sur 
son  siège  et  punit  les  coupables.  L'an  du  Seigneur  784, 
d'après  les  conseils  du  pape,  les  Romains  se  séparè- 
rent de  l'empire  de  Constantinople,  acclamèrent,  d'un 
concert  unanime,  Charles  empereur,  et,  par  la  main 
fie  Léon,  ils  le  couronnèrent  et  rappelèrent  César  et 
Auguste.  Après  le  grand  Constantin,  le  siège  de  l'em- 
pire avait  été  transféré  à  Constantinople,  parce  que 
<*e  même  Constantin  avait   laissé  le  siège  de  Home 
uux  vicaires  de  saint  Pierre,  en  choisissant  Constanti- 
'■oplepour  sa  capitale. Cependant  les  empereurs  furent 
toujours  appelés  empereurs  romains,  à  cause  de   la 
c*Âgnité,  jusqu'au  moment  où  l'empire   romain   passa 
***'Xrois  des  Francs.  Dans  la  suite,  ceux-là  furent  ap- 
■'>e/^s  empereurs  des  Crées  ou  de  Constantinople,  et 
Ce*«  A*-ci  empereurs  romains.  Il  y  a  une  chose  surpre- 
J^  *>te  concernant  cet  empereur,  c'est  que,  tant  qu'il 
^*^nt,  il  ne  voulut  marier  aucune  de  ses  filles;  car  il 


€1 


A 


c  '^^«il  ne  pouvoir  se  passer  de  leur  compagnie,  et  selon 

Qu'écrit  Alcuin*,  son  maître,  à  son  sujet,  bien  qu'il 

*-  été  heureux  d'autre  part,  cependant,  en  ce  point, 

*       ^^ubil  la  malignité  de  la  mauvaise  fortune  ;  il  décla- 

*  tpar  là  assez  clairement  ce  qu'il  voulait  dire.  Cepen- 

*il,  il  ne  cessa  d'agir  comme  s'il  ne  savait  rien  des 

^^tipçons  qu'on  formait  contre  lui,  quoiqu'on  en  par- 

VM.  beaucoup.  De  là  vient  que  partout  où  il  allait,  il 

tenait  toujours  ses  filles  avec  lui. 

Ce  fut  du  temps  de  Charlemagne  que  l'on   aban- 


*  C'est  Eginhard  qui  parle  ainsi  dans  sa  Vie.   de  Charlema- 


458  LA    LÉGENDE   DORÉE 

donna  l'office  ambrosien,  pour  adopter  solennellement 
l'office  grégorien,  grâce  à  l'autorité  impériale  qui  favo- 
risa beaucoup  cette  mesure.  D'après  le  témoignage  de 
saint  Augustin  dans  son  livre  des  Confessions,  saint 
Ambroise,  sous  le  coup  de  la  persécution  de  l'impéra- 
trice Justine,  arienne  déclarée,  fut  obligé,  avec  tout 
le  peuple,  de  rester  enfermé  dans  son  église;  ce  fut 
alors  qu'il  institua  de  faire  chanter  des  hymnes  et  des 
psaumes,  comme  les  Orientaux,  afin  que  le  peuple  ne 
desséchât  pas  d'ennui,  ce  qui  passa  dans  la  suite  en 
usage  dans  toutes  les  églises.  Mais  saint  Grégoire, 
venant  après,  fit  certains  changements  ;  il  ajouta  et  il 
retrancha,  car  les  saints  pères  ne  purent  pas  tout  d'un 
coup  régler  tout  ce  qui  pouvait  contribuer  à  la  splen- 
deur de  l'office  divin;  chacun  d'eux  régla  des  choses 
différentes  dans  son  église.  En  effet,  on  voit  que  l'on 
commença  la  messe  de  trois  manières  différentes  : 
d'abord,  on  chantait  des  leçons,  comme  cela  a  encore 
lieu  au  samedi  saint;  plus  tard,  le  pape  Célestin  ins- 
titua qu'on  chanterait  des  psaumes  à  V Introït  de  la 
messe,  et  saint  Grégoire  conserva  un  verset  du 
psaume  qui  se  chantait  tout  entier.  Autrefois,  les  psau- 
mes se  chantaient  en  chœur  par  les  assistants,  qui  se 
plaçaient  en  forme  de  couronne  autour  de  l'autel,  et 
c'est  pour  cela  qu'on  dit  le  chœur.  Mais  Flavien  et 
Théodore  réglèrent  qu'on  chanterait  alternativement, 
et  ils  tenaient  cet  usage  de  saint  Ignace,  auquel  Dieu 
avait  appris  de  le  faire  ainsi.  Saint  Jérôme  disposa  des 
psaumes,  des  épîtres,  des  évangiles  qui  devaient  être 
lus  en  dehors  des  pièces  chantées,  dans  l'office  du  jour 
et  de  la  nuit.  Saint  Ambroise,  Gélase  et  saint   Gré- 


SAINT    PELAGE,    PAPE  459 

goire  ajoutèrent  des  oraisons  et  des  morceaux  de 
chant,  qu'ils  disposèrent  avec  les  leçons  et  les  évan- 
giles. C'est  encore  eux  qui  firent  chanter  à  la  messe 
le  Graduel,  le  Trait  et  V Alléluia.  Saint  IHIaire,  ou  le 
pape  Symmaque,  ou  bien  encore  le  pape  saint  Thé- 
lesphore,  d'après  différents  écrivains,  ajoutèrent  le 
Gloria  in  excelsis  Deo,  Laudamus  te,  etc.  Notker,  abbé 
de  Saint-Gai,  est  le  premier  qui  ail  composé  des  sé- 
quences qu'on  devait  chauler  à  la  place  du  neume  de 
Y  Alléluia  j  et  le  pape  Nicolas  permit  de  les  chanter  à 
la  messe.  Hermann  Gontractus  le  Teutonique  com- 
posa :  liex  omnipolens  ;  Sancli  spivilus  adsit  nabis 
(jratia  ;  Ave  Maria,  et  l'antienne  Aima  redemplaris 
mater,  la  prose,  Simon  Barjona.  Ce  fut  Pierre,  évéque 
de  Compostelle,  qui  fit  le  Salve  lieyina.  Cependant, 
Siçebert  dit  que  ce  fut  Robert,  roi  des  Francs,  qui 
composa  la  séquence  Sancli  spiritus  adsit  nabis 
gratia,  etc.  Charlemagne,  d'après  ce  qu'en  rapporte 
l'archevêque  Turpin,  était  beau  de  corps,  mais  d'un 
aspect  farouche.  Sa  taille  était  de  huit  pieds,  sa  figure 
avait  une  palme  et  demie  de  lomc,  sa  barbe  une 
palme,  et  son  front  un  pied.  D'un  seul  coup  de  son 
épée,  il  coupait,  du  haut  en  bas,  un  cavalier  armé  et 
à  cheval,  et  le  cheval  en  plus  ;  il  redressait  facilement 
avec  les  mains  quatre  fers  de  cheval  à  la  fois.  D'une 
seule  main,  il  prenait  à  terre  un  soldat  debout  tout 
armé,  et  le  levait,  sur  celte  main,  jusqu'à  la  hauteur 
de  sa  tête;  il  mangeait  \u\  lièvre  tout  entier,  ou  deux- 
poules  ou  bien  une  oie;  il  buvait  peu  de  vin,  et  le 
tempérait  avec  de  l'eau.  Il  était  tellement  sobre  pour 
sa  boisson,  qu'il  ne  lui  arrivait  que  rarement  de  boire 


460  LA    LÉGENDE    DOREE 

plus  de  (rois  fois  par  repas.  Il  fil  bâtir  beaucoup  de 
monastères,  et  finit  saintement  sa  vie  ;  à  la  fin  de  ses 
jours,  il    institua  J.-C.  son  héritier.  Louis,  son  fils, 
personnage    d'une  grande   clémence,    lui   succéda   à 
1  empire,  vers  l'an  du  Seigneur  815.  De  son  temps, 
les  évéques  et  les  clercs  cessèrent  de  porter  des  cein- 
tures tissues  d'or,  leurs  habits  somptueux  et  d'autres 
ornements  mondains.  Théodulphe,  évèquc  d'Orléans, 
faussement  accusé  auprès  de  l'empereur,  fut  renfermé 
par  celui-ci  dans  la   prison  d'Angers.    Un  jour    des 
Rameaux,    dit    une    chronique,   que    la    procession 
passait  vis-à-vis  la  maison  où  il  était  détenu,  il  ouvrit 
sa  fenêtre  et,  l'empereur  étant  là,  il  chanta,  au  milieu 
d'un  grand  silence,  ces  beaux  vers  qu'il  avait   com- 
posés :   Gloria,  laus  et  honor  libi  s/7,  rex  Chris  te 
redemptor,  etc*.  L'empereur  en  fut  tellement  satisfait 
qu'il  le  délivra  de  ses  fers  et  le  rétablit  sur  son  siège. 
Les  légats  de  Michel,  empereur  de  Constantinople, 
apportèrent,   entre   autres  présents,  à  Louis,  fils  de 
Oharlemagne,  les  livres  de  saint  Denys  sur  la  Hiérar- 
chie >  traduits  du  grec  en  latin.  Il  les  reçut  avec  joie,  et 
dix-neuf  infirmes  furent  guéris,  celle  nuit-là  même,  dans 
l'église  du  saint.  Louis  étant  mort,  Lothaire  eut  l'empire. 
Ses  frères,  ("hurles  et  Louis,  lui  déclarèrent  la  guerre, 
et  il  y  eut  un  tel  carnage  de  part  et  d'autre  qu'on  na. 
|ms  souvenance  qu'il  y  en  eût  eu  un  si  grand  dans  1  ,^ 
royaume  des  Francs.  Enfin  on  fit  un  traité  par  lequ  ^ 
Charles  régna  en  France,  Louis  en  Allemagne,  Lotha'v  >^ 
en  Italie  et  sur  celte  partie  de  la  France  qui  reçut       ^ 

*  C'est  riivmnc  de  la  procession  du  dimanche  des  Ranios^Ux# 


SAINT    PELAGE,    PAPE  i()l 

lui  le  nom  de  Lorraine.  Dans  la  suite,  il  céda  l'empire 
à  Louis,  son  fils,  pour  prendre  l'habit  monastique.  De 
son  temps,  rapporte  une  autre  chronique,  était  pape 
Sergius,  Romain  de  nation,  qui  s'appelait    d'abord 
Bouche-de-porc,  mais  qui  changea  de  nom  pour  s'ap- 
peler Sergius  :  et  c'est  depuis  celle  époque  qu'il  fut 
établi  que  tous  les  papes  changeraient  de  nom,  tant 
parce  que  Notre-Seigneur  changea  le  nom  de  ceux  qu'il 
élut  à  l'apostolat,  que  pour  marquer  qu'en  changeant 
de  nom,  ils  doivent  être  tout  autres  par  la  perfection 
de  leurs  mœurs,  et  enfin  pour  que  celui  qui  est  élu  à 
un  emploi  si  éclatant  ne  soil  pas  déshonoré  par  un 
nom  messéant.  Du  temp.s  de  ce  Louis,  savoir,  l'an  du 
Seigneur  856,  lit-on  dans  une  chronique,  dans  une  pa- 
roisse de  Mayence,  le  malin  esprit  tourmentait  les  habi- 
tants, en  frappant  sur  les  murs  des  maisons  à  coups  de 
marteau,  en  parlant  tout  haut,  eu  jetant  le  trouble,  à 
tel  point  que  partout  où  il  était  entré,  aussitôt  cvlle 
maison  brûlait.  Les  prêtres  firent  des  processions  avec 
les  Litanies,  en  jetant  de  l'eau  bénite;  mais  l'ennemi 
leur  jetait  des  pierres  et  en  blessait  un  grand  nombre. 
Enfin  il  cessa,  et  fit  l'aveu  que  quand  on  jeta  de  l'eau 
bénite,  il  alla  se  cacher  sous   la  chape  d'un   prêtre, 
son  ami,  en   l'accusant    d'être   tombé  dans  le  péché 
avec  la  fille  du  procureur.  Dans  le  même  temps,  le  roi 
des  Bulgares  se  convertit  à  la  foi  et  parvint  à  un  tel 
degré  de  perfection  que,  cédant  le  troue  à  son  fils 
aîné,  il  revêtit  l'habit  monastique,  mais  son  fils,  se 
comportant  en  jeune  homme  et  voulant  revenirau  culte 
païen,  il  reprit  les  rênes  du  gouvernement,  poursuivit 
sonfils,lcprit,el  après  lui  avoir  crevé  les  yeux,  il  le  jeta 


*•  ^      n  euv  ae  Ve»^  v**»**  *     par  terre 
icPrécePlett  meVcfl>Vcre  vlaYct«\»ere     )  pe\t*  d    , 

fut  a«*«  èW,    cet*  t^c  '  C  U  Goto«»e  tes  ^ 

ccte  w  J  s0cce«»  .      v\  \»       2rands  «v  » 


SAINT    PELAGE,    PAPE  463 

préhits,  sur  les  degrés  de  l'église.  Pendant  qu'ils 
étaient  à  table,  sans  qu'on  s'y  attendît,  il  les  fit  en- 
tourer tous  de  cens  armés  ;  ensuite  il  amena  la  con- 
vocation sur  la  paix  qui  avait  été  violée  ;  ce  dont  il  se 
plaignit.  Il  ordonna  alors  de  lire  la  liste  des  coupables, 
qu'il  fait  décapitera  l'instant,  sur  le  lieu  même,  cl  il 
continue  le  repas  avec  les  autres.  Il  eut  pour  succes- 
seur, Tan  de  N.-S.  984,  Otlion  111,  surnommé  Merveilles- 
du-monde.  On  dit  dans  une  chronique  que  sa  femme 
voulut  se  prostituera  un  comte,  qui,  ne  voulant  pas 
commettre  ce  crime  énorme,  fut  diffamé  auprès  de 
l'empereur  par  l'impératrice  furieuse.  Il  fil  décapiter 
le  comte  sans  l'entendre.  Avant  d'être  exécuté,  il  pria 
sa  femme  de  soutenir  son  innocence  après  sa  mort 
par  l'épreuve  du  fer  brûlant.  Arrive  le  jour  où  le  césar 
a  promis  à  la  veuve  et  aux  pupilles  de  leur  rendre  jus- 
tice ;  la  veuve  du  comte  s'y  rend  en  portant  la  tète 
de  son  mari  dans  les  bras.  Elle  demande  alors  à 
l'empereur  quelle  mort  méritait  celui  qui  avait  tué 
quelqu'un  injustement.  Comme  l'empereur  lui  répon- 
dait qu'il  méritait  de  perdre  la  tète,  elle  reprit  :  «  C'est 
loi  qui  es  cet  homme;  tu  as  fait  tuer  innocemment 
mon  mari,  à  la  suggestion  de  ton  épouse,  et  pour  que 
lu  aies  la  preuve  que  je  dis  la  vérité,  je  le  la  donne- 
rai par  le  jugement  du  fer  rou^e.  »  L'empereur, vovant 
cela,  fut  stupéfait,  et  il  se  remit  au  pouvoir  de  cette 
femme  pour  être  puni.  Cependant,  d'après  l'interven- 
tion des  pontifes  et  des  seigneurs,  il  obtint  de  la  veuve 
mi  délai  de  dix,  puis  de  huit,  puis  de  sept  et  eiihn  de 
six  jours.  Alors  l'empereur,  après  avoir  examiné  l'af- 
faire, découvrit  la  vérité  et  fit  brûler  vive  son  épouse, 


464  LA    LÉGENDE    DORÉE 

el,  pour  se  racheter,  il  donna  quatre  châteaux  à  la 
veuve.  Ces  châteaux,  situés  dans  le  diocèse  de  Luna, 
sont  appelés,  en  raison  des  délais  différents,  X,  VIII, 
VII  et  VI.  Après  Olhon  III,  le  bienheureux  Henri, 
qui  fut  duc  de  Bavière,  parvint  à  l'empire,  Tan  du 
Seigneur  1002. 11  donna  en  mariage  sa  sœur,  nommée 
Galla,  à  Etienne,  roi  de  Hongrie,  encore  païen,  et  il 
convertit  à  la  foi  chrétienne  le  roi  lui-même  et  toute 
sa  nation.  Cet  Etienne  eut  tant  de  piété  que  Dieu  I 
rendit  illustre  par  une  infinité  de  miracles  éclatants^ 
Cet  Henri  et  Cunégonde,  sa  femme,  restèrent  vierges- 
el  après  avoir  vécu  dans  le  célibat,  ils  moururent  ei 
paix.  11  eut  pour  successeur  Conrad,  duc  des  Francs  ^ 
qui  épousa  la  nièce  de  saint  Henri.  De  son  temps,  owj 
vit,  dans  le  ciel,  Hne  poutre  de  feu  d'une  merveilleuse 
grandeur,  se  diriger  vers  le  soleil  sur  son  déclin,  puis 
tomber  à  terre.  —  Conrad  fit  jeter  dans  les  fers  quel- 
ques évoques  d'Italie,  et  parce  que  l'archevêque  de 
Milan  s'était  évadé,  il  fit  incendier  les  faubourgs  de 
cette  ville.  Or,  le  jour  de  la  Pentecôte,  pendant  qu'on 
couronnait  l'empereur,  dans  une  petite  église,  en  deçà 
de  la  ville,  il  se  fit,  durant  la  messe,  des  éclairs  et  de 
si  forts  coups  de  tonnerre  quequelques  personnes  furent 
frappées  d'aliénation,  tandis  que  d'autres  rendaient 
l'âme.  L'évéque  Bruno,qui  chantait  la  messe,et  le  secré- 
taire de  l'empereur  dirent  avec  les  autres  que,  pendant 
lacélébraliondu  sacrifice, ils  avaient  vu  saint  Ambroise 
adressant  des  menaces  à  l'empereur.  —  Du  temps  de 
ce  Conrad,  c'est-à-dire,  l'an  du  Seigneur  1023,  le 
comte  Lupold,  lit-on  dans  une  chronique  *,craignant  la 

*  Le  Panthéon,  de  Godefroi  de  Viterbe,  part,  XV'II. 


SAINT    PELAfiE,    PAPE  4<i.*> 

colère  du  roi,  s'enfuit  avec  sa  femme  flans  une  fore! 
où  tous  deux  se  cachèrent  dans  une  chaumière.  I/em- 
percur  étant  à  la  chasse  dans  celte  forêt,  fut  surpris 
par  la  nuit,  et  forcé  de  loger  dans  cette  chaumière. 
L'hôtesse,  qui  était  grosse  e(  près  d'accoucher,  disposa 
décemment  et  fournit,  comme  elle  put,  les  choses  né- 
cessaires. Celte   nuit-là    même,  cette   femme   mil  au 
inonde  un  fils,  et  Conrad  entendit  par  trois  fois  une 
voix  qui  s'adressait  à  lui  en  disant  :    «  Conrad,  ce 
nouveau-né  sera  ton  cendre.  »  En  se  levant  le  malin, 
il  manda  auprès  de  lui  deux  écuyers  qui  étaient  ses 
confidents  et  leur  dit  :  «  Allez  prendre  ce  petit  en  fan  I, 
arrachez-le  des  mains  de  sa  mère,  coupez-le  en  deux* 
et  m'apportez  son  cœur.  »  Ils  s'empressèrent  d'aller 
prendre  l'enfant  dans  le  giron  de  sa  mère;  mais  le 
voyant  fort  joli,  ils  furent  touchés  de  compassion  et 
le  déposèrent  sur  un  arbre,  pour  qu'il  ne  fût  point  dé- 
voré par  les  bêtes;  puis  coupant  un  lièvre  en  deux,  ils 
en  apportèrent  le  cœur  à  l'empereur.  Ce  même  jour, 
un  duc  passait  par  là  et  entendant  un  enfant  qui  pous- 
sait des  vagissements,  il  se  le  fit  apporter.  Or,  comme 
il  n'avait  point  de  fils,  il  le  porta  à  sa  femme  et  le  fit 
nourrir  ;  puis  il  répandit  le  bruit  qu'il  l'avait  eu  de  sa 
femme  et  le  nomma  Henri.  Devenu  grand,  il  était  très 
beau  de  corps,  très  éloquent  et  gracieux  en  toul  point. 
L'empereur,  le  voyant  si   beau   et   si  prudent,  le  de- 
manda à  son  père  et  le  fil  rester  à  sa  cour.  Mais  en  le 
voyant  si  bien  venu  et  si  recommandé  de  tous,  il  se 
prit  à  douter  qu'il  ne  régnât  après  lui  et  que  ce  ne  fût 
celui  qu'il  avait  commandé  de  tuer.  Voulant  donc  se 
tranquilliser,  il  l'envoya  porter  à  sa  femme  une  lettre 
m.  M) 


464)  LA    LEGENDE    DOREE 

écrite  de  sa  propre  main  et  ainsi  conçue  :  «  Si  ta  vie 
t'est  chère,  aussitôt  après  avoir  reçu  cette  lettre,  tu 
cet  enfant.  »  En  chemin,  il  entra  dans  une  église,  ov~^  ^^i 
il  s'endormit  de  fatigue  sur  un  banc,  et  la  bourse  o»'*^»  0{i 
se  trouvait  la  lettre  était  pendante;  un  prêtre,  poussa»  ^^^ 
par  la  curiosité,  délia  cette  bourse,  et  voyant  une  lef  ^>y  \d 
tre  scellée  du  sceau  royal,  il  l'ouvrit,  sans  briser  T  T»œi 
sceau,  et  la  lut  :   il  fut  saisi  d'horreur  pour  un  par^-j-j^^ 

crime  ;  alors  grattant  avec  adresse  ces  mots  :  «  tuc-lea^ Î^>M 

il  écrivit  à  leur  place  :  «  tu  donneras  à  ce  jeune  homrv 
notre  fille  en  mariage.  »  Quand  l'impératrice  eut    % 


la  lettre  scellée  du  sceau  de  l'empereur,  et  écrite  de»#> 


main,  elle  convoqua   les  princes,  célébra  les  nocea^^-_^r 
donna  sa  fille  en  mariage  à  Henri.  Ces  noces  furent  ^  mrm  >.   ^ 


lébréesà  Aix-la-Chapelle.  L'empereur,  entendant  c^  % 

que  sa  fille  avait  été  mariée  avec  pompe,  fut  stupéf;~2^g .  **b 
et  après   s'être  enquis  de  la  vérité  auprès  des  ri""7    '* 
écuyers,  du  duc  et  du  prêtre,  il  vit  qu'il  n'avait  p3v£, 
lieu  de  résister  à  la  volonté  de  Dieu  ;  alors  il  fit  venir 
Henri  et  le  reconnaissant  comme  son  gendre,  il  le  dé* 
signa  pour   régner  après  lui.   Or,  au  lieu  où  naquit 
Henri,  fut  élevé  un   magnifique  monastère  qui  porte 
encore  aujourd'hui  le  nom  d'Ursanie  (Hirsauge). 

Cet  Henri  éloigna  de  sa  cour  tous  les  bouffons  et 
donnait  aux  pauvres  ce  qu'on  avait  l'habitude  de  dis- 
tribuer à  ces  gens-là.  De  son  temps,  il  y  eut  un  si 
grand  schisme  en  l'Eglise  que  trois  papes  furent  élus 
à  la  fois;  mais  un  prêtre,  nommé  Gratien,  leur  ayant 
donné  une  grande  somme  d'argent,  ils  lui  cédèrent  la 
papauté  qu'il  obtint  ainsi.  Or,  comme  Henri  venait  à 
Home  pour  éteindre  le  schisme,  Gratien  vint  à  sa  ren- 


SAINT    PKLAfiK,     PAPE  407 

contre  et  lui  offrit  une  couronne  d'or,  pour  le  mettre, 
dans  ses  intérêts  :  mais  l'empereur  ne  parla  de  rien, 
convoqua  un  concile  où  (îratien  fut  convaincu  de  simo- 
nie et  un  autre  lui  fut  substitué.  Cependant  dans  le 
livre  que  Bonizi  envoya  à  la  comtesse  Mathilde,  il  est 
dit  que  ce  Gralien  avait  agi  en  toute  simplicité,  quand 
il  acheta  le  Pontificat  à  prix  d'argent,  et  que  c'était 
pour  obvier  au  schisme  ;  mais  reconnaissant  ensuite 
son  erreur,  il  se  déposa  lui-même  de  l'avis  de  l'empe- 
reur. Après  cet  Henri,  ce  (ut  Henri  III  qui  eut  l'em- 
pire. De  son  temps,  Bruno  fut  élu  pape  et  prit  le  nom 
de  Léon.  Comme  il  allait  prendre  possession  à  Rome 
du  siège  apostolique,  il  entendit  la  voix  des  anges  qui 
chantaient:  Dicit  Dominas  :  lù/o  coyito  cotjUationcs 
paris,  etc.  *.  Ce  pape  composa  beaucoup  de  pièces  de 
chant  en  l'honneur  d'une  foule  de  saints.  —  Dans  ce 
temps,  Bérenger  jeta  le  trouble  dans  l'Eglise.  Il  pré- 
tendait que  le  corps  et  le  sang  de  J.-C.  ne  sont  pas 
véritablement  sur  l'autel,  mais  que  ce  n'en  est  que 
la  figure.  Contre  lui  écrivit  Lan  franc,  prieur  du  B«'c, 
originaire  de.  Pavie,  qui  fut  le  maître  de  saint  An- 
selme de  Cantorbéry.  Ensuite  régna  Henri  IV,  l'an  du 
Seigneur  I0'J7.  De  son  temps  principalement,  brillait 
Lanfranc.  L'excellence  de  sa  doctrine  fit  voler  de  la 
Bourgogne  auprès  de  lui  Anselme,  personnage  qui, 
dans  la  suite,  fut  orné  de  vertus  et  de  sagesse  ;  il  fut 
le  successeur  de  Lanfranc  dans  le  prieuré  du  monas- 
tère du  Bec.  Vers  ce  temps-là,  Jérusalem,  qui  avait 

*  Hélioand,  an  1048.  C'est  l'introït  de   la  messe  du  dernier 
dimanche  après  la  Pentecôte. 


468  LA    LÉGENDE    DORÉE 

été  prise  par  les  Sarrasins,  fut  recouvrée  par  les  fidè- 
tas.  Les  os  de  saint  Nicolas  furent  apportés  à  la  ville 
de  Bari.  A.  ce  sujet  on  lit,  entre  autres  choses,  que 
dans  une  église,  qu'on  appelle  Sainte-Croix,  dépen- 
dante de  Sainte-Marie  de  la  Charité,  on  ne  chantait 
pas  encore  la  nouvelle  légende  de  saint  Nicolas,  et  les 
frères  sollicitaient  instamment  le  prieur  de  leur  en 
donner  la  permission.  Celui-ci  s'y  refusa  obstinément, 
sous  prétexte  qu'il  était  inconvenant  de  changer  une 
coutume  ancienne  pour  la  remplacer  par  des  nouveau- 
tés. Comme  les  frères  insistaient  encore,  le  prieur 
courroucé  répondit  :  «  Allez- vous-en,  frères,  jamais 
on  ne  m'arrachera  la  permission  de  chanter  dans  mon 
église  de  nouveaux  cantiques,  qui  sont  je  ne  sais  quel- 
les bouffonneries.  »  Mais  quand  arriva  la  fête  du 
saint,  les  frères  chantèrent  les  matines  avec  une  cer- 
taine tristesse,  et  quand  ils  se  furent  tous  retirés  dans 
leurs  lits,  voici  que  saint  Nicolas  apparut  visiblement 
au  prieur  avec  un  aspect  terrible.  Il  le  prit  de  son  lit 
par  les  cheveux  et  le  jeta  sur  le  pavé  du  dortoir. 
Alors  il  commenta  l'antienne  :  0  paslor  interne^  et  à 
chaque  note,  avec  une  poignée  de  verges  à  la  main,  il 
frappait  sur  le  dos  du  prieur  les  coups  les  plus  rudes. 
Il  poursuivit,  jusqu'à  la  fin,  le  chant  de  cette  antienne 
qu'il  exécutait  lentement,  mais  en  redoublant  les  coups. 
Les  cris  du  prieur  ayant  réveillé  tous  les  frères,  on 
le  porta  à  demi-mort  dans  son  lit.  Revenu  enfin  à  lui  ': 
«  Allez,  dit-il,  chanter  maintenant  le  nouvel  office  de 
saint  Nicolas.  »  Dans  ce  temps-là,  du  couvent  de  Mo- 
lesmes  sortirent  vingt  et  un  moines  avec  leur  abbé, 
saint  Robert,  pour  aller  dans  la  solitude  de  Citeaux, 


SAINT    PELAGE,    PAPE  4C9 

afin  d'y  observer  plus  strictement  leur  règle,  et  y  fon- 
der un  nouvel  ordre.  Hildehrand,  prieur  de  Cluni,  fut 
élu  pape  et  appelé  Grégoire.  Alors  qu'il  n'était  encore 
que  dans  les  ordres  mineurs,  il  exerçait  les  fonctions 
de  légat,  et  à  Lyon  il  convainquit  de  simonie,  d'une 
manière  miraculeuse,  l'archevêque  d'Embrun.  Cet  ar- 
chevêque corrompait  tous  ses  accusateurs  et  ne  pou- 
vait être  convaincu  ;  alors  le  légat  lui  commanda  de 
dire  :  Gloria  Patri  el  Filio,  et  Spirituisancto.  L'arche- 
vêque disait  bien,  Gloria  Patri  el  Filiu,  mais  il  ne  pou- 
vait dire  el  Spiriluisancto,  parce  qu'il  avait  péché  con- 
tre le  Saint-Esprit.  Alors  il  confessa  sa  faute,  et 
aussitôt  qu'il  eut  été  déposé,  il  put  prononcer  à  haute 
voix  le  nom  du  Saint-Esprit,  (le  miracle  est  rapporté 
par  Bonizi  dans  son  livre  à  la  comtesse  Malhilde. 
(Epftre,  i.) 

Henri  IV  mourut  à  Spire,  et  fut  enseveli  avec  les 
autres  rois;  ce  vers  fut  gravé  sur  son  tombeau  : 

Filius  hic,  pater  hic,  avus  hic,  proavus  jacet  istie*. 

Henri  V  lui  succéda  l'an  du  Seigneur  1107.  11  se 
saisit  du  pape  et  des  cardinaux,  et  en  leur  rendant  la 
liberté,  il  reçut  le  privilège  de  donner  l'investiture  des 
évèchés  et  des  abbayes  par  l'anneau  et  le  bâton  pas- 
toral. —  Vers  ce  temps,  saint  Bernard  entra  à  (Vit  eaux 
avec  ses  frères.  —  Dans  la  paroisse  de  Liège,  une 
truie  mit  bas  un  pourceau  qui  avait  un  visage  d'homme. 
Jl  naquit  un  poulet  avec  quatre  pattes.  —  Lothaire 
fut  le   successeur  de  Henri.  De  son  temps,  eu  Espa- 

•  Ici  gît,  fils,  père,  aïeul  et  bisaïeul. 

m.  :m>- 


470  LA    LÉGKNDE    DOREE 

gne,  une  femme  mit  au  monde  un  monstre  qui  avait 
deux  corps;   les  figures  étaient  tournées  en  façon  in- 
verse Tune  de  l'autre,  et  les  deux  corps  étaient  soudés 
ensemble.  D'un  côté  c'était  un  homme  complet  avec 
tous  ses  membres,   et  de  l'autre  côté,  c'était  la  figure 
d'un  chien  avec  le  corps  et  les  membres  d'un  chien.  — 
Après  Lothaire,  régna  Conrad,  l'an  du  Seigneur  1138. 
Ce  fut  de  son  temps  que  mourut  Hugues  de  Saint- 
Victor,  le  docteur  par  excellence,  profond  en  science 
et  en  piété.   On  rapporte  de  lui  que  dans  sa  dernière 
maladie,  il  ne  pouvait  garder,  aucune  nourriture  ;  il 
ne  laissa  pas  de  demander  avec  beaucoup  d'instance 
qu'on  lui  donnât  le  corps  du  Seigneur.  Alors  ses  frè- 
res, dans  linlenlion  de  le  calmer,  lui  apportèrent  sim- 
plement une  hostie  au  lieu  du  corps  de  N.-S.  Mais  il 
le  sut  par  révélation  :   «  Que  le  Seigneur  ait  pitié  de 
vous,  mes  frères,  dit-il;  pourquoi  avoir  voulu  m 'abu- 
ser? car  ce  n'est  pas  mon  Seigneur  que  vous  m'avez 
apporté.  »  Les  frères  stupéfaits  coururent  chercher  le 
corps  de  N.-S.  mais  Hugues,  voyant  qu'il  ne  pourrait 
le  recevoir,  fit  cette  prière  en  levant  les  mains  au  ciel  : 
«  Que  le  fils  remonte  au  Père,  et  l'esprit  à  son  Dieu 
qui  Ta  créé.  »  En  disant  ces  mots,  il  rendit  l'esprit,  et 
on  ne  vit  plus  le  corps  du  Seigneur.  —  Eugène,  abbé 
de  saint  Anaslase,  est  élu  pape.  Chassé  de  la  ville  par 
les  sénateurs  qui  en  avaient  élu  un  autre,  il  vint  dans 
les  Gaules,    et  envoya  en  avant  de  lui  saint  Bernard 
qui  prêchait  la  voie  du  Seigneur  et   faisait  beaucoup 
de  miracles.   Alors  florissait  Gilbert  de  la  Porrée.  — 
Frédéric,    neveu  de  Conrad,   fut   empereur,   l'an   du 
Seigneur  1154.  —  En  ce  temps,  florissait  maître  Pierre 


SAINT    PELAGE,    PAPE  471 

Lombard,  évèque  do  Paris,  qui  compila  si  utilement 
le  livre  des  Sentences,  la  close  du  Psautier  el  des  Epî- 
tres  de  saint  Paul. 

Dans  ce  temps-là,  on  vit  dans  le  ciel  trois  lunes  et 
au  milieu  le  signe  de  la  croix,  el  peu  après  on  vil  trois 
soleils.  —  Alors  Alexandre  fut  élu  pape  canoniquc- 
ment.  On  lui  opposa  Octavien,  Jean  de  Crémone,  car- 
dinal du  titre  de  saint  Calixte  et  Jean  de  Struinc  qui 
furent  successivement  élus  papes  et  soutenus  par  l'em- 
pereur. Ce  schisme  dura  dix-huit  ans,  pendant  les- 
quels les  Teutons,  qui  tenaient  Tusculum  pour  l'em- 
pereur, attaquèrent  les  Romains  à  Monte-Porto  et  en 
firent  un  si  grand  carnage,  depuis  l'heure  de  nom* 
jusqu'à  celle  de  vêpres,  (pie  jamais  il  n'y  eut  tant  de 
Romains  tués  par  milliers,  quoique  du  temps  d'Aniii- 
l>al,  il  en  eût  été  massacré  un  si  grand  nombre  (pie 
ce  général  envoya  à  Cartilage  trois  boisseaux  des  an- 
neaux qu'il  fit  oter  des  doigts  des  chevaliers  restés 
morts.  Beaucoup  d'entre  eux  furent  ensevelis  à  Saint- 
Etienne  et  à  Saint-Laurent,  où  ils  ont  cette  épitaphe  : 
Mille  decem  decies  se.r  decies  quuqne  seni*.  —  L'em- 
pereur Frédéric,  étant  dans  la  Terre-Sainte,  trouva  la 
morl  en  se  baignant  dans  un  fleuve;  ou  bien,  selon 
d'autres,  son  cheval  s'élant  engagé  trop  avant  dans 
Peau,  il  tomba  et  se  noya.  II  eut  pour  successeur  Henri, 
son  fils,  l'an  du  Seigneur  1 100.  De  son  temps,  il  y  eut 
des  pluies  si  abondantes,  mêlées  de  tonnerres,  d'é- 
clairs et  de  tempêtes,  que  l'on  n'a  pas  de  souvenance 
qu'il  y  en  eût  eu  dépareilles  dans  l'antiquité  ;  en  effet, 

•  Ï00.600? 


472  LA    LÉGENDE    DOREE 

des  pierres  carrées,  grosses  comme  des  œufs,  mêlées 
à  la  pluie,  détruisirent  les  arbres,  les  vignobles,  les 
moissons  et  tuèrent  beaucoup  de  monde.  Pendant  cette 
tempête,  on  vit  voler  dans  les  airs  des  corbeaux  et 
une  grande  quantité  d'oiseaux  qui  portaient  des  char- 
bons ardents  dans  leur  bec  et  incendiaient  les  mai- 
sons.—  Henri  exerça  constamment  sa  tyrannie  contre 
l'Eglise  romaine  ;  ce  fut  pour  cela  qu'à  sa  mort,  Inno- 
cent III  s'opposa  à  ce  que  Philippe,  son  frère,  fût 
promu  à  l'empire,  et  il  adhéra  à  Othon,  fils  du  duc  de 
Saxe,  qu'il  fit  couronner  roi  d'Allemagne  à  Aix-la- 
Chapelle.  —  En  ce  temps-là,  plusieurs  barons  de  France, 
qui  allèrent  outre-mer  pour  délivrer  la  Terre-Sainte, 
prirent  Constantinople.  —  De  cette  époque  date  le  com- 
mencement des  ordres  des  prêcheurs  et  des  frères  mi- 
neurs. Innocent  IV  envoya  des  légats  à  Philippe,  roi  des 
Français,  pour  qu'il  envahît  le  pays  des  Albigeois  et 
qu'il  détruisît  les  hérétiques.  Il  les  prit  et  les  fit  brûler. 

—  Enfin  Innocent  couronna  Othon  empereur,  et  exigea 
de  lui  le  serment  de  sauvegarder  les  droits  de  l'Eglise. 
Mais  le  jour  même  de  son  serment  il  y  manqua,  et  fit 
dépouiller  ceux  qui  allaient  à  Rome  en  pèlerinage. 
Alors  le  pape  l'excommunia  et  le  déposa  de  l'empire. 

—  En  ce  temps,  vivait  sainte  Elisabeth,  fille  du  roi  de 
Hongrie,  épouse  du  landgrave  deThuringe,  qui,  entre 
autres  miracles  sans  nombre,  ressuscita,  ainsi  qu'il  est 
écrit,  plus  de  treize  morts  et  rendit  la  vue  à  un  aveugle- 
né.  On  dit  qu'il  découle  encore  aujourd'hui  de  l'huile 
de  son  corps.  —  Quand  Othon  fut  déposé,  on  élut  Fré- 
déric, fils  de  Henri,  qui  fut  couronné  par  le  pape  Ho- 
norius.  Il  promulgua  d'excellentes  lois  pour  la  liberté 


LA    DÉDICACE    DE    l'ÉGUSE  473 

rie  l'Eglise  et  contre  les  hérétiques.  H  surpassa  tous 
les  monarques  en  richesses  et  en  gloire  ;  mais  il  se 
laissa  abuser  par  l'orgueil  qu'il  en  ressentit.  II  fut  en 
effet  un  tyran  de  l'Eglise  ;  il  mit  deux  cardinaux  dans 
les  fers;  il  fit  pendre  les  prélats  que  Grégoire  IX  avait 
convoqués  pour  venir  en  concile  ;  de  là  l'excommuni- 
cation que  le  pape  lança  contre  lui.  Enfin  Grégoire 
mourut  écrasé  sous  une  infinité  de  tribulations  et  In- 
nocent IV,  génois  de  nation,  ayant  convoqué  un  concile 
à  Lyon,  déposa  cet  empereur.  Depuis  sa  mort  et  sa 
déposition,  le  siège  impérial  est  vacant. 


LA  DÉDICACE  DE  L'ÉGLISE 

La  dédicace  de  l'Eglise  est  célébrée  comme  les  autres 
fêtes  solennelles  ;  et  parc;?  qu'il  y  a  deux  sortes  d'é- 
glises ou  de  temples,  le  matériel  et  le  spirituel,  c'est 
pour  cela  qu'il  convient  de  dire  ici  un  mot  de  la  dédi- 
cace de  ces  deux  temples.  Par  rapport  à  la  dédicace  du 
temple  matériel,  il  y  a  trois  considérations  a  établir: 
1°  Pourquoi  il  est  dédié  ou  consacré  ;  II"  comment  il 
est  consacré;  III0  par  qui  il  est  profané.  Et  parce  qu'il 
y  a  deux  objets  consacrés,  savoir  :  l'autel  et  le  temple 
lui-même  ;  il  faut  d'abord  expliquer  pourquoi  on  con- 
sacre l'autel  et  ensuite  le  temple.  L'autel  est  consacré 
pour  trois  raisons  :  1°  pour  offrir  le  sacrement  du  Sei- 
gneur. Il -est  dit  dans  la  Genèse  (c.  vin)  :  «  Xoe  dressa 
un  autel  au  Seigneur  ;  et  prenant  de  tous  les  animaux 
et  de  tous  les  oiseaux  purs,  il"  les  offrit  à  Dieu  sur  cet 
autel.  »  Or,  ce  sacrement,  c'est  le  corps  et  le  sang  de 


474  LA    LÉGENDE    DOREE 

J.-C.  que  nous  immolons  en  souvenir  de  la  passion 
du  Seigneur,  d'après  Tordre  qu'il  nous  en  a  donné,  en 
disant  :  «  Faites  ceci  en  mémoire  de  moi.  »  Trois  sou- 
venirs nous  rappellent  la  passion  du  Seigneur:  4°  l'é- 
criture, c'est-à-dire  la  passion  de  J.-C.  représentée 
par  des  images;  c'est  pour  les  yeux.  L'image  du  cru- 
cifix et  les  autres  images  placées  dans  l'église  servent 
j\  réveiller  le  souvenir,  la  dévotion  et  l'instruction  :  ce 
sont,  en  quelque  sorte,  les  livres  des  laïques  ;  2°  la 
parole,  c'est-à-dire  la  passion  de  J.-C.  qui  estprêchée  ; 
c'est  pour  les  oreilles  ;  3°  le  sacrement,  c'est-à-dire  la 
passion  de  J.-C.  ;  elle  est  reproduite  d'une  manière 
bien  remarquable  dans  le  sacrement,  qui  contient 
réellement  et  où  l'on  offre  pour  nous  le  corps  et  le 
sang  de  J.-C.  ;  et  c'est  pour  le  goût.  Si  donc  notre 
amour  est  échauffé  par  la  passion  de  J.-C.  par  les  ta- 
bleaux, s'il  est  plus  échauffé  encore  parla  prédication, 
à  combien  plus  forte  raison  doit-il  être  enflammé  dans 
ce  sacrement  où  elle  est  reproduite  d'une  manière  si 
vive.  2°  I/autcl  est  consacré  pour  invoquer  le  nom  du 
Seigneur.  Il  est  écrit  dans  la  Genèse  (c.  xir)  :  «  Abra- 
ham dressa  un  autel  à  l'endroit  où  le  Seigneur  lui 
apparut,  et  il  invoqua  le  nom  du  Seigneur.  Or,  celte 
invocation  se  fait,  selon  l'apôtre  à  (Timothée,  I,  n), 
ou  par  les  supplications,  qui  s'opèrent  par  adjuration, 
pour  écarter  le  mal,  ou  par  les  prières  qui  ont  lieu 
pour  augmenter  le  bien,  ou  par  les  actions  de  grâces 
que  l'on  adresse  pour  conserver  le  bien  que  "l'on  pos- 
sède. Or,  l'invocation  qui  se  fait  sur  l'autel  s'appelle, 
à  proprement  parler,  messe,  car  le  céleste  messager 
(jnissus),  c'est-à-dire  le  Christ,  est  envoyé  par  le  Père 


•-• f   —  M 


LA    DÉDICACE    DK    L  RiUSE  47.* 

qui  consacre  l'hostie  elle -mùme  et  il  est  envové  par 
lui-même  de  nous  au  Père,  afin  qu'il  intercède  pour 
nous.  Ce  qui  fait  dire  à  Hugues  :  «  La  sainte  hostie 
elle-même  peut  être  appelée  messe  parce  qu'elle  est 
transmise  :  !•  à  nous  par  le  Père  dans  l'incarnation  ; 
2°  par  nous  au  Père  dans  la  passion.  De  même,  dans 
le  sacrement,  elle  est  transmise:  1°  à  nous  par  le  Père 
pour  notre  sanctification,  au  moyen  de  laquelle  il  com- 
mence à  résider  avec  nous  ;  2°  par  nous  au  Père  par 
l'oblation,  au  moyen  de  laquelle  il  intercède  en  notre 
faveur.  »  Remarquez  encore  que  la  messe  se  chante 
en  trois  langues  :  en  grec,  en  hébreu  et  en  latin,  pour 
représenter  le  titre  de  l'inscription  de  la  croix  écrit 
en  ces  trois  langues.  On  la  chante  encore  en  trois 
langues  pour  marquer  que  toute  langue  doit  louer 
Dieu,  puisque  ces  trois  langues  sont  censées  les  ren- 
fermer toutes.  On  chante  en  latin  les  évangiles,  les 
ëpltres,  les  oraisons  et  les  autres  pièces  de  chant  ;  en 
grec  le  Kyrie,  eleison  et  le  Clirisle,  eleison  qu'on  ré- 
pète neuf  fois,  afin  que  nous  parvenions  à  la  société 
des  neuf  chœurs  angéliques;  et  en  hébreu  Valleluin, 
amen,  sabaoth  et  hosanna.  3°  L'autel  est  consacré  pour 
chanter.  Il  est  écrit  dans  V Ecclésiastique  (xlviij  : 
et  Dieu  rendit  David  fort  contre  ses  ennemis;  ce  prince 
établit  des  chantres  pour  rester  devant  l'autel  ;  et  il  a 
accompagné  leurs  chants  de  doux  concerts  d'instru- 
ments de  musique.  »  Le  mol  concerts  est  au  pluriel, 
car, d'après  Hugues  de  Saint- Victor,  ily  a  trois  espèces 
de  sons  avec  lesquels  on  fait  des  concerts.  On  obtient 
le  son  par  le  pincement,  par  le  souffle  et  par  le  chîiiit. 
A  la  harpe  appartient  le  pincement,  à  l'orgue  le  souffle, 


476  LA    LÉGENDE    DOREE 

à  la  voix  le  chant.  Cette  consonnanee  des  sons  peut 
se  rapporter  à  l'accord  qui  doit  exister  dans  notre 
conduite;  le  travail  des  mains  peut  représenter  le  pin- 
cement de  la  harpe,  la  dévotion  de  l'esprit,  le  souffle 
de  l'orgue,  et  les  bonnes  paroles,  le  chant  de  la  voix. 
Hugues  de  Saint-Victor  dit  plus  loin  :  «  A  quoi  sert 
la  douceur  de  la  voix  sans  la  douceur  du  cœur?  Vous 
pliez  votre  voix,  faites  aussi  plier  votre  volonté.  Vous 
conservez  l'accord  dans  les  voix,  conservez  l'accord 
dans  les  mœurs,  afin  d'être  en  union  avec  le  prochain 
par  l'exemple,  avec  le  Seigneur,  par  la  volonté,  avec 
votre  maître  par  l'obéissance.  »  Ces  trois  espèces  de 
musique  ont  du  rapport  avec  les  trois  parties  princi- 
pales qui  composent  l'office  de  l'Eglise,  comme  il  est 
dit  dans  le  Mi  traie  (chapitre  de  l'office),  savoir  :  les 
psaumes,  le  chant  et  les  leçons.  La  première  espèce  de 
musique  est  celle  qui  s'obtient  par  le  pincement  des 
doigts,  comme  dans  le  psallérion  et  autres  instruments 
semblables;  ce  qui  se  rapporte  à  la  psalmodie.  «  Louez 
le  Seigneur  avec  le  psaltérion  et  la  harpe,  dit  le 
psaume  cl.  »  La  seconde  est  celle  qui  s'obtient  parle 
chant  avec  la  voix,  et  ceci  se  rapporte  aux  leçons  : 
«  Célébrez  la  gloire  du  Seigneur,  dit  David  (Ps.  xxxu), 
par  un  concert  de  voix.  »  La  troisième  s'obtient  par 
le  souffle,  comme  dans  la  trompette,  ce  qui  se  rap- 
porte au  chant  :  «  Louez  le  Seigneur  au  son  de  la 
trompette  »  (Ps.  cl). 

Le  temple  ou  église  est  consacré  pour  cinq  rai- 
sons :  I.  Pour  en  expulser  le  diable  et  sa  puissance. 
Saint  (irégoire  raconte,  dans  son  Dialogue*,  qu'une 

*  Liv.  III,  c.  xxx. 


LA    DÉDICACE    DE    L  KCiLFSE  477 

église  des  Ariens  rendue  aux  fidèles,  avant  été  consa- 
crée,  on  y  porta  les  reliques  de  saint  Sébastien  et  de 
sainte  Agathe;  alors,  le  peuple  rassemblé  senlit  tout 
à  coup  courir  çà  et  là,  entre  les  jambes,  un  pore  qui 
s'enfuit  par  la  porte  et  qu'on  ne  revit  plus.  Tout  le 
inonde  en  fut  rempli  d'admiration.  Le  Seigneur  mon- 
tra par  là  évidemment  la  sortie  de  l'esprit  immonde 
qui  habitait  ce  temple.  Or,  la  nuit  suivante,  il  se  fit 
un  grand  vacarme  sur  les  toits  de  la  même  église, 
comme  si  quelqu'un  y  courait  de  tous  cAtés.  La  se- 
conde nuit,  le  bruit  augmenta,  et  la  troisième,  le  fracas 
fut  si  fort,  qu'on  crut  l'église  renversée  de  fond  en 
comble.  Mais  aussitôt  tout  s'apaisa,  et  l'antique  en- 
nemi cessa  ses  désordres.  Or,  toute  cette  agitation 
prouva  que  le  démon  sortait  forcément  d'un  lieu  qu'il 
avait  conservé  longtemps  en  son  pouvoir.  (Saint  Gré- 
goire.) IL  II  est  consacré  pour  le  salut  de  ceux  aux- 
quels il  sert  de  refuge.  Delà,  le  privilège  accordé  par 
les  princes  à  certaines  églises,  après  leur  consécra- 
tion, de  sauvegarder  ceux  qui   s'y   réfugient.  De  là 
encore,  cette  loi  portée  dans  le  droit  canon  :  «  L'Eglise 
protège  ceux  qui  sont  coupables  d'avoir  versé  le  sang, 
afin  qu'ils  ne  perdent  ni  la  vie,  ni  les  membres.  »  O 
fut  en  vertu  de  ce  privilège  que  Joas  s'enfuit  dans  le 
tabernacle  du  Seigneur,   et  prit  la  corne  de  l'autel. 
(Rois,  III,  ii.)  III.  Il  est  consacré,  afin  «pie  nos  prières 
y  soient  exaucées:  ce  qui  est  indiqué  au  IIIe  Livre  des 
Rois,  c.  vin,  quand  Salomon   dit,  après  la  dédicace 
du  temple  :  «  Quiconque  vous  adressera  des  prières 
en  ce  lieu,  exaucez-le  du  lieu  de  votre  demeure  dans 
le  ciel,  et  l'ayant  exaucé,  faites-lui  miséricorde.  »  Or, 


478  LA    LÉGENDE    DOREE      ' 

nous  prions,  dans  les  églises,  la  face  tournée  vers 
l'orient,  ce  qui  s'observe  pour  trois  raisons,  d'après 
le  Damascène,   (I.  IV,  c.  v)  :    4°   pour  montrer  que 
nous  cherchons  notre  patrie  ;  2°  pour  regarder  du 
côté  de  Jésus-Christ  crucifié  ;  3°  pour  montrer  que 
nous  attendons  la  venue  du  Souverain  Juge.  Voici  ses 
paroles  :  «  Dieu  plaça  le  paradis  dans  Eden,  du  côté 
de  l'Orient,  d'où  il  fit  sortir  l'homme  pour  l'en  exiler, 
et  il  le  fit  habiter  devant  le  paradis,  du  côté  de  l'Occi- 
dent. Occupés  à  rechercher  notre  patrie  et  à  regarder 
vers  elle,  nous  adorons  Dieu  du  côté  de  l'Orient.  »  Il 
y  a  plus  :  c'est  que  Notre-Seigneur,  sur  la  croix,  re- 
gardait l'Occident,  et  nous  adorons  en  cette  posture 
pour  le  regarder.  Quand  il  monta  au  ciel,  il  fut  em- 
porté en  l'air  vers  l'Orient  ;  les  apôtres  l'adorèrent, 
tournés  aussi  de  ce  côté,  et  il  viendra  de  la  même  ma- 
nière qu'ils  l'ont  vu  allant  au  ciel.  C'est  donc  pour 
montrer  que  nous  l'attendons,  si  nous  l'adorons  tour- 
nés vers  l'Orient.  »  (Saint  Jean  Damascène.)    IV.  Le 
temple  est  consacré  pour  y  rendre  à  Dieu  des  actions 
de  louange,  ce  qui  se  fait  par  les  sept  heures  cano- 
niales, qui  sont  :  Matines,  Prime,  Tierce,  Sexte,  None, 
Vêpres  et  Complies.  Or,  bien  que  Dieu  doive  être  loué 
à  chaque  heure  du  jour,  cependant,  comme  notre  in- 
firmité ne  nous  le  permet  pas,  il  a  été  réglé  que  nous 
devions  louer  spécialement  Dieu  à  ces  heures,  parce 
qu'elles  sont  privilégiées  plutôt  que  les  autres,  et  à 
plus    d'un  titre.   Car,   c'est  à  minuit,  heure  des  ma- 
tines, que  J.-C.   est  né,   fut  pris  et  moqué   par  les 
juifs. 

C'est  encore  à  cette  heure  qu'il  a  dépouillé  l'enfer.  Le 


LA    DÉDICACE    DE    L  ECLISE  4711 

Milrule  dit*,  dans  un  sens  large,  que  ce  fut  à  minuit 
qu'il  a  dépouillé  l'enfer,  car  il  est  ressuscité  le  matin, 
avant  le  jour;  ce  fut  à  cette  première  heure  qu'il  a 
fait  son  apparition.  De  là  ces  paroles  de  saint  Jérôme  : 
«  Je  pense  que  c'est  une  tradition  des  apôtres  de  ne 
pas  laisser  sortir,  avant  le  milieu  de  la  nuit,  le  peuple 
qui  attend  la  venue  de  J.-C.  la  veille  de  IMques,  et 
quand  cette  heure  est  arrivée,  on  peut  en  toute  sécu- 
rité célébrer  ce  jour  de  fête.  »  Dans  celte  heure  donc, 
nous  chantons  les  louanges  de  Dieu,  pour  lui  rendre 
grâce  de  sa  naissance,  de  sa   capture  et   de  la  déli- 
vrance des  patriarches,  et  pour  attendre  sa  venue  avec 
empressement.  On  ajoute  les  laudes  aux  matines,  car 
ce  fut  le  matin  qu'il  submergea  les  Egyptiens  dans  la 
mer,  qu'il  créa  le  monde  et  qu'il  ressuscita.  En  cette 
heure  donc,  nous  offrons  des  louanges  à  Dieu,  afin 
de  n'être  point  engloutis  avec  les  Egyptiens  dans  la 
mer  de  ce  monde,  afin  de  le  remercier  de  notre  créa- 
tion et  de  sa  résurrection.  A  l'heure  de  prime,  princi- 
palement, J.-C.  allait  au  temple,  et  le  peuple  l'y  sui- 
vait de  grand   matin,    comme  il   est  dit  dans  saint 
Luc(xxi),il  fut  présenté  à  Pilale;  à  cette  heure  encore, 
il  apparut  ressuscité  aux  saintes  femmes,  (lest  la  pre- 
mière heure  du  jour.   Si    donc    nous  adressons  des 
louanges  à  Dieu  en  celte  heure,  c'est  pour  imiter  le 
Christ  et  pour  le  remercier  de  sa  résurrection  et  de 
son   apparition,  puis  pour  offrir  à  Dieu,  comme  au 
principe  de  toutes  choses,  les  prémices  de  la  journée. 
A   l'heure  de  tierce,  J.-C.  fut  crucifié  par  les  langues 

*  Liv.  IV,  c.  i. 


480  LA    LÉGENDE    DOREE 

des  juifs,  flagellé  à  la  colonne  par  les  ordres  de  Pilate. 
Il  est  dit  dans  les  histoires  que  cette  colonne,  à   la- 
quelle le  Sauveur  fut  attaché,  porte  encore  des  restes 
de  son  sang;  ce  fut  aussi  à  celte  heure  que  TEspril- 
Saint  fut  envové.  A  sexte,  il   fut  attaché  à  la  croix 
avec  des  clous  ;  les  ténèbres  se  répandirent  par  toute 
la  terre,  afin  que  le  soleil  en  deuil  se  couvrît  de  vête- 
ments noirs  à  la  mort  de  son  maître,  et  afin  qu'il  ne 
fournît  pas  sa  lumière  à  ceux  qui  avaient  crucifié  le 
Seigneur.  A  cette  heure  encore  du  jour  de  l'Ascension, 
il  se  mit  à  table  avec  ses  disciples.  A  l'heure  de  none, 
J.-C.  rendit  l'esprit;   un   soldat  ouvrit  son  côté;  le 
collège  des  apôtres  avait  coutume  de  se  réunir  pour 
la  prière,  et  J.-C.  monta  au  ciel.  C'est  en  raison  de 
ces  privilèges,  que  nous  louons  Dieu  à  ces  différentes 
heures.    A  vêpres,  J.-C,  dans  la  Cène,    institua   le 
sacrement  de  son  corps  et  de  son  sang  ;  il   lava   les 
pieds  de  ses  disciples  ;  il  fut  descendu  de  la  croix  et 
placé  dans  le  sépulcre  ;  il  se  manifesta  à  ses  disciples 
sous  l'habit  d'un  pèlerin,  et  c'est  pour  tous  ces  mys- 
tères que,  dans  cette  heure,  l'Eglise  rend  des  actions  ^ 
de  grâce  à  J.-C.  A  complies,  Notre-Seigneur  sua  de&E 
gouttes  de  sang,  une  garde  fut  placée  à  son  tombeaurj 
et  il  y  reposa  ;  en  ressuscitant,  il  annonça  la  paix  au**£i 
disciples,  et  pour  cela,  nous  rendons  grâces  à  Dieu    m 
Saint  Bernard  nous  dit  de  quelle  manière  nous  devonr  m 
nous  acquitter  de  ces  louanges  :  «  Mes  frères,  en  in 
molanl    l'hostie    de    louange,  joignons    le    sens   au 
paroles,  l'affection  aux  sens,  la  joie  à  l'affection,  1 
gravité  à  la  joie  ;  à  la  gravité,  l'humilité  ;  à  l'humilittrv 
la  liberté.  »  V.  Le  temple  est  consacré,  afin  qu'on  y 


LA    DÉDICACE    DE    L'ÉGLISE  481 

administre  les  sacrements  de  l'Eglise.  Alors  il  devient 
comme  la  maison  de  Dieu,  où  sont  conservés  et  admi- 
nistrés les  sacrements.  On  les  donne  et  on  les  admi- 
nistre à  ceux  qui  entrent,  comme  le  Baptême  ;  à  ceux 
qui  sortent,  comme  l'Extrême-Onction  ;  à  ceux  qui 
demeurent  :  parmi  ces  derniers,  les  uns  les  adminis- 
trent, et  on  leur  confère  l'Ordre  ;  les  autres  combat- 
tent et,  s'ils  succombent,  on  leur  accorde  la  Pénitence  ; 
s'ils  se  soutiennent,  on  ajoute  l'audace  de  l'Ame  à  leur 
force,  dans  la  Confirmation  ;  avec  l'Eucharistie,  on 
leur  donne  la  nourriture  qui  les  soutiendra  ;  enfin,  on 
les  préserve  des  obstacles  contre  lesquels  ils  pour- 
raient se  briser,  en  les  unissant  par  le  Mariage.  — 
II.  11  reste  à  voir  la  forme  de  la  consécration  :  1°  par 
rapport  à  l'autel,  2°  par  rapport  à  l'Eglise. 

Plusieurs  choses  tendent  au  même  but  dans  la  con- 
sécration de  l'autel.  1°  D'abord  on  fait  quatre  croix 
avec  de  l'eau  bénite  aux  quatre  coins  de  l'autel  ;  2°  on 
en  fait  sept  fois  le  tour  ;  3°  on  l'asperge  sept  fois  d'eau 
bénite  avec  de  l'hysope;  4°  on  brûle  dessus  de  l'en- 
cens; o0  on  l'oint  avec  le  saint  Chrême;  (i°  on  le 
couvre  avec  des  nappes  propres.  Tout  ceci  représente 
les  vertus  que  doivent  posséder  ceux  qui  approchent 
de  l'autel  :  i°car  ils  doivent  avoir  les  quatre  sortes  de 
charité  qui  ont  été  acquises  par  la  croix,  savoir  : 
l'amour  de  Dieu,  de  soi-même,  des  amis  et  des  enne- 
mis. Cela  est  signifié  par  les  quatre  croix  faites  aux 
quatre  coins  de  l'autel.  C'est  à  ce  propos  qu'il  est  dit 
dans  la  Genèse  (xxm)  :  «  Vous  vous  étendrez  à  l'orient 
et  à  l'occident,  au  septentrion  et  au  midi.  »  Ces  quatre 
croix  peuvent  encore  signifier  le  salut  des  quatre  par- 
ut, ai 


482  LA    LÉGENDE    DOREE 

tiesdu  inonde  opéré  par  J.-C.,  elles  montrent  encore 
que  nous  devons  porter  la  croix  du  Seigneur  de  quatre 
manières,  savoir  :  dans  le  cœur  par  la  méditation,  dans 
la  bouche  par   la    confession,    dans  le  corps  par  la 
mortification,  et  sur  la  figure  en  y  imprimant  souvent 
ce  signe.  2°  Us  doivent  avoir  le  soin  et  la  vigilance;  ce 
qui  est  signifié  par  les  sept  circuits.  Aussi  chante-t-on 
alors  :  Invenerunt  me  vigiles,  etc.;   car  ils  doivent 
veiller  avec  soin  sur  leur  troupeau.  C'est  ce  qui  fait 
mettre  par  Gilbert  au  rang  des  choses  ridicules,  la  né- 
gligence du  prélat,   quand  il  dit  :  «  Quel  est  le  plus 
ridicule  ou  le  plus  dangereux,  d'une  sentinelle  aveugle, 
d'un  courrier  boiteux,  d'un  prélat  négligent,  d'un  doc- 
teur ignare,  ou  d'un  héraut  muet?  »  Les  sept  circuits 
autour  de  l'autel  peuvent  encore  signifier  les  sept  mé- 
ditations et  considérations  sur  les  sept  degrés   d'hu- 
milité en  J.-C,  sur  lesquels  nous  devons  faire  souvent 
rouler  nos  entretiens.    Le  1er  c'est  qu'étant  riche,  il 
s'est  fait  pauvre;  le  2e  qu'il  fut  mis  dans  une  crèche; 
le  3*  qu'il  fut  soumis  à  ses  parents  ;  le  4*  qu'il  courba 
la  tète  sous  la  main  d'un  esclave;  le  o*  qu'il  supporta 
un  disciple  voleur  et  traître;  le  fi°  qu'il  fut  doux  jus- 
qu'à se  taire  devant  un  juge  inique;  le  7*  qu'il  daigna 
prier  pour  ceux  qui  le  crucifiaient.  Ou  bien  encore  ces 
sept  tours    rappellent  les   sept  chemins  de  J.-C   Le 
premier  du  ciel  dans  le  sein  de  sa  mère,  le  second  de 
ce  sein  à  la  crèche,  le  troisième  de  la   crèche  dans  le 
monde,  le  quatrième  du  monde  au  gibet,  le  cinquièmes 
du  gibet  au  tombeau,    le  sixième   du   tombeau    au.>a 
limbes,  le  septième  des  limbes  en  remontant  dans  I 
ciel.  3°  Ils  doivent  avoir  souvenance  de  la  passion  d 


LA    DÉDICACE    DE    L  ÉGLISE  483 

Seigneur;  ce  qui  est  signifié  par  l'aspersion  de  l'eau. 
Les  sept  fois  qu'on  asperge  avec  l'eau,  sont  les  sept 
fois  que  J.-C.    versa  son  sang  :  1°  à  la  circoncision, 
2°  dans  l'oraison  au   jardin,  3°  dans  la  flagellation, 
4°  dans  le  couronnement  d'épines,  5°  par  ses  mains 
percées,  G0  par  ses    pieds  attachés,  7°   par  son  côté 
ouvert.  Or,  ce  sang  fut  versé  avec  l'hysopcde  l'humi- 
lité et  de  l'inestimable  charité  :  car  l'hysope  est  une 
plante  humble  et  chaude.  On  peut  encore  dire  de  ces 
sept  aspersions  qu'elles   signifient  les  sept  dons  du 
Saint-Esprit  dans  le  baptême.  4°  Ils  doivent  faire  leurs 
prières  avec  ferveur  et  dévotion,  ce  qui  est  indiqué  par 
l'encens  qu'on  brûle.  L'encens  en  effet  a   la  propriété 
de  s'élever  en  une  fumée  légère;  de  consolider  par  sa 
nature,  de  resserrer  par  sa  viscosité,  de  fortifier  par 
son  arôme.  De  même  l'oraison  monte  au  souvenir  de 
Dieu;  consolide  l'âme  quant  à  la  faute  passée  en  de- 
mandant le  pardon;  resserre  quant  à  la  faute  à  venir 
en  sollicitant  la  précaution;   elle  fortifie  quant  à  la 
faute  actuelle  en  demandant  un  appui.  On  peut  encore 
dire  qu'une  dévote  oraison  est  représentée  par  l'en- 
cens. Elle  monte  vers  Dieu  :  «  L'oraison  de  celui  qui 
s'humilie  (ce  sont  les  paroles  de  l'Ecclésiastique,  xxxv) 
pénètre  les  nuages.  »   Elle  est  d'une  bonne  odeur  à 
Dieu  :  «  Les  vieillards  (de  l'Apocalypse  v)  avaient  cha- 
cun des  harpes  et  des  coupes  d'or  pleines  de  parfums, 
qui  sont  les  prières  des  Saints.  »  Elle  doit  partir  d'un 
cœur  enflammé.  On   donna  à  l'ange  de   l'Apocalypse 
(vin)   une  quantité  de  parfums,    afin  qu'il    offrit   les 
prières  de  tous  les  saints.  Il  prit  ensuite  l'encensoir  et 
l'ayant  rempli  du  feu  de  l'autel,  il  le  jeta  sur  la  terre. 


484  LA    LÉGENDE    DOREE 

5°  Ils  doivent  posséder  la  pureté  de  la  conscience  et 
le  parfum  de  la  bonne  réputation  ;  ce  qui  est  signifié 
par  le  saint  Chrême  composé  d'huile  et  de  baume.  Ils 
doiveut  avoir  une  conscience  pure,  afin  de  pouvoir 
dire  avec  l'apôtre  (II,  Gorinth.,  i)  :  «  Nous  avons  cette 
gloire  que  notre  conscience  nous  rend  témoignage  »  : 
une  bonne  réputation  :  «  Il  faut,  dit  saint  Paul  (I,  Ti- 
moth.,  ni),  qu'il  ait  bon  témoignage  de  ceux  qui  sont 
hors  de  l'Eglise.  »  «  Les  clercs,  ajoute  saint  Chrysos- 
tome,  ne  doivent  avoir  aucune  tache,  ni  dans  leur 
parole,  ni  dans  leur  pensée,  ni  dans  leurs  actions,  ni 
dans  l'opinion,  parce  qu'ils  sont  la  beauté  et  la  fore 
de  l'Eglise  :  et  s'ils  étaient  mauvais,  ils  la  souilleraien 
tout  entière.  »  6°  Us  doivent  avoir  la  pureté  des 
bonnes  œuvres;  ce  qu'indiquent  les  parures  blanche! 
et  nettes  dont  on  couvre  l'autel.  On  fait  usage  des  vê 
tements  pour  se  couvrir,  pour  se  tenir  chaudement 
pour  s'orner.  De  même  les  bonnes  œuvres  cachent  1^  Ai 
nudité  de  l'âme.  «  Je  vous  conseille,  est-il  dit  dan  ^  ~is 
l'Apocalypse  (m),  à  l'ange  de  Laodicée,  d'acheter  de^E£«s 
vêtements  blancs  pour  vous  habiller  et  pour  cach<_-»cr 
votre  nudité  honteuse.  »  Us  ornent  l'âme  d'honnête^  ^lè 
(Rom.,  xm).  <(  Revêtons-nous  des  armes  de  la  li^r-  u- 
mière.  »  Ils  tiennent  chauds  et  enflamment  de  chari  ^Sté 
(Job,  xxxvn).  «  Est-ce  que  vos  vêtements  ne  sonlp~       -as 

chauds?  etc.   »  Ce  serait  peu  pour  celui  qui  monter "  à 

l'autel  d'avoir  une  haute  dignité  et  une  vie  iiifiii=JSFc. 
«  C'est  chose  monstrueuse,  dit  saint  Bernard,  qu'us-  ne 
place  élevée  et  une  vie  bfisse,  un  grade  supérieur  et 
une  position  intime,  un  visage  grave  et  des  actions 
légères,    une    éloquence    abondante,    et    des     friiîfo 


»iù 


LA    DÉDICACE    DE    L'ÉGLISE  483 

nuls,  une  grande  autorité,  et  un  esprit  volage.  » 
II.  Il  faut  voir  maintenant  de  quelle  manière  l'église 
est  consacrée  :  or,  plusieurs  choses  tendent  à  ce  but. 
En  effet  l'évêque  fait  trois  fois  le  tour  de  l'église,  et  à 
chaque  fois  qu'il  passe  devant  la  porte,  il  la  frappe  de 
son  bâton  pastoral  en  disant  :  «  Levez  vos  portes,  ô 
princes  (Ps.  xxm)  » .  A  l'intérieur  et  à  l'extérieur,  l'église 
est  arrosée  d'eau  bénite.  Sur  le  pavé  on  fait  une  croix 
avec  de  la  cendre  et  du  sable  ;  on  y  écrit  l'alphabet 
gprec  et  le  latin  en  travers,  depuis  l'angle  du  côté  de 
Porient  jusqu'à  l'angle  du  côté  de  l'occident.  Sur  les 
murailles  on  peint  des  croix  au-devant  desquelles  on 
place  des  (lambeaux  et  on  les  oint  de  saint  Chrême. 
I.  Ce  triple  tour  représente  le  triple  circuit  qu'a  fait 
le  Christ  pour  la  sanctification  de  cette  église.  Le  pre- 
mier, ce  fut  quand  il  vint  du  ciel  dans  le  monde  ;  le 
second,  quand  du  monde  il  descendit  aux  limbes;  le 
troisième  quand  revenant  des  limbes  et  ressuscitant, 
il  monta  au  ciel.  Ces  trois  tours  peuvent  encore  mon- 
trer que  cette  église  est  consacrée  en  l'honneur  de  la 
Trinité  :  ou  bien  aussi  ces  trois  états  différents  des 
membres  de  l'Église  qui  doivent  être  sauvés,  savoir  les 
vierges,  les  continents  et  les  personnes  mariées.  Ce 
qui  est  désigné  par  la  disposition  de  l'église  matérielle, 
ainsi  que  le  montre  Richard  de  Saint- Victor.  «  Le 
sanctuaire,  c'est  le  chœur  des  vierges  ;  le  chœur,  l'ordre 
des  continents;  et  la  nef,  les  mariés.  Le  sanctuaire  est 
plus  étroit  que  le  chœur,  et  le  chœur  que  la  nef,  parce 
qu'il  y  a  moins  de  vierges  que  de  continents,  et  moins 
de  continents  que  de  mariés.  Le  sanctuaire  est  plus 
saint  que  le  chœur,  et  le  chœur  que  la  nef,  parce  que 
m.  3f 


48fi  LA    LÉGENDE    DOREE 

Tordre  des  vierges  est  plus  digne  que  celui  des  conti- 
nents, et  celui  des  continents  plus  que  celui  des  ma- 
riés (Richard).  »  II.  Les  trois  coups  frappés  à  la  porte 
signifient  le  triple  droit  que  possède  J.-C.  sur  l'église 
pour  qu'on  la  lui  ouvre.  Elle  lui  appartient  par  créa- 
tion, par  rédemption  et  par  promesse  de  glorification. 
Saint  Anselme  s'exprime  ainsi  au  sujet  de  ce  triple 
droit  :  «  Certainement,  Seigneur,  puisque  vous  m'avez 
créé,  je  me  dois  tout  entier  à  votre  amour;  puisque 
vous  m'avez  racheté,  je  me  dois  tout  entier  à  votre 
amour;  puisque  vous  m'avez  tant  promis,  je  me  dois 
tout  entier;  H  va  plus,  c'est  que  je  dois  à  votre  amour 
plus  que  moi-même,  d'autant  que  vous  êtes  plus  grand 
que  moi  pour  qui  vous  vous  êtes  donné  vous-même  et 
à  qui  vous  avez  promis  de  vous  donner  vous-même.  » 
Cette  triple  proclamation  :  «  Ouvrez  vos  portes,  ô 
princes  »,  signifie  sa  triple  puissance,  dans  le  ciel,  dans 
le  monde  et  dans  l'enfer.  Trois  fois  à  l'intérieur  et  à 
l'extérieur,  elle  est  aspergée  d'eau  bénite  pour  trois 
motifs.  \°  Pour  chasser  les  démons  ;  c'est  la  propriété 
particulière  de  l'eau  bénite,  et  dans  l'exorcisme  de  cet 
élément,  il  est  dit  :  «  Afin  que,  par  cet  exorcisme,  tu 
puisses  servir  à  chasser  et  à  dissiper  toutes  les  forces 
de  l'ennemi,  et  à  l'exterminer  lui-même  avec  ses  anges 
apostats.  »  Or,  cette  eau  bénite  se  compose  de  quatre 
substances  :  d'eau,  de  vin,  de  sel  et  de  cendre,  parce 
qu'il  y  a  principalement  quatre  choses  qui  chassent 
l'ennemi,  savoir  :  les  larmes  représentées  par  l'eau, 
la  joie  spirituelle  par  le  vin,  la  discrétion  par  le  sel, 
et  l'humiliation  profonde  parla  cendre.  2°  Pour  l'expia- 
tion de  l'éçlise  elle-même.  Toutes  ces  substances  ter- 


LA    DKDÎCACE    I)K    L  EGLISE  487 

restres  ont  été  corrompues  et  viciées  à  cause  du  pé- 
ché, c'est  pour  cela  que  ce  lieu  est  aspergé  d'eau  bénite, 
pour  qu'il  soit  délivré,  purgé  et  expié  de  toute  saleté 
et  impureté.  De  là  vient  encore  que  dans  l'ancienne 
loi,  presque  tout  était  purifié  par  le  moyen  de  l'eau. 
3°  Pour  écarter  toutes  les  malédictions.  La  terre  avec 
ses  fruits  a  recula  malédiction  dès  le  principe,  parce 
que  la  déception  arriva  par  son  fruit;  mais  l'eau  ne 
fut  sujette  à  aucune  malédiction.  Aussi  voit-on  que 
N.-S.  a  mangé  du  poisson,  mais  on  ne  dit  nulle  part 
expressément  qu'il  ait  mangé  de  la  viande,  si  ce  n'est 
peut-être  de  l'agneau  pascal  pour  obéir  à  la  loi,  afin 
de  donner  l'exemple  de  s'abstenir  quelquefois  des 
choses  licites  et  d'en  user  en  d'autres  fois.  Donc  pour 
écarter  toute  malédiction  et  pour  appeler  toute  sorte 
île  bénédiction,  l'église  est  aspergée  d'eau  bénite.  IV. 
On  écrit  sur  le  pavé  l'alphabet,  qui  représente  l'union 
des  deux  peuples,  du  juif  et  du  gentil,  ou  bien  le  (exte 
des  deux  Testaments,  ou  bien  les  articles  de  notre  foi. 
Cet  alphabet  composé  des  lettres  latines  et  des  grec- 
ques formées  sur  la  croix  représente  1°  l'union  dans 
la  foi  du  gentil  et  du  juif,  opérée  par  la  croix  de  •!.-(!. 
Cette  croix  est  faite  en  travers  de  l'angle  oriental  jus- 
qu'à l'occidental,  pour  signifier  (pie  celui  qui  d'abord 
était  à  droite  a  passé  à  gauche,  et  que  celui  qui  était 
à  la  tête  est  venu  à  la  queue  et  réciproquement.  2"  Il 
représente  le  texte  des  deux  Testaments  qui  reçurent 
leur  accomplissement  par  la  croix  de  J.-C  Ainsi  il  a 
dit  en  mourant  :  «  Tout  est  consommé.  »  Ensuite  la 
croix  est  faite  en  travers,  parce  qu'un  Testament  est 
contenu  dans  l'autre,  parce  qu'une    roue  était  dans 


\ 


488  LA    LÉGENDE    DOREE 

une  roue.  3°  Il  représente  les  articles  de  notre  foi, 
parce  que  le  pavé  de  l'église  est  le  fondement  de  no- 
tre foi,  et  que  les  caractères  qui  y  sont  tracés  sont  les 
articles  de  foi  enseignés  dans  l'église  aux  gens  gros- 
siers et  aux  néophytes  de  l'un  et  de  l'autre  peuple, 
qui  doivent  se  regarder  comme  cendre  et  poussière, 
selon  cette  parole  d'Abraham  dans  la  Genèse  (xvm)  : 
«  Je  parlerai  à  mon  Seigneur,  quand  je  ne  suis  que 
cendre  et  poussière.  »  V.  On  peint  des  croix  dans  l'é- 
glise, pour  trois  raisons  :  i°  Pour  la  terreur  des  dé- 
mons, c'est-à-dire  afin  que  les  démons  qui  en  ont  été 
expulsés  soient  effrayés  à  la  vue  du  signe  de  la  croix 
et  n'aient  plus  la  présomption  d'y  rentrer.  Les  diables 
en  effet  craignent  beaucoup  le  signe  de  la  croix.  Ce 
qui  fait  dire  à  saint  Chrysostome  :  «  Partout  où  les  dé- 
mons voient  le  signe  du  Seigneur,  ils  fuient  et  redou- 
tent ce  bâton  dont  les  coups  leur  ont  fait  tant  de 
plaies.  »  2°  Comme  marque  de  triomphe  ;  car  les  croix 
sont  les  étendards  de  J.-C.  et  les  insignes  de  son 
triomphe.  Donc  c'est  pour  montrer  que  ce  lieu  est  _j 
sous  la  domination  du  Seigneur  qu'on  y  peint  des^a 
croix.  En  effet  un  usage  observé  par  la  majesté  impé — -- 
riale  quand  une  cité  lui  est  livrée,  c'est  qu'on  y  arbora- 
le  drapeau  impérial.  C'est  une  figure  de  ce  passage  d^  J 
la  Genèse  (xxvm)  que  Jacob  érigea  la  pierre,  qu'f 
avait  mise  sous  sa  tête,  comme  un  monument,  c'est-à 
dire,  comme  un  monument  public,  digne  demémoin 
et  triomphal.  3°  Pour  représenter  les  apôtres.  Carc< 
douze  lumières  placées  devant  les  croix  signifient  h 
douze  apôtres  qui,  par  la  foi  du  crucifié,  ont  éclaiw* 
l'univers.  Ces  croix  sont  illuminées  et  ointes  du  sai/i/ 


LA    DEDICACE    DE    L  ÉGLISE  489 

Chrême,  parce  que  les  apôtres  aussi,  par  la  foi  de  la 
passion  de  J.-C,  ont  illuminé  l'univers  en  l'instrui- 
sant, ils  Font  enflammé  d'amour  ;  et  ils  l'ont  oint  pour 
purifier  sa  conscience,  ce  qui  est  indiqué  par  l'huile, 
et  pour  lui  donner  l'odeur  d'une  bonne  vie,  ce  qui  est 
indiqué  par  le  baume. 

III.  Par  qui  le  temple  est-il  profané?  Nous  lisons 
que  la  maison  de  Dieu  fut  profanée  par  trois  person- 
nes, par  Jéroboam,  par  Nabuzardam  et  par  Antiochus. 
On  lit  en  effet,  au  IIIe  livre  des  Rois  (xii),  que  Jéro- 
boam fit  deux  veaux  qu'il  plaça  l'un  à  Dan,  et  l'autre 
à  Béthel  qui  veut  dire,  maison  de  Dieu.  Or,  il  le  fit 
par  avarice,  afin  que  le  royaume  ne  revînt  pas  à  Ro- 
boam.  On  veut  dire  par  là  que  l'avarice  des  clercs 
souille  singulièrement  l'Eglise  de  Dieu  ;  car  elle  règne 
trop  chez  eux.  Jérémie  a  dit  (iv)  :  «  Du  plus  petit  au 
plus  grand,  tous  suivent  l'avarice.  »  Saint  Bernard  dit 
aussi  :  «  Montrez-moi  un  prélat  qui  ne  soit  pas  plutôt 
occupé  à  vider  là  bourse  de  ses  sujets,  qu'à  extirper 
les  vices?  »  Les  petits  veaux,  ce  sont  les  tout  petits  ne- 
veux qu'ils  mettent  dans  Béthel,  c'est-à-dire  dans  la 
maison  de  Dieu.  L'Eglise  est  aussi  profanée  par  Jé- 
roboam, quand  elle  est  bâtie  par  l'avarice  des  usuriers 
et  des  ravisseurs.  On  lit,  à  ce  propos,  qu'un  usurier 
ayant  fait  construire  une  église  du  fruit  de  ses  rapines 
et  de  ses  usures,  invita  l'évéque  avec  beaucoup  d'ins- 
tances à  la  dédier.  Celui-ci  faisait  l'office  de  la  consé- 
cration avec  son  clergé,  quand  il  vit,  derrière  l'autel, 
le  diable  assis  sur  le  trône  en  habit  épiscopal  :  «  Pour- 
quoi, dit-il  au  prélat,  consacres-tu  mon  église  ?  cesse 
au  plus  vite,  car  la  juridiction  m'appartient  ici,  puis- 


490  LA    LÉGENDE    DOREE 

qu'elle  a  été  bâtie  avec  des  usures  et  des  rapines.  » 
Alors  l'évêque  effrayé  s'enfuit  dehors  avec  les  clercs, 
et  aussitôt  le  diable  fit  crouler  cette  église  avec  un 
grand  fracas.  Au  IV*  livre  des  liois  (xxv),  on  lit  que 
Xabuzardam  brûla  la  maison  de  Dieu.  Xabuzardam, 
qui  était  le  premier  des  cuisiniers  de  Nabuchodono- 
sor,  représente  ceux  qui  sont  adonnés  à  la  gourman- 
dise et  à  la  luxure  et  ont  fait  un  dieu  de  leur  ventre, 
selon  l'apotre.  Hugues  de  Saint-Victor  montre  dans 
son  Claustral  comment  le  ventre  est  appelé  dieu, 
quand  il  dit  :  «  On  a  coutume  de  construire  des  tem- 
ples aux  dieux,  de  leur  ériger  des  autels,  d'ordonner 
des  ministres  pour  les  desservir,  de  leur  immoler  des 
animaux,  et  de  brûler  de  l'encens  en  leur  honneur. 
Le  temple  du  dieu  ventre,  c'est  la  cuisine,  l'autel,  c'est 
la  table,  les  ministres  sont  les  cuisiniers,  les  animaux 
qu'on  immole,  les  viandes  cuites,  la  fumée  de  l'en- 
cens, c'est  l'odeur  des  sauces.  »  Le  roi  Antiochus,  qui 
fut  le  plus  orgueilleux  et  le  plus  ambitieux  des  hom- 
mes, pollua  et  profana  la  maison  de  Dieu,  comme  on 
le  voit  au  Ier  livre  des  Machabées,  i.  H  est  la  figure  de 
l'orgueil  et  de  l'ambition  qui  règne  dans  le  clergé,  plus 
désireux  de  commander  que  d'être  utile,  et  qui  souille 
singulièrement  l'Eglise  de  Dieu.  Saint  Bernard,  en 
parlant  de  cet  orgueil  et  de  cette  ambition,  s'exprime 
ainsi  :  «  Ils  s'avancent  chargés  d'honneurs  avec  les 
biens  de  Dieu,  sans  pourtant  porter  honneur  au  Sei- 
gneur. Aussi  leur  voyez-vous  l'éclat  des  femmes  per- 
dues, des  habits  d'histrions  et  un  appareil  de  roi  ;  de 
là  l'or  sur  les  freins,  les  selles  de  leurs  chevaux,  sur 
leurs  éperons,  et  ces  éperons  sont  plus  brillants  que  les 


LA    DÉDICACE    DE    L  ÉGLISE  4ÏH 

aulels.  »  Le  temple  fut  profané  par  trois  personnes, 
comme  il  fut  dédié  et  consacré  par  trois  personnes. 
Moïse  fut  le  premier  qui  fit  une  dédicace;  Salomon 
le  second  et  Judas  Machabée  le  troisième,  (le  qui 
semble  nous  indiquer  que  dans  la  dédicace  de  l'é- 
glise, nous  devons  avoir  l'humilité  de  Moïse,  la  sa- 
gesse et  le  discernement  de  Salomon,  et  le  soin  de  la 
défense  de  la  vraie  foi  de  Judas. 

II.  Il  reste  à  considérer  la  consécration  ou  la  dédi- 
cace du  temple  spirituel.  Ce  temple,  c'est  nous,  c'est- 
à-dire  rassemblée  de  tous  les  fidèles  qui  est  construite  : 
1°  de  pierres  vivantes.  Saint  Pierre  dit  dans  sa  In*  épî- 
tre  (h)  :  «  Nous  sommes  des  pierres  vivantes  qui  com- 
posent une  maison  spirituelle  »  ;  2°  de  pierres  polies  ; 
de  là  ces  paroles  de  l'hymne  de  la  Dédicace  :  «  Les 
coups  de  marteaux  ont  poli  ces  pierres  »  ;  3°  de  pierres 
carrées.  Les  quatre  côtés  de  la  pierre  spirituelle  sont: 
la  foi,  l'espérance,  la  charité  et  les  bonnes  œuvres, 
toutes  quatre  égales  entre  elles  :  car,  comme  le  dit 
saint  Grégoire,  autant  vous  croyez,  autant  vous  espé- 
rez; autant  vous  croyez  et  espérez,  autant  vous  aimez  ; 
autant  vous  croyez,  espérez  et  aimez,  autant  vous 
opérez.  »  Dans  ce  temple,  le  cœur  est  Tau  tel  sur  lequel 
nous  devons  présenter  trois  offrandes  :  1°  le  feu  d'un 
amour  sans  fin  ;  tel  qu'il  est  dit  au  Lévitique  (vi)  : 
«  Le  feu  de  l'amour  sera  perpétuel,  et  il  n'aura  jamais 
de  finsur  l'autel  »,  c'est-à-dire  l'autel  du  cœur.  2°  L'en- 
cens d'une  oraison  odoriférante  :  comme  au  Ior  livre 
des  Paralipomènes  (vi)  :  «  Aaron  et  ses  fils  offraient 
tout  ce  qui  se  brillait  sur  l'autel  des  holocaustes  et 
sur  l'autel  des  parfums.  »  3°  Le  sacrifice  de  la  justice 


492  LA    LEGENDE    DORÉE 

qui  consiste  dans  l'offrande  de  la  pénitence,  dans 
l'holocauste  d'un  amour  parfait  et  dans  le  veau  d'une 
chair  mortifiée.  C'est  le  sens  des  paroles  du  psaume  l: 
«  Alors  vous  recevrez  les  sacrifices  de  justice,  les 
offrandes  et  les  holocaustes  ;  alors  on  chargera  vos 
autels  de  petits  veaux.  »  Le  temple  spirituel,  qui  est 
nous-mêmes,  est  consacré  comme  le  temple  matériel, 
!•  Le  pontife  souverain,  J.-C,  trouvant  fermée  la  porte 
de  notre  cœur,  en  fait  trois  fois  le  tour,  en  rappelant 
à  son  souvenir  les  péchés  de  la  bouche,  du  cœur  et 
des  œuvres.  Isaïe  indique  ces  trois  tours  quand  il 
dit  (xxnr)  en  parlant  à  la  ville  de  Tyr  :  «  Prenez  le 
luth  »,  c'est  le  premier  tour:  «  tournez  autour  de  la 
ville  »,  c'est-à-dire  du  cœur,  c'est  le  second  :  «  cour- 
tisane mise  en  oubli  depuis  longtemps  »,  c'est  le  troi- 
sième. 2°  Il  frappe  trois  fois  à  la  porte  fermée  de  ce 
cœur,  afin  qu'on  lui  ouvre  :  ces  trois  coups  sont  les 
bienfaits,  les  conseils,  les  fléaux  et  ils  sont  signalés 
dans  le  livre  des  Proverbes  (i).  Quand  la  Sagesse  dit 
en  parlant  des  méchants  :  «  J'ai  étendu  ma  main,  et  il 
ne  s'est  trouvé  personne  qui  m'ait  regardée.  »  Voici 
les  bienfaits  accordés:  «  Vous  avez  méprisé  tous  mes 
conseils  »  ;  voici  les  conseils  suggérés  :  «  Vous  avez 
négligé  mes  réprimandes  »  ;  voici  les  fléaux  infligés. 
Ou  bien  il  frappe  trois  fois,  lorsqu'il  excite  l'intelli- 
gence à  connaître  le  péché;  l'affection  à  en  concevoir 
de  la  douleur,  et  la  volonté  à  le  détester  et  à  le  punir. 
3°  Ce  temple  spirituel  doit  être  arrosé  trois  fois  d'eau 
à  l'intérieur  et  à  l'extérieur.  Ce  sont  les  larmes  inté- 
rieures et  les  extérieures.  «  L'esprit  d'un  homme  saint, 
dit  saint  Grégoire,  est  accablé  de  douleur,  quand  il 


LA    DÉDICACE    DK    L  ÉGLISE  493 

considère  où  il  fut,  où  il  sera,  où  il  est  et  où  il  n'est 
pas.  Où  il  fui,  dans  le  péché  ;  où  il  sera,  au  jugement  ; 
où  il  est,  dans  la  misère;  où  il  n'est  pas,  dans  la  gloire.  » 
Quand  donc  il  répand  des  larmes  intérieures  ou  exté- 
rieures en  considérant  qu'il  a  vécu  dans  le  péché  et 
qu'il  en  rendra  compte  au  jugement,  ce  temple  est 
alors  arrosé  d'eau  une  première  fois.  Quand  il  est  ému 
jusqu'aux  larmes  en  raison  de  la  misère  dans  laquelle 
il  se  trouve,  il  est  arrosé  une  seconde  fois.  Quand  il 
verse  des  larmes  par  rapport  à  la  gloire  dont  il  est 
privé,  alors  il  répand  la  troisième  eau.  A  cette  eau  on 
mêle  le  vin,  le  sel  et  les  cendres,  parce  qu'avec  ces 
larmes  nous  devons  avoir  le  vin  de  la  joie  spirituelle, 
le  sel  d'un  mûr  discernement  et  les  cendres  d'une  pro- 
fonde humiliation.  Ou  bien  par  ce  vin  tempéré  d'eau, 
on  entend  l'humilité  de  J.-C,  quand  il  a  pris  une 
chair,  car  le  vin  mêlé  d'eau  c'est  le  Verbe  fait  homme. 
Par  le  sel,  on  entend  la  sainteté  de  sa  vie  qui  est  pour 
tous  l'assaisonnement  de  la  religion.  Par  la  cendre, 
on  entend  sa  passion.  Or,  nous  devons  par  ces  trois 
qualités  laver  notre  cœur:  1°  parle  bienfait  de  l'in- 
carnation qui  nous  invite  à  l'humilité  ;  2°  par  l'exemple 
de  sa  vie  qui  nous  enseigne  la  sainteté  et  3°  par  le 
souvenir  de  la  passion  qui  nous  pousse  à  l'amour. 
4°  Dans  ce  temple  du  cœur  est  écrit  un  alphabet  spi- 
rituel, c'est-à-dire  une  écriture  spirituelle,  qui  contient 
trois  parties  :  la  règle  de  nos  actions,  les  témoignages 
des  bienfaits  de  Dieu  et  l'accusation  de  nos  propres 
péchés.  Ces  trois  parties  sont  énumérées  par  saint  Paul 
aux  Romains  (ii):  «  Quand  les  gentils  qui  n'ont  pas 
la  loi  font  naturellement  les  chose*  que  la  loi  coin- 


494  LA    LÉGENDE    DOREE 

mande,  on  peut  dire  alors  que  n'ayant  point  de  loi 
extérieure,  ils  se  tiennent  à  eux-mêmes  lieu  de  loi  :  et 
ils  font  voir  que  ce  qui  est  prescrit  par  la  loi,  est  écrit 
dans  leur  cœur.  »  Voici  le  premier  témoignage  que 
leur  rend  leur  conscience.  Voici  le  second  :  «  et  par  la 
diversité  des  réflexions  et  des  pensées  qui  les  accusent.  » 
Et  voici  le  troisième  :  a  ou  qui  les  défendent.  »  5°  On 
doit  y  peindre  des  croix,  c'est-à-dire  adopter  les  austé- 
rités de  la  pénitence,  lesquelles  doivent  être  ointes  et 
éclairées  par  le  feu,  parce  que  non  seulement  elles 
doivent  être  supportées  avec  patience,  mais  encore  de 
bon  cœur,  ce  qui  est  marqué  par  l'onction,  et  avec  ar- 
deur, ce  qui  est  marqué  par  le  feu.  Saint  Bernard 
s'exprime  ainsi  à  ce  propos  :  «  Celui  qui  vit  dans  la 
crainte  porte  la  croix  de  J.-C.  en  patience;  celui  qui 
s'avance  dans  l'espérance,  la  porte  de  bon  cœur  ;  mais 
celui  qui  est  parfait  dans  la  charité,  l'embrasse  déjà 
avec  ardeur.  II  y  en  a  beaucoup  qui  voient  nos  croix, 
sans  voir  l'onction  qui  les  rend  moins  pesantes.  » 
Celui  qui  possédera  ces  qualités  en  soi-même  sera 
véritablement  un  temple  dédié  en  l'honneur  de  Dieu. 
Il  est  tout  à  fait  digne  que  J.-C.  habite  en  lui  par  sa 
grâce,  jusqu'à  ce  qu'enfin  il  mérite  d'habiter  en  lui 
par  la  gloire.  Qu'il  daigne  nous  l'accorder  celui  qui, 
étant  Dieu,  vit  et  règne  dans  tous  les  siècles  des  siè- 
cles. Ainsi  soit-il. 

ICI    FINIT  LA   LÉGENDE    DOUEE    OU    HISTOIRE    LOMBARDIQUE 

DE    JACQUES    DE    VORAGINE 
De  Tordre  des  frères  Prêcheurs,  évéque  de  Gènes. 


SUPPLÉMENT  A  LA  LjGENDE  DORÉE 


SAINT  JOSSE  * 

Saint  Josse,  fils  de  Judicaél,  roi  des  Bretons,  eut 
pour  frère  aîné  saint  Judarl,  qui  succéda  au  troue  de 
son  père.  Ces  deux  frères,  ou  plutôt  ces  deux  joyaux 
du  ciel,  furent  contemporains  de  Dagobert,  avec  le- 
quel Judicaél  fit  un  traité  de  paix  après  de  graves 
dissensions,  et  ce  roi  des  Francs  le  combla  de  grands 
avantages.  Rentré  en  Bretagne,  il  songea  à  abandon- 
ner le  royaume  de  la  terre,  afin  de  gagner  le  royaume 
du  ciel,  en  menant  la  vie  monastique.  Afin  de  pou- 
voir mettre  son  projet  à  exécution  et  de  jouir  du  bon- 
heur d'habiter  avec  les  moines,  il  fit  appeler  pardevant 
lui  son  frère  cadet  Josse,  pour  lui  confier  les  rênes 
du  gouvernement.  Mais  Josse,  aussi  fervent  que  son 
frère  dans  l'amour  de  Dieu,  sollicita  un  délai  de  huit 
jours  pour  aviser.  Durant  cet  intervalle,  il  se  mit  fort 
en  peine,  le  jour  et  la  nuit,  de  trouver  un  moyen  pour 
renoncer  au  trône,  en  fuyant  aussi  sa  patrie  et  rendre 
inutiles  les  bonnes  dispositions   de  son   frère  i\  son 

*  La  vie  de  saint  Josse  a  été  donnée  par  Mahillon,  en  son 
livre  Sur  le  benedictus.  Orderic  Vital  la  rapporte  ainsi  que 
ses  miracles. 


i!)6  LA   LKUUNUK   dou^f. 

égard.  Il  se  retira  donc  dans  un  monastère  oh  il  avait 
étudié  les  belles-lettres,  et  Si  s'y  livrait  à  de  fré- 
qqentea  prières,  quand  passèrent  par  lit  douze  pèle- 
rins, qui  avaient  l'intention  pieuse  d'aller  visiter  les 
lambeaux  îles  saints  apôtres  Pierre  et  l'aul.  Il  s'cn- 
lendit  en  secret  avec  eux,  et  vint  a  Paris  dans  leur 
société,  mais  il  hésita  à  les  suivre  plus  loin.  D'après 
l'inspiration  de  l 'Esprit-Saint  qui  dirigeait  chacun  de 
ses  pas,  il  les  quitta  et  les  laissa  poursuivre  leur  route, 
et  vint  en  Imite  liât*  vers  les  limites  du  Ponlhieu,  où 
se  trouvaient  de  vastes  forêts  habitables  seulement 
pour  les  animaux  et  les  bêles  farouches.  Heureux  de 
rencontrer  une  solitude  aussi  profonde,  il  résolut  de 
s'y  construire  une  habitation  sur  les  rives  del'Authîe  ; 
mais  le  comte  Haymon,  seigneur  du  pays,  l'empêcha 
pendant  sept  ans  de  réaliser  son  dessein.  Il  passa  ce 
temps  à  se  perfectionner  dans  les  lettres,  et  reçut  les 
saints  ordres.  Apres  avoir  été  ordonné  prêtre,  il  leva 
des  fonts  sacrés  le  fils  du  comte,  qui  avait  conçu  à  son 
égard  la  plus  grande  vénération.  Au  bout  de  sept  ans, 
il  embrassa  la  vie  solitaire,  dans  un  endroit  entouré 
de  tous  côtés  par  la  rivière  d'Aulhie,  où  il  bâtit  une 
église  et  une  petite  maison.  Entre  les  miracles  que 
Dieu  opéra  par  son  entremise,  on  peut  relater  que  les 
poissons  et  les  oiseau.x  de  tous  genres  se  laissaient 
loucher  par  lui,  et  venaient  recevoir  de  ses  mains  sa- 
crées leur  nourriture,  puis  ils  se  retiraient  comme  des 
animaux  apprivoisés.  Un  jour,  qu'il  n'avait  qu'un 
petit  pain  pour  sa  nourriture  et  celle  de  son  disciple, 
Notre-Seigneur  vint,  sous  la  figure  d'un  pauvre,  de- 
mander l'aumône.  I, 'homme  de  Dieu  ordonna  de  cou- 


> 


SAINT    JOSSE  4i)7 

per  le  pain  en  quatre  et  de  donner  un  quart  au  men- 
diant. A  peine  celui-ci  était-il  sorti,  que  le  Seigneur 
revient,  sous  la  figure  d'un  autre  mendiant  mourant 
de  faim  ;  on  l'assista  en  lui  donnant  un  second  quart 
du  pain.  Presque  aussitôt,  il  revient  comme  exténué  et 
défaillant,  et  on  lui  délivra  le  troisième  morceau.  Un 
instant  après,  Notre-Seigneur  apparaît,  sous  les  de- 
hors d'un  nouveau  mendiant,  comme  les  trois  fois 
précédentes.  Mais  il  ne  restait  plus  à  manger  que  le 
demi-quart.  Josse,  en  homme  de  Dieu,  commanda 
encore  de  le  donner.  «  Mais,  lui  dit  son  disciple,  vou- 
lez-vous qu'il  nous  reste  quelque  chose?»  «  Non, 
répondit  le  saint,  donnez  tout  à  celui  qui  a  faim  ;  car 
Noire-Seigneur  a  la  puissance  de  pourvoir  encore  au- 
jourd'hui à  ce  qui  nous  est  indispensable.  »  Notre- 
Seigneur  venait  à  peine  de  se  retirer,  et  le  serviteur 
de  Dieu  consolait  encore  son  disciple  agacé  d'avoir 
distribué  tout  le  pain,  quand  on  vit,  à  travers  la  fenê- 
tre, arriver  quatre  barques  pleines  de  vivres  qu'on 
déchargea,  sans  qu'on  sache  encore  aujourd'hui  qui 
les  avait  amenées,  ni  ce  qu'elles  devinrent.  Ces  mira- 
cles et  d'autres  encore,  que  Dieu  daigna  opérer  en  ce 
lieu  par  son  serviteur,  excitèrent  au  loin  le  besoin  de 
venir  le  visiter,  pour  solliciter  ses  prières.  Après  huit 
ans  écoulés,  ne  pouvant  plus  supporter  le  concours 
du  peuple,  il  se  retira,  sous  la  conduite  du  Seigneur, 
dans  un  autre  désert  où,  après  avoir  construit  un  ora- 
toire en  l'honneur  de  saint  Martin,  ainsi  qu'une  toute 
petite  maison,  il  eut  à  subir  les  assauts  du  démon, 
l'espace  de  quatorze  ans  qu'il  vécut  en  ce  lieu.  En  fai- 
sant le  signe  de  la  croix,  il  fit  tomber  du  haut  des 
m.  32 


498  LA    LÉGENDE    DORÉE 

airs  un  aigle  qui  lui  enleva  sou  coq  t't  onze  poules, 
l'une  après  l'autre  ;  le  coq  lui  revinl  sain  et  sauf.  Peu 
île  temps  après,  le   diable,  change   en    une   horrible 
couleuvre,  lui  mordit  gravement  le  pied.  Cette  bles- 
sure lui  fut  un  avertissement  du  Saint-Esprit  de  pas- 
ser en  un  autre  endroit.  Accompagné  du  comte  Hay- 
mon,  il  parcourait  un  grand  désert  pour  trouver  un 
lieu  d'habitation,  quand  le  comte  fut  pris  d'une  soif 
ardente  ;   accable   de   tant  de  fatigue,  il  s 'endormit..^ 
Alors  le  serviteur  de  Dieu,  sain!  Jossc.  fil  une  prière   ,. 
puis  s'étant  levé,  semblable  a  un  autre  Moïse,  il  ficht-  ^ 
en  terre  le  balon  qui  lui  servait  de  soutien  ;  l'eau  jailL^^ 
et  coula  comme   d'une  source   abondante.  Pleins  cl^J 
joie,  le  comte  et  sa  suite  apaisèrent  l'ardeur  de  le  *j, 
noif,  et  aujourd'hui  encore,  cette  fontaine   fournit    «Je 
l'eau  en  quantité  suffisante  pour  désaltérer  les  pas- 
sants. De  là,   le  saint  s'étant  dirigé  vers  la   mer,  il 
gravit  une  petite  colline,  près  d'une  vallée  ombragée, 
et,  charmé  du  site,  il  s'écria  :  «  C'est  ici  le  lieu  où  je 
dois  rester,  comme  dans  un  repos,  pour  ma  vie.  o  L«e 
comte  revint  chez  lui,  et  l'homme  de  Dieu  construisit 
de  ses  propres  mains,  en  cet  endroit,  deux  oratoires» 
l'un  dédié  à   saint   Pierre,  le  prince  des   apôtres,  et 
l'autre  à  saint   Paul,  le  docteur  des  gentils.  Peu  <h* 
temps  après,  il  partit  pour  Home,  où  l'avait  appcléfc 
bienheureux  Martin,  souverain   pontife,  qui  désirait, 
depuis  longues  années,  le  voir  cl  profiter  de  ses  saints 
entretiens,  il  en  fut  reçu  avec  les  honneurs  qu'il  tab- 
ulait, et  très  bien  traité.  I.c  Saint-Esprit,  qui  était 
toutes    choses   son   guide   et    son  maître,   l'avertit  i 
Rome  de  revenir  en  ['ermitage  qu'il  avait  choisi 


SAINT    JOSSE  499 

la  lerre  pour  sa  demeure,  eu  le  prévenant  que  bientôt 
il  devait  en  sortir,  pour  entrer  dans  la  compagnie  des 
anges.  Après  de  longs  et  fréquents  entretiens  sur  les 
affaires  de  l'éternité,  et  des  prières  mutuelles  entre  le 
Souverain  Pontife  et  Josse,  le  saint  revint,  avec  des 
reliques  bien  précieuses,  sur  les  confins  du  Ponthieu, 
où  il  fut  accueilli  avec  une  extrême  joie  dans  tout  le 
pays.  C'est  là,  sur  la  montagne  qui  lui  servait  de  de- 
meure, que  repose  le  corps  du  saint.  D'après  le  con- 
seil de  ses  parents,  une  jeune  fille  née  sans  yeux  fut 
amenée  alors  à  saint  Josse,  et,  selon  qu'elle  en  avait 
été  instruite  dans  une  vision,  elle  se  lava  la  figure  et 
l'endroit  où  devaient  être  ses  veux  avec  l'eau  dont  le 
saint  homme  s'était  lavé  les  mains,  et  à  l'instant  les 
yeux  parurent,  et  elle  commença  à  voir  clair.  En  pré- 
sence du  comte  Haymon  et  d'une  foule  innombrable 
dépeuple  accouru  pour  recevoir  saint  Josse,  celui-ci 
déposa,  avec  tout  le  respect  convenable,  les  précieuses 
reliques  qu'il  avait  rapportées,  dans  leur  nouvelle 
église  bâtie  récemment  en  pierres  de  taille,  en  l'hon- 
neur de  saint  Martin.  Puis,  l'homme  de  Dieu  se  pré- 
para à  célébrer  les  saints  mystères,  revêtu  d'une  cha- 
suble blanche  comme  la  neige.  Il  était  à  l'autel  le  3 
des  ides  de  juillet,  et  célébrait  la  messe  avec  une  piété 
extraordinaire,  quand  on  vit  la  main  divine  apparaître 
en  l'air,  entre  les  saints  mystères  et  lui  ;  alors  une 
voix  se  fit  entendre  et  lui  assura  la  propriété  de  son 
ermitage  et  les  bénédictions  éternelles,  en  disant  • 
«  Puisque  tu  as  méprisé  les  richesses  de  la  terre  et 
refusé  le  trône  de  ton  père,  pour  choisir  la  pauvreté 
et  vivre  caché  dans  ce  lieu  désert,  je  t'ai  préparé  une 


500  LA    LÉGENDE    DOREE 

couronne  dont  tu  seras  ceint  au  milieu  des  chœurs 
angéliques;  quant  à  ce  lieu,  où  tu  rendras  le  dernier 
soupir,  j'en  serai  le  défenseur  et  le  gardien  à  toujours, 
et  dans  le  cours  des  âges,  tous  ceux  qui  viendront  vi- 
siter cette*  habitation,  avec  piété  et  pureté  de  cœur, 
seront,  en  mémoire  de  ton  nom,  comblés  de  la  grâce 
divine  et  parviendront  aux  joies  éternelles.  »  Dès  cet 
inslanl,  saint  Josse,  quoique  revêtu  d'un  corps  mortel, 
semblait  plutôt  vivre  comme  un  ange  que  comme  un 
homme.  Aux  ides  de  décembre,  il  s'endormit  dans  le 
Seigneur  qui  manifesta  sa  présence  et  le  concours  des 
anges  par  une  lumière  extraordinaire,  dont  les  yeux 
ne  pouvaient  supporter  l'éclat,  et  par  une  odeur  cé- 
leste d'une  incomparable  douceur.  Son  corps,  resté 
vierge  et  exempt  de  toute  souillure  charnelle,  resta 
sain  et  entier  dans  son  tombeau  pendant  40  ans, 
comme  si  la  vie  l'animait  encore,  et  les  gardiens  lui 
coupaient,  tous  les  samedis,  les  ongles  des  mains  et 
des  pieds,  les  cheveux  et  la  barbe  qui  croissaient 
comme  durant  sa  vie  :  ce  qui  dura  jusqu'au  jour  où  le 
successeur  d'Havmon,  inoins  respectueux  et  oubliant 
ces  paroles  de  rÉcriture  :  «  Tu  ne  violeras  pas  le  sanc- 
tuaire du  Seigneur  »,  accourut  violer,  avec  ses  satel- 
lites, l'endroit  où  reposait  cette  relique  sacrée;  mais 
il  n'eut  pas  plutôt  vu  le  miracle,  qu'il  fut  à  l'instant 
frappé  de  cécité  et  s'écria  comme  un  insensé  :  «  Ah  ! 
ah  !  saint  Josse.  »  Il  resta  sourd  et  muet  jusqu'à  sa 
mort.  Nous  ne  saurions  écrire  ni  raconter  la  quantité 
de  miracles  que  le  Seigneur  a  daigné  opérer  par  les 
mérites  du  saint  en  faveur  des  fidèles  et  dont  nous 
avons  été  les  témoins  oculaires  ;  comme  la  résurrec- 


SAJNT- JOSSE  501 

lion  de  plusieurs  morts  qui  avaient  été  pendus  ou 
noyés,  et  des  bienfaits  accordés  par  son  intercession 
pour  obtenir  des  biens  temporels.  Un  homme,  plein 
de  vénération  pour  saint  Josse,  avait  un  fils  au  ber- 
ceau ;  un  incendie  enveloppe  sa  maison  de  toutes 
parts  :  l'enfant  fut  préservé  miraculeusement  par  saint 
Josse,  quoique  les  langes  qui  l'enveloppaient  et  le 
berceau  lui-même  fussent  réduits  en  cendre  et  en  pous- 
sière, pour  qu'il  fût  évident  que  la  flamme,  qui  avait 
été  assez  violente  pour  consumer  la  pierre  et  le  bois, 
n'avait  pu  nuire  à  un  tendre  enfant  placé  sous  la  pro- 
tection de  saint  Josse.  Plus  tard,  cet  enfant  se  fit  no- 
vice dans  le  monastère  du  saint.  Compter  le  nombre 
de  sourds,  de  boiteux,  de  paralytiques  et  d'autres  ma- 
lades qui  obtinrent  d'être  guéris,  serait  impossible. 
Le  bienheureux,  après  sa  mort,  ne  voulut  conserver 
d'autre  témoignage  de  sa  dignité  royale  que  celui  de 
ne  permettre  qu'aucune  autre  matière  que  de  la  cire 
brûlât  dans  le  lieu  où  repose  son  saint  corps.  Trois 
moines  en  firent  une  funeste  expérience  en  voulant  en 
vain  faire  brûler  des  chandelles  de  suif.  Deux  furent 
frappés  de  mort  subite  pour  leur  témérité  et  le  troi- 
sième fut  puni  d'une  contraction  de  la  bouche  qui  lui 
dura  jusqu'à  sa  mort.  Les  fêtes  en  l'honneur  de  saint 
Josse  sont  célébrées  ainsi  qu'il  suit  :  la  première,  au 
jour  de  saint  Barnabe,  qui  est  l'anniversaire  de  l'appa- 
rition de  la  main  divine  au-dessus  de  lui  pendant  la 
jsainte  messe.  (Ce  miracle  se  reproduisit  plusieurs  fois 
en  faveur  de  quelques  saints,  pour  confirmer  la  vérité 
du  grand  mystère  de  l'Eucharistie  et  pour  affermir  les 
cœurs  chancelants  dans  la  foi.)  La  seconde  a  lieu  au 
m.  32* 


502  LA    LÉGENDE  JJOHÉë 

jour  de  saint  Jacques,  apôtre,  frère  de  saint  Jean 
l'évangéliste  :  c'est  celle  de  l'invention  de  son  corps. 
La  troisième  se  célèbre  le  jour  de  sainte  Lucie  qui  est 
celui  de  sa  mort. 


SAINT  OTHMAR  * 

Othmar  vint  au  inonde  et  fut  élevé  dans  l'Allemagne. 
Jeune  encore,  il  fut  mené  à  la  cour  par  son  frère  et 
instruit  dans  les  lettres.  Il  se  livra  à  l'étude  des  vertus 
autant  et  plus  qu'à  celle  des  sciences,  suivant  ce  pas- 
sage du  livre  de  la  Sagesse  :  «  Ce  que  tu  n'auras  pas 
amassé  pendant  ta  jeunesse,  comment  le  trouveras-tu 
dans  la  vieillesse?  »  Etant  parvenu  a  Padolescence,  il 
entra  au  service  de  Victor,  comte  de  ce  pays  ;  H  dut, 
aux  bonnes  dispositions  de  Victor  et  à  l'amitié  par- 
faite que  son  bon  caractère  lui  avait  acquise,  d'être 
promu  à  la  prêtrise  et  d'être  pourvu  du  titre  de  saint 
Florin,  pour  sa  science,  sa  piété  et  la  réputation  de 
sainteté  dont  il  jouissait  partout.  Waltram,  qui  jouis- 
sait par  droit  d'héritage  de  Perniitagc  sur  lequel  saint 
Gall  s'était  construit  une  cellule,  obtint  du  comte 
Victor  qu'Otlimar  serait  mis  en  possession  de  cette 
cellule  dont  il  lui  céderait  tous  les  droits  qui  étaient 
de  son  ressort.  Eu  outre,  il  le  conduisit  auprès  du  roi 
Pépin,  afin  d'obtenir  de  l'autorité  royale  la  confirma- 
tion de  la  dignité  abbatiale  sur  cette   maison.  Celte 

4  Voyez  sa  vie  écrite  par  Walafied  Strabon. 


SAINT    OTHMAH  503 

demande  fut  accueillie  du  roi  qui  était  juste,  et  Othmar 
ayant  été  confirmé  par  un  acte  signé  de  la  main  de 
Pépin,  Waltram  résigna  en  faveur  du  saint  la  libre 
et  entière  possession  de  tous  ses  biens  :  en  consé- 
quence, le  roi  ordonna  de  sa  propre  bouche  qu'on 
suivrait  en  ce  lieu  les  exercices  des  réguliers.  A  son 
retour,  Othmar  introduisit  la  réforme  dans  son  mo- 
nastère qui,  en  peu  d'années,  acquit  de  l'importance 
par  la  vie  sainte  qu'on  y  menait  et  par  les  propriétés 
sur  lesquelles  de  grands  bâtiments  furent  construits. 
Alors  le  bienheureux  Othmar  voyant  que,  par  un  effet 
de  la  bonté  de  Dieu,  les  possessions  de  son  monastère 
s'augmentaient  immensément,  redouta,  pour  sa  per- 
sonne, de  se  relflchcr  dans  la  pratique  de  la  vertu  ;  il 
commença  le  premier  a  vivre  avec  une  grande  so- 
briété, en  sorte  qu'il  ajoutait  deux  jours  d'abstinence 
à  chacun  des  principaux  jeûnes  en  usage.  Aux  exer- 
cices de  la  pauvreté  et  de  l'humilité,  il  joignait  des  au- 
mônes abondantes.  Souvent,  il  rentrait  au  monastère 
sans  tunique,  couvert  seulement  de  sa  coule,  imitant 
J.-C.  qui,  à  sa  naissance,  se  laissa  emmailloter  dans 
des  langes  grossiers.  Afin  de  nous  apprendre  à  ne 
mettre  aucune  confiance  dans  l'argent,  il  pratiqua  la 
pauvreté  dans  toutes  les  circonstances  ;  ainsi  quand 
les  besoins  de  la  maison  l'obligeaient  à  sortir,  il  se 
servait  plus  volontiers  pour  monture  d'un  âne  que 
d'un  cheval.  Personne  n'était  plus  miséricordieux  et 
plus  aumônier  que  lui  :  aussi  servait-il  les  pauvres  de 
ses  propres  mains.  Non  loin  du  monastère,  il  cons- 
truisit un  logement  pour  les  lépreux,  il  lavait  lui-même 
la  tête  et  les  pieds  des  pauvres,  dont  il  mérita  d'être 


504  LA   LÉGENDE    DOREE 

appelé   le   père.    La  nuit  il  les  visitait   et  veillait  à 
tous  leurs  besoins.   En  outre,  il  bâtit  un  hôpital  où 
Ton  recevait  les  pauvres  aveugles,  et  sa  sollicitude  à 
leur  égard  allait  jusqu'à  sortir  du  cloître  pendant  la 
nuit  pour  leur  rendre  les  services  les  plus  empressés. 
Pendant  ce  temps-là,  Warin  et  lluthard,  qui  se  trou- 
vaient alors  chargés  de  l'administration  de  toute  l'Al- 
lemagne, se  laissèrent  aller,  par  l'instigation  du  diable, 
à  tous  les  désordres  qu'entraîne  l'avarice  et  ils  s'em- 
paraient par  force  des  biens  des  églises  situées  dans 
le  pays  qu'ils  gouvernaient.  Saint  Gall  n'échappa  pas 
à  leurs  rapines.  Le  bienheureux  Othmar  en  porta  ses 
plaintes  au  roi  Pépin,  lui  disant  qu'il  s'exposait  à  de 
grands  malheurs,  s'il  fermait  les  yeux  sur  dépareilles 
violences.  Le  roi  menaça  les  spoliateurs  de  sa  dis- 
grâce, s'ils  ne  restituaient  pas  au  monastère  tout  ce 
qu'ils  lui  avaient  injustement  ravi.  Mais  l'avarice  l'em- 
porta et  loin  de  tenir  compte  des  ordres  du  roi,  ils 
apostèrent  des  soldats  pour  se  saisir  d'Othmar  qui 
revenait  de  la  cour,  et  ils  le  firent  amener  pardevant 
eux  chargé  de  chaînes.  Ils  soudoyèrent  un  faux  frère 
du    monastère   même    d'Othmar,    nommé    Lampert, 
pour  accuser  faussement  et  salir  son  abbé  :  ce  moine 
infâme  ne  recula  pas  devant  la  trahison  d'un   inno- 
cent ;    et    en    plein    concile,    devant  une    foule    de 
monde,   Lampert  accusa  Othmar  d'avoir  eu  des  rap- 
ports criminels  avec  une  femme.  Le  saint  futcondamné 
à  l'exil  et  relégué  comme  un  misérable  dans  une  île 
du   Rhin,  où,  après  de  longues  souffrances  endurées 
patiemment,  il  termina   sa  vie  dans   la  pratique   des 
bonnes  œuvres,  le  seize  des  calendes  de  décembre. 


SAINT    OTIIMAR  505 

Mais  Dieu,  en  juge  équitable,  punit  l'affreuse  machi- 
nation dans  laquelle  Lampert  avait  fait  choir  son  prélat, 
d'une  telle  façon  qu'une  fièvre  violente  abattit  toutes 
ses  forces,  et  que  souvent  sa  tête  tombant  à  terre,  il 
était  réduit  à  marcher  comme  les  quadrupèdes.  Par 
un  juste  jugement  de  Dieu,  il  fut  forcé  à  chaque  ins- 
tant d'avouer  publiquement  qu'il  avait  péché  contre 
l'homme  du  Très-Haut.  «  Cessez,  disait-il  en  citant 
le  concile  de  Nicée,  cessez  de  persécuter  ceux  qui 
servent  Dieu  avec  droiture,  qui  observent  ses  com- 
mandements de  pleine  volonté  et  qui  se  soumettent  à 
nos  lois  :  il  est  indécent  que  les  hommes  charnels  per- 
sécutent les  hommes  spirituels.  C'est  pour  cela  que 
saint  Grégoire  a  dit  :  «  Celui  qui  ne  prouve  pas  la  ca- 
«  Iomnie  doit  être  puni.  »  Cette  affaire  mal  engagée  a 
été  terminée  de  la  façon  la  plus  désastreuse.  »  Saint 
Othmar  fut  donc  enseveli  dans  l'exil  en  un  endroit 
d'une  île  où  se  voit  aujourd'hui  une  chapelle.  Son 
corps  s'y  conserva  dix  ans  sans  corruption.  Après 
quoi,  ses  disciples  jugèrent  à  propos  de  le  rapporter 
au  monastère  de  Saint-Gall  à  la  tête  duquel  la  volonté 
de  Dieu  l'avait  placé  pour  gouverner  le  spirituel  et  le 
temporel.  Ils  allèrent  donc  le  chercher  et  le  placèrent 
sur  une  barque.  Un  grand  nombre  de  miracles  attes- 
tèrent que  leur  dévotion  était  louable  et  que  les  mé- 
rites du  saint  étaient  grands  :  car  une  tempête  accom- 
pagnée d'ouragans  qui  agita  alors  tout  le  lac  de 
Constance  ne  fut  pas  un  obstacle  qui  pût  les  arrêter 
pendant  tout  le  trajet.  Un  petit  vase  plein  de  vin  que 
les  moines  avaient  emporté  pour  leur  repas  se  rem- 
plissait chaque  fois  qu'il  était  vidé.  Le  corps  de  saint 


506  LA    LÉGENDE    DORÉE 

Othmar  arriva  donc  au   monastère  de  Saint-Gall,  ac- 
compagné et  suivi  de  miracles  et  y  repose  avec  hon- 


neur et  gloire. 


SAINT  CONRAD 


Saint  Conrad  naquit  en  Allemagne  de  parents  no- 
bles et  y  fut  élevé.  Comme  c'était  un  personnage  de 
vie  et  de  mœurs  irréprochables,  Nothing,  évêque  de 
Constance,  l'appela  pour  le  faire  auditeur  des  causes 
du  ressort  de  tout  son  évêché.  Plus  tard  il  fut  élu 
prévôt  de  la  cathédrale.  Nothing  étant  mort,  on  manda 
saint  Udalric,  évêque  d'Augsbourg,  qui  célébra  les 
funérailles  du  prélat  et  qui  ordonna  au  clergé  et  au 
peuple  un  jeûne  de  trois  jours  pour  obtenir  de  la  bonté 
de  Dieu  un  chef  qui  lui  fût  agréable.  Au  jour  fixé 
pour  l'élection  ou  plutôt  pour  s'entendre  unanime- 
ment, saint  Udalric  fit  le  portrait  d'un  évêque  tel  que 
l'apôtre  le  trace  à  Ti  mot  liée  et  à  Tite.  «  II  faut  que 
l'évèquesoit  irréprochable...  »  Après  la  lecture  de  ces 
divers  passages,  l'accord  fut  unanime  pour  choisir 
Conrad  qui  fut  pris,  traîné  de  force  et  institué  évêque, 
malgré  ses  résistances.  Après  son  élévation,  saint 
Conrad  enrichit  de  précieuses  reliques  et  de  riches 
ornements  la  principale  église  dédiée  à  la  sainte 
Vierge.  Il  fit  bâtir  trois  églises,  l'une  dans  l'intérieur 
de  la  ville  et  les  deux  autres  au  dehors.  La  première 
dédiée  à  saint  Maurice  était  la  reproduction  exacte  de 
l'église  du    Saint-Sépulcre  à  Jérusalem.   Il   y    fonda 


SAINT    CONRAD  507 

<louze  prébendes  à  perpétuité  pour  les  clercs  qui  de- 
vaient la  desservir;  ce  qui  ne  l'empêcha  point  d'aug- 
menter le  nombre  des  chanoines  de  sa  cathédrale  avec 
ses  revenus  propres.  Ce  saint  homme,  plein  du  désir 
de  châtier  réellement  son  corps  avec  l'apôtre,  passa 
trois  fois  la  mer  pour  aller  en  la  sainte  cité  de  Jéru- 
salem où  il  visita,  avec  une  extrême  ferveur,  les  lieux 
témoins  de  la  passion,  de  la  sépulture,  de  la  résur- 
rection et  de  l'ascension  de  J.-C.  Etant  un  jour  avec 
saint  Udalric  au  château  deLaufen,  il  vit  des  oiseaux 
entrer  et  sortir  d'un  gouffre  dont  les  eaux  agitées 
étaient  écumantes  :  le  saint  comprit  intérieurement 
que  sous  la  forme  de  ces  oiseaux  étaient  deux  âmes 
qui  subissaient  là  leur  purgatoire  en  punition  d'une 
multitude  de  crimes  qu'elles  avaient  commis.  Touchés 
tous  les  deux  de  compassion,  Udalric  s'empressa  de 
dire  une  messe  pour  les  morts,  et  le  même  jour  Con- 
rad en  célébra  de  suite  une  seconde  à  la  même  inten- 
tion :  après  quoi  ils  ne  virent  plus  cette  espèce  d'oi- 
seaux. Un  excellent  jeune  homme  appelé  Gebhard 
s'était  assis,  sans  penser  à  rien,  sur  le  trône  épisco- 
pal.  Conrad  lui  adressa  cette  prophétie  :  «  C'est  trop 
tôt  l'asseoir  sur  mon  siège,  Gebhard;  mon  successeur 
sera  celui  qui  occupera  ma  place  avant  toi,  savoir  : 
(ïamelon.  Le  saint  jour  de  Pâques,  pendant  la  messe 
solennelle,  une  araignée  tomba  après  la  consécration 
dans  le  calice,  et  saint  Conrad  l'avala.  Les  saints 
mystères  étant  achevés,  on  se  mil,  comme  de  juste,  à 
table,  mais  le  saint  ne  mangea  pas,  comme  si  c'eût 
été  le  carême,  tout  exténué  qu'il  fut.  On  lui  demanda 
pourquoi    il  ne   mangeait  point  :   «  C'est,  dit-il,    que 


e 


508  LA    LÉGENDE    DOREE 

j'attends  l'arrivée  prochaine  d'un  hôte  »,  puis  bais- 
sant la  tête,  sur  la  table,  il  rendit  l'araignée  par  la 
bouche.  On  peut  penser  quelle  joie  ce  fut  pour  tous 
ceux  qui  se  trouvaient  là,  à  cette  occasion,  ou  plutôt, 
à  ce  miracle.  Saint  Conrad,  consommé  "dans  l'exercice 
de  toutes  les  vertus,  mourut  le  6  des  calendes  de  dé- 
cembre, l'an  du  Seigneur  976,  après  un  épiscopat  de 
42  ans,  dans  une  vieillesse  avancée. 


SAINT  HILARION 

Hilarion  fut  un  saint  moine,  dont  la  vie  pleine  de 
bonnes  œuvres  a  été  écrite  par  saint  Jérôme.  Ses  pa- 
rents étaient  idolâtres,  mais  il  fleurit  comme  on  dirait 
d'une  rose  au  milieu  des  épines.  Envoyé  à  Alexandrie 
pour  étudier  la  grammaire,  il  y  reçut  le  baptême,  et 
toute  sa  joie  était  de  se  trouver  dans  les  assemblées 
des  fidèles.  Ayant  entendu  parler  de  saint  Antoine, 
il  alla  en  Egypte  pour  le  voir.  Aussitôt  après  il  chan- 
gea d'habits  et  demeura  près  de  deux  mois  auprès  de 
lui,  observant  avec  grand  soin  sa  manière  de  vivre 
et  la  gravité  de  ses  mœurs,  son  assiduité  à  la  prière, 
son  humilité  à  recevoir  ses  frères,  sa  sévérité  à  les 
reprendre  et  sa  gaieté  à  les  exhorter.  Ses  mortifications 
étaient  tellement  grandes  qu'aucune  maladie  ne  put 
lui  faire  modifier  la  grossièreté  des  mets  dont  il  usait. 
Hilarion,  après  s'être  exercé  dans  la  pratique  de  ces 
vertus,  revint  dans  sa  patrie  avec  quelques  moines.  Ses 
parents  étaient  morts,  et  il  partagea   son  bien  entre 


> 


SAINT    IIILARTON  509 

ses  frères  et  les  pauvres,  sans  garder  absolument  rien 
pour  soi.  Il  avait  alors  15  ans  et  il  entra  au  disert 
couvert  seulement  d'un  sac  et  n'emporta  avec  lui 
qu'une  saie  de  paysan  que  le  bienheureux  Antoine  lui 
avait  donnée  lorsqu'il  prit  congé  de  lui.  Il  se  conten- 
tait de  manger  quinze  figues  sauvages  après  le  cou- 
cher du  soleil.  De  15  à  20  ans,  il  n'eut  pour  se  dé- 
fendre contre  le  chaud  et  la  pluiequ'unepetilc  cabane 
qu'il  avait  tressée  avec  du  jonc  et  des  branches  de 
figuier.  Depuis  il  fit  une  petitecellule  large  de  4  pieds 
et  haute  de  5,  en  sorte  que  vous  l'auriez  prise  plutôt 
pour  un  sépulcre  que  pour  une  habitation.  Il  ne  cou- 
pait  ses  cheveux  qu'une  fois  l'année,  le  jour  de  Pâques. 
Il  coucha  jusqu'à  sa  mort  sur  la  terre  dure.  Il  ne  lava 
jamais,  ni  ne  changea  le  sac  qui  le  couvrait  que  quand 
il  était  en  pièces.  Sachant  toute  l'Ecriture  sainte  par 
cœur,  après  qu'il  avait  fait  oraison,  il  chantait  les 
psaumes  comme  si  Dieu  eût  été  présent.  Depuis  21 
jusqu'à  27  ans,  il  ne  mangea  autre  chose  les  trois 
premières  années  qu'un  demi-septier  de  lentilles  trem- 
pées dans  l'eau  froide,  el  durant  les  trois  autres  an- 
nées, du  pain  seulement  avec  du  sel  et  de  l'eau. 
Depuis  27  ans  jusqu'à  30,  il  ne  vécut  que  d'herbes 
sauvages  et  de  racines  crues  de  quelques  arbrisseaux. 
Depuis  31  ans  jusqu'à  35  il  ne  mangea  qu'une  once 
de  pain  et  un  peu  d'herbes  cuites  sans  huile.  Mais 
sentant  s'obscurcir  ses  veux,  et  étant  tourmenté  d'une 
gratelle  qui  lui  donnait  une  violente  démangeaison 
par  tout  le  corps,  il  ajouta  un  peu  d'huile  à  ce  que  je 
viens  de  dire,  et  continua  jusqu'à  63  ans  à  vivre  dans 
cette  abstinence,  ne  goûtant,  outre  cela,  ni  d'aucun 


r 


510  LA    LÉGENDE    DOREE 

fruit,  ni  d'aucun  légume,  ni  de  chose  quelconque  qu'il 
lui  eût  été  agréable  de  mander.  Alors  voyant  que  son 
corps  s'exténuait  et  croyant  que  sa  mort  était  proche, 
il  ne  mangea  plus  de  pain  depuis  64  ans  jusqu'à  80. 
Sa  ferveur  était  si  incroyable  qu'il  semblait  qu'il  venait 
d'entrer  dans  le  service  de  Dieu  en  un  âge  où  les  au- 
tres ont  accoutumé  de  diminuer  leurs  austérités.  On 
lui   faisait  un  breuvage  avec  de  la  farine  et  très  peu 
d'huile,  tout  son  boire  et  son  manger  pesant  à  peine 
cinq  onces.  Il  continua,  jusqu'à  sa  mort,  en  cette  ma- 
nière de  vivre,  ne  mangeant  jamais  qu'après  le  soleil 
couché,  et  ne  rompant  jamais  son  jeûne,  ni  aux  jours 
de  fête,   ni  dans  ses  plus  grandes  maladies.    Après 
avoir  été  très  puissant  en  miracles,  et  incomparable  de 
sainteté,  à  l'âge  de  80  ans,   Esychius  étant  absent 
(c'était  son  vieil  ami),  il  lui  écrivit  de  sa  main  une  pe- 
tite lettre,  qui  était  comme  son  testament,  par  laquelle 
il  lui  laissait  toutes  ses  richesses,  qui  consistaient  en 
ce  sac  qui  lui   servait  de  tunique,  une  cape  et  un 
petit  manteau.  Il  avait  encore  un  peu   de  chaleur,  et 
c'était  à  peine   s'il  vivait  quand  il  ouvrit  les  yeux  et 
dit  :  «  Sors,  mon  âme,  que  crains-tu?  sors,  de   quoi 
as-tu  peur?  tu   as   servi  J.-C.  près  de  70  ans,   et   tu 
crains  la  mort?   »  En  achevant  ces  paroles,  il   rendit 
l'esprit,  et  à  l'instant  on   le  mit  en  terre.  Il  avait  de- 
mandé lui-même  à  tous  ceux  qui  étaient  venus  le  voir 
clans  sa  maladie  de  ne  pas   garder  son  corps  un  mo- 
ment après  son  trépas.  Dix  mois  après,  le  saint  homme 
Esychius  déroba,  au  péril  de  sa  vie,  le  corps  d'Hilarion 
et  le  transporta  en  Palestine  pour  l'enterrer  dans  un 
monastère  avec  sa  tunique,  sa  coule  et  son  manteau. 


HISTOIRE    DE    CIIARLEMAGNE  511 

Tout  son  corps  aussi  entier  que  s'il  eût  été  vivant, 
répandait  une  odeur  si  excellente  qu'il  semblait  avoir 
été  embaumé  avec  les  parfums  les  plus  précieux,  en 
témoignage  de  sa  très  sainte  vie  et  en  l'honneur  éter- 
nel et  gloire  de  Dieu  qui  vit  et  règne  dans  les  siècles. 
On  fait  mémoire  de  sa  fête  le  12  des  calendes  de  no- 
vembre, le  jour  où  l'on  célèbre  la  fête  des  onze  mille 
vierges  et  de  sainte  Ursule. 


HISTOIRE  DE  CHARLEMAGNE* 

Turpin,  archevêque  de  Reims,  compagnon  de  Charles 
durant  14  ans,  écrivit  à  Léoprand,  doyen  d'Aix-la- 
Chapelle,  ce  qu'il  avait  vu,  quand  ce  prince  eut  délivré 
l'Espagne  et  la  Galice  de  la  domination  des  païens. 
En  premier  lieu,  il  raconte  comment  l'Apôtre  saint 
Jacques  apparut  à  Charles  et  le  pria  de  purifier  le  lieu 
de  sa  sépulture  et  d'établir  une  route  pour  arriver  jus- 
qu'à son  tombeau  afin  que  la  multitude  de  pèlerins 
pussent  y  effacer  leurs  péchés.  Il  lui  promit  encore  de 
l'aider  en  tout,  et  par  là  qu'il  posséderait  la  vie  éter- 
nelle. Beaucoup  avaient  été  convertis  par  la  pré- 
dication des  disciples  de  saint  Jacques,  mais  ils  s'é- 
taient laissés  retomber  dans  Terreur,  et  la  foi  en  J.-C. 
s'était  éteinte  en  ce  pays  jusqu'à  l'époque  où  Charle- 

*  Ce  récit  est  l'abrégé  des  actions  de  Charlcmagnc,  telles 
que  les  ont  écrites  les  compilateurs  des  romans  sans  nombre 
parus  dans  le  moyen  âge  sur  le  compte  de  cet  empereur  et 
de  ses  paladins. 


512  LA    LÉGENDE    DOREE 

magne  rétablit  la  religion  chrétienne  dans  l'Espagne 
et  la  Galice.  La  première  ville  qu'il  assiégea  fut  Pam- 
pelune.  Il  resta  trois  mois  sans  pouvoir  s'en  rendre 
maître,  parce  que  ses  murs  étaient  inexpugnables.  Il 
fit  alors  cette  prière  :  «  Seigneur  J.-C.  pour  la  foi  du- 
quel je  suis  venu  ici,  donnez-moi  cette  ville  de  saint 
Jacques  ;  si  réellement  vous  m'êtes  apparu,  faites-la 
moi  prendre.  »  Alors  les  murs  s'écroulèrent  jusque 
dans  leurs  fondements.  Il  laissa  la  vie  aux  Sarrasins 
qui  voulurent  recevoir  le  baptême,  et  il  tua  tout  le 
reste.  A  cette  nouvelle,  les  autres  villes  lui  envoyèrent 
le  tribut  et  se  soumirent  à  lui.  Tout  le  pays  fut  son 
tributaire.  Après  avoir  visité  le  sarcophage  de  saint 
Jacques,  il  vint  à  Pétrone  et  là  il  enfonça  sa  lance  dans 
la  mer  en  action  de  grâce  et  dit  :  «  Je  n'ai  jamais  pu 
venir  ici  qu'en  ce  moment.  »  Alors  il  soumit  toute  la 
Galice  et  l'Espagne  d'une  mer  à  l'autre.  Il  s'empara 
encore  d'une  place  fortifiée  de  90  tours.  Il  fit  durant 
#  quatre  mois  le  siège  de  Lucerna  ;  désespérant  de  la 
prendre,  il  eut  recours  à  Dieu  et  à  saint  Jacques  : 
alors  les  murs  de  cette  ville  tombèrent  et  elle  reste 
déserte  encore  aujourd'hui  ainsi  que  trois  autres  villes 
que  le  Seigneur  maudit  comme  autrefois  Jéricho.  II 
détruisit  toutes  les  idoles  à  l'exception  d'une,  qui,  au 
dire  des  Sarrasins,  fut  fabriquée  de  son  vivant  par 
Mahomet  qui  se  l'était  dédiée  après  y  avoir  lié,  avec 
\d  secours  de  la  magie,  une  légion  de  démons  occupés 
à  la  garder  avec  tant  de  force  que  jamais  homme  ne 
put  la  briser.  Si  un  chrétien  s'en, approche,  ses  jours 
sont  aussitôt  en  danger,  mais  un  païen  se  retire  sain. 
L'oiseau  qui  se  poserait  sur  elle  meurt   à  l'instant.  Il 


HISTOIRE    DE    CHARLEMAGNE  513 

y  a  sur  le  rivage  de  la  mer  une  pierre  dont  la  hauteur 
égale  celle  à  laquelle  un  corbeau   peut  s'élever  dans 
son  vol,  large  et  carrée  à  la  base,  pointue  au  sommet, 
sur  lequel  est  placée  debout  cette  statue  de  forme  hu- 
maine et  coulée  en  or  fin,  la  figure  tournée  au  midi, 
ayant  dans  sa  main  droite  une  grande  clef  qui  doit 
tomber  de  ses  doigts  Tannée  où  naîtra  dans  la  Gaule 
le  roi  qui  christianisera  l'Espagne  entière;  puis  ceux 
qui  auront  vu  la  clef  par  terre  prendront  tous  la  fuite, 
en  abandonnant  leurs  trésors.  Avec  For  que  les  rois 
et  les  princes,  ainsi  que  les  païens  donnaient  à  Charles, 
il  fit  élever  une  église  en  l'honneur  de  saint  Jacques, 
qu'il  enrichit  de  beaucoup  d'ornements,  et  où  il  éta- 
blit des  chanoines.  Il  en  bâtit  encore  une  de  ce  saint 
à  Aix-la-Chapelle,  et  grand  nombre  d'autres.  Quand 
Charles  fut  parti,  un  roi  païen  d'Afrique  soumit  l'Es- 
pagne, et  massacra  beaucoup  de  chrétiens  que  Charles 
avait  établis  pour  garder  le  pays.  A  cette  nouvelle, 
Charles  revint  avec  des  armées  nombreuses;  il  arriva 
à  Bayonne,  ville  des  Basques,  où  Romaric,  en  mou- 
rant, confia  à  un  de  ses  parents  son  cheval  et  d'autres 
objets  pour  en  partager  le  prix  entre  les  prêtres  et  les 
pauvres,  parce  qu'il  avait  entendu  au-dessus  de  lui  des 
démons  rugissants  comme  des  lions,  des  loups  et  des 
veaux.  Or,  ce  cheval  fut  enlevé  et  on  le  trouva  trans- 
porté à   quatre  journées   de   chemin    de   l'armée  de 
Charles.   La   veille  du  jour  où  Charles  devait  livrer 
bataille  à  Àrgoland  qui  était  revenu  s'emparer  di»  l'Es- 
pagne, ses  soldats  se   préparèrent   le  soir  pour  être 
prêts  à  se  battre  le  lendemain;  ils  fichèrent  en  terre 
leurs  lances  dans  les  prés  devant  leurs  tentes  ;  et  le  ma- 
in. 33 


514  LA    LÉGENDE    DOREE 

tin  ils  les  trouvèrent  couvertes  d'écorces  et  de  branches 
et  tenant  au  sol  par  racines.  Ils  les  coupèrent  ras  terre, 
et  de  leurs  racines  poussa  dans  la  suite  une  grande 
forêt.  Ceux  dont  les  lances  fleurirent  ainsi  étaient  ceux 
qui  devaient  être  tués  et  qu'on  devait  insérer  au  nom- 
bre des  saints.  Il  en  périt  alors  quarante  mille,  le  duc 
Milon,  père  de  Roland,  fut  tué,  ainsi  que  le  cheval  de 
Charles.  Charles  resta  donc  avec  deux  mille  hommes 
seulement;  mais  avec  son  épée  nommée  Joyeuse,  il 
tua  une  multitude  de  païens.  Le  soir,  les  deux  armées 
rentrèrent  dans  leur  camp.  Le  lendemain  arrivèrent 
quatre  nobles  conduisant  quatre  mille  combattants; 
alors  les  païens  prirent  la  fuite  et  Charles  rentra  dans 
la  Gaule.  Il  revint  encore  une  fois  avec  quatre  mille 
soldats  dont  les  lances  fleurirent  et  qui  engagèrent  la 
bataille  les  premiers  avec  un  grand  enthousiasme  ;  ils 
massacrèrent  une  multitude  innombrable  de  païens  ; 
mais  ensuite  ils  furent  tués  eux-mêmes,  et  Charles  y 
perdit  encore  un  cheval  ;  mais  il  n'abandonna  pas  le 
terrain;  il  tua  beaucoup  d'ennemis,  enfin  les  païens 
furent  mis  en  déroute.  Argoland  vint  encore  offrir  la 
bataille  à  Charles  qui  revint  accompagné  de  cent  trente- 
trois  mille  hommes.  Argoland  et  Charles  eurent  de 
longues  conférences  au  sujet  de  la  guerre  et  de  la  foi. 
«  Combattons  pour  la  foi,  finit  par  dire  Argoland;  si 
je  suis  vaincu,  je  recevrai  le  baptême.  »  Vingt  chré- 
tiens se  mesurent  donc  avec  vingt  païens  et  les  tuent  ; 
ensuite  quarante,  et  le  résultat  fut  le  même  ;  puis  cent, 
et  il  en  arriva  autant;  enfin  mille,  mais  chaque  fois 
les  chrétiens  tuèrent  les  païens.  Il  y  eut  suspension 
d'hostilité,  et  Argoland  vint  trouver  Charles  pour  se 


»»  I  »• 


HISTOIRE    DE    CHARLEMAGNE  o\ 

faire  baptiser  et  lui  dit  :  «  Ta  loi  est  plus  sainte  », 
puis  il  ordonna  aux  païens  de  recevoir  le  baptême  :  ce 
à  quoi  ils  consentirent.  Argoland  remarqua  qu'à  table, 
il  y  avait,  dans  le  placement  des  convives,  des  rangs 
d'observés,  et  demanda  à  connaître  ceux  qui  les  com- 
posaient. Charles  répondit  que  les  premiers  étaient 
des  évêques,  d'autres  des  moines,  ceux-ci  des  chanoi- 
nes et  les  derniers  des  pauvres,  auxquels  il  donna  le 
titre  d'envoyés  de  Dieu.  «  Tu  traites  mal  les  envoyés 
de  Dieu,  reprit  Argoland,  aussi  ne  veux-je  point  de 
baptême.  »  Et  il  se  retira.  De  là  nous  pouvons  remar- 
quer quel  grand  péché  c'est  que  de  traiter  mal  les 
pauvres.  Aussi  Charles  fut-il  privé  de  la  joie  de  pro- 
curer le  baptême  à  tant  de  monde.  Le  lendemain  on 
donna  la  bataille  :  Charles  avait  cent  vingt-quatre 
mille  hommes  et  Argoland  cent  mille.  Or,  Argoland 
fut  défait  avec  ses  cent  mille  hommes.  Les  vainqueurs 
marchèrent  dans  le  sang  jusqu'aux  murailles  de  la 
ville  qui  fut  prise  après  le  massacre  de  tous  les  païens. 
La  nuit,  mille  chrétiens  dépouillèrent  les  morts,  à 
l'insu  de  Charles,  dans  l'intention  de  revenir  avec  ce 
prince,  chargés  d'or  et  d'argent,  mais  ils  furent  tués' 
par  les  païens  qui  avaient  pris  la  fuite.  Telle  fut  la 
punition  de  leur  avarice.  Le  prince  de  Navarre  déclara 
encore  une  fois  la  guerre  à  Charles  qui  pria  le  Seigneur 
de  lui  faire  connaître  ceux  qui  devaient  mourir  dans 
cette  circonstance.  Le  lendemain  les  soldats  étant 
prêts  à  se  battre,  Charles  vit  une  croix  rouge  sur  les 
épaules  et  sur  le  dos  de  la  cuirasse  de  ceux  qui  de- 
vaient mourir  ;  il  les  enferma  tous  dans  son  oratoire 
afin  qu'ils   ne  fussent    point   tués.  Après  le  combat, 


516  LA   LÉGETOE    DOREE 

dans  lequel  près  de  cent  mille  païens  furent  tués, 
Charles  trouva  morts  ceux  qu'il  avait  enfermés  dans 
son  oratoire;  ils  étaient  cent  cinquante.  Alors  ce  prince 
s'empara  de  force  de  tout  le  pays  Navarrais.  Dans  la 
suite  on  lui  apprit  que  le  roi  de  Babylone  avait  en- 
voyé contre  lui  de  la  Syrie  20,000  chars.  Ce  roi  était 
de  la  race  de  Goliath  ne  pouvant  être  blessé  qu'au 
nombril,  et  fort  comme  quarante  hommes.  Sa  taille 
était  de  12  coudées,  sa  figure  en  avait  une  de  long, 
ses  doigts  étaient  longs  de  trois  palmes  :  il  transporta 
dans  la  ville  des  Otogores  tous  ceux  qui  avaient  été 
envoyés  contre  lui.  D'abord  il  souleva  à  la  fois  Raynaud, 
avec  Constantin,  roi  des  Romains,  et  un  autre  comte, 
et  les  porta  en  prison  sur  ses  deux  bras  comme  il 
eût  fait  avec  des  enfants  ;  il  emprisonna  en  même 
temps  vingt  autres  guerriers.  Mais  Roland  le  perça 
au  nombril  :  ce  qui  lui  fit  pousser  ce  cri  :  «  Mahomet, 
aide-moi,  je  meurs.  »  Alors  les  païens  accoururent  et 
remportèrent  de  suite  dans  la  ville.  Les  chrétiens  y 
entrèrent  avec  eux,  s'en  emparèrentet  tuèrent  le  géant. 
Roland  lui  avait  appris,  sur  sa  demande,  ce  qu'il  fal- 
lait croire  de  la  Trinité  :  «  Abraham,  lui  dit-il,  vit 
trois  hommes  et  se  prosterna  en  terre  pour  les  adorer. 
Dans  une  harpe,  quand  elle  résonne,  il  y  a  trois  cho- 
ses :  l'art,  la  main  et  la  corde.  Dans  l'amande  on 
trouve  trois  parties  :  l'écorce,  la  coque  et  le  noyau. 
De  même,  dans  le  soleil,  il  y  a  le  cours,  la  splen- 
deur et  la  chaleur;  dans  la  roue,  le  moyeu,  les  rais 
et  les  jantes  ;  dans  l'homme,  le  corps,  l'âme  et  l'om- 
bre. Ainsi,  une  chose  est  en  trois;  en  Dieu  aussi,  trois 
personnes  ne  font  qu'un.  »  Le  géant  lui  demanda  en- 


HISTOIRE    DE    CHARLEMAGNE  517 

core  :  «  Comment  une  vierge  a-t-elle  pu  enfanter?  » 
Roland  répondit  :  «  Dieu  fait  engendrer  des  vers  dans 
la  fève,  dans  la  gorge  ;  il  fait  naître  de  Feau  une  mul- 
titude de  poissons  ;  les  oiseaux,  les  abeilles  et  les 
serpents  se  produisent  sans  la  semence  du  mâle  ;  le 
même  Dieu  a  donc  pu  faire  qu'une  vierge  engendrât.» 
Le  géant  demanda  des  explications  sur  l'Ascension  : 
«  La  roue  d'un  moulin,  lui  répondit  Roland,  monte 
aussi  bien  qu'elle  descend  ;  l'oiseau,  qui  descend  d'une 
montagne,  remonte  en  haut;  le  soleil,  qui  se  lève  à 
l'orient  pour  aller  à  l'occident,  revient  encore  à  l'o- 
rient. De  même,  le  Christ  est  remonté  d'où  il  était 
descendu.  »  Le  géant  ajouta  :  «  Maintenant,  combat- 
tons au  sujet  de  la  foi.  »  Il  arriva  alors  ce  qui  a  été 
raconté  dans  le  chapitre  précédent,  savoir  que  les  sol- 
dats de  Charles  couvrirent  avec  des  linges  les  têtes 
des  chevaux,  afin  que  ceux-ci  ne  vissent  point  les  mas- 
ques des  ennemis  ;  ils  bouchèrent  les  oreilles  de  ces 
animaux,  afin  qu'ils  n'entendissent  point  le  son  des 
trompettes  qui  leur  avaient  fait  prendre  la  fuite  aupa- 
ravant, lorsque  les  païens  firent  marcher  chacun  de 
leurs  hommes  avec  un  masque  en  avant  des  chevaux, 
et  battre  les  tambours,  ce  qui  leur  avait  procuré  la 
victoire.  Alors,  Charles  s'élança  et  abattit  le  drapeau 
sur  le  char,  autrement  les  ennemis  n'auraient  pas  été 
mis  en  déroute.  Ainsi  il  tua  huit  mille  païens,  s'em- 
para de  l'Espagne,  et  personne  n'osa  plus  désormais 
attaquer  Charles.  Après  quoi,  il  vint  au  tombeau  de 
saint  Jacques  ;  il  y  fit  rebâtir  tout  ce  qui  avait  été  dé- 
truit, et  il  ordonna,  en  l'honneur  du  saint,  que  tous  les 
rois  et  princes  présents  et  futurs  obéissent  à  l'évèque 
m.  33' 


518  LA    LÉGENDE    DOREE 

de  Saint-Jacques.  Alors,  moi,  Turpin,  archevêque  de 
Reims,  dédiai,  à  la  demande  de  Charles,  au  jour  des 
calendes  de  juin,  l'église  et  l'autel  du  saint,  accompa- 
gné de  soixante  évêques.  Charles  dota,  en  cette  cir- 
constance, l'église  de  Saint-Jacques  de  toute  la  Galicie 
et  de  l'Espagne,  de  manière  que  tout  propriétaire 
d'une  maison  devait  payer  annuellement  quatre  de- 
niers, et  serait  exempt  de  tout  service  envers  le  roi  et 
les  princes.  Ce  serait  en  ce  lieu  que  devraient  se  tenir 
les  conciles,  que  les  évêques  recevraient  le  bâton  pas- 
toral, et  les  rois  la  couronne  des  mains  de  l'évêque. 
Et  comme  saint  Jacques  et  saint  Jean  avaient,  avec 
leur  mère,  demandé  à  s'asseoir,  l'un  à  la  droite,  l'autre 
à  la  gauche  de  J.-C,  saint  Jean,  qui  repose  à  Ephèse, 
est  le  patron  de  l'Orient,  et  saint  Jacques  de  l'Occi- 
dent. Comme  les  trois  frères  étaient  fort  amis  du  Sau- 
veur, Pierre  a  mérité  d'avoir  son  siège  apostolique  à 
Rome.  Toutefois,  Pierre  est  le  chef,  parce  que  J.-C. 
voulut  qu'il  fût  le  prince  des  apôtres. 

Charles  était  doué  d'une  telle  force,  qu'il  redressait 
facilement  avec  les  mains  quatre  fers  de  cheval  à  la 
fois,  et  qu'il  soulevait  sans  difficulté,  de  terre  jusqu'à 
sa  tête,  un  soldat  placé  debout  sur  sa  main.  Il  était  si 
magnifique,  qu'il  tint  quatre  fois  une  cour  plénière  en 
Espagne  :  à  Noël,  à  Pâques,  à  la  Pentecôte  et  à  saint 
Jacques.  Chaque  nuit,  il  avait  120  soldats  de  garde, 
qui  se  partageaient  par  40  pour  chaque  veille  :  dix 
restaient  à  son  chevet,  dix  à  ses  pieds,  dix  à  sa  droite 
et  dix  à  sa  gauche,  tenant  à  la  main  droite  une  épée 
nue,  et  à  la  gauche  une  chandelle  allumée.  Celui  qui 
voudra  en  savoir  davantage  sur  ses  qualités  peut  s'en 


HISTOIRE    DE    CHARLEMAGNE  5  I  9 

faire  une  idée  parla  manière  dont  il  fut  fait  empe- 
reur à  Rome.  Il  fonda  beaucoup  d'églises  et  d'ab- 
bayes, il  visita  le  Saint-Sépulcre  et  fit  enchâsser  dans 
For  et  l'argent  les  corps  d'un  grand  nombre  de 
saints. 

Quand  Charles  revint  d'Espagne,  il  y  avait  encore 
deux  rois  païens  à  Sarragosse  :  c'étaient  Marsir  et 
Heligand,  son  frère,  envoyés,  par  le  roi  de  Babylonie, 
de  Perse  en  Espagne,  et  qui  n'étaient  soumis  qu'en 
apparence  à  Charlemagne.  Ce  prince  leur  signifia  de 
se  faire  baptiser  ou  de  lui  payer  tribut.  Ils  lui  envoyè- 
rent trente  chevaux  chargés  d'or  et  d'argent  et  de 
produits  espagnols  ;  quatre  cents  chevaux  chargés  de 
vin  très  doux  pour  la  boisson  des  combattants  ;  enfin, 
mille  femmes  sarrasines  d'une  grande  beauté.  A  Gama- 
léon,  leur  ambassadeur  auprès  de  Charles,  ils  donnè- 
rent trente  chevaux  chargés  d'or,  d'argent  et  d'étoffes, 
afin  de  s'attacher  les  soldats.  C'est  ce  qu'il  fit.  L'am- 
bassadeur apporta  à  Charles  les  présents,  mais  les 
soldats  acceptèrent  le  vin  et  les  femmes.  Le  roi  Mar- 
sir fit  dire  encore  qu'il  viendrait  se  faire  baptiser. 
Charles  alla  à  sa  rencontre  avec  cinquante-cinq  mille 
hommes  ;  les  païens  vinrent  de  leur  côté,  et  les  chré- 
tiens en  tuèrent  vingt  mille  ;  mais  les  chrétiens  per- 
dirent trente  mille  hommes;  en  punition  de  leur  ivro- 
gnerie et  de  leur  fornication.  Tous  les  guerriers  y 
périrent,  à  l'exception  de  Roland  et  de  cinq  autres. 
Roland,  qui  avait  été  préservé,  tua  Marsir,  et  s'é- 
chappa après  avoir  reçu  quatre  coups  de  lance.  Il 
coupa  en  deux  un  morceau  de  marbre,  de  trois  coups 
de  son  épée  qu'il  voulut  briser,  quand  il  se  vit  sur  le 


520  LA    LÉGENDE    DOREE 

point  de  périr,  et  dans  l'intention  que  les  païens  ne 
s'en  emparassent  pas.  Il  brisa  son  cor  en  y  soufflant, 
et  il  se  rompit  la  gorge  en  appelant  ses  compagnons. 
En  entendant  le  bruit  du  cor,  Charles  voulut  venir, 
mais  le  traître  dont  il  a  été  question  l'en  empêcha,  en 
disant  que  Roland  était  à  la  chasse.  Charles  ignorait 
encore  le  massacre  et  la  trahison  des  siens.  Théoderic 
vint  à  la  mort  de  Roland,  et  fut  témoin  de  sa  com- 
ponction et  de  ses  prières.  Roland  toucha  sa  chair  par 
trois  fois,  en  disant  :  «  Et  dans  ma  chair,  je  verrai 
Dieu  mon  Sauveur.  »  Puis,  en  tournant  ses  yeux,  il 
ajouta  :  «  C'est  lui  que  je  dois  voir  moi-même  ;  souve- 
nez-vous de  moi,  Seigneur,  car  c'est  pour  votre  gloire 
que  je  meurs  eu  exil  ;  souvenez-vous  de  mes  compa- 
gnons, qui  ont  été  aussi  tués  pour  vous.  »  Alors,  fai- 
sant le  signe  de  la  croix,  il  dit  :  «  Maintenant,  je  vais 
voir  celui  que  l'œil  de  l'homme  n'a  point  vu,  etc.  » 
Ainsi  expira  le  très  saint  martyr  Roland.  Sans  con- 
naître que  Roland  était  mort,  moi,  Turpin,  j'ai  célébré, 
le  jour  de  son  décès,  la  messe  pour  les  défunts,  en 
présence  de  Charles,  le  1G  des  calendes  de  juillet,  et, 
étant  ravi  en  extase,  j'entendis  les  chœurs  célestes  qui 
chantaient,  et  j'ignorais  ce  qui  se  passait;  puis,  je  vis 
les  démons  qui  emportaient  une  proie.  Je  leur  de- 
mandai :  «  Que  portez-vous?  »  Ils  répondirent  :  «  C'est 
Marsile  que  nous  portons  aux  enfers,  comme  Michel 
a  porté  Roland  au  ciel.  »  Après  la  messe,  je  dis  cela 
à  Charles.  Je  n'avais  pas  encore  fini  de  parler,  quand 
arriva  Baudoin,  monté  sur  le  cheval  de  Roland,  et 
disant  qu'il  avait  laissé  Roland  à  l'agonie.  Tout  aus- 
sitôt, l'armée  alla  au  lieu  funèbre  ;  mais  Charles,  qui 


HISTOIRE    DE    CHARLEMAGXE  521 

arriva  le  premier,  le  trouva  sans  vie  et  les  bras  sur  la 
poitrine,  placés  en  forme  de  croix.  Charles  se  jeta  sur 
lui.  Qui  pourrait  raconter  sa  douleur?  Il  le  fit  ensevelir 
avec  du  baume,  de  la  myrrhe  et  de  l'huile,  et  il  passa 
la   nuit   auprès   de   lui  avec  l'armée.   Roland   avait 
trente-huit    ans    lorsqu'il    mourut.    Le   lendemain, 
les    soldats   allèrent    sur   le   champ   de  bataille,    où 
l'un  trouvait    son  compagnon  mort,  l'autre    le   sien 
vivant.  On  rencontra  le  cadavre  d'Olivier  cloué  à  la 
terre  avec  quatre  lances,   étendu    avec  les   habits  en 
désordre,  entouré  de  liens  des  pieds  à  la  tète,  écorché 
par  les  flèches,  et  couvert  de  coups  de  lance  et  d'é- 
pée.  Les  clameurs  de  tous  ceux  qui  pleurèrent  leurs 
amis  remplirent  la  forêt  entière.  Alors  Charles  jura 
par  le  Tout-puissant  qu'il  ne  s'arrêterait  que  lorsqu'il 
aurait  trouvé  les  ennemis.  Il   les  rencontra  qui  pre- 
naient leur  repas  du  soir  et  en    tua  quatre  mille.  Le 
soleil    s'arrêta  immobile    pendant    l'espace   de    trois 
jours.  Quand  on  eut  trouvé  le  traître  Gannelon,  Charles 
le  fit  attachera  quatre  des  plus  forts  chevaux  de  toute 
l'armée  sur  lesquels  montèrent  des   cavaliers  qui   les 
dirigèrent  vers  les  quatre  points  du  globe.  Il  périt  de 
la  mort  qu'il  avait  méritée,  car  il  fut  déchiré  comme 
le  traître  Judas.  On  donna  pour  les  âmes  des  défunts 
douze  mille  onces  d'argent  et  douze  mille  talcnts-d'or, 
des  vêtements  et  des  vivres.  Roland  fut  enseveli  dans 
une  église  romaine  et  son  épée  fut  suspendue  à  sa  tète. 
Toute  la  terre  qu'on  parcourt  dans  l'intervalle  de  six 
jours,   située  autour  de  la  place  de  Blaye,  lieu  de  la 
sépulture  de  Roland,  fut  donnée  par  Charles  à  des 
chanoines  réguliers  qu'il  y  avait  rétablis  lui-même  à 


522  LA    LÉGENDE    DOREE 

la  condition  que,  chaque  année,  à  l'anniversaire  de 
saint  Roland,  ils  donnassent  à  trente  pauvres  tous  les 
vêtements  nécessaires,  et  des  vivres,  de  plus  qu'ils 
réciteraient  trente  psautiers  et  autant  de  messes  pour 
les  âmes  de  ceux  qui  avaient  péri  :  le  reste  devait  leur 
servir  pour  vivre.  Après  quoi,  Charles  voulut  honorer 
saint  Denys  :  il  donna  toute  la  terre  de  France  à  son 
église  et  fit  une  ordonnance  par  laquelle  il  soumettait 
tous  les  Francs  présents  et  futurs,  même  les  rois,  au 
pasteur  de  cette  église  à  laquelle  chaque  maison  devait 
payer  annuellement  quatre  deniers.  Debout  auprès  du 
corps  de  saint  Denys,  il  pria  pour  les  âmes  de  ceux 
qui  avaient  péri  en  Espagne  et  pour  ceux  qui  acquit- 
teraient de  bon  cœurlesdits  deniers.  La  nuit  suivante, 
pendant  que  le  roi  était  endormi,  saint  Denys  lui 
apparut  et  lui  dit, après  ravoir  réveillé  :  «  Ceux  qui  à 
ton  exemple  ont  été  tués  ou  le  seront  en  Espagne,  je 
leur  ai  obtenu  le  pardon  de  leurs  péchés,  comme  aussi 
pour  les  quatre  deniers,  j'ai  obtenu  qu'ils  soient  gué- 
ris des  blessures  graves  qu'ils  recevraient.  »  Charles 
raconta  celte  vision  à  tout  le  monde.  Ensuite  il  fit  des 
œuvres  merveilleuses  à  Aix-la-Chapelle  en  l'honneur  de 
lamère  deDieu,  ce  qui  porta  un  grand  nombre  d'autres 
personnes  à  l'imiter.  La  mort  de  Charles  m«»  fut  dans 
la  suite  révélée  de  la  manière  suivante  :  Un  jour  que 
j'étais  en  prière  à  Vienne,  je  fus  ravi  en  extase  en  ré- 
citant le  psaume  :  Deus  in  adjutorium,  les  démons  en 
foule  se  dirigeaient  vers  la  Lorraine.  Quand  ils  furent 
tous  passés,  j'en  vis  un  qui  ressemblait  à  un  Ethiopien 
et  qui  marchait  plus  lentement  que  les  autres.  «  Où 
allez-vous?  »  lui  dis-je  :  «  A  Aix,  me  répondit-il,  en- 


CONCEPTION    DE    LA    BIENHEITRKUSE    VIERGE    MARIE       523 

lever  l'âme  de  Charles.  » — Je  repris:  «Je  t'adjure,  par 
le  Christ,  de  revenir  me  dire  ce  qui  s'est  passé.  »  Peu 
après  les  démons  repassèrent  dans  le  même  ordre 
qu'auparavant,  et  m 'adressant  à  celui  auquel  j'avais 
parlé  d'abord  :  «  Qu'avez-vous  fait?  lui  demandai-je.  » 
Il  répondit  :  «  Un  Galicien  sans  tète  apporta  tant  de 
pierres  et  de  bois  d'églises  dans  la  balance  que  ses 
bonnes  œuvres  l'emportèrent  sur  les  mauvaises,  et 
voilà  comment  il  nous  prit  son  âme.  »  Ayant  ainsi 
parlé,  il  s'évanouit,  et  j'ai  appris  que  Charles  était 
mort  à  cette  heure.  Quand  nous  nous  sommes  quittés, 
je  lui  fis  promettre  de  m'envoyer,  s'il  était  possible, 
quelqu'un  pour  m'informer  de  sa  mort.  Je  lui  avais 
donné  de  mon  côté  la  même  promesse.  C'est  pour  cela 
qu'étant  malade  et  à  l'article  de  la  mort,  il  m'expédia 
un  soldat  de  ses  compagnons  pour  m'annoncer  sa  fin. 
Ce  qui  eut  lieu.  Il  mourut  le  5  des  calendes  de  février, 
l'an  du  Seigneur  814. 


CONCEPTION  DE  LA  BIENHEUREUSE 

VIERGE  MARIE* 

Anselme,  archevêque  de  Cantorbéry,  pasteur  des 
Anglais,  à  ses  évéques,  et  à  tous  les  orthodoxes,  salut 

*  Do  m  Gerbcron  soulève  des  difficultés  de  toute  espèce 
contre  cette  pièce  qu'il  place  parmi  les  spuria  de  son  édition 
des  œuvres  de  saint  Anselme.  La  plus  forte  est  tirée  des  noms 
des  personnages  cités  dans  ce  récit,  où  il  trouve  du  vrai,  du 
faux  et  du  fabuleux. 


524  LA  LÉGENDE    DOREE 

et  perpétuelle  bénédiction  dans  le  Seigneur.  Veuillez, 
mes  très  chers  frères,  écouter  le  récit  que  j'entre- 
prends de  vous  faire  sur  la  manière  dont  on  doit  célé- 
brer, comme  il  a  été  ordonné,  la  vénérable  conception 
de  Marie,  mère  de  Dieu  et  toujours  vierge,  d'après  les 
miracles  qui  ont  eu  lieu  en  Angleterre,  en  France  et 
dans  d'autres  pays. 

Quand  il  a  plu  à  la  bonté  divine  de  punir  la  nation 
anglaise  pour  ses  péchés,  et  de  l'astreindre  à  pratiquer 
les  devoirs  de  la  vertu  avec  plus  d'exactitude,  l'illustre 
duc  des  Normands,  Guillaume,  la  soumit  par  la  force 
des  armes,  et  employa  la  peine  du  talion  contre  le  roi 
du  pays  nommé  Eralde,  tyran  impie,  persécuteur  du 
clergé  et  destructeur  deThonneur  dû  à  l'Église.  Quand 
ce  dernier  eut  été  tué,  Guillaume  dut  à  la  protection 
de  Dieu  et  à  sa  valeur  d'être  élevé  à  la  dignité  royale, 
et  rendit  à  l'Eglise  tout  l'honneur  que  comporte  sa 
dignité.  Jaloux  de  ses  pieuses  intentions,  le  diable 
ennemi  de  tout  bien  s'efforça  souvent  de  paralyser  ses 
succès  par  les  fourberies  de  ses  gens  et  par  les  incur- 
sions des  étrangers,  mais  aidé  de  la  protection  divine, 
le  méchant  fut  réduit  à  l'impuissance.  Les  Daciens, 
ayant  appris  que  l'Angleterre  avait  été  soumise  par 
les  Normands,  furent  gravement  irrités  d'être  dépouil- 
lés d'un  royaume  qui  leur  appartenait  par  droit  d'hé- 
ritage. Ils  courent  aux  armes,  équipent  une  flotte 
dans  l'intention  d'aller  les  chasser  d'une  patrie  que 
Dieu  leur  avait  donnée.  Guillaume,  informé  de  leur 
dessein,  agit  en  prince  rempli  de  prudence  :  il  envoya 
en  Dacie  un  saint  abbé  de  Ramesey,  Helsin,  pour 
s'assurer  de  ce  qui   se  tramait.  Ce  personnage  d'une 


\ 


CONCEPTION    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIERGE    MARIE       525 

intelligence  consommée  exécuta  les  ordres  du  roi  avec 
habileté.  Sa  mission  achevée,  voulant  revenir  en  An- 
gleterre, il  se  mit  en  mer,  et  déjà  il  avait  fait  heureu- 
sement la  majeure  partie  de  sa  route,  quand,  tout  à 
coup,  une  bourrasque  affreuse  souleva  une  tempête 
qui  troubla  le  ciel  et  la  mer.  Les  matelots  à  bout  d'ef- 
forts sont  réduits  à  l'impuissance,  les  rames  sont  cas- 
sées, les  cordages  rompus,  les  voiles  en  lambeaux, 
tout  espoir  de  salut  avait  disparu,  et  on  n'avait  plus 
qu'à  attendre  le  moment  où  Ton  serait  englouti.  Dans 
le  désespoir  de  sauver  son  corps,  chacun  recomman- 
dait à  grands  cris  son  âme  à  Dieu  et  envoyait  la  bien- 
heureuse Marie,  mère  de  Dieu,  comme  le  refuge  des 
malheureux,  lorsque  Ton  vit  apparaître  subitement  de 
Tonde  et  près  du  vaisseau  un  personnage  d'un  exté- 
rieur vénérable,  revêtu  d'habits  épiscopaux.  Il  appela 
l'abbé  Helsin  et  lui  adressa  ces  mots  :  «  Vous  voulez, 
lui  dit-il,  échapper  au  péril  ?  Vous  voulez  rentrer 
sains  et  saufs  dans  votre  patrie?  »  Sur  la  réponse  de 
l'abbé  en  larmes,  que  c'était  là  l'unique  désir  qu'il 
avait  au  fond  du  cœur:  «  Sachez,  ajouta-t-il,  que  c'est 
Notre-Dame,  Marie,  mère  de  Dieu,  dont  vous  avez 
réclamé  l'assistance,  qui  m'envoie  vers  vous;  et  si  vous 
voulez  exécuter  ce  que  je  vais  vous  dire,  vous  échap- 
perez avec  vos  compagnons  au  naufrage  qui  vous  me- 
nace. »  Il  promet  aussitôt  d'obéir  en  tout,  s'il  échappe 
au  danger,  «  Promettez  à  Dieu  et  à  moi,  reprit  l'évè- 
que,  que  vous  célébrerez  le  jour  de  la  conception  et 
de  la  création  de  la  mère  de  J.-C.  et  que,  dans  vos 
prédications,  vous  porterez  à  fêter  ce  jour.  »  L'abbé 
plein  de  prudence  répliqua  :  «  Mais  quel  jour  doit-on 


526  LA    LÉGENDE    DOREE 

célébrer  cette  fête?  »  «  Le  6  des  ides  de  décembre, 
répondit  l'évêque.  »  «Et  quel  office  devra-t-on  réciter, 
demanda  l'abbé?  »  «  On  dira,  reprit  l'évéque,  tout 
l'office  qu'on  récite  au  jour  de  la  Nativité;  si  ce  n'est 
qu'au  lieu  du  mot  nativité,  on  dira  conception.  »  A 
ces  mots  il  disparut;  la  tempête  avait  cessé  plus  vite 
qu'il  est  possible  de  le  dire  ;  l'abbé  poussé  avec  ses 
gens  par  un  vent  favorable  aborda  sain  et  sauf  en  An- 
gleterre, et  raconta  à  qui  il  put  le  dire,  ce  qu'il  avait  vu 
et  entendu.  II  statua  qu'on  ferait  une  fête  solennelle 
de  la  conception  dans  son  monastère  de  Ramesey,  et 
durant  sa  vie,  il  la  célébra  avec  la  plus  grande  dévo- 
tion. 

Et  nous,  mes  bien  aimés  frères,  si  nous  voulons 
aborder  au  port  du  salut,  célébrons,  comme  il  con- 
vient, l'office  de  la  création  et  de  la  conception  de  la 
mère  de  Dieu  afin  de  recevoir  une  juste  récompense 
de  son  Fils  qui,  avec  le  Père  et  le  Saint-Esprit,  vit  et 
règne  dans  les  siècles  des  siècles.  Amen. 

On  raconte  d'une  autre  manière  l'établissement 
de  cette  fête.  Du  temps  de  l'illustre  Charles,  roi  des 
Français,  un  clerc  attaché  à  Tordre  des  Lévites,  qui 
était  parent  du  roi  de  Hongrie,  plein  de  dévotion  pour 
la  mère  de  J.-C,  avait  coutume  de  réciter  son  office. 
Pressé  par  ses  parents,  il  voulut  se  marier  avec  une 
toute  jeune  fille.  Il  avait  reçu  la  bénédiction  nuptiale 
et  la  messe  était  achevée,  quand  il  se  rappelle  qu'il 
n'avait  pas  récité  ce  jour-là  les  heures  de  Notre-Dame, 
comme  il  le  faisait  d'ordinaire.  Il  fait  sortir  tous  les 
assistants  de  l'église,  envoie  son  épouse  à  la  maison, 
et  reste  seul  devant  l'autel.  En  récitant  seul  les  heures 


CONCEPTION    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIERGE    MARIE       527 

de  la  Mère  du  Seigneur,  il  en  vint  à  cette  antienne  : 
Pulclira  es  et  decorn,  quand  tout  à  coup  lui  apparut 
la  bienheureuse  Mère  de  Dieu,  accompagnée  de  deux 
anges  dont  l'un  lui  tenait  la  main  droite,  et  l'autre  la 
gauche  :  «  Si  je  suis  belle  et  gracieuse,  pourquoi  donc 
m'abandonnes-tu  et  prends-tu  une  autre  épouse?  Ne 
suis-je  pas  plus  belle  qu'elle  ?  Ne  suis-je  pas  la  beauté 
par  excellence?  Ne  suis-je  pas  bien  gracieuse?  Où  en 
as-tu  vu  une  plus  belle?  »  «  Votre  éclat,  Madame, 
répondit-il,  surpasse  tout  ce  qu'il  y  a  de  beau  au 
monde  ;  vous  êtes  élevée  au-dessus  des  trônes  et  des 
chœurs  des  anges  ;  vous  êtes  plus  élevée  que  les  cieux 
des  cieux.  Que  voulez-vous  donc  que  je  fasse?»  Elle 
répondit  :  «  Si,  pour  l'amour  de  moi,  tu  quittes  l'é- 
pouse charnelle  à  laquelle  tu  veux  t'attacher,  tu  m'au- 
ras pour  épouse  dans  le  -royaume  célesie,  et  si  tu 
célèbres  chaque  année  la  fête  de  ma  conception,  le  6 
des  ides  de  décembre,  et  que  tu  enseignes  à  la  solen- 
niser,  tu  seras  couronné  avec  moi  dans  le  royaume  de 
mon  Fils  unique.  »  En  disant  ces  mots,  Notre-Dame 
disparut.  Le  clerc,  décidé  à  ne  pas  rentrer  chez  lui, 
alla  aussitôt,  sans  consulter  ses  parents,  dans  une 
abbaye  prendre  l'habit  monastique.  Peu  après,  par 
les  mérites  de  la  Sainte  Vierge,  qui  toujours  récom- 
pense ceux  qui  l'aiment,  qui  les  comble  d'honneurs  et 
de  biens,  il  devint  évêque  patriarche  d'Aquilée,  où  il 
célébra  tant  qu'il  vécut,  annuellement  et  au  jour  mar- 
qué, la  fête  de  la  Conception  avec  octave,  et  recom- 
manda de  la  solenniser. 

On  raconte  ailleurs,  différemment  encore,  l'origine 
de  cette  fête.  Dans  un  bourg  de  France,  un  chanoine 


528  LA    LÉGENDE    DOREE 

prêtre  avait  soin  de  réciter  les  matines  de  la  Sainte 
Vierge.  Une  fois,  qu'il  revenait  d'une  maison  de  cam- 
pagne où  il  avait  commis  un  péché  avec  une  femme 
mariée,  il  voulut  passer  la  Seine  pour  rentrer  chez  lui, 
et,  étant  entré  seul  dans  une  barque,  il  se  mit  à  réciter 
en  ramant  les  matines  de  Notre-Dame.  11  commençait 
l'invocation  :  Ave,  Maria,  gratta  plena,  Domhtus  tecum, 
et  se  trouvait  au  milieu  du  fleuve,  quand  voici  une  foule 
de  démons  qui  l'engloutissent  avec  sa  barque  et  en- 
traînent son  âme  aux  enfers,  comme  il  l'avait  mérité. 
Trois  jours  après,  la  bienheureuse  vierge  Marie  vint 
à  l'endroit  où  les  démons  le  tourmentaient  ;  elle  était 
suivie  d'une  multitude  de  saints  :  «  Pourquoi,  dit-elle 
aux  démons,  maltraitez-vous  injustement  l'âme   de 
mon  serviteur?  »  «  Nous  avons  droit  à  l'avoir,  dirent- 
ils,  puisqu'elle  a  été  saisie  quand  il  faisait  notre  œu- 
vre. »    «  Si  elle  doit  appartenir,  reprit  la  Vierge,  à 
celui  dont  elle  faisait  l'œuvre,  elle  doit  être  à  nous, 
puisqu'elle  chantait  nos  matines  quand  vous   l'avez 
fait  périr.  Vous  êtes  donc  encore  plus  coupables,  puis- 
que c'est  à  moi  que  vous  avez  manqué.  »  Quand  elle 
eut  parlé  de  la  sorte,   les  démons   s'enfuirent  d'un 
côté  et  d'autre,  et  la  très  Sainte  Vierge  ramena  l'âme 
du  chanoine  à  son  corps  ;  puis,  prenant  par  le  bras 
cet  homme  qui  avait  échappé  à  une  double  condamna- 
tion, elle  commanda  à  l'eau  de  rester  comme  un  mur, 
à  droite  et  à  gauche,  et,  du  fond  du  fleuve,  elle  le  con- 
duisit sain  et  sauf  sur  le  rivage.  Alors  le  chanoine, 
plein   de  joie,   se  prosterna  à  ses  pieds  et  lui  dit  : 
«  Ma   Dame  bien  chérie,  Vierge  remplie  de   bontés, 
que  vous  rendrai-je  pour  tant  de  bienfaits  dont  vous 


i 


CONCEPTION    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIKRCiE    MARIE       529 

m'avez  comblé  ?  »  «  Je  demande,  répondit  la  Mère  de 
Dieu,  que  tu  ne  retombes  plus  dans  le  péché  d'adul- 
tère, et  que  tu  célèbres  et  prêches  de  célébrer  solen- 
nellement la  fête  de  ma  conception,  le  6  des  ides  de 
décembre.  »  A  peine  avait-elle  ainsi  parlé,  que  le  prê- 
tre la  vit  monter  au  ciel.  Quant  à  lui,  il  embrassa  la 
vie  érémitique,  et  raconta  à  qui  voulait  l'entendre  ce 
qui  lui  était  arrivé.  De  plus,  il  célébra  cette  fêle  et 
travailla  toute  sa  vie  à  la  faire  célébrer.  C'est  pour- 
quoi, mes  très  chers  frères,  de  notre  autorité  épisco- 
pale,  nous  confirmons  cette  fête,  et  nous  ordonnons 
que  personne  de  vous,  sous  prétexte  d'en  être  empê- 
ché par  les  soins  des  affaires  temporelles  ou  pour 
toute  autre  mauvaise  raison,  ne  s'exempte  de  célébrer 
chaque  année  la  conception  vénérable  de  la  bienheu- 
reuse vierge  Marie,  et  de  réciter  ses  heures  tous  les 
jours,  à  moins  que  ce  ne  soit  le  dimanche  et  une  fête 
à  neuf  leçons.   Remarquez  encore   ici    que   si  quel- 
qu'un, entraîné  par  le  désespoir  que  lui  causent  ses 
péchés,  ne  veut  pas  célébrer  l'office  divin,  il   se  rend 
doublement  coupable  ;  d'abord  par  rapport  au  péché 
qu'il  a  commis,  et  ensuite  parce  qu'il  a  refusé  de  ser- 
vir Dieu  pour  l'expiation  de  son  péché.  Aussi,  le  Sei- 
gneur a-t-il  dit  à  saint  Pierre  :  «  Si  vous  vous  regar- 
dez comme  pécheur,  il  ne  faut  pas  vous  éloigner  de 
Dieu.  Or,  c'est  s'éloigner  de  Dieu,  de  ne  vouloir  pas 
faire  une   bonne  œuvre    à    cause   de    son   péché.   Si 
nous  nous  reconnaissons   pécheurs,    il    est    de    no- 
tre  intérêt   d'avoir  la    Mère   de    Dieu    pour   média- 
trice et   pour  auxilialrice  auprès  de   son  Fils.  Si  le 
Souverain  Juge  est  irrité  contre  nous,  par  rapport  ;\ 
m.  :ti 


530  LA   LÉGENDE    DOREE 

nos  forfaits,  elle,  qui  Ta  mis  au  monde,  peut  nous 
le  rendre  favorable.  II  n'est  si  grand  pécheur  sur  la 
terre  qui  ne  puisse  obtenir  son  pardon  pour  le  siècle 
futur,  si  elle  prie  son  Fils  pour  lui.  Tout  ce  qu'elle 
demande  à  son  Fils,  il  est  certain  qu'elle  l'obtiendra. 
Voyez  l'exemple  de  Théophile.  (Ici  est  reproduite  la 
légende  de  Théophile,  telle  qu'elle  se  trouve  au  8  sep- 
tembre, fête  de  la  Nativité  de  Notre-Dame.) 

Miraole8  arrivés  en  confirmation  de  la  Conception 
de  la  très  bienheureuse  Vierge  Marie. 

On  trouve  le  récit  de  plusieurs  miracles,  arrivés  en 
confirmation  de  la  vérité  de  la  conception  de  la  très 
sainte  Vierge,  dans  un  livre  intitulé  :  Defensorium 
Virginie,  qui  reste  attaché  avec  des  chaînes  dans  plu- 
sieurs bibliothèques,  et  qui  a  été  composé  vers  l'an  du 
Seigneur  1390.  Un  bachelier  de  Tordre  des  Carmes, 
prêt  à  prendre  ses  grades,  dans  une  thèse  soutenue  à 
Paris,  rapporta  à  un  frère  Prêcheur  que,  du  temps 
que  maître  Jean  de  Tolède  était  chancelier,  un  frère 
Prêcheur  de  la  Bohême  avait  eu  l'audace  de  prêcher, 
à  Cracovie,  que  la  glorieuse  Vierge  avait  été  conçue 
dans  le  péché  ;  mais  il  s'affaissa  subitement.  On  le 
transporta  chez  lui,  où  il  mourut  peu  après.  Il  rap- 
portait cela,  d'après  le  témoignage  des  honorables 
docteurs  en  théologie,  Henri  de  Hassia,  Henri  de 
Huta,  et  maître  Jean  de  Bologne,  docteur  en  méde- 
cine et  bachelier  en  théologie,  qui  avaient  été  les 
témoins  oculaires  du  fait.  Ce  bachelier  en  concluait 
que  l'opinion  de  la  conception  immaculée  était  pour 


CONCEPTION    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIERGE   MARIE       531 

lui  un  article  de  foi,  à  cause  de  ces  miracles  éclatants. 
—  Le  vénérable  docteur  Girold  de  Piscaria,  de  Tordre 
des  frères  Mineurs,  était  un  adversaire  déclaré  de  ce 
sentiment.  Ayant  prêché  un  jour,  dans  un  sermon  sur 
la  conception,  contre  la  Sainte  Vierge,  il  alla  immé- 
diatement célébrer  la  sainte  messe  avec  beaucoup  de 
dévotion.  Après  l'élévation,  la  Sainte  Vierge  se  mon- 
tra à  lui,  et  les  saintes  espèces  du  pain  et  du  vin  dis- 
parurent :  «  De  quel  front,  lui  dit-elle,  oses-tu 
prendre  un  corps  tiré  de  moi,  mauvais  frère,  qui 
aujourd'hui,  de  propos  délibéré,  vient  de  me  salir  en 
paroles  et  en  actions  ?  »  11  demanda  alors,  avec  de 
grands  gémissements,  pardon  de  sa  faute,  et  l'eucha- 
ristie lui  fut  rendue  ;  il  acheva  la  messe,  et  monta  de 
suite  au  pupitre,  rétracta  ce  qu'il  avait  dit  d'abord 
contre  la  Sainte  Vierge,  en  racontant  tout  au  long  le 
miracle  qui  venait  de  s'opérer.  Je  tiens  ce  fait  de  plu- 
sieurs témoins  dignes  de  foi.  —  Dans  la  ville  d'Ydoni, 
un  frère  Prêcheur  du  pays  viennois  devait  répondre 
par  devant  Odonius  de  Champagne,  de  Tordre  de 
Notre-Dame,  sur  la  conception.  Le  peuple  était  ras- 
semblé en  foule  dans  Téglise  cathédrale  des  moines 
de  cette. ville.  Ce  frère  allait  exposer  sa  thèse,  quand 
il  fut  frappé  de  la  main  de  Dieu  ;  il  devint  comme 
muet  et  hébété.  Ses  frères  le  portèrent  dans  le  monas- 
tère, où  il  mourut  au  bout  de  huit  jours,  sans  que 
son  esprit  lui  revînt.  C'est  ce  que  m'ont  raconté  des 
personnes  qui  étaient  présentes. 


FIN 


TABLE  DU  TOME  TROISIÈME 


Saint  Mamertin 1 

Saint  Gilles 4 

La  Nativité  de  la  bienheureuse  Vierge   Marie.     ...  8 

Saint  Adrien  et  ses  compagnons 28 

Saint  Gorgon  et  saint  Dorothée .     .  36 

Saint  Prote  et  saint  Hyacinthe 37 

L'exaltation  de  la  Sainte  Croix 43 

Saint  Jean  Chrvsostomc .           .  54 

Saint  Corneille  et  saint  Cvprien 70 

Saint  Lambert 71 

Sainte  Euphémic 73 

Saint  Mathieu,  apôtre 77 

Saint  Maurice  et  ses  compagnons 87 

Sainte  Justine,  vierge 94 

Saint  Corne  et  saint  Dainicu 101 

Saint  Fur.sy,  évèquc '   106 

Saint  Michel,  archange 111 

Saint  Jérôme 131 


TABLE    DU    TOME    TROISIEME  533 

Saint  Rémi 441 

Saint  Léger 144 

Saint  François 147 

Sainte  Pélagie 169 

Sainte  Marguerite 173 

Sainte  Thaïs,  pécheresse 175 

Saint  Denis 179 

Saint  Calixte,  pape 190 

Saint  Léonard 192 

Saint  Luc,  évangéliste 199 

Saint  Crisant  et  sainte  Daria 215 

Les  onze  mille  vierges 216 

Saint  Simon  et  saint  Jude,  apôtres 223 

Saint  Ouentin 234 

Saint  Eustachc 235 

Tous  les  saints 216 

La  commémoration  des  âmes 263 

Les  quatre  couronnés 284 

Saint  Théodore 285 

Saint  Martin,  évoque 287 

Saint  Brice 305 

Sainte  Elisabeth 308 

Sainte  Cécile 310 

Saint  Clément      .     .     • 352 

Saint  Chrysogone 371 

Sainte  Catherine 373 

Saint  Jacques  l'intercis 388 

Saint  Saturnin,  saintes  Perpétue,  Félicité  et  leurs  au- 
tres compagnons 394 

Saint  Pasteur 398 

Saint  Jean,  abbé 402 

Saint  Moïse,  abbé 404 

Saint  Arsène,  abbé  .     .   "". 406 

Saint  Agalhon,  abbé 410 

m.  34* 


534  LA    LÉGENDE    DOREE 

Saints  Barlaam  et  Josaphat 413 

Saint  Pelage,  pape 436 

La  Dédicace  de  l'Eglise 473 

SUPPLÉMENT  A  LA  LÉGENDE  DOUÉE 

Saint  Josse 495 

Saint  Othraar 502 

Saint  Conrad 50G 

Saint  Hilarion 508 

Histoire  de  Charlemagne 511 

Conception  de  la  bienheureuse  Vierge  Marie  ....  523 


TOME  TROISIÈME 


SOMMAIRES  ANALYTIQUES 


SAINT    MAMERTIN 


Mamertin  puni  pour  avoir  adoré  des  idoles.  —  Il  est  guéri 
et  se  fait  abbé.  —  11  met  l'obéissance  de  saint  Marin  à  Té- 
preuve    .     .     .     .  ' 1 

SAINT    GILLES 

Miracles  opérés  par  saint  Gilles.  —  Il  va  à  Arles,  de  là  au 
désert.  —  Sa  biche.  —  Il  est  découvert.  —  Il  fonde  un  monas- 
tère avec  les  libéralités  du  roi.  —  Il  obtient  pour  le  roi  le 
pardon  d'une  faute  énorme.  —  Il  va  à  Rome  où  le  pape  lui 
donne  deux  portes  pour  son  église.  II  les  jette  dans  le  Tibre 
et  elles  arrivent  à  son  monastère 4 

LA    NATIVITÉ    DE    LA    BIENHEUREUSE   VIERGE    MARIE 

Ancêtres  de  la  bienheureuse  vierge  Marie.  —  Sainte  Anne  a 
trois  maris.  —  Joachim  et  Anne  vont  à  Jérusalem.  —  Affront 
que  reçoit  Joachim  pour  sa  stérilité.  —  Un  ange  lui  promet 
une  fille.  —  Rencontre  des  deux  époux.  —  La  sainte  Vierge 
va  au  Temple  se  consacrer  à  Dieu.  —  Mariage  de  la  sainte 
Vierge.  —  Origine  et  établissement  de  la  fête  de  la  Nativité. — 
Légende  du  chevalier  vainqueur  à  un  tournoi.  —  Une  mère 
prend  l'enfant  Jésus  à  une  statue  de  la  Madone  qui  ne  lui 
rendait  pas  son  fils  enfermé  dans  un  cachot. —  Voleur  soutenu 
à  la  potence  par  la  sainte  Vierge.  —  Clerc  qui  est  détourné  du 


530  LA    LÉGENDE    DOREE 

mariage  par  la  sainte  Vierge.  —  Clerc  dissolu  et  admonesté 
dans  une  vision.  —  Légende  de  Théophile.  —  Femme  préser- 
vée du  feu 8 

SAINT    ADRIEN    ET    SES    COMPAGNONS 

Persécution  de  Maximien.  —  Adrien  se  convertit  à  la  foi.  — 
Il  est  jeté  en  prison.  —  Joie  de  sa  femme  en  apprenant 
qu'Adrien  souffre  pour  J.-C.  —  Adrien  va  annoncera  sa  femme 
le  jour  de  son  martyre.  —  Désespoir  de  Natalie  qui  croit  son 
mari  transfuge  de  la  foi. — Martyre  d'Adrien. —  On  lui  coupe 
les  membres.  —  Natalie  s'enfuit.  —  Sa  mort    ....         28 

SAINT  GORGON  ET  SAINT  DOROTHÉE 

On  fait  rôtir  les  saints  sur  un  gril.  —  Récit  de  leur 
martyre 36 

SAINT    PROTE   ET   SAINT  HYACINTHE 

Saint  Prote  et  saint  Hyacinthe  convertissent  à  la  foi  Eugénie» 
fille  de  Philippe.  —  Hélénus  confond  un  hérétique.  —  Eugénie 
est  aimée  d'un  amour  incestueux  par  Mélancie.  —  Ses  résis- 
tances. —  Elle  est  traînée  devant  le  juge.  —  Elle  confond  ses 
accusateurs  en  leur  manifestant  son  sexe.  —  Elle  est  reconnue 
par  ses  parents  qui  se  font  chrétiens.  —  Ses  différents  sup- 
plices. —  Martyre  des  saints  Prote  et  Hyacinthe  ...         37 

L'EXALTATION    DE    LA    SAINTE   CROIX 

Chosroës  emporte  la  sainte  croix  de  Jérusalem.  —  Héraclius 
rapporte  la  sainte  Croix  à  Jérusalem.  —  Miracles  opérés  à 
cette  occasion.  —  Un  juif  couvert  du  sang  sorti  d'un  crucifix 
qu'il  avait  frappé.  —Vertu  du  signe  de  la  croix.     .     .         43 

SAINT   JEAN  CHRYSOSTOME 

Saint  Jean  Chrysostomc  jugé  défavorablement  parles  clercs, 
mais  aimé  du  peuple.  — Son  discours  sur  Eutrope. — Gaymas 
ennemi  du  saint  demande  une  église  pour  les  Ariens.  — 
Saint  Jean  s'y  oppose.  —  Il  institue  le  chant  des  hymnes 
pendant  la  nuit.  —  Théophile  veut  le  déposer.  —  Ses  luttes 
avec  ses  ennemis.  —  Miracles  au  tombeau  d'Epiphane.  —  On 


TOME    III,    SOMMAIRES    ANALYTIQUES  537 

soudoie  des  assassins  contre  Jean  ;  le  peuple  le  carde.  —  Il 
est  chassé  de  Constanlinople.  —  Sa  mort.  —  Son  corps  rap- 
porte à  Constantinople 54 

SAINT    CORNEILLE    ET    SAINT    CYPRIEN 

Martyre  de  saintCorneille.  —  Martyre  de  saintCypricn.         70 

SAINT    LAMBERT 

Saint  Lambert  promu  à  Pépiscopat.  —  Il  est  forcé  de  se  re- 
tirer dans  un  monastère;  sa  patience.  — Il  est  assassiné.         71 

SAINTE    EUPIIÉMIE 

Euphémic  se  déclare  chrétienne.  —  Elle  est  traduite  devant 
Priscus.  —  Le  juge  veut  lui  faire  violence.  —  Supplice  de  la 
roue.  —  Elle  est  condamnée  à  des  outrages  infâmes.  —  Les 
animaux  la  respectent.  —  Elle  est  tuée 7.'l 

SAINT    MATHIEU,    APÔTRE 

Il  prêche  en  Ethiopie  où  il  confond  les  magiciens.  —  Il  met 
des  dragons  en  fuite.  —  II  ressuscite  le  fils  du  roi.  —  Il  con- 
vertit toute  l'Egypte.  —  Ilirtacus  veut  épouser  la  Hlle  du  roi, 
elle  refuse  car  elle  s'est  consacrée  à  Dieu.  —  Son  martyre.         77 

SAINT    MAURICE    ET    SES    COMPAGNONS 

Maurice  chef  de  la  légion  théhaine.  —  Dioctétien  veut  faire 
apostasier  les  chrétiens.  —  Hefus  des  soldats.  —  On  les  dé- 
cime. —  Martyre  de  saint  Victor.  —  Leur  inhumation  en 
divers  endroits.   —   La  mère  d'un  de   ces  martvrs  entend  la 

xi 

voix  de  son  fils  parmi  celle  des  moines.  —  Tempête  apaisée 
par  leur  intercession.  —  Le  chef  de  saint  Maurice  à  Au- 
xerre.  —  La  foudre  écrase  un  ravisseur  des  richesses  d'une 
église  de  saint  Maurice 87 

SAINTE    JUSTINE,    VIERGE 

Justine  se  convertit  à  la  foi  en  entendant  lire  l'Evangile.  — 
Opérations  magiques  de  Cypricn  qui  veut  la  séduire.  —  Inu- 


338  LA    LÉGENDE    DOREE 

tilité  de  ses  efforts.  —  Tentations  de  Justine.  —  Cyprien 
voyant  l'impuissance  des  démons  se  convertit.  —  Supplices 
infligés  à  Cyprien  et  à  Justine.  —  Leur  martyre.     .     .         94 

SAINT   CÔME    ET    SAINT    DAMIEN 

Us  exercent  gratuitement  la  médecine.  —  Lisias  veut  les 
forcer  à  sacrifier  aux  dieux.  —  Ils  sont  jetés  à  la  mer  et 
sauvés  par  un  ange.  —  Tortures  qu'on  leur  fait  subir.  —  Ils 
sont  décapités.  —  Paysan  délivré  d'un  serpent  qu'il  avait 
avalé.  —  Femme  recommandée  à  ces  saints  et  préservée.       101 

SAINT    FURSY,    ÉVÊQUE 

Le  démon  lutte  contre  les  Anges  qui  portent  l'Ame  de  saint 
Fursy  au  ciel.  — Saint  Fursy  fouetté  pour  avoir  reçu  un  vête- 
ment d'un  usurier.  —  L'âme  de  Fursy  rendue  à  son  corps.       106 

SAINT    MICHEL,  ARCHANGE 

Apparition  de  l'archange  saint  Michel  au  mont  Gargan,  au 
mont  Saint-Michel  et  au  château  Saint-Ange.  —  Peste  à  Rome. 
—  Hiérarchies  angéliques,  leurs  fonctions.  —  Combat  avec 
Lucifer.  —  Dédicace  de  l'église  du  mont  Gargan.  —  Pourquoi 
nous  devons  honorer  les  saints  Anges 111 

SAINT    JÉRÔME 

Etudes  de  saint  Jérôme.  —  Piège  que  lui  tendent  de  mau- 
vais clercs.  —  Sa  vie  au  désert  racontée  dans  sa  lettre  à 
Eustochium.  —  11  traduit  la  Sainte  Ecriture.  —  Fausse 
légende  du  lion.  —  Il  règle  les  offices  de  l'Eglise.  —  Il  se 
retire  au  sépulcre  de  Notre-Seigncur.  —  Sa  mort    .       .       131 

SAINT    REMI 

Saint  Rémi  convertit  les  Francs.  —  Clotilde  et  Clovis.  — 
Translation    du     corps    de    saint  I\emi 141 

SAINT    LÉGER 

Il  est  fait  évèquc  d'Aulun.  —  Ses  démêles  avec  Ebroïn.  — 
Le  roi  veut  s'en  défaire.  —  Le  saint  se  retire  à  Luxcuil.  —   Il 


TOME    III,    SOMMAIRES    ANALYTIQUES  339 

revient  à  Autun.  —  On  lui  arrache  les  yeux.  —  On  lui  coupe 
la  langue.  —  Il  est  décapité 144 

SAINT  FRANÇOIS 

Après  vingt  ans  passés  dans  la  vanité  François  se  consacre 
à  Dieu.  —  Il  change  ses  habits  contre  ceux  d'un  pauvre.  — 
Sa  dévotion  envers  Jésus  crucifié.  —  Il  se  dépouille  de  tout. 

—  Il  s'attache  des  disciples.  —  Il  appelle  la  pauvreté  sa  dame. 

—  Il  commande  aux  démons.  —  Comment  il  réprime  ses 
tentations,  —  Ses  stigmates.  —  Mort  ressuscité.  —  Saint  Do- 
minique et  saint  François  à  Rome.  —  Ses  vertus  et  ses  saintes 
œuvres.  —  Ses  larmes.  —  Les  oiseaux  familiers  avec  lui.  — 
Ses  miracles.  —  Résurrection  d'un  enfant.  —  Jeune  fille  ren- 
due à  la  vie 147 

"     SAINTE    PÉLAGIE 

Luxe  de  Pélagie.  —  Elle  se  convertit  et  fait  pénitence.  — 
Tentations  auxquelles  elle  est  exposée.  —  Elle  donne  ses  biens 
aux  pauvres.  —  Elle  se  retire  au  désert.  —  Sa  mort.    .       169 

SAINTE    MARGUERITE 

Marguerite  quitte  le  monde  le  jour  de  son  mariage.  —  Elle 
va  au  désert  sous  le  nom  de  frère  Pelage.  —  Elle  est  accusée 
d'adultère  et  chassée  du  monastère.  —  On  reconnaît  son  in- 
nocence à  sa  mort 173 

SAINTE    THAÏS,    PÉCHERESSE 

L'abbé  Paphnuce  la  convertit.  —  Elle  brûle  les  produits  de 
sa  lubricité.  —  Elle  est  enfermée  dans  une  étroite  cellule; 
vie  qu'elle  y  mène,  —  Ses  péchés  étant  remis,  elle  sort  de  sa 
cellule.  Sa  mort.  —  L'abbé  Ephreni  convertit  une  péche- 
resse  175 

SAINT    DENIS 

Pourquoi  il  est  appelé  l'aréopagite.  —  Son  étonnement  au 
sujet  de  l'éclipsé  arrivée  au  moment  de   la  mort  de  Notre- 


540  LA    LÉGENDE    DOREE 

Seigneur.  —  Autel  élevé  à  Athènes  au  Dieu  inconnu.  — Saint 
Paul  à  Athènes  convertit  saint  Denis.  —  Aveugle  guéri  par 
saint  Denis.  —  11  vient  à  Home.  —  Saint  Clément  l'envoie  à 
Paris.  —  Il  est  pris  en  qualité  de  chrétien.  —  Supplices  qu'on 
lui  fait  endurer  ainsi  qu'à  ses  compagnons.  —  On  leur 
tranche  la  tète.  —  Saint  Denis  porte  la  sienne  depuis  Mont- 
martre jusqu'à  Saint-Denis.  —  Leurs  corps  jetés  dans  la 
Seine  sont  dérobés  par  une  pieuse  femme.  —  L'âme  de  Da- 
gobert  délivrée 179 

SAINT    CALIXTE,    PAPE 

Merveilles  arrivées  à  Rome  au  temps  de  saint  Calixte.  — 
On  recherche  les  chrétiens.  —  Massacre  de  plusieurs  néo- 
phytes. —  Saint  Calixte  est  jeté  dans  un  puits  avec  une 
pierre  au  cou 190 

SAINT    LÉONARD 

Il  obtient  du  roi  de  France  de  délivrer  les  prisonniers.  — 
Il  prêche  à  Orléans  et  dans  l'Aquitaine.  —  Il  délivre  la  reine 
en  danger.  —  Monastère  de  Noblac  où  le  saint  se  retire.  — 
Sa  mort.  —  Prisonniers  délivrés.  —  Autre  saint  du  même 
nom,  abbé  de  Corbigny 192 

SAINT     LUC,    ÉVANGÉLISTE 

Saint  Luc  est-il  l'un  des  soixante-douze  disciples?  —  Les 
quatre  animaux  d'Kzéchiel.  —  Le  lion  donne  la  vie  à  ses  petits 
par  ses  rugissements.  —  Qualités  de  l'aigle.  —  Qualités  du 
lion.  —  Qualités  du  bœuf.  —  Caractère  et  vertus  de  saint 
Luc.  —  Trois  sortes  de  médecines.  — Autorité  de  son  évangile. 

—  Les  évaugélistes  s'instruisent  auprès  de  la  Sainte  Vierge. 

—  Les  Apôtres  ont  aussi  instruit  saint  Luc.  —  Victoire  des 
Chrétiens  sur  les  Turcs  annoncée  d'avance  par  saint  Luc.       499 

SAINT    GRISANT    ET    SAINTE    DAIUA 

Le  père  de  Crisant  veut  le  ramener  au  culte  des  idoles.  — 
Il  convertit  Daria  chargée  de  le  séduire.  —  Conversions  qu'il 


TOME    III,    SOMMAIRES    ANALYTIQUES  541 

opère  avec  elle.  —  La  pureté  de  Daria  préservée  par  un  lion. 
—  Leur  martyre 215 

LES    ONZE    MILLE    VIERGES 

Ursule  est  demandée  en  mariage  par  le  roi  d'Angleterre.  — 
Conditions  apportées  par  Ursule.  —  Elle  part  pour  la  Bretagne 
en  nombreuse  compagnie. —  Conversion  miraculeuse  d'Ethéré 
qui  vient  à  la  rencontre  des  onze  mille  vierges.  —  Leur  arrivée 
à  Cologne.  —  Leur  martyre.  —  Discussion  sur  la  réalité  des 
faits  racontés  dans  la  légende.  —  Différents  miracles.       216 

SAINT    SIMON    ET    SAINT    JUDE,    APOTRES 

Lettre  d'Abgare  à  J.-C.  —  Réponse  de  J.-C.  —  Portrait  de 
J.-C.  envoyé  à  Abgare.  —  Vertu  de  la  lettre  de  J.-C.  —  Ré- 
ception de  Jude  par  Abgare.  —  Simon  et  Jude  en  Perse.  —  Le 
général  d'armée  du  roi  de  Babylone  interroge  les  apôtres  sur 
l'issue  d'une  bataille.  —  Opérations  magiques  des  prêtres  des 
idoles.  —  Un  jeune  enfant  déclare  l'innocence  d'un  diacre 
qu'on  accusait  d'être  son  père.  —  Tigres  adoucis.  —  Les  apô- 
tres arrivent  à  Suaniroù  ils  retrouvent  les  soixante-dix  prêtres 
des  idoles.  —  Les  idoles  brisées.  —  Martyre  des  apôtres.  — 
Autre  légende  de  saint  Simon.  —  Il  revient  d'Egypte  à  Jéru- 
salem dont  il  est  ordonné  évoque.  —  Il  est  crucifié  .     .       223 

SAINT    QUENTIN 

Il  vient  à  Amiens  prêcher  la  foi.  —  Ses  tortures.  —  II  est 
conduit  à  Vermand  ;  son  martyre.  —  Découverte  de  son 
corps 234 

SAINT    EUSTACHE 

Eustachcvoit  une  croix  entre  les  bois  d'un  cerf.  —  Paroles 
que  lui  adresse  le  Christ.  —  Vision  de  sa  femme.  —  Il  se  fait 
baptiser  avec  sa  famille.  — J.-C.  l'encourage  et  lui  prédit  des 
afflictions.  —  Il  est  réduit  à  une  grande  misère  et  s'enfuit  en 
Egypte.  —  Sa  femme  lui  est  ravie.  —  Il  perd  ses  enfants.  — 
Ses  plaintes.  —  11  est  réduit  à  soigner  les  champs.  —  L'empc- 


LA    LÉGENDE 

ii  [  pas 

a 

Vie 
ri  fie 

cherche.  —  U  est  re 
oire  qu'il  remporte, 
aux  idoles  l'empcre 

—  Par 
ir  fnil 

—  Il  re 
e  qu'En 

Onalre  nuiiifs  de  l'institution  de  cette  solennité.  —  t*  Dédi- 
cace, ilti  Panthéon.  —  Description  de  ce  temple.—  20r"ctcrles 
saints  omis  dans  le  cours  de  l'année.  —  Dignité  des  reliques 
<]cs  saints.  —  3>  Expiation  de  nos  négligences  dans  la  manière 
de  célébrer  les  saints.  —  (Junlre  classes  Je  saints  :  4"  les 
npi'ilrcs;   3>   les  martyrs;   3"  les  confesseurs  ;  i*>  les  vierges. 

—  i1  Moyen  Tacite  d'augmenter  en  grilce.  —  Vision  du  contre 
île  l'église  de  Saint-Pierre.     .     , 2«t 

LA    C.OMMÉMOnATION    I»E5    AMES 

Institution  de  celle  fête  par  saint  Odiloti  de  Cluny.  1"  (Jucls 
Surit  ceux  qui  doîvcul  être  purifiés.  —  Trois  soctes  de  peines. 

—  *-  Par  qui  ils  sont  purifiés.  —  3"  Où  sont-ils  purifiés,  — 
l.'nr  ilnie  renfermée  dans  un  bine  de  glace.  — Un  sophiste 
habillé  d'une  lourde  chuppr  couverle  de  syllogismes.  — Suf- 
frages qu'un  peut  adresser  pour  les  ilmes  du  Purgatoire.  — 
Eïéque  repris  dans  un  cimetière  pour  avoir  interdit  un  prOIre 


i  récitait  tous  les  jours  la  messe  des  morts.  - 

u  forme  à  la  légende  du  puits  de  saint  Patrice.  — 


Un  n 


litodiii'o  rcl'iiM-  de  s 


Saint  M„.„„.  - .,     — 

pauvre.  —  Son  intrépidité 


soldat.    —  Il   partage   sou 
•       _  H  tombe  da 


manteau   avec  un 
is  les  mains  d'une 


"> 


TOME    111,    SOMMAIRES    ANALYTIQUES  543 

troupe  de  voleurs.  —  Son  zèle  contre  l'arianisme.  —  Il  va 
trouver  saint  Hilaire  à  Poitiers.  —  Il  ressuscite  un  mort.  — 
Il  est  promu  à  l'épiscopat.  —  Il  force  Valentinien  à  le  recevoir. 

—  Autre  mort  ressuscité.  —  Toutes  les  créatures  lui  obéissent. 

—  Son  humilité.  —  Il  est  honoré  de  la  visite  de  plusieurs 
saints  et  saintes.  —  Ses  vertus.  —  Ses  austérités.  —  Un  globe 
de  feu  parait  sur  sa  tête.  —  Ses  bras  paraissent  couverts  de 
riches  bracelets.  —  Les  démons  lui  obéissent.  —  Sa  maladie. 

—  Sa  mort.  —  Différentes  apparitions  après  sa  mort.  —  Saint 
Ambroise  assiste  de  Milan  à  ses  funérailles.  —  Un  aveugle  et 
un  paralytique  guéris  malgré  eux 287 

SAINT    BIUCE 

Saint  Brice  se  moque  de  saint  Martin.  —  11   est  élu  évèque 
après  saint  Martin.  — Il  est  chassé  de  Tours.  —  Il  va  à  Rome. 

—  Il  revient  à  Tours  ;  sa  mort 305 

SAINTE    ELISABETH 

Sa  naissance.  —  Ses  vertus  des  l'enfance.   —  Sa  simplicité 
dans  ses  habits.  —  Elle  est  mariée  au  landgrave  de  Thuringe. 

—  Ses  austérités.  —  Sa  tempérance.  —  Sa  charité  envers  les 
pauvres.  —  Son  mari  meurt  en  Terre-Sainte.  —  Sa  vie  dans 
Tétat  de  viduité.  — -,  Elle  est  chassée  de  son  palais  et  habite 
dans  un  lieu  où  Ton  avait  mis  des  pourceaux.  —  Elle  s'oppose 
à  un  second  mariage.  —  Les  dépouilles  de  son  mari  reçues 
avec  pompe.  —  Elle  revêt  l'habit  religieux.  —  Mortifications 
qui  lui  sont  imposées.  —  Son  humilité.  —  Ses  révélations.  — 
Conversion  qu'elle  opère.  —  J.-C.  lui  annonce  sa  fin  prochaine. 

—  Sa  mort.  —  Miracles  dus  à  l'invocation  de  la  sainte.  — 
Moine  guéri.  —  Jeune  fille  délivrée  d'une  infirmité  singulière. 

—  Main  paralysée  rendue  saine.  —  Peudu  rendu  à  la  vie.  — 
Noyé  ressuscité.  —  Pendu  préservé.  —  Bras  pilé  par  une  meule 
et  guéri.  —  Un  aveugle-né  reçoit  la  vue. —  Infirme  redressée. 

—  Paralytique  guérie.  —  Un  homme  deux  fois  guéri.       308 

SAINTE    CÉCILE 

Son  mariage.  —  Conversion  de  son  mari.  —  Conversion  de 


I.A    fcé&KKDI    DORÉE 

Tiburce,  Irérc  Je  son  mari.  —  Elle  encourage  Isa  martyrs  — 
Sou  interrogatoire  devant  Almarhius.  —  Elle  est  jcléc  .li.iis 
«ne  étuve.  — Sa  mort 310 

SAINT   CLKMENT 

Fuite  (le  sa  mère.  —  Elle  fuit  naufrage  e[  perd  deux  de  ses 
euTaiils.  — Son  mari  envoie  ïi  su  recherche.  —  Suiut  Clément 
abandonné  par  son  pin  ■■  uî  va  chercher  sa  femme.  —  Snint 
Pierre  informé  par  saint  Clément  de  la  perle  de  ses  parents.  — 
Heneonlre  de  la  mère  de  Clément  pur  suinl  Pierre.  —  Les 
frères  de  sainl  Clément  retrouvés.  —  Saint  Pierre  rend  saint 
Clément  n  son  père.  —  Suint  Pierre  et  Simon  le  magicien.  — 
Sainl  Pierre  ordonne  saint  Clémenl,  évèquc.  —  H  convertit  la 
nièce  de  l'empereur.  —  Exil  du  saint.  —  Fontaine  miracu- 
leuse. —  Il  est  précipité  dans  la  mer.  —  Un  enfant  reste  un  an 
au  louibeau  de  sninl  Clément 352 

SAINT    CHHYSOtiUNE 

Correspondance  de  suinl  Chrysogime  «vee  saillie  Auastiisii'. 
—  Il  a  la  tête  tranchée 371 

SAINTE    CATKEIMNE 

Zèle  de  Catherine.  —  Discussion  avec  l'empereur.  —  Con- 
version el  martyre  des  philosophes.  —  Après  différents  sup- 
plices Catherine  est  jetée  en  prison.  —Conversion  de  l'impé- 
ratrice. —  Machine  terrible  brisée.  —Martyre  de  l'impératrice 
et  dr  Porphyre.  —  Elle  est  décapïlée.  —  Son  corps  transporté 
par  les  autres  au  mont  Sinaï.  —  Eloge  de  la  sainte.  Exposition 
dans  leur  ordre  de  toutes  les  sciences  qu'elle  posséda.  —  Di- 
vision îles  parties  de  chaque  science.  —  Son  éloquence,  sa 
constance,  sa  charité.  —  Privilèges  qui  la  distinguent  et 
l'égalent  aux  nu  1res  saints 373 


épouse  le  rappellent  à  de 
■se  chrétien  devant  le  roi 


*> 


TOME    III,    SOMMAIRES    ANALYTIQUES  545 

des  Perses.  —  Il  est  condamné  à  être  coupé   par  morceaux; 
récit  de  cet  affreux  supplice 388 

SAINT    SATURNIN,    SAINTES    PERPETUE,    FELICITE 
ET   LEURS    AUTRES    COMPAGNONS 

Saint  Saturnin  à  Toulouse.  —  Son  martyre.  —  Autre  Satur- 
nin aussi  martyr.  —  Troisième  Saturnin 394 

SAINT    PASTEUR 

Il  refuse  de  voir  sa  mère.  —  Trois  opérations  de  l'âme.      398 

SAINT    JEAN,    ABBÉ 

Jean  demande  à  Episius quels  progrès  il  a  faits  dans  le  dé- 
sert. —  Il  passe  une  semaine  dans  le  désert.  —  Il  revient 
frapper  à  la  porte  de  son  frère.  —  En  mourant  il  laisse  à  ses 
frères  des  préceptes  de  morale 402 

SAINT    MOÏSE,    ABBÉ 

Il  donne  à  un  frère  le  conseil  de  rester  dans  sa  cellule.  — 
II  veut  détourner  un  vieillard  d'aller  en  Egypte.  —  Ce  vieil- 
lard ne  l'écoute  pas,  il  part  et  fait  violence  à  une  vierge.  — 
Remords  du  vieillard.  —  L'abbé  Moïse  est  ordonné  clerc.  — 
Ses  collègues  le  repoussent.  —  Sa  résignation.    .     .     .       404 

SAINT    ARSÈNE,    ABBÉ 

Arsène  à  la  cour  entend  une  voix  qui  lui  dit  de  fuir  les 
hommes.  —  Il  se  fait  moine.  —  Une  dame  noble  désire  le 
voir.  —  Mauvais  accueil  que  lui  fait  saint  Arsène.  —  11  refuse 
l'héritage  de  son  père.  —  Ses  mortifications AOii 

SAINT    AGATHON,    ABBÉ 

Agathon  garde  une  pierre  dans  sa  bouche  pendant  trois  ans 
pour  apprendre  à  se  taire.  —  Son  humilité.  —  Conseils  qu'il 
donne  à  ses  frères.  —  Vision  de  saint  Agathon  avant  sa  mort. 
—  Ses  derniers  conseils.  —  Sa  mort 410 

SAINTS    BARLAAM    ET    JOSAPHAT 

Josaphat.  —  Précaution  de  son  père  contre  la  foi.  —  Pro- 
iii.  35 


.NUE    DUR tC 
iphal.  —  Son  de» 


Arrivée  des  Lombards  en  Italie.  —  Saint  Médurd  PI  saint 
(iïldard  frères.  —  Trois  eniiilt's  c  h  an  gif  es  en  une  perle  admi- 
rallie  à  Razas.  —  Les  Lombards  ainsi  appelés  de  leur  barbe. 
—  Uusrmonde  forcée  de  boire  dans  le  ernue  de  son  père.  — 
Vengeance  de  Roscmonde.  —  Paix  conclue  entre  les  Romains 
ri  les  Lombards.  —  Mahomet;  pourquoi  il  défend  de  maïujer 
de  lu  ehair  de  porc.  —  Lois  cl  prescriptions  de  .Mahomet,  —  Son 
paradis. —  Son  enfer.  — Croyances  absurdes  des  Mahouié- 
taris.  —  Pépin,  roi  de  France.  —  Aslolphe-Didier  roi  des 
Lombards.  —  Bofce.  —  Elpis,  sa  femme.  —  Tbéodoric  vu 
dans  le  cratère  d'un  volcan  après  sa  mort.  —  L'Ame  de  Dago- 
faert  délivrée  pur  saint  Denis.  —  Rachord,  roi  des  Prisons, 
méprise  le  baptême  qu'il  allait  recevoir;  sa  punition.  —  Pluies 
de  fromrnt,  il'orge  et  de  légumes.  —  Les  Tyriens  préservés  de 
la  peslc  en  se  coupa  ni  les  cheveux  cri  tonne  de  croix.  —  Char- 
lemagne;  le  papa  Adrien.  —  Didier  prisonnier.  —  Fin  du 
royaume  des  Lombard)  —  Cbarlemagne  reçoit  le  droil  d'élire 
le  pape.  —  Soupçons  d'Alcuin  par  rapport  à  Charlc magne  au 
sujel  de  ses  tilles.  —  Portrait  de  Charlemagnc. —  Mortalité 
éteinte  par  des  prières.  —  Pluie  de  sang  à  Brescia.  —  Saute- 
relles dans  les  Gaules  ;  peste  qu'elles  occasionnent.  — 
Olhoti  I»r  manque  d'clre  poignarde  le  jour  de  Pâques.  — 
Otbon  ilfaîl  massacrer  les  principaux  de  Rome. —  La  femme 
d'Ulbon  III  accuse  un  conile  de  l'avoir  voulu  violer.  -  Meur- 
tre de  cel  innocent;  sa  femme  le  justifie.  —  L'impératrice 
brûlée  vive  et  l'injustice  réparée.  —  Saint  Henri  empereur 
convertit  la  Bavière.  —  Sainte  Cunégonde,  sa  femme  — 
Poutre  de  feu  se  dirigeant  vers  le  soleil.  —  Conrad  fait  in- 
cendier Milan.  —  Histoire  merveilleuse  du  tils  du  comte 
Léopold  qui  fut  Henri  II.  —  Fondation  du  monastère  d'Hîs- 
sange.  —  Schismes  des  trois  papes. —  Henri  III.—  Henri  IV; 
son  épitaphe.  —  Saint  Bernard.  —  Truie  qui  met  bas  un  pour- 


*\ 


TOME    III,    SOMMAIRES    ANALYTIQUES  547 

ceau  avec  un  visage  d'homme.  —  Monstre  à  deux  corps  placés 
en  sens  inverse,  homme  d'un  côté,  chien  de  l'autre.  —  Hugues 
de  Saint-Victor;  prodige  arrivé  à  sa  mort.  —  Massacre  ef- 
froyable des  Romains  par  les  Teutons.  —  L'empereur  Frédéric 
se  noie  en  Terre-Sainte.  —  Pluies  de  pierres.  —  Prise  de 
Constantinople,  institution  des  Frères  prêcheurs  albigeois.  — 
Sainte  Elizabeth  de  Hongrie 436 

LA  DÉDICACE  DE    L'ÉGLISE 

Consécration  de  l'autel.  —  La  messe  chantée  en  trois  lan- 
gues, et  pourquoi?  Consécration  de  l'Eglise.  —  Le  démon 
chassé  d'une  église.  —  Les  sept  heures  canoniales  pourquoi 
établies?  —  Vertus  des  sacrements.  —  Explication  des  céré- 
monies de  la  dédicace  de  l'autel.  —  Dédicace  des  églises; 
cérémonies  qui  s'y  observent.  —  Par  qui  le  temple  est  pro- 
fané. —  Temple  spirituel 473 

SUPPLÉMENT  A  LA  LÉGENDE  DORÉE 

SAINT    JOSSE 

Saint  Josse,  fils  de  Judicaël,  roi  des  Bretons,  abandonne  le 
royaume  de  son  père  pour  embrasser  la  vie  monastique.  —  Il 
est  ordonné  prêtre.  —  Miracles  qu'il  opère.  —  Les  oiseaux  et 
les  poissons  se  laissent  toucher  par  lui.  —  Sa  charité.  —  Il 
fait  jaillir  une  source  avec  son  bâton.  —  Il  part  pour  Rome. 
—  Une  jeune  fille  née  sans  yeux  est  guérie  en  se  lavant  avec 
l'eau  dans  laquelle  saint  Josse  s'était  lavé  les  mains.  —  Sa 
mort.  —  Son  corps  se  conserve  intact  pendant  40  ans.  —  Le 
successeur  d'Haymon  frappé  de  cécité  pour  avoir  violé  le 
sanctuaire  où  reposait  saint  Josse.  —  Enfant  préservé  de 
l'incendie  par  les  mérites  de  saint  Josse.  —  Nombreux  ma- 
lades guéris 495 

SAINT    OTHMAR 

Othmar  est  mené  à  la  cour  d'Allemagne  par  son  frère.  — 
Il  est  instruit  dans  les  lettres.  —  Il  entre  au  service  du  comte 


LA 


GENDE    DOR.KE 


Vicliii".  —  îl  csl  promu  ><  la  prêtrise.  —  Il  fonde  un  monas- 
tère. —  Sn  charité,  —  Il  Util  un  hôpital  pour  les  aveugles. 
—  SnîuL  Ollimar  est  accusé  par  un  Faux:  frère  d'avoir  eu  des 
rapports  criminels  nvec  une  femme.  —  Il  est  condamné  à 
l'exil.  —  Sun  calomniateur  est  puni  par  Dieu,  el  forcé  d'avouer 
■H  calomnie.  —  Saint  Othmar  meurl  en  exil.  ~  Son  corps  se 
ronserve  sans  corruption  pendant  dix  ans.  — Ses  disciples 
rapportent  son  corps  nu  monastère  de  saint  Gall.  —  Miracles 
302 


Conrad  naît  en  Allemagne  de  parents  nobles.  —  Kotbing 
^véque  le  nomme  auditeur.  —  Conrad  est  élu  évèque.  —  il 
'ail  bftlir  trois  églises.  —  Il  avale  une  araignée  en  célébrant 
a  messe.    —    I!  rend  celle  araignée  inlacle  par  la  bouche.    — 

k  mort nm 


llilarinn  reçoit  le  baptême  à  Alexandrie.  —  Il  va  eu  Éçvple 
pour  voir  saînl  Antoine  cl  prend  exemple  sur  lui.  —  Ses  mor- 
tifications. —  Sa  mort.  —  Esychius  dérobe  son  corps  cl  le 
transporte  un  Palestine.  —  Son  corps  répaud  uuu  odeur  excel- 
lente, comme  s'il  avait  été  embaumé 508 


L'apiltre  saint  .Tacqu 
purifier  le  lieu  de  sa  ! 
religion  chrétienne  dai 
l'ampelune.  —  Les  ni 
prière  de  Charlcmagnc 


s  apparaît  a  Charles  pour  le  prier  de 
■piillurc.  —  Charlcmagnc  rétablit  la 
s  l'Espagne  et  la  fiai i es.  —  1!  assiège 
irs  de  la  ville  s'écroulent  après  une 
■■gc  Luecrna  qui 


_  _,_c  Pampclunc.  —  11  fait  bâtir  une  église 
încur  de  saint  Jacques.  —  Apres  le  départ  de  Charte- 

-  Charles  revient  el  lui  livre  bataille.  —  Combats  en- 
■licns  et  païens.   —  Les  païens  sont  vaincus.  —  Argo- 


nilte  bom 


-Mille 


"^ 


TOME    III,    SOMMAIRES    ANALYTIQUES  549 

chrétiens  qui  avaient  dépouillé  les  morts  sont  tués.  —  Le 
prince  de  Navarre  déclare  la  guerre  à  Charles.  — Charles  voit 
une  croix  rouge  sur  les  épaules  et  le  dos  de  la  cuirasse  de 
ceux  qui  devaient  mourir.  —  Le  roi  de  Babylone  envoie  20,000 
chars  contre  lui.  —  Description  de  ce  roi  géant.  —  Il  est  blessé 
par  Roland;  sa  mort.  —  Force  de  Chàrlemagne.  —  Marin  et 
Haligand,  rois  païens,  reçoivent  de  Chàrlemagne  signification 
de  se  faire  baptiser  ou  de  payer  tribut.  —  Ils  envoient  à 
Chàrlemagne  des  présents  et  mille  femmes  d'une  grande 
beauté.  —  Les  soldats  de  Chàrlemagne  acceptent  le  vin  et  les 
femmes.  —  Combat  entre  les  troupes  de  Marsir  et  celles  de 
Chàrlemagne.  —  Roland  tue  Marsir.  —  Mort  de  Roland.  — 
Douleur  de  Chàrlemagne.  —  Mort  du  traître  Ganclon.  —  Saint 
Denis  apparaît  à  Chàrlemagne.  —  Mort  de  Chàrlemagne  .     511 

CONCEPTION    DE    LA    BIENHEUREUSE    VIERGE    MARIE 

Anselme,  archevêque  de  Cautorbéry  donne  le  récit  de  la 
manière  dont  on  doit  célébrer  la  vénérable  conception  de 
Marie.  —  Manière  dont  la  fête  fut  instituée  en  Angleterre.  — 
La  fête  instituée  en  France.  —  Miracles  arrivés  en  confirma- 
tion de  la  conception  de  la  bienheureuse  Vierge  Marie.      523 


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AVEC  ANNOTATIONS 

MANUSCRITES   d 
Publiés  par  LUCIKX  COR 


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nu  Brlliih  Muieum  cl  au  SouIK  Ke 
Imprcssiun  faite  à  Cent  excmpU 


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